Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort








titreContribution à une étude sur la représentation collective de la mort
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Robert HERTZ (1928)


Sociologie religieuse
et folklore


Un document produit en version numérique par Gemma Paquet, bénévole,

professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi

Courriel: mgpaquet@videotron.ca
dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"

fondée dirigée par Jean-Marie Tremblay,

professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi

Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque

Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm




Cette édition électronique a été réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers à la retraite du Cégep de Chicoutimi

à partir de :


Robert Hertz (1928)
Sociologie religieuse et folklore

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Robert Hertz (1881-1915), Sociologie religieuse et folklore (1928). Recueil de textes publiés entre 1907 et 1917. Première édition: 1928. Paris: Les Presses universitaires de France, 1970, 2e édition, 208 pp. Collection: Bibliothèque de sociologie contemporaine.


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Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format

LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)
Édition complétée mercredi le 16 juillet 2003 à Chicoutimi, Québec.

Table des matières
Avant-propos, par Marcel Mauss

Introduction, par Alice Robert Hertz

Notice biographique : Alice Robert Hertz, par Marcel Mauss
Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort (1907)
I. - La période intermédiaire
a) Le corps : la sépulture provisoire

b) L'âme : son séjour temporaire sur la terre.

c) Les vivants : le deuil
II. - La cérémonie finale
a) La sépulture définitive

b) L'accès de l'âme au séjour des morts

c) La libération des vivants
III. - Conclusion
La prééminence de la main droite. Étude sur la polarité religieuse (1909)
I. - L'asymétrie organique

II. - La polarité religieuse

III. - Les caractères de la droite et de la gauche

IV. - Les fonctions des deux mains

Conclusion
Saint Besse. Étude d'un culte alpestre (1913)
I. - Le milieu de saint Besse

II. - La dévotion à saint Besse

III. - La communauté de Saint-Besse

IV. - Saint Besse dans la plaine

V. - La légende de saint Besse

VI. - La genèse de saint Besse

Conclusion

Appendice
Contes et dictons recueillis sur le front, parmi les poilus de la Mayenne et d'ailleurs (1917)
I. - Paroles et gestes des oiseaux
Alouette

Bécasse

Chat-huant - Chouette - Corbeau

Coq - Poule

Coucou

Geai

Merle

Grive

Huppe

Loriot

Mésange

Oie

Pie

Le Pigeon ramier

Pinson

Pivert

Le « Petit Prince » ou Bieutin

Roitelet

Rouge-Gorge

Verdier
II. - Les bêtes rampantes

III. - Les fêtes, les travaux, et les jours
Fête des Vigneron (22 janvier)

Bûcherons

Mars

Semaine Sainte

Pâques

Fête de la Moisson

La Saint-Jean

La Bûche de Noël
IV. - Le temps qu'il fera
Pâques
V. - Croyances, superstitions, etc.
Faut-il y croire ?

Le Guérou

Les Houbilles

Les Liottes

Fées

Croyances diverses

Veillée des morts

Récit facétieux
Sectes russes (Compte rendu critique du livre de M. Grass, Die Russischen Sekten)

ROBERT HERTZ (1928)
Sociologie religieuse

et folklore

Avant-propos de Marcel Mauss

Première édition : 1928. Réimpression, 2e édition, 1970.

Paris: Les Presses universitaires de France, 1970, 208 pages.

Collection : Bibliothèque de sociologie contemporaine.

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Sociologie religieuse et folklore

Avant-propos
Par Marcel Mauss (1928)

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Nous publions l'œuvre dogmatique de Robert Hertz imprimée de son vivant, ou plutôt ses œuvres théoriques : La représentation collective de la mort (Année sociologique, 1re série, t. X, 1907) ; La prééminence de la main droite (Revue philosophique, XXXIV, 1909) ; toutes deux se rattachent aux études que Robert Hertz avait entreprises sur l'impureté et sur tout ce côté de la morale religieuse; - Saint Besse (Revue de l'histoire des religions, LXVII, 1913), et Contes et dictons (Revue des traditions populaires, 1917), qui se rattachent à ses travaux de mythologie comparée et théorique, mais où il donne aussi champ à son tempérament d'observateur, de folkloriste, d'écrivain.
Enfin nous avons cru devoir y joindre un travail partiellement inédit. Robert Hertz s'était, comme nous tous, soumis à la discipline de Durkheim et de l'Année sociologique. Durkheim avait dû, pour des raisons de place, écourter sensiblement le véritable et considérable travail que R. Hertz avait consacré au livre admirable de Grass sur les sectes russes ; le compte rendu a paru dans le tome XI de la première série. Nous le publions cette fois intégra­lement. Il donnera une idée de l'œuvre critique si profondément sociologique de Robert Hertz.
Mme Alice Robert Hertz a écrit la préface de ce recueil et ajouté des renseignements précieux à la mémoire que nous gardons de notre ami.
Marcel MAUSS.

Sociologie religieuse et folklore

Introduction
Par Alice Robert Hertz (1928)


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Robert Hertz fut tué à Marchéville, dans la plaine de la Woëwre, le 13 avril 1915.
Il avait eu, de son vivant, l'idée de réunir les « Mémoires » qui paraissent aujourd'hui. Mais, en ce temps-là, son casier à fiches était plein ; il travaillait à sa thèse sur « Le péché et l'expiation dans les sociétés primitives » ; celle publication n'était qu'un projet entre beaucoup d'autres : l'avenir d'un homme de trente-trois ans est sans limites... La guerre est venue... Le volume que nous publions aujourd'hui contient tout ce qu'a produit de définitif ce travailleur acharné.
Robert Hertz commença la Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort aussitôt après sa sortie de l'École normale, en 1904. Reçu premier à l'agrégation de philosophie, il demanda une bourse d'études pour l'Angleterre, et c'est à Londres qu'il réunit les éléments de ce travail.
Ceux qui ont vu à ce moment-là ce jeune homme de vingt-trois ans peuvent témoigner de son ardeur, tandis qu'après avoir travaillé toute la journée à la bibliothèque du British Museum, il passait ses soirées à marcher de long en large dans son petit logement de Highgate ; réfléchissant; mûrissant l'idée qui se dégageait peu à peu de l'énorme compilation des faits... Le jour où il eût la certitude d'avoir trouvé fut un jour d'exaltation il avait le sentiment de découvrir un fait sociologique nouveau: la mort, passage, période de transi­tion entre la désintégration de l'individu exclu de la société des vivants et son intégration à la société mythique des ancêtres, aboutit, après avoir commencé par des obsèques provisoires, aux obsèques définitives, où elle s'achève : ré­surrection, initiation, communion de l'individu avec le monde de l'au-delà. Peut-être s'exagérait-il l'importance de cette découverte ? Qu'on permette néanmoins à un témoin de ces jours heureux d'évoquer ce jeune savant, à peine sorti de l'adolescence, absorbé à un tel point par son travail qu'il vécut, pendant des mois et jusqu'à en apprendre la langue, avec les Dayaks de Bornéo, devenus pour lui non pas matière à fiches, mais réalité en chair et en os. Son interprétation des doubles obsèques jaillit, pour ainsi dire, d'un contact direct avec les « primitifs » de là-bas.
La rédaction de son mémoire se ressentit sans doute de cet enthousiasme juvénile. Ses maîtres, quand il leur communiqua son travail, se chargèrent de le réduire à ses justes proportions. Il fallut élaguer, restreindre, faire rentrer la toile, brossée avec un peu trop de fantaisie, dans le cadre scientifique de l'Année sociologique : « Ils ont raison », dit Robert Hertz, « c'était enfantin. »
La prééminence de la main droite parut dans la Revue philosophique en décembre 1909.
L'ambidextrie le préoccupa peut-être avant qu'il n'y vît un problème socio­logique. Il avait eu connaissance des nouvelles méthodes pédagogiques qui développent à la fois la main droite et la main gauche des enfants, et cela l'avait intéressé. Il avait, depuis un an, un fils. Ce qui faisait pour lui l'intérêt de celle étude, au point de vue sociologique, c'est qu'elle est une contribution à l'analyse de notre représentation de l'espace : espace profondément asymétri­que, vivant et mystique chez le primitif ; abstrait, vide et absolument isotrope chez les géomètres, depuis Euclide jusqu'aux modernes.


Saint Besse fut commencé à Cogne pendant les grandes vacances de l'année 1912. L'été précédent, Robert Hertz avait fait, sac au dos, un tour dans les Alpes Grées. Il avait remarqué ce bourg, à quelques heures de marche d'Aoste, au pied du « Grand Paradis », isolé dans la montagne par l'absence de routes carrossables 1 ; son torrent bleu écumant, le vieux pont de pierres roses, les groupes de maisons où, depuis des siècles, la vie s'écoule sans change­ment... Il s'était promis de revenir, sans idée préconçue, simplement à cause de la beauté du pays et des mœurs primitives des habitants.
Sans qu'il l'eût voulu ni cherché, saint Besse s'imposa.
D'abord, la fête. Il faut aller coucher dans une grange de l'Alpe de Chavanio, partir bien avant le jour avec un des bergers pour passer le col, assez aride (où les cristaux affleurent et où les chamois sont chez eux) qui relie Cogne au val Soana. Après une longue descente solitaire dans des alpages perdus, on arrive presque soudainement au milieu de groupes endi­manchés, jeunes filles élégantes aux colliers de verroterie venant de Paris, familles bruyantes et joyeuses. L'animation de ce « pardon » montagnard est extraordinaire et paraît insolite si haut, si loin de tout.
Aux abords des rôtissoires en plein vent, les gigots sont retenus d'assaut. Chaque groupe cherche une bonne place pour pique-niquer à l'aise. Après le recueillement solennel de la fête religieuse, la foule grouillante se délasse, mange, les bouchons sautent... C'est là que Robert Hertz fit la connaissance, autour d'un gigot, d'un ou deux de ses informateurs.
Ceux de Cogne partent de bonne heure ; la route est longue; les autres s'égaillent peu à peu. Il ne reste bientôt plus que quelques ivrognes difficiles à ébranler... puis c'est le silence. Silence comme il ne peut y en avoir que dans un pâturage sans torrent.
Les cierges achèvent de se consumer dans la chapelle sombre, l'échelle adossée au rocher, derrière l'autel, ne supporte plus le poids de ceux qui, tout à l'heure, sont montés gratter un morceau de la pierre sacrée...
Robert Hertz, avant de descendre vers le val Soana, resta un long moment à réfléchir près de l'immense rocher informe et de la petite chapelle aux lignes régulières...
À partir de ce jour-là, ce fut l'enquête joyeuse, si du moins on peut appeler enquête ses conversations si simples, si familières, avec les gens du pays ?
Dans sa conclusion, B. Hertz dit que « l'hagiographie fera bien de ne pas négliger ces instruments de recherche que sont une paire de bons souliers et un bâton ferré... » ; mais, à quoi serviraient ces instruments, sans ce rare pouvoir de sympathie, ce rayonnement qui efface presque instantanément la méfiance, une modestie si complète qu'elle abolit toute distance, et le pouvoir socratique (seule qualité qu'il se reconnaissait) de rendre les gens loquaces, de les mettre en valeur, « d'allumer » leur esprit ? Il faut se rendre compte que rien n'est plus difficile que des recherches de ce genre, faites parmi les gens les plus méfiants du monde : rudes paysans vivant à l'écart des étrangers, ecclésiastiques italiens. Et pourtant, tel un naturaliste trouvant facilement, dans cette même région, les papillons ou les plantes qui lui manquent, sans effort, en se promenant, en vivant au milieu des gens du pays, il recueillait des faits, des reliques. Un jour, une brave femme lui donna, dans une chaumière du val Soana, une image enluminée du saint, grossièrement protégée par une boîte de verre colorié.
Cette étude le passionna.
Combien plus vivant que le travail de bibliothèque, ce contact direct avec des réalités tout aussi riches en possibilités que les rites des primitifs de l'autre bout du monde.
Il n'abandonna jamais Saint-Besse. Il étendit ses recherches non seulement au culte des rochers et au « saut de la roche », mais au culte des sources, aux fontaines saintes, aux cimes sacrées des monts, trouvant jusque dans la mytho­logie grecque des analogies puissantes entre l'origine du culte de certains personnages de l'Olympe (Athéna, Pégase) et celui de l'humble Besse.
« La roche abrupte, la cime vertigineuse du mont, la force d'une fissure ou d'une caverne éveillent dans l'esprit des hommes des images qui composent non seulement des mythes où ces éléments sont encore très apparents, mais d'autres où la transposition, plus complète, laisse à peine deviner l'origine de l'image (Athéna jaillissant de la tête de Zeus), » écrit un ami, commentant le travail inspiré par saint Besse : Légendes et cultes des roches, des monts et des sources, que B. Hertz n'eut pas le temps de mettre au point.
Il se préparait à faire, en septembre 1914, un voyage en Grèce avec son ami Pierre Roussel, car il voulait pour ce nouveau travail, connaître autrement que par les livres le paysage grec, particulièrement les régions accidentées où le thème du « saut de la roche », de la « naissance d'Athéna », de « l'essor de Pégase » ont pu prendre naissance (Acarnanie, roches delphiques, Arcadie, Etolie, Acrocorinthe, etc.).


La guerre... Ce volume se termine par des dictons populaires ayant trait au chant des oiseaux : recueillis sur le front, dans les bois d'Herméville, près d'Etain, où il passa les derniers mois de sa vie en compagnie de ces « poilus de la Mayenne et d'ailleurs » qui lui donnèrent ses dernières joies de folkloriste.
Voici la lettre qui accompagnait l'envoi des dictons
Je t'envoie un supplément à ma collection de dictons... J'ai eu particu­lièrement du plaisir à recueillir les discours des oiseaux. Je ne me rends pas compte de ce qu'il y a d'inédit et d'original là-dedans. Je sais que beaucoup ont déjà été publiés, mais c'est un domaine où les moindres variantes ont leur intérêt. Un jour je t'ai rapporté de la Bibliothèque quelques notes sur le chant des oiseaux, extraites du livre de Rolland sur la Faune populaire de la France. Mais comme c'est différent de les recueillir de la bouche même des campa­gnards, de cueillir les fleurs toutes fraîches au lieu de les extraire, pâlies et séchées, d'un herbier poudreux. Bien entendu, il aurait fallu noter les airs; mon ignorance me l'a interdit.
Tous ces discours viennent des vieux; c'est une science traditionnelle qui malheureusement ne se transmet plus. L'enfant (et l'adulte) s'y exerçaient à reconnaître et à reproduire le rythme et le ton des chants des différents oiseaux tout en y ajoutant un élément ou instructif ou comique, rarement moral. Même mes grands enfants d'ici prennent un plaisir très vit à se rappeler ces « dis­cours ». C'est un jeu de reconnaissance qui certainement développe l'habileté à percevoir et discerner les sons. Je le sens par les progrès que j'ai faits moi-même. Intéressant de comparer les paroles diverses prêtées selon les lieux au même oiseau ; on retrouve constamment le même rythme, le même son, les mêmes éléments fondamentaux. Et puis, il serait curieux de chercher comment l'esprit populaire s'y prend pour ajouter un sens à ces sons multiples. Encore une fois, ce qui me frappe, c'est le sérieux ou le demi-sérieux de tout cela : il y a bien eu un temps où les grands-pères initiaient leurs petits-enfants et leur taisaient comprendre le chant des oiseaux.
... J'espère compléter encore mon petit recueil; il m'a fait passer plus d'un moment agréable au cours de ces longues heures de « travail de nuit » ou bien nous a distraits du bruit des obus dans nos petites huttes à la lisière des bois : c'est peut-être tout leur intérêt.
Il mourut un mois à peine après avoir écrit cette lettre. Il donna sa vie à son pays, et ce don, il l'avait fait dès le premier jour de la guerre, heureux de disparaître dans la masse anonyme, d'être « humble sergent des armées de l'Est », comme il disait en souriant. Ainsi s'achève son œuvre. Au lieu de les étudier abstraitement, il vécut, avec quelle intensité, ces formidables expériences sociales que sont les guerres...
Malgré tant de liens qui le retenaient à la vie, il aspirait « à la région ardente où se consomme le plein sacrifice » et où l'individu disparaît, absorbé par les forces sociales auxquelles il voulut, consciemment et de toute son âme, se soumettre. Tertre sacré lui aussi, que celui d'où il marcha, innocent et sans haine, vers les Allemands invisibles qui mitraillaient les trois cents mètres de terrain découvert qu'ils savaient, lui et ses compagnons, devoir traverser pour attaquer Marchéville, petite ligne blanche derrière un rideau d'arbres. Ils sont tous tombés -lui, le front en avant, en plein élan...


Alice Robert HERTZ.

Sociologie religieuse et folklore

Alice Robert Hertz
Par Marcel Mauss (1928)


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Pendant que cet ouvrage était remis à l'impression qu'elle avait tant désirée, Alice Robert Hertz, née Bauer, est morte, après une longue et cruelle maladie, dont elle ne s'était jamais dissimulé le danger, si elle avait su le dissimuler aux autres. De cette famille vouée à la science, à l'éducation, et au bien, et au beau, il ne reste plus qu'Antoine-Robert Hertz, le jeune fils, pour porter le nom que son père consciemment honora pour lui.
Alice Robert Hertz avait fait de fortes études secondaires et supérieures, surtout en biologie et en sciences naturelles. Elle était plus âgée que Robert. Ils surent se choisir cependant très tôt, s'assurant ainsi tous deux une incom­parable vie sentimentale. Elle ne détourna jamais un instant, elle suivit pas à pas la vie scientifique, morale et politique de son mari. Elle était pour lui un conseil écouté et un soutien. Et lui, comme il le lui écrivait du front, connaissait seul « la petite fleur bleue des Alpes » qu'elle cultivait en elle-même.
Au dehors, l'enthousiasme, la supériorité morale et la finesse nerveuse d'Alice Robert Hertz se manifestèrent dans une vaste entreprise d'éducation. Elle avait été depuis longtemps frappée des défauts de l'instruction de l'enfant du premier âge, telle qu'on la pratiquait dans les Écoles maternelles de la République à la fin du siècle dernier. Elle connaissait le problème et sa solution. Mais c'est lors de leur voyage de noces, de leur séjour studieux en Angleterre, en 1904-1905, à Highgate, qu'elle sentit se préciser sa vocation. Elle prit connaissance des « Jardins d'Enfants », du mouvement venu de Suisse et de Hollande. Il triomphait dès lors à Londres, et surtout dans la banlieue aisée. L'école de Hampstead où elle vint et professa fut pour elle une révélation. Elle suivit avec ardeur les cours de pédagogie enfantine et prit le brevet que le London County Council avait fondé. En 1906, 1907, lors du séjour que Robert et elle firent à Douai, elle eut le temps de méditer, de per­fectionner, d'adapter à l'éducation française les méthodes qu'elle avait appri­ses. Elle commença même à les appliquer en fondant à Paris les premiers « Jardins d'Enfants », rue Claude-Bernard et rue de la Source. Dès 1909 elle organisait, avec l'appui de Mlle Sance, l'École Normale de ces « Jardins » au collège Sévigné. Elle fut le professeur et l'âme de cette institution. Le meilleur personnel de ces établissements, à Paris, à Strasbourg, se réclame d'elle. Par l'inspection des Jardins qui furent fondés à l'imitation du sien, par son ensei­gnement, par de nombreux articles, en particulier dans la petite revue, L'éducation joyeuse, et dans d'autres, Alice Robert Hertz a maintenu, jusqu'au bout de sa vie, son autorité et son action.
Elle s'était raccrochée à cette vie lorsque la mort de Robert lui avait ravi l'une de ses raisons d'être. Par imprudence et par sentiment, elle y dépassa les limites du devoir et des forces. Elle était de santé délicate avant la guerre et ne se ménageait cependant pas. Tout de suite après la mort de Robert, en septembre 1915, elle commit des excès de travail et d'action. Elle contracta une grave maladie lorsque après l'armistice elle alla, dans le désert de Verdun, faire ériger la tombe où ses cendres reposent à côté du corps de son mari. Cette maladie réinstalla une ancienne faiblesse. Alice Robert Hertz n'en tint jamais le compte qu'il eût fallu si elle avait voulu s'épargner. Elle n'a cessé d'être active que peu de temps avant de disparaître. Comme Robert Hertz, elle était entièrement des nôtres. Elle avait appliqué jusqu'au bout la morale de service social et de responsabilité collective qui est à la fin de nos travaux, et que, lui, avait dégagée d'accord avec elle. Nous publierons un jour ces pages de foi et de raison que Hertz avait écrites à ce sujet. Elles sont attestées par leurs deux vies et leurs deux morts.

Marcel MAUSS.



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