Une nouvelle de Rupert Goodwins








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Chapitre 8
Le Charpentier, vêtu de jeans, d’un t-shirt et d’une paire de baskets, se tenait nonchalamment assis sur un rocher, les yeux tournés vers la mer.

- Ne devriez vous pas porter un tablier et un haut-de-forme ? lui demanda Steve, qui était déterminé à jouer son rôle de morse du mieux qu’il pourrait, mais à condition que chacun en fasse autant.

- Le chapeau est derrière le rocher. Je le mettrai en temps voulus. Par contre, la guêpe m’a volé le tablier. Je suppose que vous ne l’avez pas vue ? Elle est en colère de ne pas être écrite, et peut être assez désagréable.

- Je l’ai vue descendre vers le pays des merveilles, juste avant d’arriver ici. Elle portait bien le tablier.

- Pas étonnant qu’on l’ait supprimée de l’histoire. On ne peut pas compter sur elle. Elle devait porter une robe, mais ça n’était pas à son goût. Maintenant je n’aurai plus le temps de récupérer mon tablier.

Il descendit et frappa du pied un petit caillou avant de continuer, sur un ton neutre et sans passion.

- Il me faut un nouveau job. J’en ai marre de passer mon temps sur ce rivage à me demander où sont les sept Vieilles Filles. Autre chose : C’est vous qui allez manger toutes les huîtres. Je suis végétarien en ce moment. Le pain et le beurre d’accord, mais les fruits de mer rien à faire. Après tout, il n’est écrit nulle part que je doive manger toutes ces huîtres si ma conscience me dicte le contraire. En plus, ils ne nous paieront pas avant demain, et je n’ai pas un sou pour m’acheter autre chose à manger. Peuh !

Il donna un grand coup de pied dans le sable.

- OK pour moi, dit Steve. C’est la première fois que je fais ce boulot. En plus, je ne suis pas vraiment ici avec vous. En fait, je suis en train de rêver.

- Quoi ? dit le Charpentier en se tournant brutalement vers Steve. Vous travaillez en free-lance ? Alors là, c’est la goutte qui fait déborder le vase. STEWARD !!!

Il venait de hurler du plus fort qu’il pouvait, et avant même que Steve ait recouvré totalement l’ouïe, un sourire se dessina dans le rocher sur lequel était assis le Charpentier peu avant.

- Alors là, pensa Steve, j’ai déjà vu un chat incapable de sourire, mais un sourire sans chat autour c’est bien la première fois !

- Il y en a assez, cria la Charpentier en piétinant le sable de rage. Ca ne suffit pas que vous ayez cette ridicule peau bleue, en plus voilà que vous citez le mauvais bouquin ! C’est du pur amateurisme. Vous avez entendu ça, Clive ?

Cette phrase s’adressait au Chat de Cheshire, qui s’était à présent totalement matérialisé, et se tenait au sommet du rocher, ronronnant et arborant comme toujours un large sourire.

- Donnez lui une chance, Jim, dit-il sans desserrer les dents. C’est son premier jour, et on est largement en avance sur le planning.

- Mais il ne va même pas revenir régulièrement. Et il ne sais pas pourquoi il est ici ! Demandez lui !

- Est-ce exact ? demanda le Chat à Steve, dont les longues défenses effleuraient les nageoires à chaque fois qu’il baissait les yeux.

- Oui, c’est vrai. Je me souviens de tout, mais tout ceci n’est qu’un rêve pour moi. Je n’ai jamais rien fait de tel, et à vrai dire je pense me réveiller d’une minute à l’autre.

- Vous n’êtes pas sous contrat ?, questionna le Chat.

- Non. Pas avec vous, du moins, dit Steve. Tout à commencé chez le dentiste, quand il m’a arraché la mauvaise dent.

Lorsque le mot « dentiste » fut prononcé, le Chat changea brutalement d’attitude. Il se cambra, ses poils se hérissèrent et sa queue se dressa. Il ne souriait plus, à présent, mais affichait un rictus agressif, totalement contraire à sa nature.

- Les dentistes arrachent les dents, et sans dent, pas de sourire. Et un chat sans sourire perd toute sa valeur littéraire. Un sourire sans chat autour, ça c’est passionnant, mais un chat sans sourire, ça n’a aucun intérêt ! On l’efface, on ne le retient pas dans la version éditée ! CHHHHHH....

- Calmez vous Clive, dit le Charpentier, heureux que le Chat soit en colère contre Steve, il n’a pas dit qu’il était dentiste, juste que c’est un dentiste qui l’a envoyé ici. Ne pourrait-on pas se débarrasser de lui, à présent ? Et puis je voulais vous parler de cette histoire d’huîtres, aussi. Des beignets fourrés ne pourraient-ils pas aussi bien faire l’affaire ?

Le Chat reprit ses esprits.

- On ne peut pas le garder, en effet. Il faut que j’en parle au Révérend.

Il disparut d’un coup, sans prendre la peine de donner à sa sortie un quelconque aspect magique.

- Désolé, mais nous avons un spectacle à préparer, dit le Charpentier. Peut-être, avec un peu plus d’expérience des rêves, pourrez vous tenir le rôle du Flamand Rose, dit le Charpentier.

- Je ne sais pas, dit Steve. Tout ce que je veux, c’est me réveiller.

- Vous n’y arrivez pas ?

- Non, j’ai essayé, mais sans succès.

- Bizarre. Quelque chose ne va pas. J’irai voir l’Oeuf tout à l’heure, si j’ai le temps. Au fait, d’où venez vous ?

- J’étais dans un endroit tout gris, avec des prairies, des rochers, et un feu de couleur orange. Et puis je suis tombé dans un trou, et je me suis retrouvé ici.

Le Charpentier eut l’air intrigué.

- Ca ressemble à Limbo. Drôle d’endroit pour commencer un rêve.

Soudain, le Chat réapparut.

- Désolé Jim, mais il est renvoyé. Je suis navré, monsieur... quelque soit votre nom.

- Steve.

- Steve, vous devez nous quitter. Toutes les conventions seront respectées pour votre licenciement. Mais nous cherchons souvent de nouveaux talents, et peut-être avez vous un tour dans votre sac qui pourrait nous intéresser ultérieurement.

- Clive... Le Charpentier s’approcha du Chat pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. L’animal hocha la tête en écoutant.

- Limbo.... Je vais voir si je peux le déposer.

Le Chat se leva.

- Steve, veuillez grimper sur mon dos. Je vous raccompagne.

Steve trouva l’idée excellente mais malgré toute sa bonne volonté ne put monter sur le dos du Chat, comme il était fort prévisible qu’il advienne étant donnée sa condition de morse. Incapable de s’agripper, il retombait à chaque fois de l’autre côté.

- Oh, d’abord il va falloir vous transformer en quelque chose d’autre, et si possible au passage vous trouver une autre couleur que ce grotesque bleu..... voilà qui est fait. Essayez à nouveau.

Steve tenta une autre escalade, et cette fois se trouva des mains humaines bien mieux adaptées à la situation. Un rapide examen lui indiqua qu’il était devenu l’un des jumeaux Tweedle, mais sa peau, et il commençait à s’y résigner, était toujours bleue.

- Hé, comment j’ai fait pour changer de corps ?

- Et surtout, comment avez vous fait pour ne pas changer de couleur ? dit le Chat. Nous devrions aller consulter l’Oeuf à votre sujet.

Le chat s’envola avec grâce, Steve sur son dos.

- Attendez ! cria le Charpentier, et pour cette histoire huîtres ? Je ne peux plus les manger ! Je suis végétarien !

- Essayez donc avec du Muscadet ! répondit le Chat, qui avait retrouvé son fameux sourire.

- Sacré râleur, n’est ce pas ? demanda Steve. Je veux dire, c’est le personnage typique d’Alice.

- Oui.... J’ai vraiment de la chance d’être ici. La plupart du temps, la vie d’un personnage de roman est très ennuyeuse.

Pendant que le Chat parlait, ils prenaient de l’altitude et le paysage s’éloignait.

- Je pensais que les romans n’étaient que des mots, dit Steve en s’agrippant plus fort aux poils du chat tandis qu’ils traversaient un petit nuage. Je n’avais jamais réalisé qu’il y avait de vrais personnes à l’intérieur. De vrais chats, je veux dire.

- Ce n’est pas vraiment ce que vous entendez par « vrais ». Comme les rêves, nous sommes réels pour qui se trouve au bon endroit au bon moment. Et vous l’êtes... Nous sommes arrivés.
Le Chat atterrit en douceur dans l’herbe, près d’un mur de pierre.

Chapitre 9
- L’Oeuf sera là d’un moment à l’autre, dit le Chat, qui ensuite disparut, mais cette fois en s’appliquant, gardant le sourire pour la fin.

- Intéressant, pensa Steve. Je crois que je commence à raisonner comme eux. Je me demande combien de temps encore ce rêve va durer.

- Vous devez être ce wagon à problème qu’on me conseille de décrocher du train....

Steve se tourna dans la direction d’où venait la voix et vit apparaître Humpty Dumpty, traversant le mur peu à peu.

- Je ne suis pas un wagon, dit Steve. Jusqu’à il y a peu, j’étais le Morse, et.....

- Un wagon, dit Humpty Dumpty. En Gaulois ancien, wagon se dit Carpentum. Et dès qu’on me parle du charpentier, c’est qu’il y a un problème. C’était un calembour. Vous n’aimez pas les calembours ? Peu importe. Vous avez une drôle de façon de vous présenter. Vous étiez le Morse, dites vous. Moi, je suis l’Oeuf. Je vous prie maintenant de me dire qui vous êtes à présent, ce qui est à mon avis la meilleure façon de se présenter quand on est bien éduqué. Ou alors c’est que je sors du Times, et non du Wall Street Journal.

Steve eut du mal à comprendre les paroles étranges de l’Oeuf. Il décida de ne pas le contrarier, et se mit à raconter son histoire depuis le début.

- Tout le monde dit que vous pouvez m’aider. Je suis tombé d’un endroit que le Charpentier appelle Limbo, et j’ai atterri ici. Je n’arrive pas à me réveiller, et mon nom est Steve...enfin, normalement.

- Steve enfin normalement. Drôle de nom. Bien, mon bon ami, que faisiez vous dans le Limbo ? Personne n’y va jamais, en principe. Les règles sont très strictes à ce sujet. C’est qu’il devient littéralement impossible de gérer la rémunération des personnages quand les règles littéraires concernant le temps et l’espace ne sont plus respectées. La Direction n’a pas besoin de cette excuse pour justifier ses retards de paiements.

L’Oeuf avait l’air triste.

- Je ne sais pas, dit Steve. Le première fois que j’ai vu cet endroit, c’est quand on m’a arraché une dent sous anesthésie au gaz chez le Dr Sells, mon dentiste. Dans le monde réel.

- Réel, je veux bien mais il n’y a aucun passage entre ce monde et le notre, ni dans un sens ni dans l’autre. Si vous êtes un lecteur, vous observez, et si vous êtes un écrivain, vous dirigez, mais il n’y a que les fous qui quittent ce monde réel qui est le votre pour le monde réel qui est le notre. Avez vous envisagé la possibilité que vous soyez devenu fou ?

- Ah non, vous n’allez pas vous y mettre vous aussi ! Tout ce que je demande, c’est me réveiller. Rien à voir avec la folie.

Steve était fatigué de voir sa santé mentale sans cesse mise en cause par les médecins, les manuels de psychologie et les oeufs.

- La folie est la seule explication à ce qui vous arrive. La folie, ou bien des forces maléfiques. C’est que dans votre monde, on ne se préoccupe guère des forces maléfiques, n’est ce pas ? Alors, ça doit être la folie. Une folie maléfique. Ne me demandez pas de vous aider, je ne peux rien faire. Je ne suis pas Sigmund l’Oeuf, ni un de ces crânes d’œuf. Un crâne, oui, c’est là que sont ces oeufs. Celui d’un autre fêlé comme vous. Je l’avais dit : Il ne faut jamais mettre tous les oeufs dans le même fêlé.

- Une coquille, voilà ce que vous êtes, oui ! Vous êtes censé être là pour m’aider, pas pour faire des jeux de mot stupides.

L’Oeuf eut l’air encore plus attristé.

- Je suis obligé de faire des jeux de mots stupides. J’ai trop d’humour pour oser en faire de bons.

- Et pourquoi avoir de l’humour vous empêche-t-il d’en faire preuve ? Demanda Steve, intrigué malgré lui.

- Parce que si je suis drôle, je vais rire de ma propre drôlerie, et si je ris, je risque ma vie d’œuf. On ne peut pas être un oeuf pour rire. Ici bas, les oeufs qui rient canent.

- Je vois, dis Steve. Mais c’est un pur problème d’œuf, et pas aussi grave que ceux que vous aurez si vous ne m’aidez pas à m’en sortir. Tiens, par exemple, pourquoi suis-je de couleur bleue ?

L’Oeuf le considéra avec gravité.

- Bonne question, dit-il, mais c’est une question pour le monde réel. La vraie question pour vous est : comment êtes vous arrivé ici. Comment vous êtes vous endormi. Las est la question. Je veux dire, là est la question.

- Je lisais un livre, ennuyeux à mourir. J’espérais que ce qui y était écrit au sujet des rêves lucides était vrai, mais non, je n’arrive rien à contrôler dans ce rêve.

- Lucide schmooshid, dit l’Oeuf, dont la tendance à parler le Yiddish par moments était plutôt inquiétante. L’important, goï, c’est que tu lèves le matin pour aller au travail. Tu as un réveil, où c’est un moineau qui vient chanter dans ta chambre le matin pour te sortir du lit ?

- Un radioréveil.

- Très bien, alors attends de l’entendre, et quand tu reconnaîtra la chanson, tu devrais parvenir à te réveiller. Tu sais quelle chanson cela va être ?

- Certainement un truc du top 50.

- Ah, ces classements de la musique que vous faites. Ces humains, vas donc les comprendre ! OK, attends ici, et quand tu entendras ton « truc du top 50 », il sera l’heure de rentrer à la maison.

L’Oeuf descendit du mur, et disparut en sifflotant.
Steve s’assit, et attendit. Soudain, il secoua la tête.

Chapitre 9 et demi
« We’ll always be together... »

Une fois la chanson terminée, l’animateur enchaîna.

- Ici Phil Oakley. On fait une petite pause, et après il y aura le nouveau single du Hilda Ogden Five. C’est parti...

Steve ouvrit les yeux, et se trouva dans une pièce étrange. En fait, il s’agissait de sa chambre. Il s’attendait à se réveiller dans le pays des merveilles, mais le plafond, ses rideaux et les publicités à la radio étaient comme il les avait laissés. Il s’en était sorti. Il repensa au rêve qu’il venait de faire. Tout semblait si réel. Il se dit qu’il était temps de voir ce fameux psychiatre que le docteur Chapman lui avait recommandé.

Il se mit en quête du feuillet sur lequel le numéro de téléphone était noté. Dans les poches de sa veste, il trouva le formulaire d’adhésion à la bibliothèque et le mit de côté pour l’utiliser après la consultation. Ce n’est qu’au moment de partir qu’il remarqua que le manuel Oxford de l’esprit était marqué, à la page que lui avait indiqué Emily, au moyen d’un autre formulaire.
La maison du docteur se trouvait à l’extérieur de la ville, près de Roborough. C’était une large bâtisse Victorienne qu’un chemin de graviers séparait de la nationale. Steve aperçut la plaque de cuivre indiquant « Dr Mike Jacobsen » et franchit un porche, dont les murs étaient envahis par le lierre, avant de pénétrer dans le hall principal. Un escalier de bois vitrifié conduisait au premier étage vers un couloir et un bureau. La réceptionniste était aussi polie que le bois de l’escalier.

- Steve Trevathen ?, demanda-t-elle. Mike vous attend dans le cabinet de consultation. Droit devant vous.
La pièce était remplie de livres, du sol au plafond, le long des quatre murs. Dans un coin, un ordinateur était enseveli sous un monticule de papiers. Dans l’embrasure d’une petite fenêtre, près de laquelle trônaient deux fauteuils et une table basse, on pouvait apercevoir le gazon impeccable du jardin. Dans l’un des deux fauteuils se trouvait, supposa Steve, le docteur Jacobsen, un homme barbu qui n’aurait pas dépareillé dans un rassemblement hippy près de Stonehenge.

Le Dr Jacobsen se leva, et avança vers Steve la main tendue.

- Monsieur Trevathen. Puis-je vous appeler Steve ? Je suis le docteur Jacobsen. Asseyez vous, je vous prie.

Une fois assis, le docteur continua :

- Désolé pour le désordre. C’est une jolie maison, mais je suis seul à m’occuper de cette pièce, et n’ai jamais une minute à moi pour faire un peu de ménage. Alors comme ça, Chapman vous envoie ? Je suis très flatté, vous savez, le docteur Chapman est d’un diagnostic imparable, d’ordinaire. Je vous écoute...

Steve raconta tout ce qui s’était passé depuis l’épisode chez le dentiste, sans toutefois mentionner ses recherches à la bibliothèque, le manuel de l’esprit et les conversations qu’il avait eues dans ses rêves. Le docteur l’écouta sans l’interrompre, sauf pour l’interroger sur la durée de ses rêves et quelques détails de sa vie de tous les jours. Le récit de Steve s’acheva sur le mystère des deux formulaires d’inscription à la bibliothèque.

- Les avez vous apportés ? demanda la docteur.

- Euh, oui. En y repensant, je me dis que j’ai sûrement du en prendre deux, et ça m’est sorti de la tête. Ces rêves ont mis ma mémoire sans dessus dessous.

- Mmmm. Ne croyez pas ça. Je peux voir ces formulaires ?

Steve les sortit de sa poche et les tendit au docteur.

- Il y a quelque chose de bizarre, regardez. Il y a un numéro de série sur ces formulaires, en haut à droite. Et c’est le même pour les deux.

- Eh bien, je pense que soit vous avez pris deux formulaires que la bibliothèque avait par erreur imprimés du même numéro de série, et vous ne vous rappelez plus d’avoir pris le deuxième, soit quelqu’un vous fait une mauvaise plaisanterie. Evidemment, cela n’explique pas ces rêves étranges, mais c’est un début de solution.

Steve examina les deux formulaires. Ils étaient identiques, à l’exception de ses noms et adresse qui étaient écrits à la main sur l’un des deux.

- Mais Emily m’a donné un de ces formulaires dans la réalité - Il avait mentionné Emily peu avant - et l’autre, je l’ai pris dans un de mes rêves. Je ne vois pas comment ils se trouve là, et je ne vois pas comment Emily aurait pu me donner deux formulaires identiques. Et pourquoi aurait-elle fait ça ?

- Je ne sais pas. Mais il doit y avoir une explication. Dites moi, sachant que tout ce qui se dit dans ce bureau est strictement confidentiel : prenez vous des drogues ?

- Quelle genre de drogue ?

- Cannabis, marijuana, amphétamines, cocaïne, champignons hallucinogènes....

- Non ! dit Steve en riant. Vous plaisantez. Je ne touche pas à ces trucs là. Dans des soirées j’ai bien essayé de fumer une ou deux fois, mais ça m’a surtout rendu malade. Et pour la cocaïne, je vous rappelle que je vis à Plymouth, pas à Miami.

- Oui, je vois. Toutefois, quelqu’un aurait pu, au cours d’une soirée bien arrosée, glisser quelque chose dans votre verre.

- Pas au cours des six derniers mois, en tout cas. La dernière soirée ou je me suis rendu, c’était l’arbre de Noël au bureau. Depuis, il ne s’est strictement rien passé dans ma vie.

- Peut-être avez vous pris des médicaments que vous n’aviez jamais pris ?

- Non... oh, attendez. Emily m’a donné quelque chose contre la grippe. Mais c’était juste de l’aspirine, je crois.

- Vous ne savez pas ce qu’elle vous a donné ?

- L’étiquette était illisible. C’était un petit flacon, avec des comprimés à l’intérieur. C’était efficace, en tout cas.

- Mmmmm... vous faites peut-être une mauvaise réaction au gaz anesthésiant. Mais je n’ai jamais entendu parler de pareils symptômes. Ca vient peut-être de ces comprimés que vous avez pris. Il vous en reste ?

- Non, dit Steve. J’ai toujours la petite bouteille. Il y reste peut-être quelques fragments de comprimé.

- Très bien. Il faudra que vous me l’envoyiez. A présent, dites moi, y a-t-il quelque chose qui vous préoccupe dans les rêves que vous avez faits récemment ?

- Eh bien, dans tous ces rêves, ma peau est bleue. Comme si j’avais été trempé dans de l’encre.

- Intéressant. Avez vous déjà entendu parler de l’histoire ancienne des dentistes ?

- Non, rien du tout. Steve n’avait, en dehors du nom d’une dizaine de dentistes célèbres, jamais étudié l’histoire de la chirurgie dentaire durant ses études.

- Les dentistes ont été les premiers médecins à utiliser du gaz anesthésiant. Auparavant, on endormait les gens au moyen de deux bouteilles de whisky, en général une pour le patient et une pour le docteur !

Steve sourit à cette plaisanterie, plus par politesse qu’autre chose.

- Un jour, continua le docteur, un scientifique du nom de Priestly découvrit l’oxyde nitrique, à savoir le gaz hilarant N2O. C’est une drogue puissante, qui met complètement KO. Les dentistes s’en sont alors servi pour les extractions de dents. De nos jours, les gaz qu’ils utilisent sont plus complexes, mais avant qu’on ait mis au point une formule sans danger, quelques patients sont restés sur le carreau.

Steve dut avoir l’air inquiet en écoutant les explications du docteur.

- Rassurez vous, ils savent très bien ce qu’ils font. Une erreur peut toujours survenir, mais ça ne semble pas être le cas pour vous. Toujours est-il qu’à l’époque où l’anesthésie commençait à se pratiquer chez les dentistes, le patient inspirait de grandes quantités d’oxyde nitrique, ainsi que de l’oxygène. Le dentiste continuait à lui en administrer jusqu’à ce que sa peau commence à bleuir. On appelle cette couleur de peau le bleu de Philadelphie. Elle indique un manque d’oxygène important, mais pas dommageable pour le cerveau. Il a fallu un certain temps avant que cette pratique ne soit abandonnée.

- C’est intéressant, docteur, mais je ne savais rien de tout ça. Comment aurais-je pu le rêver ?

- Je ne sais pas. Vous avez peut-être vu un document à la télé quand vous étiez enfant qui mentionnait la chose. On croit que certaines choses sont complètement oubliées, mais quelque part la dedans - il frappa son crâne du bout de son index - elles sont enregistrées. Et elles ressortent quand vous avez le couteau sous la gorge. Ou alors, c’est tout simplement une facétie de votre esprit. Ca arrive parfois. Vous vous sentez mal dans votre peau, alors votre esprit la modifie dès qu’il le peut, en lui donnant une autre couleur, par exemple....

- Tout ça c’est bien beau, mais qu’est-ce que je vais faire, moi ? J’en ai marre de ces rêves. La dernière fois, je savais que je rêvais et je voulais me réveiller, mais je n’y arrivais pas. C’était si étrange...

- C’est ça qui m’intrigue le plus. Normalement, pendant qu’une partie de votre esprit rêve, l’autre cherche à vous indiquer que vous êtes en train rêver, pour que vous puissiez prendre le dessus et transformer le rêve à votre convenance.

- Vous ne pouvez rien faire pour moi ?

- Je ne dirai pas ça comme ça. C’est juste que votre cas est très différent de ceux que je traite habituellement. Il va vous falloir me supporter jusqu’à ce que j’ai mis le doigt sur la cause de vos problèmes. Les rêves sont les rêves, vos savez. On n’imagine même pas à quel point ils peuvent être mystérieux. Tout ce que peux vous suggérer pour l’instant est de prendre note de tout ce qui se passe. Avez vous un dictaphone ?

- Euh, je crois que mon radioréveil peut enregistrer....

- C’est parfait ! Comme il se trouve juste à côté de votre lit, je vous demande, dès que vous vous réveillez d’un de ces rêves, d’enregistrer tout ce que vous avez vu le plus vite possible, avant d’avoir oublié certains détails. Préparez votre enregistreur avec une cassette vierge chaque soir, et notez tout avant de vous lever, sans perdre une seconde. Les préparatifs du matin suffisent en général à vous faire oublier la majeure partie du contenu d’un rêve.

- Ca c’est impossible, docteur, au contraire. Avec ces rêves, je me souviens de tout, une fois réveillé.

- Peut-être que vous pensez vous rappeler de tout, mais ce n’est pas forcément le cas. Croyez moi, gardez une source d’enregistrement près de votre lit chaque nuit, c’est important. Dites moi.. Vous avez l’air de quelqu’un d’intelligent, un ou deux livres ne vous feront pas peur, non ?

- Dites ça à mes profs. Quand j’ai quitté l’école, je ne sais pas qui, d’elle ou de moi, était le plus soulagé, dit Steve en ricanant.

- Il n’est jamais trop tard pour s’y remettre. Beaucoup de gens le font. J’ai ici quelques ouvrages que j’aimerais que vous consultiez. Vous me direz ensuite si ça évoque quelque chose pour vous. Vous êtes d’accord ?

- Bien sûr, si vous pensez que ça peut m’aider.

- Je n’en suis pas sûr. Tout dépend de votre ouverture d’esprit.

- Mon esprit est ouvert à ce qui vient des livres, en général. C’est ce qui vient de mes rêves qui me pose le plus de problèmes, en ce moment.

- Parfait. Une seconde, je vous prie.

Le docteur Jacobsen se leva, et passa en revue ses étagères. Un désordre total régnait dans la pièce, mais il devait y avoir une sorte d’organisation, car il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour trouver les deux petits manuels qu’il cherchait.

- Ces livres sont bons, même si vous les trouvez un peu pesants.

Avec des titres tels que « Manifeste Surréaliste » et « Conscience et Causalité », Steve sentit que ces livres seraient en effet difficiles à lire.

Il prit un rendez-vous pour la semaine suivante, et promit d’enregistrer sur bande tout rêve fait entre temps, ainsi que d’envoyer le flacon d’Emily au docteur dès son retour.
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