Une nouvelle de Rupert Goodwins








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Chapitre 10
Steve sortit de chez le docteur Jacobsen en fin de matinée, et il se dit qu’il serait dommage de ne pas profiter un peu du jour de congé qu’il avait pris pour cette visite. Il descendit du bus en ville, et se rendit à pieds jusqu’au port, en direction du Barbican, pub préféré des marins. La marée était basse, et les bateaux de pêche ventrus reposaient sur le côté, comme naufragés. Les dernières traînées d’eau de mer creusaient de petits sillons dans la vase.

Il s’assit sur un muret près de l’escalier Mayflower. Une plaque métallique, autrefois brillante mais saccagée par les bons soins des mouettes, pas bien méchantes mais peu sensibles à l’intérêt historique de l’endroit, indiquait que c’était à cet endroit que le Mayflower s’était amarré pour embarquer les Pèlerins vers le Nouveau Monde. Steve resta assis un instant, écoutant les cris des oiseaux marins.

- Encore vous, Monsieur Bond...

La voix, familière, fit se retourner Steve.

- Emily, que fais tu ici !?

- Je pourrais te poser la même question. Je te croyais en arrêt maladie. Le gros sac ferait sa crise s’il te voyait.

- Je reviens de chez le docteur. (Pas besoin qu’elle sache de quel genre de médecin il s’agit). Je pensais que prendre un peu l’air me ferait du bien, avant de rentrer à la maison.

- C’est une belle journée. Très... curative.

- Quoi ? J’en ai un peu marre des mots compliqués. J’ai eu ma dose ces derniers jours.

- Curative. Bonne pour la santé, si te veux. Un mot plutôt démodé. Le genre qu’on pourrait trouver dans Alice au pays des merveilles.

- L’autre soir, il y avait un émission la dessus à la télé.

- Et comment vont tes dents ?

- Pas trop mal. Ce n’est pas pour ça que j’étais chez le docteur. (Oups !)

- Ah bon ? Alors c’est encore cette grippe qui continue ?

Emily s’était inquiétée de l’absence de Steve au travail ce matin là. Elle se demandait comment il s’était sorti des évènements de la nuit.

- Eh bien, je continue à faire de mauvais rêves depuis cette anesthésie qui a mal tourné chez le dentiste. J’ai voulu voir un spécialiste.

- Pour un ou deux cauchemars ? C’est un peu précipité, non ?

- Ce ne sont pas de simples cauchemars..... OK, tu veux bien t’asseoir un instant ? Ca me ferait du bien de parler de ça à quelqu’un.

Elle s’assit à côté de lui et posa son sac à main par terre.

- Bien sûr. La pause déjeuner est loin d’être terminée.

- Vraiment ? Comme c’est bon, une journée sans aller au bureau.

- Tu peux le dire. Alors, qu’est ce qui ne va pas ?

- Comme je t’ai dit, ce ne sont pas de simples rêves. Le docteur Sells dit que certains patients en font de très étranges sous l’effet du gaz, et que par la suite ça s’arrête. Mais je serais incapable de les décrire. C’est comme... des visions. Des tas de choses que je ne remarquais même pas avant deviennent très importantes, et tout le reste m’ennuie, m’indiffère. La télé, les nouvelles dans les journaux, mon job chez Saunders... tu vois ce que je veux dire.

- Dis donc, tu ne serais pas aller faire une virée entre marins hier soir ? dit-elle en désignant du regard le pub Barbican.

- Non, j’ai juste bu un verre de vin hier soir, et depuis plus rien. Je suis parfaitement sobre.

- Ce n’est sans doute rien de grave. Tu as fait un mauvais rêve, et tu t’es réveillé couvert de sang sur un fauteuil de dentiste. Il y a de quoi être choqué, crois moi. Tout ce qu’il te faut, c’est un peu de distraction, échapper quelques heures à la réalité.

- Sortir un temps de ça, oui, c’est vrai que ça me ferait du bien. Mais bizarrement je n’arrive même plus à lire les magazines branchés. Ces histoires de pop-stars londoniennes qui ne savent ni chanter ni se raser, j’en ai soupé.

- Bizarre, en effet, dit Emily qui voyait pourtant dans ce genre de distraction la meilleure preuve que l’être humain est parfaitement capable de rester penché sur son autoradio tandis que sa voiture se précipite dans un mur.

- As tu lu de bons ouvrages de fiction, ces derniers temps ?

Steve, qui pensait toujours à ce qu’il venait de dire à propos de la presse à scandale, n’était pas prêt à ce que la conversation prenne cette tournure.

- Hein ? Comme quoi, par exemple ?

- Comme ceci.

Emily ramassa son sac à main, y fouilla quelques secondes et en sortit un petit livre en édition de poche.

- Prends une dose de ça chaque soir, et ensuite reviens me voir pour une prescription supplémentaire.

La couverture du livre était illustrée d’un vaisseau spatial qui ressemblait à une sorte de baleine métallique, derrière laquelle on apercevait une planète en feu. Le titre, « Promenade sur le rayon », était écrit en lettre rondes en haut de la couverture, ainsi que le nom de l’auteur, Sir Ron Rharhay.

- C’est qui, demanda Steve en montrant le nom de l’écrivain.

- Ron Rharhay. Un type étrange qui a été anobli, car ce titre de Sir est bel et bien authentique, pour avoir sauvé la télévision britannique dans les années 70. Il s’est retiré à présent, et vit dans un château au pays de Galles, où il écrit des romans de science-fiction.

- Je n’aime pas la science-fiction.

- Tu aimes La Guerre des Etoiles ?

- Oui, mais ça c’est un film.

- Et alors, tu ne sais pas lire ? Emily parut soudain méprisante.

- Je ne lis pas beaucoup de bouquins. Du moins jusqu’à ces derniers jours. Avec ces rêves, mon esprit me démange, et la lecture semble gratter au bon endroit.

- Tu es presque poète, par moments. Essaie donc ce livre, et même si ça ne te plait pas, ça ne sera pas du temps perdu.

- OK. Mais pas ce soir, en tout cas, le docteur m’a donné deux autres livres à lire, et ça va me prendre du temps.

- Je peux les voir ?

- Bien sûr. A dire vrai je préfèrerais lire « Promenade sur le rayon », dit Steve dans un soupir.

Emily examina les deux ouvrages en fronçant les sourcils. Elle parcourut le « Manifeste Surréaliste » à une vitesse diabolique.

- C’est le docteur qui t’a donné ça à lire ? Mais pourquoi diable....

- Je ne sais pas. Il a dit que ça pourrait m’aider.

S’il en sait trop sur le sujet, ça va être plus difficile, pensa Emily. Son intellect, accru par le processus d’implantation, pourrait réaliser que ces rêves ne sont pas ce qu’ils paraissent être. Il est temps d’en finir. La matérialisation des comprimés était passée inaperçue, peut-être pouvait elle se permettre un dernier tour de magie noire.

- Quelle drôle de docteur. C’est incroyable, ils sont incapables de se cantonner à la médecine normale. Je me demande bien pourquoi, dit elle. Je peux te les emprunter ? J’aimerais bien savoir ce que le docteur y voit de si profitable.

Steve eut envie d’accepter, n’étant guère désireux de se plonger tout de suite dans de telles lectures. De plus, il espérait toujours que quelque chose se passe entre Emily et lui, et lorsqu’on veut faire bonne impression à quelqu’un, on ne lui refuse rien.

- Désolé, mais il faut que les lise le plus vite possible, dit il, ce qui le surprit autant qu’Emily. Mais dès que j’aurai fini, je pense que je pourrai te les prêter, ça ne devrait pas déranger le docteur Jacobsen.

Pourquoi avait-il réagi ainsi ? Ce devait être l’inquiétude qui avait pris le dessus.

- Très bien - non, ce n’est pas bien ! - Steve. Essaie aussi de lire ce roman que je t’ai donné. Ca t’aidera à t’évader un peu.

- Je le lirai. Merci, c’est très gentil. Je te suis très reconnaissant pour ce que tu fais pour moi.

- Vraiment ? Il n’y a vraiment pas de quoi, dit Emily, qui pour une fois était parfaitement sincère.

- J’aimerais faire quelque chose pour te remercier. Que penses tu d’aller à la fête foraine ensemble, demain soir ?

- Bonne idée. Je ne suis jamais allée dans ce genre d’endroit.

Steve fut surpris de cette dernière remarque, mais elle le ravit.

- Vraiment ? Même pas quand tu étais petite ?

Emily, qui n’avait jamais été une petite fille, et dont l’âge était proche de celui de l’univers, dut à nouveau jouer la comédie.

- Non, les fêtes foraines ne m’attiraient pas quand j’étais plus jeune. Ca te dit de faire un tour dans le centre-ville ?

Steve commençait à s’habituer aux brusques changements de conversations d’Emily, et il se sentait enfin un peu moins morose. Il accepta volontiers l’invitation.
Ils marchèrent le long des rues pavées de la ville. Le ciel commençait à se couvrir, et la pluie serait là dans moins d’une heure. Une fois rentré chez lui, Steve passe le resta de la journée à lire. Il essaya bien de regarder la télévision, mais les programmes de l’après-midi lui parurent définitivement réservés aux ménagères qui cherchent une alternative au Valium. Après un talk-show insipide, animé par un présentateur incapable d’aligner deux phrases et dont les invités vedettes semblaient surtout chercher à se montrer pour assurer leur promotion, il envisagea sérieusement de convertir son récepteur en support pour bibelots.

Après trois chapitres de « Conscience et Causalité », il décida qu’il était temps de passer à « Promenade sur le rayon ». Il se plongea longuement dans le roman, et eut la surprise, levant soudain les yeux, que le soleil s’était couché. Il venait de passer deux heures à lire sans même s’en rendre compte. L’histoire était assez simple : Un garçon, à une époque située dans un lointain futur, a perdu ses parents au cours d’une attaque de pirates de l’espace. Après diverses expériences, notamment l’amputation d’un bras et l’implantation, à la place, d’un bras robotisé intelligent, on le retrouve à la tête d’une gigantesque flotte spatiale (qui compte dans ses rangs tous ses amis et quelques créatures extra-terrestres) partie à l’attaque des méchants pirates. La victoire acquise, il est nommé par l’Empereur de la galaxie Prêteur en Chef des Sphères.

Prêteur en Chef des Boules aurait sonné moins pompier, pensa Steve.

Le rayon auquel faisait allusion le titre était une arme interplanétaire que le héros utilisait pour s’évader d’une planète prison sur une planche de surf.

Les lasers et les combats spatiaux entre vaisseau se déplaçant à la vitesse de la lumière parvinrent à capter l’attention de Steve jusqu’à la fin du roman, qu’il termina vers dix heures, ayant au passage sauté un repas. Ses dents lui faisaient mal. Il décida de manger un sandwich et de boire une tasse de thé avant d’aller se coucher.
Partagé entre la curiosité et la crainte de ce qui allait se passer, Steve inséra une cassette vierge TDK dans son radio réveil, se glissa sous sa couette, et éteignit la lumière.

Chapitre 11
C’est comme si son rêve n’en pouvait plus d’attendre. Tout d’abord, la pénombre fut celle de sa chambre, mais peu à peu, il commença à distinguer de petits points lumineux au plafond.

- Tango, dit une voix dans son oreille, faible mais distincte.

- Tango, au rapport, dit-il. Tout va bien à bord.

Deux lignes rouges apparurent soudain, ainsi qu’un collimateur qu’il vit sur sa droite, vers lequel se dirigeait un point lumineux situé à l’intersection des deux lignes.

- Type 7, distance 3.5, delta D 0.03, vitesse 0.9, delta V 0, pas de menace signalée.

Près du collimateur, un rectangle rouge apparut, contenant 3 ou 4 points lumineux.

- Menace potentielle. Type 32. Distance 4.0, delta D 0.4, vitesse 1.3, delta V 0. Se rapproche du Type 7.

Un Type 32 désignait une patrouille, et non un vaisseau isolé, un groupe d’unités intelligente capables de parcourir de longues distances, puis de se séparer pour attaquer un vaisseau important, comme des hyènes s’acharnant sur un lion. D’après le scanner, il s’agissait cette fois d’un croiseur en trois parties accompagné de deux ou trois unités satellites. La formation d’attaque par excellence.
Le fait de disposer de senseurs distants conférait à l’ordinateur de bord d’excellentes capacités en tant que SDE (Système Détection Ennemi). Il n’était pas armé pour faire face à une attaque de Type 32, mais il savait que l’ennemi ne pouvait pas le repérer à cette distance. Son vaisseau était en mode furtif, n’émettant pas plus de radiation que la normale, et de plus il n’avait aucune raison de se trouver dans ce secteur. Peut-être pourrait-il protéger le Type 7 de l’attaque du Type 32 en interceptant et brouillant les communications inter-unités. Son ordinateur SDE en était capable.
L’attrait de sa condition de policier, même si elle ne lui donnait pas accès à un vaisseau de combat digne de ce nom, résidait dans la possibilité d’utiliser cet ordinateur qui lui permettait d’agir vite et de faire preuve de malice.

Un voyant s’alluma. L’ordinateur avait décrypté le code du Type 32. C’était un équipage pirate, et pas des plus malins. Le vaisseau était porté disparu d’une équipe de surveillance planétaire, et les pirates s’étaient contentés d’en reprogrammer le système de cryptage, laissant le reste des informations de l’ordinateur de bord inchangé. Même l’indicatif du vaisseau, « Castor Club 5 », était toujours lisible.
Etant moins armé que les pirates, pas question pour lui de passer en mode furtif et d’attaquer. Il restait quelques minutes avant que le Type 7 soit réellement en danger, et plusieurs options s’offraient à lui, dont la plus raisonnable semblait de se faire passer auprès des pirates pour un des membres de leur commandement supérieur, et de leur donner ordre, non pas de stopper leur manœuvre, mais de s’arrimer au préalable à la station spatiale la plus proche pour instructions complémentaires. Là, ils seraient arrêtés. Affaire classée. Mais d’abord, il devait reconfigurer certains de ses outils de communication afin que son appel ait l’identifiant d’un vaisseau amiral. Il pourrait ainsi passer outre le système de sécurité des pirates. C’était difficile, mais pas infaisable, car il était persuadé que le vaisseau dont s’étaient emparés les pirates n’avait pas subi tous les tests de sécurité. Ce n’était en général pas le cas dans le cadre d’une surveillance planétaire.

Un signal sonore indiqua que l’ordinateur avait terminé ses calculs. La probabilité de prise de contrôle du vaisseau pirate était de 95%. Lorsque le Type 32, sur l’écran de contrôle, approcha du collimateur, il envoya la commande.

Il n’y avait plus rien à faire, sinon observer ce qui se passait. Ses transmetteurs dirigèrent un fin rayon de micro-ondes en direction du vaisseau pirate, tandis que ses propulseurs se mettaient en marche, conduisant son vaisseau à l’écart, juste au cas où. L’ordinateur donna l’ordre au contrôleur du Type 32 d’arrêter sa manœuvre d’attaque en vue de nouvelle instructions. Le vaisseau pirate réagit immédiatement. Les satellites se regroupèrent autour des 3 unités principales en formation de croisière, et l’ordinateur rapporta que le vaisseau ennemi était totalement sous contrôle.

Peu après, il y eut quelques explosions autour des pirates, qui furent rapidement vaincus.

Parfait, pensa-t-il, et il envoya le message standard d’arrestation.
A présent qu’il n’était plus en mode furtif, il pourrait tâcher d’en savoir plus sur le Type 7, et avec un peu de chance, une récompense l’y attendait. Le scanner montra que le vaisseau avait repris sa trajectoire initiale. Il envoya, sur un canal auxiliaire, un message d’identification. Etrangement, le transpondeur du Type 7 ne fonctionnait pas, l’empêchant de connaître son indicatif.

- Menace ! Manœuvre d’évitement ! dit l’ordinateur, surpris, tout autant que lui, par le fin rayon laser qui venait du Type 7, dirigé droit vers ses antennes. Le métal se vaporisa dans un flash, et son vaisseau, à présent aveugle et muet, continua sur sa dernière trajectoire calculée jusqu’à ce que l’ordinateur décide qu’il était dangereux de naviguer sans information complémentaire.

Le vaisseau stabilisé, trois autres tirs de laser détruisirent ce qui restait de ses instruments de communication et de ses senseurs SDE. Le Type 7 devait avoir de puissants émetteurs, car il parvint à établir une communication avec lui, malgré sa radio détériorée.

- C’était bien joué, Monsieur l’agent. J’avais besoin d’un nouveau vaisseau, et ce Type 32 fera parfaitement l’affaire. J’espère que vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que je m’en empare après l’arrestation de ces crétins.

Un dernier tir de laser fut lancé vers ses propulseurs. Les alarmes s’arrêtèrent brutalement. Une lumière éblouissante brilla un instant, suivie d’une infinie noirceur.

Normalement, une infinie noirceur ne connaît pas de fin, mais celle ci oui. Une main sur son épaule lui fit comprendre qu’il était toujours vivant. Ses mains étaient attachées, tremblantes, sur les accoudoirs d’un fauteuil, et il se sentait épuisé. Epuisé mais vivant.

- Peut mieux faire, Stee, mais la prochaine fois tu ne commettras pas la même erreur, j’espère. C’est la première fois que tu meurs sur un simulateur. Drôle d’expérience, hein ?

Son instructeur tenait à la main le casque de simulation qu’il avait porté. Bien sûr, il était à l’Académie.

Pire que la mort en simulateur, qui était dit-on aussi atroce qu’en vrai, il venait de commettre sa première grosse erreur en six mois d’entraînement. Une erreur de débutant, en plus. Ses mains étaient toujours crispées, comme rigidifiées par la mort, et tous ses muscles étaient douloureux. Il fallut quelques instants avant qu’il soit capable de parler.

- Et il y a des gens qui font ça pour le plaisir ?

- On peut aller encore bien plus loin avec un simulateur, si on veut, mais peu de gens le demandent, et ceux qui le font ont en général des difficultés à s’en remettre.

- Je ne sais pas comment j’ai pu faire une erreur pareille. Et pourquoi l’ordinateur n’a-t-il pas détecté la menace à l’approche du Type 7 ?

- Il peut y avoir beaucoup d’explications. Parfois, les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être. Mais en réalité, il y a peu de chance qu’un ordinateur soit leurré à ce point. Si ça peut vous consoler, bien que je pense qu’il va en falloir plus pour consoler notre élève vedette, nous étions tous persuadés que vous seriez descendus dans cet exercice.

- Je croyais qu’il n’en existait pas d’infaisable ?

- Peut-être, tout simplement, qu’elle ne l’est pas. En tout cas, vous avez appris deux choses aujourd’hui. Premièrement, les ordinateurs de bord ne sont pas infaillibles, et deuxièmement, vous ne l’êtes pas non plus.

- Dois-je refaire cette simulation ? dit Stee, qui savait très bien que les ordinateurs de bord n’était pas infaillibles, et s’en voulait de leur accorder une confiance aveugle.

- Pas maintenant, nous reprendrons plus tard. Réfléchissez à ce qui s’est passé. Je veux un rapport pour 13h00.
Il n’avait que deux heures devant lui, le temps suffisant pour écrire une analyse de la séance de 2000 mots environ. Pas question de perdre du temps en prenant une pause dans ses quartiers. Il se rendit à un terminal, et se mit à entrer les données. Il fut surpris de voir avec quelle facilité il reconstituait la situation. Peut-être le choc lui avait-il remis les idées en place. Il finit son rapport avec un quart d’heure d’avance, et s’autorisa à prendre un rafraîchissement avant le cours de xénobiologie de l’après-midi.
La xéno - l’étude des formes de vies étrangères - était une matière très intéressante, mais ce n’était pas exactement pour ça qu’il était entré dans la police.

- Hé flèche bleue ! Super, juste les personnes qu’il n’avait pas envie de voir en ce moment. Hého flèche bleue !

C’était Chis, un grand jeune homme sans cheveux, aux yeux très bleus.

- J’ai entendu dire que tu avais raté la simul de ce matin ! Tu t’es fait cramer par les méchants, hein ? On dirait que tu as perdu la main, homme des étoiles...

- Ta compassion me touche beaucoup, Chis, mais en dépit de ton adoration pour le dieu vivant que je semble être à tes yeux, il m’arrive aussi de me tromper. Je te rappelle que je ne suis qu’un être humain.

Gella, la petite amie de Chis, intervint :

- Un être humain ? Mais regarde toi ! La dernière fois que j’ai vu un être humain tout bleu comme toi, c’était un type qui s’était fait une piquouze à l’encre de seiche. Alors dis moi, toi aussi tu es toxico à l’encre de seiche ?

Gella jalousait tout autant que son compagnon la position de Stee, qu’elle considérait comme le chouchou des professeurs. Elle était probablement le pilote le plus doué de l’école, mais il lui manquait un certain sens tactique pour faire partie des meilleurs, ce qu’elle n’arrivait pas à admettre. Il en résultait chez elle une grande amertume, et elle aurait juré que le simulateur était réglé pour minimiser ses performances.

- Tu as tout compris. Gella. En fait, je m’injecte chaque soir du sang de poisson alien dans les veines. C’est curieux que tu sois la première à la remarquer. Tu dois être encore plus observatrice que d’habitude aujourd’hui.

La colère consécutive à son échec lors de la simulation était toujours présente, mais d’ordinaire Stee n’était déjà pas quelqu’un de particulièrement patient, et il n’avait guère d’humour.

- Oh, mais c’est qu’il est susceptible. Tu as perdu la main, flèche bleue, c’est tout. Et quand tu seras viré pour incompétence, ta jolie peau bleue n’y changera rien.

Le sens tactique de Gella était par contre très aigu pour provoquer ses semblables.

- On verra. Je passerais bien la journée à vous faire la conversation, mais veuillez m’excuser, j’ai encore quelques vaisseaux à détruire.

- Oui, on t’a vu à l’œuvre tout à l’heure. Essaie de détruire les bons vaisseaux la prochaine fois, dit Chis, prenant le relais de sa petite amie pour les piques. Et si tu trouve un autre alien pour ta piqûre du matin, gardes en quelques morceaux pour le cours de xéno. Gel et moi, on aimerait étudier autre chose que les vers visqueux qu’ils nous filent d’habitude.

- Cette forme de vie à l’air de s’ennuyer à notre contact, dit Gella, allons nous en.

Et ils s’éloignèrent, discutant tout haut, pour que Stee les entende, des modes de reproduction du ver bleu de l’espace Sirien.
Stee se demanda comment ils étaient déjà au courant des détails de sa simulation manquée du matin. Bien que la progression globale de chacun n’était pas tenue secrète, les détails particuliers de chaque simulation étaient supposés être confidentiels. Seuls l’élève, l’instructeur et l’ordinateur qui exécutait la simulation - et dans le meilleur des cas enregistrait la réussite de l’élève - pouvaient raconter ce qui se passait. Il était certain que son instructeur n’avait parlé de l’incident à personne, ce qui voulait dire que quelqu’un avait fouillé dans l’ordinateur.

Pirater l’ordinateur de l’Académie était un crime de haute-trahison, aussi décida-t-il de n’accuser personne sans preuve, pas même Chis et Gella. Il oublia le rafraîchissement qu’il s’était promis, et se rendit dans sa chambre, seul endroit d’où il pouvait passer des appels visiophoniques privés.

- Nic ?

- Salut, Stee. Que puis-je faire pour toi ?

L’administrateur système était un bon ami de Stee, et tous deux s’étaient occasionnellement fait de peu orthodoxes blagues informatiques. Il était aussi le programmeur le plus doué du réseau, et les raisons qui le poussaient à travailler pour l’Académie de police n’étaient pas très claires. Des rumeurs disaient qu’il avait été impliqué dans une énorme affaire de fraude, et que les enquêteurs avaient été si impressionnés par ses prouesses de hacker qu’ils l’avaient recommandé pour ce job. Bien sûr, rien de tout ça n’était officiel, et un administrateur système n’est, de par son statut, pas supposé avoir à justifier ses activités passées.

- Rien d’officiel pour le moment, mais quelqu’un a pu accéder aux compte-rendus de mes simulations. Deux étudiants semblent en savoir plus qu’ils ne devraient à propos d’une simulation que j’ai échouée.

- Tu en as parlé à l’instructeur ?

- Non. Je ne veux pas ébruiter l’affaire pour l’instant. Essaie de fouiner un peu et de me trouver des preuves.

- Ces étudiants, ce sont des amis à toi ?

- Pas exactement, mais je ne voudrais pas que leurs blagues leur attirent de trop gros ennuis.

- C’est gentil de ta part. Reste en ligne un instant, je vais voir si je peux avoir des informations de là où je me trouve. Quel simulateur utilisais tu ?

- La Cellule d’Entraînement en Espace Intersidéral.

- OK, c’est le sys-44 du mode entraînement temps réel...

Stee vit Nic disparaître de l’écran du visiophone pour se rendre à son terminal.
- Nous y voilà.

Il entendait la voix de Nic tandis que l’écran montrait les posters tirés de magazines d’informatique affichés sur le mur de son bureau. Certains d’entre eux étaient de véritables antiquités, comme cette collection de jeux édités par Rainbird à la fin du 20e siècle.

- Il n’y a pas de signe d’intrusion, les paramètres de sécurité sont bons. Attends, je vérifie les aliases.

Un alias était un compte d’utilisateur secondaire ayant un accès restreint au compte d’un utilisateur principal. Avec de l’astuce, il était possible de modifier frauduleusement les droits d’accès accordés par le titulaire du compte.

- ... Non, rien de ce côté là. Ca doit être un hack qui ne fonctionne que quand le simulateur est en activité. Je peux y mettre un programme fantôme qui restera en veille pendant une prochaine simulation, et lancera le mode diagnostic en cas d’intrusion. Si tu sais utiliser cette interface, tu pourras facilement démasquer l’intrus.

En exposant son plan, la voix de Nic avait pris une intonation machiavélique.

- Merci beaucoup, Nic, dit Stee. Je pense que je pourrais m’en sortir. Bon, il faut que j’aille en xéno, à présent, mais j’ai réservé le simulateur pour ce soir. Crois tu que tu pourras écrire ton programme fantôme d’ici là ?

- Je pense, oui. Et si j’ai le temps, je viendrai assister au spectacle.

- A bientôt, espèce de voyeur sans scrupule, dit Stee avant de raccrocher.
Le cours de xéno fut plus intéressant qu’à l’accoutumée. Il y fut question de différentes sortes de vers capables de s’intégrer à toutes sortes d’organismes. Une théorie prétendait que ces parasites avaient été créés à l’occasion d’un des nombreux conflits que la galaxie connaissait, et qu’ils avaient par la suite échappé au contrôle de leurs géniteurs. Quelle que soit leur origine, en tout cas, les parasites Brinniali 7.5 Balasti étaient devenus un vrai problème, et on en rencontrait chez tous les peuples pratiquant les voyages spatiaux. Leurs effets étaient dévastateurs et plutôt atroces. Pendant le cours furent montrées aux élèves les images d’un petit chien se transformant en une masse informe de chair visqueuse grouillant de vers, moins de 50 secondes après infection. Les restes de l’animal, qui contenaient de nouveaux parasites, étaient ensuite manipulés par un chercheur avec la plus grande précaution, et détruits. Les cancres de la classe, pour une fois, ne furent pas d’humeur à plaisanter.
- Vos vaisseaux seront, bien sûr, équipés de scanners capables de détecter à temps la présence de ces vers, dit le docteur responsable du cours. Mais il leur arrive de ne pas voir les oeufs, ou les spécimens juvéniles, voire même les adultes s’ils sont confinés. Si vous êtes malchanceux, vous pourrez donc être infecté vous aussi par les Brinniali. En conséquence il faudra poser des filtres sur chacun de vos orifices. Les oeufs ne sont pas dangereux lors d’un simple contact avec la peau, mais si vous en inhalez, ou s’ils se déposent sur une blessure, vous serez mort dans les minutes qui suivront. Cet animal est, comme nous l’avons vu, très doué pour se reproduire, mais il en est incapable pendant quelques minutes s’il se trouve dans un environnement biologique non familier. Le film montrait le cas d’une infection provoquée, au moyen d’un seul ver qui connaissait parfaitement les organismes canins. La procréation du parasite est alors instantanée.

Les étudiants étaient absorbés par la vision des restes du petit chien sur l’écran.

- Dans certaines circonstances, donc, vous pourrez peut-être survivre à la rencontre de ce cher Brinniali si vous êtes soignés à temps, mais je ne vous conseille pas de tenter l’expérience.
Une fois le cours terminé, Stee s’arrangea pour faire savoir à Chis qu’il allait de nouveau se rendre au simulateur dans la soirée. Il vérifia que son rapport du matin avait été lu - il l’avait bien été, mais l’instructeur n’avait pas encore ajouté de commentaire - et se rendit au repas de l’après-midi. Il remarqua que de nombreux étudiants n’avait guère d’appétit, et se demanda si l’Académie ne demandait pas au professeur de xéno de forcer sur les images spectaculaires en vue de faire quelques économies de réfectoire. Quoiqu’il en soit, il commanda un plat de spaghetti en sauce tomate dont la photo sur le menu ressemblait fort aux Brinniali en pleine action.
Sans vraiment savoir pourquoi, il se réjouit de l’expression de dégoût que son choix provoqua sur les visages de ses camarades.
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