N. J. Danilewsky








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


LITTÉRATURE RUSSE - ÉTUDES —

Nikolaï Danilevski

(Данилевский Николай Яковлевич)

1822 – 1885
LA DOCTRINE PANSLAVISTE

D’APRÈS

N. J. DANILEWSKY

(La Russie et l’Europe. Coup d’œil sur les

rapports politiques entre le monde slave et le

monde germano-roman. IVme Édition (russe).

St. Pétersbourg, 1889.)

résumé par
J. J. SKUPIEWSKI

Docteur en droit

1871


Bucarest, Bureaux de la « Liberté Roumaine », 1890.

Le livre La Russie et l’Europe de Nikolaï Danilevski, très influent et très lu en Russie, n’a jamais été traduit en français, ni même en anglais. Il le fut en allemand, mais non intégralement, en 1920, au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la Révolution de 1917. Toutefois, cet ouvrage en français paru à Bucarest en avait, en 1890, donné un vaste résumé. L’auteur, Józef Julian Skupiewski (1846-1910 ou 1919), un Polonais installé en Roumanie, a cherché à exposer et à dénoncer point par point les thèses de Danilevski et, malgré son opposition totale à ces thèses qu’il dénonce, offert ainsi un résumé très complet de ce livre capital.

(Note de la BRS.)


Introduction 4

LA RUSSIE ET L’EUROPE
RÉSUMÉ 28


I 28

II 64

III 86



Introduction


En présentant au public un résumé très complet du livre de M. Danilewsky, La Russie et l’Europe, ouvrage qui développe avec une franchise absolue tous les principes et les buts du panslavisme et, à ce titre, jouit, en Russie, d’une grande autorité, nous croyons devoir faire précéder notre analyse de quelques observations générales.

Nous ferons d’abord remarquer que le livre de M. Danilewsky ne peut être considéré comme l’expression des théories individuelles d’un homme, des chimères d’un penseur plus ou moins fantaisiste, des utopies destinées à rester dans le domaine de l’irréalisable. Non ! Le situation occupée par l’auteur, le patronage dont ses travaux ont profité, le culte, pour ainsi dire, qui entoure aujourd’hui son livre, lui assignent une place beaucoup plus importante.

Nicolas Iakovlevitch Danilewsky (né en 1822), depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort (1885), a sans cesse occupé des situations officielles. Déjà pendant ses études à l’université de St.-Pétersbourg, il était fonctionnaire au ministère de la guerre. Ayant obtenu (en 1849) le grade universitaire de « magister » en botanique, il débuta en subissant un emprisonnement préventif de 100 jours dans la forteresse de Petropavlovsk, sous l’accusation d’avoir été mêlé à l’affaire Pietraszewsky, à la suite de laquelle plusieurs jeunes gens — Dostoyevsky entre autres — furent condamnés aux travaux forcés dans les mines de Sibérie. M. Danilewsky sut cependant justifier de sa loyauté envers le gouvernement du tsar Nicolas et, au lieu de rejoindre ses amis au bagne, il fut nommé fonctionnaire dans les bureaux du gouverneur de Vologda, puis de celui de Samara. Depuis lors, la protection et la bienveillance du gouvernement ne lui firent pas défaut un seul instant. Toutefois, il ne moisissait pas sur les ronds de cuir des chancelleries ; il n’y faisait que des stages de courte durée, tantôt comme fonctionnaire au département de l’économie rurale, tantôt comme ingénieur (lui, botaniste !) au même département ; la plus grande partie de sa carrière officielle se passa en délégations. Il devint spécialiste dans la question des pêcheries et, pendant 30 ans, de 1853 à 1885, il fut membre ou chef des commissions chargées de l’examen de cette question dans différentes provinces de l’Empire. En Russie, les délégations (komandirovki) constituent une des situations les plus enviables : elles sont grassement payées et demandent très peu de travail. Aussi, M. Danilewsky eut-il beaucoup de loisirs, ce qui lui permit de s’occuper d’une foule de choses, pour lesquelles il ne semblait préparé ni par ses occupations spéciales, ni par ses études antérieures. Dans la longue liste de ses publications, à côté des questions de pêcheries qu’il traitait par devoir de fonctionnaire, nous le voyons aborder la climatologie, la statistique, les finances et l’économie politique (dans deux ouvrages sur La baisse de la valeur du rouble), la biologie (dans son livre sur le Darvinisme), la politique, La conférence ou même le congrès, 1878 ; Les intérêts généraux européens, 1878 ; La Russie et la question d’Orient, 1879 ; l’histoire (La route suivie par les Maghyars), la linguistique (une brochure sur le dictionnaire de la langue grand-russe), la polémique sur les questions du jour, etc., etc.

Mais son œuvre principale, c’est le livre dont nous rendons compte : La Russie et l’Europe.

Cette œuvre a été publiée d’abord, par articles séparés, dans la revue Zaria (l’Aurore) en 1869. La première édition en volume a paru en 1871, sous les auspices de la Société de l’utilité publique (Tavaristchestvo obstchestvennoï polzy) patronnée par le gouvernement et qui était l’avant-coureur de la fameuse société slave de bienfaisance.

Depuis lors, le livre de M. Danilewsky a fait du chemin, parce que ses idées pénétraient de plus en plus dans la société russe. Les deux premières éditions ont dû attendre près de vingt ans pour être épuisées ; mais la troisième, parue en mars 1888, était complètement vendue en octobre de la même année, chose inouïe en Russie et qui démontre combien le public russe d’aujourd’hui sympathise avec les idées ultra-panslavistes. Cette date du grand succès du livre de M. Danilewsky, naguère négligé, mérite d’être retenue.

D’ailleurs, M. Danilewsky a formé toute une école qui s’évertue à commenter et à développer l’œuvre de ce slavophile par excellence, comme l’appelle M. Strachov, éditeur de la IVme édition de la Russie et l’Europe (p. XXIII). Le chef de cette école est, pour le moment, M. K. N. Bestoujev-Riumine, auteur d’une Histoire de la Russie très renommée ; mais le livre de Danilewsky reste toujours « le catéchisme le plus complet et le code du slavophilisme, » d’après l’expression de M. Strachov (l. c. XXIV).
* * *
Ce n’est pas d’aujourd’hui que les tendances exposées dans le livre de M. Danilewsky se sont manifestées dans la politique de la Russie. Le fameux testament de Pierre-le-Grand, qu’il soit apocryphe ou non, comme document, ainsi que certains l’affirment, n’en a pas moins été mis en pratique par tous les descendants du grand tsar, avec une persévérance inexorable. Il ne contentait cependant qu’une ligne de conduite tracée à la Russie comme telle, pour atteindre le plus grand degré de puissance ; il n’y était question que de l’extension de l’Empire des tsars, qui se masquait parfois en prenant le costume de champion du christianisme en Orient, mais qui restait toujours russe et rien que russe. Mais le drapeau du christianisme s’est usé entre les mains de la Russie pendant deux siècles de guerres et d’intrigues entreprises soi-disant pour la défense des Chrétiens opprimés par l’islamisme. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun danger pour le christianisme en Orient et, partant, plus de prétexte pour ses défenseurs. Il fallait donc changer d’enseigne et alors le prétexte « la protection des Chrétiens » s’est modifié en celui de la « protection des Slaves. »

En effet, ce n’est que depuis vingt ans que le panslavisme a pris un grand essor, qu’il est devenu en quelque sorte officiel, qu’il a été franchement adopté par la politique russe et qu’on a essayé de le condenser dans une théorie soi-disant scientifique qui le présente comme une nécessité historique inévitable.

Auparavant, les idées panslavistes n’étaient que des manifestations, pour ainsi dire, sporadiques, des cris de détresse poussés par des nationalités slaves opprimées par les Allemands ou par les Hongrois, des utopies de quelques Russes dont l’esprit ne trouvait, sous la tyrannie impériale, aucun autre champ d’activité.

Depuis vingt ans, la situation a changé et, après le Congrès de Berlin, elle se dessine de plus en plus. Les causes en sont assez complexes.

Il y a d’abord les réformes intérieures d’Alexandre II. Empruntées à la civilisation européenne et transplantées sur un terrain qui n’y était pas du tout préparé, elles ont non seulement échoué, mais encore amené un ferment dont le résultat a été le nihilisme, ce produit spécifiquement russe, fruit de l’inoculation des idées européennes sur un arbre sauvage. Mais, aux yeux d’une grande quantité de Russes, la faute n’en était pas à l’arbre, impropre à la culture plus élevée, mais à la matière inoculés, à « l’Occident pourri ».

De là une haine implacable pour la civilisation occidentale qui est présentée comme un danger, comme une maladie mortelle pour le corps russe ; de là, le retour au « nationalisme » exagéré (narodnost), frisant parfois la chinoiserie. M. Danilewsky n’est-il pas même adversaire du costume européen, parce que, dit-il, il empêche de développement de la sculpture nationale russe !

La seconde cause de l’entrée en scène du panslavisme, tel qu’il se présente aujourd’hui — parce que, en le prenant au point de vue de ses tendances réelles panrusses, il existait à l’état latent depuis deux siècles — c’est l’affranchissement des Chrétiens d’Orient. Comme nous le disions plus haut, le prétexte de protéger le christianisme ayant cessé, il fallait le remplacer par un autre et on a mis en avant l’idée de protéger le slavisme. Aujourd’hui, les tendances officiellement avouées de la politique russe se bornent encore à la protection des Slaves d’Orient et du Sud, à la prétention d’exercer une influence « légitime » sur ces peuples ; mais ce n’est qu’une étape : la suite de cette voie et son but final nous sont indiqués par M. Danilewsky.

Mais la circonstance la plus favorable à la manifestation ouverte du panslavisme, c’est l’état politique actuel de l’Europe.

La guerre de 1870 a brisé ce qu’on est convenu d’appeler l’équilibre européen et qui, par rapport aux convoitises russes, était un frein dont les Puissances européennes, quelque divergents que fussent leurs intérêts particuliers, s’emparaient chaque fois qu’il fallait dompter le coursier moscovite prenant le mors aux dents. La guerre de Crimée nous présente l’exemple typique de cette entente de l’Europe, prise dans son entier.

Depuis, pendant vingt ans, la Russie se « recueillait », comme l’a dit le prince Gortchakov ; elle préparait son élan pour s’emparer des Dardanelles. Cette fois, elle croyait arriver à ses fins et déployait hardiment son drapeau de « protectrice naturelle » des Slaves. Le traité de San-Stephano, tout en paraissant l’arrêter devant les murs de Constantinople, lui ouvrait le chemin libre vers le Bosphore et elle n’aurait pas tardé à y arriver.

Malheureusement pour la Russie, heureusement pour l’Europe, la diplomatie russe a commis la faute immense de ne pas avoir su exploiter suffisamment les discordes qui existaient alors, comme elles existent aujourd’hui, entre les Puissances européennes. Grâce à cette faute, grâce aussi peut-être à la faiblesse de la France, d’un côté, et à la prédominance décisive de l’Allemagne, de l’autre ; grâce à la très-habile diplomatie anglaise, l’Europe s’est retrouvée encore une fois autour du tapis vert de Berlin et a su arrêter à temps la marche envahissante de la Russie.

Mais, depuis douze ans, la situation a bien changé : la Russie, après les désappointements de Berlin, après les mésaventures de sa diplomatie en Bulgarie, en Serbie, dans tout l’Orient, a compris que l’Europe, si elle reste unie, est trop forte pour ne pas empêcher les débordements du panrussisme ; elle a profité de la leçon et nous voyons aujourd’hui ce fait inouï, qui semblait impossible d’après la logique et les enseignements de l’histoire, que la grande République européenne tend la main au tsar autocrate, que des libéraux radicaux acclament le représentant de la force brutale et du despotisme, qu’une nation qui prétend conduire la civilisation européenne se met à genoux devant ceux qui avouent franchement que leur but est de détruire cette civilisation ! Et dans ce que nous venons de dire, il n’y a pas la moindre exagération : que ceux qui en doutent, qui portent des toasts au tsar, qui prônent l’alliance avec la Russie, lisent l’ouvrage de M. Danilewsky et ils s’en convaincront !

Il n’y a plus à s’y méprendre. Naguère, on pouvait encore ne donner aucune importance au mot attribué à Napoléon posant, comme alternative, que l’Europe deviendrait ou cosaque ou républicaine ; on pouvait hausser les épaules quand on lisait les élucubrations de Katkov, ou ressentir de la pitié pour les fantasmagories de Kolar. En effet, la chose paraissait impossible. ridicule même. Aujourd’hui, il n’en est plus ainsi. Le panslavisme, le panrussisme, prétend à être pris au sérieux. Ses champions, M. Danilewsky entre autres, s’efforcent d’en faire une théorie scientifique, de nous démontrer par a + b que la nécessité historique impose que toute notre civilisation est « pourrie », qu’elle a vécu et qu’elle doit céder la place à une nouvelle civilisation, à la civilisation russe.

Nous donnons plus loin une fidèle analyse de cette théorie ; nous n’avons donc pas besoin de l’exposer à cette place ; nous croyons cependant devoir insister sur trois points principaux :

1. D’après M. Danilewsky, l’idée représentée par le mot d’humanité n’est qu’un mot vide de sens. car il n’y a pas de continuité et d’infinité dans le progrès de la civilisation humaine.

2. Il n’y a que des types particuliers de civilisation (types culturo-historiques, comme il les appelle) dont chacun naît, vit, meurt et est remplacé par un autre type qui est absolument indépendant du type disparu ou destiné à disparaître et qui n’est aucunement son continuateur.

3. Que le type européen de civilisation a vécu et doit disparaître.

On voit que ce n’est pas trop mal imaginé. En effet, il serait ridicule de dire que l’asiatisme russe est préférable à la civilisation européenne : il fallait donc inventer une théorie d’après laquelle il n’y a pas de progrès général de l’humanité, mais seulement des civilisations, pour ainsi dire, locales, qui commencent, existent et finissent, indépendamment les unes des autres ; telle est la théorie des « types particuliers de civilisation », exposée par M. Danilewsky.

La conséquence logique de cette théorie est que toutes les conquêtes de notre civilisation, amassées pendant des siècles, doivent être détruites, disparaître de la surface de notre globe, pour être remplacées par..... le régime qui règne d’Arkhangel à Sébastopol et de Varsovie à Vladivostok, pour permettre à ce régime de se développer et de devenir le maître du monde.

Il ne s’agit donc plus seulement de la question de savoir si la Russie aura ou non la domination exclusive sur la mer Noire, si elle possédera ou non le Bosphore et la mer Égée, si elle accaparera ou non la Méditerranée, pour en faire un lac russe ; il s’agit d’une question plus élevée : de la question de savoir si notre civilisation européenne doit vivre et se développer, ou bien si elle doit disparaître et céder la place à la civilisation russe.

Nous comprenons qu’il est d’un grand intérêt pour la France de reconquérir l’Alsace et la Lorraine ;

Nous comprenons que l’Allemagne ait à cœur de consolider son union et d’affermir sa position prédominante en Europe ;

Nous comprenons que l’Angleterre tienne à protéger et à développer ses intérêts commerciaux ;

Nous comprenons que l’Italie, toute entourée de mers, tende à devenir une Puissance maritime et à augmenter ses colonies ;

Nous comprenons que l’Autriche-Hongrie s’efforce de se donner plus de cohésion, même au détriment de certains éléments qui la composent ;

Nous comprenons tout cela. Mais nous croyons qu’il y a un grand intérêt général qui prime tous ces intérêts particuliers ; que, si ce grand intérêt n’est pas sauvegardé, tous les autres sont menacés : cet intérêt c’est celui de l’existence même de la civilisation européenne.

M. Danilewsky dit que « pour tout Slave l’idée du slavisme devrait être la plus élevée ; plus élevée que la liberté, la science, l’instruction ; plus élevée qu’aucun bien de ce monde, parce qu’un Slave ne peut obtenir tout cela sans la réalisation de l’idée du slavisme, sans l’existence d’un slavisme indépendant au point de vue intellectuel, national et politique ; au contraire, tous ces biens ne peuvent être obtenus que comme résultat de cette indépendance ».

Eh bien ! à plus juste titre, nous pouvons dire que, pour tout Européen, l’idée la plus élevée, la plus chère, le devoir le plus sacré, c’est de défendre la civilisation européenne contre les envahissements du panrussisme, cette civilisation qui a donné à l’humanité l’affranchissement de l’homme, la liberté, la science moderne, l’instruction à la portée de tous et le développement progressif de tous les intérêts moraux et économiques.
* * *
Nous ne prétendons pas donner des conseils à ceux qui dirigent la politique européenne, ni leur indiquer les moyens de défense contre le danger venant du côté de l’Empire des tsars ; nous remplissons simplement notre devoir de publiciste, en faisant connaître au public européen un ouvrage qui a acquis, en Russie, une grande autorité et qui indique sans détour quelles sont les tendances du peuple russe, quel est le but final de la politique de son gouvernement.

En général, on n’a, en Europe, qu’une idée très incomplète de ce qu’est le panslavisme russe ; dans aucun ouvrage, que nous sachions, écrit en une langue accessible aux Européens, la théorie panslaviste, telle que la comprend la majorité des Russes et que M. Danilewsky l’a franchement exposée, n’a été présentée. Nous avons donc voulu en donner une idée exacte, indiquer l’importance de la question et provoquer les publicistes plus autorisés que nous à s’en occuper.

Tout en nous maintenant dans ce modeste rôle, nous croyons cependant pouvoir faire remarquer que le danger du panrussisme, suspendu au-dessus de la civilisation européenne, constituera une menace, tant que l’Europe, reconnaissant enfin la réalité de ce danger, ne se sera pas imposé, comme règle suprême de sa politique, le devoir de le conjurer, tant qu’elle n’aura pas reconnu que le plus important des buts à atteindre, c’est de réduire à l’impuissance ce spectre de l’asiatisme.

Les panslavistes ne se gênent pas pour dire que le moment est venu de livrer à l’Europe une lutte décisive. Cette lutte n’aura pas pour but de conquérir telle ou telle province, de détruire tel ou tel État, d’étouffer telle ou telle nationalité. Non ! Ce sera une lutte pour conquérir toute l’Europe, pour détruire tout ce qui est européen, pour étouffer toute notre civilisation, pour la remplacer par la prétendue civilisation russe. Toute l’Europe y sera menacée. Aussi faut-il, qu’au moment de cette lutte, toute l’Europe soit unie pour le combat.

Mais, en pensant aux moyens de défense, il faut également bien préciser quel est l’ennemi qu’on a à combattre. Et ici encore nous voyons combien insuffisante et inexacte est l’idée qu’on se fait en Europe de ce qu’on est convenu d’appeler le panslavisme.

Le panslavisme, comme tel, comme tendance à l’union et même à la solidarité des peuples de la race slave, est dépourvu de toute base réelle.

C’est une fiction adoptée parles Russes, comme une arme dont ils se servent dans l’intérêt de leur politique envahissante.

Notre civilisation, le développement des communications internationales, l’enchevêtrement des intérêts réciproques, ont de nos jours complètement détruit la distinction classique en races. Même au point de vue anthropologique, il devient de plus en plus difficile de démêler les descendants d’une race et de les distinguer des descendants d’une autre. Les habitants de la Poméranie, ceux du Hanovre et ceux du Sud de la Bavière n’appartiennent-il pas à des races différentes ? Les Normands et les Provençaux appartiennent-ils à la même race ? Et cependant, les uns comme Allemands, les autres comme Français, sont, comme nation, en une parfaite communauté de tendances et font partie de la même individualité ethnique.

D’autre part, y a-t-il une communion particulière d’idées, d’intérêts, de tendances, de buts poursuivis, entre les Espagnols et les Français, entre les Allemands et les Hollandais, entre les Normands de la France et ceux de l’Angleterre, malgré leur communauté de race ? Certainement non.

Il en est de même et plus encore pour la race slave. On commet une grande erreur, quand on parle du soi-disant panslavisme, quand on considère les Slaves, comme un groupe réel, existant, solidaire, ayant les mêmes aspirations, les mêmes buts. Ainsi qu’il n’y a plus de Celtes, de Latins, de Germains, il n’y a pas non plus de Slaves, comme une individualité, comme une unité ethnique ou politique.

Ce ne sont là que des dénominations purement historiques, aujourd’hui abstraites et sans aucun sens pratique. Pour ce qui concerne les Slaves, les différences sont encore beaucoup plus grandes que pour toute autre race. Ces différences, essentielles, permanentes, ineffaçables, résultent de la différence des civilisations.

Les Slaves du centre de l’Europe — Polonais, Tchèques, Slovaques, Croates, Slovènes — ont reçu leur civilisation de l’Occident ; les Slaves de l’Est et du Sud l’ont reçue de l’Orient.

Les premiers, pour employer l’expression ironique de M. Danilewsky, « se sont nourris des sucs bienfaisants » de la civilisation européenne ; ils sont et ils veulent rester Européens.

Les seconds ont puisé les premiers éléments de leur civilisation dans l’ancienne Byzance ; mais cette source, — pour les Russes particulièrement — a été bientôt tarie et leur civilisation a subi l’influence bien marquée des Tartares. Aujourd’hui, comme le dit encore M. Danilewsky, ils ne prétendent même pas à être Européens ; au contraire, ils repoussent ce nom et se mettent en opposition avec tout ce qui peut être européen.

Cette différence des civilisations, ainsi que celle des relations internationales, a produit des différences essentielles entre les deux groupes. Maintenant, — sans parler de l’importante différence de religion — chez les Russes d’un côté et les Tchèques ou les Polonais de l’autre, il n’y a pas un seul trait de caractère ou de mœurs, une seule institution historique, une seule idée, une seule aspiration, qui leur soient communes. Certainement, les uns et les autres appartiennent à la race slave, mais ils ont suivi, au cours de l’histoire et de la civilisation, des voies absolument différentes. Peu importe que les Russes considèrent les Slaves attachés à la civilisation européenne comme des Slaves dégénérés ; une chose est certaine, à savoir qu’entre ces deux groupes il n’y a rien de commun.

En comptant les Tchèques, les Polonais, les Slovaques, les Croates, les Slovènes, parmi les membres de l’armée panslaviste qui doit se ruer sur l’Europe, afin de détruire sa civilisation, pour le plus grand avantage de la Russie, M. Danilewsky et consorts avancent sciemment une inexactitude ; ces peuples, quoique d’origine slave, ne méritent ni cet excès d’honneur ni cette indignité.

L’Europe ne devrait pas se laisser tromper là dessus. Quant aux Polonais, elle devrait ne pas oublier qu’elle n’a jamais entendu une seule voix polonaise qui se réclamât du panslavisme. Quant aux autres Slaves du centre de l’Europe, si elle a entendu des voix dans ce sens — très rares du reste — ce n’était que lorsque ces nationalités étaient opprimées par leurs voisins ; mais ce n’était pas le cri d’une race, c’était celui d’une nationalité qui, contre l’injustice, faisait appel, faute de mieux, à une nation congénère, laquelle en profite et tâche de présenter cet appel de désespoir comme une manifestation spontanée et sincère.

M. Danilewsky lui-même, comme on le verra plus loin, n’ose par compter les Polonais parmi les Slaves disposés à combattre la civilisation européenne. S’il était plus sincère, il devrait en dire autant des Tchèques et autres Slaves du centre de l’Europe.

Il est certain que le jour où la Russie voudra livrer à l’Europe une lutte décisive, le chiffre des millions de Slaves sur le concours desquels la Russie prétend pouvoir compter, diminuera sensiblement et qu’une grande partie d’eux se mettra du côté opposé au panrussisme. La Russie le sait très bien, quoiqu’elle semble être persuadée du contraire ; mais l’Europe, à son tour, ne devrait pas l’ignorer1.

D’autre part, les derniers événements en Bulgarie ont démontré combien même les Slaves d’Orient, que la Russie croit être ses obligés, résistent aux envahissements russes. Il est évident, d’ailleurs, que tout peuple ayant le sentiment de sa nationalité distincte, luttera de toutes ses forces pour la maintenir, qu’il n’acceptera pas de bon gré le panrussisme, même sous la forme la plus alléchante de la grande fédération slave.

Quant aux Slaves du centre de l’Europe, ils y résisteront avec la plus grande énergie, parce qu’ils savent qu’il y va non seulement de leur nationalité, mais aussi de leur civilisation.

Voilà les éléments puissants dont l’Europe peut disposer pour sa défense contre le panrussisme.

M. Danilewsky et ceux qu’il représente donnent le mot d’ordre d’une lutte finale du panrussisme contre tout ce qui est l’Europe.

Eh bien, si nous faisons la part de ce qui est l’Europe et de ce qui ne l’est pas ; si nous ne nous arrêtons pas à l’étiquette de Slave qu’on veut appliquer aux nationalités slaves qui font partie intégrante de la civilisation occidentale ; si nous ne recherchons que la cohésion de toutes les forces qui représentent le génie européen et résistent aux tendances asiatiques de la Russie, — cette lutte, que M. Danilewsky regarde comme inévitable, sera la lutte finale, non pour l’Europe, mais pour le panrussisme.

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