Recherche cnrs, directeur adjoint du laboratoire "Sociétés Santé Développement" (cnrs université Bordeaux 2)








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Modes de vie et cancers.
Chapitre 4
CULTURE ET MODE DE VIE :
UNE QUESTION
ANTHROPOLOGIQUE

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Si, comme l'indiquent les biologistes, notre mode de vie détermine nos maladies, qu'est-ce qui détermine notre mode de vie ? Autrement dit, qu'est-ce qui nous dicte notre manière de vivre en tant que membres d'une société humaine ? Ce sont les coutumes, les valeurs et les règles établies par les différentes sociétés.

Ces dernières sont infiniment variées : chaque groupe d'êtres humains a élaboré une manière distincte de fonctionner en accord avec la représentation qu'il s'est forgé du monde et de ce qui caractérise sa propre humanité. Nul ne saura jamais exactement comment ni quand les sociétés sont « nées ». Les différences de base entre les groupes ont certainement dépendu, dans une certaine mesure, de la géographie et du climat, c'est-à-dire du milieu écologique dans lequel ils se sont trouvés : une population arctique et un groupe de nomades du désert n'ont pas toujours eu les mêmes problèmes à résoudre, ni les mêmes contraintes d'adaptation au milieu. Mais ces critères d'adaptation ne sont pas les plus importants pour expliquer la grande diversité des « cultures ». Ce terme, couramment employé par les sciences sociales, demeure assez flou.

Qu'est-ce qu'une culture ? Les réponses sont multiples et floues elles aussi, et le débat se poursuit encore au sein de nos disciplines. Mais, dans le sens où nous l'entendons ici, pour employer une expression de l'anthropologue J.-F. Baré, « la culture c'est tout ce qu'un groupe d'êtres humains fait ou pense d'une certaine manière, mais qu'il aurait pu faire ou penser tout aussi efficacement d'une manière différente ». C'est une création de l'humanité qui la distingue du monde animal ou végétal. Le comportement social des groupes est à certains égards un phénomène culturel. L'aspect biologique [64] de l'Homo sapiens, s'il est la condition préalable au développement d'une culture, est insuffisant pour définir l'humain, car la biologie ne peut pas spécifier les propriétés culturelles du comportement et ses grandes variations d'un groupe à l'autre. Le fait culturel est persistant et son existence est indépendante des organismes biologiques.

Il est vrai que l'homme est un membre du monde animal, et que les zoologues parlent aussi de sociétés animales. Mais il n'y a pas de correspondances établies entre le caractère d'une société et le caractère « animal » de l’Homo sapiens. Entre les pulsions de base que l'on peut attribuer à la « nature humaine », et les structures sociales de la culture, rien n'est déterminé. Les mêmes pulsions ou motifs apparaissent sous diverses formes selon les groupes, et, inversement, des motifs ou pulsions différents peuvent se manifester sous la même forme dans des sociétés bien distinctes.

L'apparition du langage a été déterminante dans la création de ces différences. La parole a permis à chaque groupe humain de se forger, en le « nommant », tout un système du monde qui l'entoure. C'est le fait de le nommer qui donne une signification à l'objet, et qui entraîne la nécessité de le placer dans un contexte plus large, menant à la création de tout un système de pensée. Chaque groupe agit et communique selon les termes d'un système de significations attribuées aux personnes et aux objets formant son existence, et cette conception est d'ordre symbolique. C'est un aspect déterminant de la culture, et cette représentation élaborée par chaque ethnie est ce qui spécifie l'« humanité » de ses propres individus, par rapport aux « autres ». Les exemples de sociétés se désignant elles-mêmes comme « les êtres humains », par rapport aux « étrangers » (nécessairement moins « humains »), sont extrêmement nombreux. Dans notre propre histoire, il ne faut pas aller bien loin pour retrouver une époque où ceux qui n'étaient pas comme nous, Noirs ; Asiatiques et autres « barbares », n'étaient pas considérés comme des « hommes » à part entière. Il fallait qu'ils assimilent notre culture pour qu'ils méritent de faire partie de cette auguste catégorie.

En schématisant, on pourrait dire que la culture est le produit de la faculté humaine de symboliser ce qui l'entoure pour que l'individu se situe dans un ensemble cohérent. Dans ces conditions, il est possible que la biologie humaine ait été affectée, peut-être même [65] modifiée par la dimension culturelle, qui se développa dans les premières sociétés d'hominiens il y a environ trois millions d'années, l'espèce Homo sapiens s'étant définie et devenue prépondérante il y a environ cent mille ans. On peut donc supposer que les facultés et tendances observables chez l'être humain actuel, et notamment sa capacité à organiser et définir ces facultés de manière symbolique, sont les effets d'une longue sélection non biologique. Comme le dit l'anthropologue Clifford Geertz, « non seulement les idées, mais aussi les émotions sont des créations culturelles humaines ».

La culture s'exprime dans les structures sociales, les croyances, les systèmes de valeurs qui engendrent un comportement spécifique, un mode de vie, et les êtres humains se reproduisent non seulement en tant qu'entités biologiques, mais aussi en tant qu'entités sociales, assurant ainsi la perpétuation de leur système culturel.

Cultures et sociétés ne sont pas statiques et ne se reproduisent pas selon un schéma immuable : ce sont des ensembles dynamiques. Elles changent, se transforment, disparaissent. Il n'en demeure pas moins qu'elles sont l'élément de base à travers lequel s'expriment les différents modes de vie qui ont une influence fondamentale sur l'homme biologique. Et ces modes de vie peuvent varier selon les divers groupes sociaux d'une même culture : une communauté de religieuses contemplatives ne vit pas de la même manière que des mineurs de charbon qui à leur tour ne partagent pas exactement le même style de vie que des universitaires, même s'ils sont tous issus de familles lorraines, par exemple...

L'anthropologie étudie les cultures, les diverses sociétés et leur dynamique. Elle tente de dégager ce qui fait la spécificité des groupes. Elle étudie les divers systèmes qui définissent la structure sociale, la place et le rôle des institution à travers lesquelles se définissent les rôles des individus.

C'est une approche holiste, c'est-à-dire globale, de l'étude d'un groupe humain. En effet, on ne peut pas considérer, par exemple, « le mode de vie » en soi, comme un aspect indépendant de tous les systèmes imbriqués et interdépendants qui font l'étoffe d'une société. Il ne prend un sens que lorsque l'ensemble d'une culture est connu et compris. Un aspect très important de cette discipline est donc l'observation très approfondie, sur place, des manières de faire du groupe étudié, dans sa vie matérielle comme dans ses représentations. Elle tente de dégager les structures symboliques qui font [66] cette culture, et ses dynamiques d'évolution. C'est à partir de là que l'on pourra connaître et comprendre le comportement de ses individus. Quant à l'étude des processus d'évolution et de transformation, elle est essentielle pour comprendre la manière dont se modifient les comportements qui, souvent, peuvent affecter le devenir biologique du groupe.

L'anthropologue considère que la culture, objet de son étude, est une production caractéristique des groupes humains, une sorte de schéma engendrant des idées et des valeurs qui spécifient et déterminent le comportement des membres de ce groupe. La culture ordonne le comportement, mais par là même ordonne les catégories à travers lesquelles des changements ou des différences biologiques deviennent manifestes. Ainsi, un anthropologue part du principe que la maladie ne peut être perçue en dehors de son contexte culturel, que les contraintes d'une évolution biologique se placent au sein de ce dernier et ne peuvent être envisagées séparément. Cette manière de voir la culture comme part intrinsèque de la maladie différencie l'anthropologue du médecin ou du biologiste.

Les sociétés, de par leur culture, ont donc élaboré des manières de vivre différentes qui ont un impact direct sur le physique des individus qui les composent. Et ces modes de vie sont pour une bonne part indépendants des facteurs écologiques auxquels ils sont confrontés. Les groupes humains, dans la formulation symbolique qu'ils font de leur environnement, semblent opérer un « choix », comme la manifestation d'une liberté non exprimée face au monde physique. Ils choisiront la manière de l'exploiter, de se le représenter, de s'y reproduire, d'y évoluer.

On peut voir, dans un même milieu écologique, des groupes extrêmement différents vivre côte à côte. En Tanzanie, par exemple, dans le district de Mongola, vivent des sociétés contiguës de chasseurs-cueilleurs (Hadzapi), de pasteurs (Irawq) et de groupes Swahili d'agriculteurs. Et, sur ce territoire, ces groupes sont plutôt en rapport de compétition et non pas de complémentarité vivrière. Ils n'occupent pas des niches différentes et complémentaires dans un même écosystème, illustrant ainsi le fait qu'il n'y a pas chez les humains de complémentarité « naturelle » dans l'exploitation d'un même milieu.

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L'exemple du Guangxi

Cette région autonome du sud de la Chine, frontalière avec le Viêt-nam, a été l'une des premières régions où a été constatée l'influence des différences culturelles dans la répartition du cancer du rhino-pharynx, sur lequel nous avons concentré nos recherches.

Au cours de l'histoire, cette région fut un lieu de passage pour toutes les migrations vers le Sud. Très tôt, aux alentours de l'an 3 000 av. J.-C. une grande civilisation autochtone s'y développa : le célèbre Royaume de Tien, dont il nous reste les très beaux tambours de bronze que l'on retrouve aujourd'hui du Yunnan au nord du Viêt-nam, au nord du Laos et au nord de la Thaïlande. Ce royaume était déjà pluri-ethnique, c'est-à-dire composé de groupes différents, chacun avec ses propres traditions, et il disparut sous la poussée des Chinois (les Han). Pour ces derniers, tous ces peuples se sont toujours traditionnellement situés « aux marches de l'Empire » ; on les appelait donc les « populations des frontières ». Mais cette notion de frontière s'étendait aussi sur l'intérieur du pays, elle était synonyme de lieu impropre à l'habitat han, du fait de l'aridité du sol ou du mauvais climat : déserts, steppes, hauts plateaux, montagnes escarpées et forêts tropicales. Toutes ces « frontières » ont lentement reculé sous la pression des Han qui se sont installés de plus en plus loin sur toutes les plaines cultivables, quitte à laisser derrière eux certaines « frontières intérieures », bastions de groupes aborigènes.

Ainsi, selon les concepts chinois, « civilisation » et « barbarie » se sont côtoyées pendant des siècles, et de nombreux groupes ethniques ont pu préserver leur identité. Dans la mesure où ces « barbares » ou « gens crus » (par opposition aux Han civilisés ou « cuits ») reconnaissaient la suprématie de l'État en lui payant un tribut, leur existence ne fut jamais mise en question, et ils réussirent à maintenir leur spécificité, tant dans leur économie, que dans leur structure sociale, leurs coutumes et leur mode de vie. Et ces minorités, dont la plupart se retrouvent dans le sud du pays, offrent un grand éventail culturel : depuis les chasseurs/pêcheurs et cultivateurs sur brûlis, jusqu'aux groupes de riziculteurs en rizière inondée, en passant par les chefferies de pasteurs nomades et la caste aristocratique d'éleveurs et propriétaires d'esclaves.

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Le Guangxi, tout au sud du pays, est aujourd'hui encore une véritable mosaïque d'ethnies différentes, parmi lesquelles les Han eux-mêmes sont minoritaires.

Les Zhuang y sont le groupe le plus important, et, numériquement, c'est la plus importante minorité de Chine. Ce sont des gens de langue thaï, originaires de régions plus à l'ouest, vers le bassin de la Houei, et ayant reculé vers le sud. Ils représentent soixante pour cent de la population de la province et en occupent la partie occidentale. Apparentés à tous les autres groupes thaï qui se trouvent au Laos, en Thaïlande et au Viêt-nam, ils cultivent la rizière inondée, construisent leurs maisons sur pilotis, et leur religion, bien qu'elle comprenne le culte des ancêtres et des rites taoïstes et bouddhistes, n'en garde pas moins la trace de croyances plus anciennes. Jusque récemment, ils cultivaient et consommaient le riz glutineux, plutôt que le riz « mandarin », favorisé par les Han. Leurs tissages traditionnels, de splendides brocarts de soie, ont fait la réputation des tisseuses Zhuang. Au cours des siècles, ils se soulevèrent plusieurs fois contre la domination Han, et les représailles de ces derniers furent sanglantes.

Les Molao et Maonan sont deux autres groupes, également de langue thaï, installés vers le centre nord de la région autonome. Numériquement moins importants que les Zhuang, ils ont subi plus fortement l'influence Han dont ils ont adopté le costume et les rites taoïstes. Ils maintiennent toutefois leur spécificité linguistique et ethnique, et sont considérés comme distincts des Han.

Les Dong sont également un groupe de langue thaï, descendants des Yue qui occupaient tout le sud oriental de la Chine aux tout débuts de l'histoire. Leurs villages aux maisons sur pilotis sont implantés dans le nord-est de la région.

Les Suikia, autre population de langue thaï, ont été les seuls dans cette zone à avoir développé une écriture propre et un calendrier. On les trouve au nord du Guangxi.

Les Boueyi, encore de langue thaï, sont le groupe le plus nombreux après les Zhuang. Ils cultivent les fonds de vallée, font des rizières en terrasse sur les pentes des montagnes et pratiquaient autrefois la culture sur brûlis. Ils sont originaires du Guangxi et vivent dans sa partie nord-ouest.

Les Miao, qui comprennent trois sous-groupes distincts, vivent sur les montagnes au centre de la région autonome. Leur histoire [69] n'a été qu'une sanglante suite de rébellions, de répressions, de fuites, de soumissions, dues à la domination han qui repoussa ces gens venus du nord sur une grande partie de la Chine méridionale et plus tard sur d'autres pays d'Asie du Sud-Est. Et, comme on l'a tristement constaté ces dernières années, les Miao (dont font partie les Hmong) ne semblent pas prêts d'en finir avec ce statut de perpétuels réfugiés. Ils ont une très grande tradition orale et conservent encore quelques traits de la Chine archaïque dont ils sont issus. Cultivateurs de riz sur brûlis, certains, poussés par la pénurie, durent se tourner vers le maïs comme aliment de base. Leurs pratiques chamaniques les relient plutôt à des traditions sibériennes. Ces groupes ont farouchement conservé leur identité culturelle.

Les Yao, originaires du bassin du Yang-Tsê, furent aussi repoussés vers le sud par les Han après une longue suite de révoltes et de sanglantes répressions. La majorité vit aujourd'hui dans le Guangxi, sur des montagnes de trois districts du centre. Contrairement aux Miao, ils ont eu des contacts plus subtils et plus fréquents avec les Han dont ils adoptèrent très tôt l'écriture et une forme de taoïsme. Ils ont pratiqué la culture sur brûlis et la rizière inondée dans les fonds de vallée. Malgré l'influence chinoise, ils ont maintenu leur spécificité.

Les Yi, autrefois appelés Lolos, font partie des groupes de langue tibéto-birmane. Installés sur les montagnes qui chevauchent les frontières entre le Sichuan, le Guizhou, le Guangxi et le Yunnan, ils étaient demeurés farouchement indépendants jusqu'en 1956. Traditionnellement, ils formaient une société esclavagiste. Les « Os-Noirs » (ils se nommaient eux-mêmes Nossou ou Peuple-Noir), représentaient le sommet de la pyramide sociale. Caste d'aristocrates oisifs, sa seule activité était la guerre. Elle régnait sur les « Os-Blancs » (Ngi ou serfs) et toute une population d'esclaves qu'ils se procuraient par des razzias chez des colons Han ou parmi les populations locales. Serfs et esclaves vivaient dans des villages protégés par le « château » du seigneur « Os-Noir ». Dans ce peuple, les femmes étaient les égales de leurs époux. Cette caste de seigneurs présentait certains aspects des civilisations pastorales de haute Asie, ne s'occupant que de leurs troupeaux de moutons, laissant aux serfs et esclaves le soin de cultiver la terre. Ce n'est qu'en 1956 qu'une première équipe de travail chinoise parvint à pénétrer chez eux, et réussit, sans conflit ni effusion de sang, à supprimer l'esclavage et à pratiquer une réforme agraire.

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Les Jing sont des Vietnamiens installés sur la frontière, et les Hui, à l'extrême nord-ouest sont un groupe de Chinois musulmans très anciennement métissés d'Arabes et de Perses.

On voit à quel point le Guangxi offre une image de cultures multiples, différentes, et autrefois antagonistes. Ces différences sont aujourd'hui en passe de s'estomper au profit d'une culture han contemporaine. Mais leurs traces sont suffisamment profondes pour permettre des observations intéressantes sur les effets que tous ces modes de vie ont pu avoir sur les populations qui les pratiquaient.

Regardons ce qui se passe au niveau d'une maladie extrêmement répandue dans cette région : le cancer du rhino-pharynx. Sur la carte du Guangxi montrant la répartition et la fréquence de cette tumeur, on peut voir des frontières très nettes, en gros une grande ligne sinueuse séparant la région ouest du reste 22. Elle correspond presque exactement au découpage culturel entre les régions à haute concentration han et les zones habitées par les groupes minoritaires que nous avons décrits plus haut. Et cette tumeur est plus fréquente, chez les minorités, dans les groupes les plus sinisés comme Molao, Bouiyei et Zhuang, et rare ou absente chez les plus différents comme les Miao, Yao ou Yi. Mais nous reviendrons plus tard sur ce cancer et les facteurs culturels qui pourraient y être impliqués.

Comment un trait culturel
peut affecter la santé d'un groupe :
l'exemple du Kuru

C'est un exemple extrême, mais remarquablement clair, de ce qu'un trait culturel, une coutume peuvent avoir comme effet sur la santé de certains membres d'un groupe humain à la suite d'une transformation interne de pratiques rituelles ancestrales. Dans le milieu des années 50, on découvrit une nouvelle maladie, jusque-là [71] inconnue : le kuru. Elle n'existait que chez un groupe ethnique particulier, les Fores du Sud, vivant sur les montagnes à l'est de la Nouvelle-Guinée. Cette population comptait environ 15 000 individus. Leur schéma culturel présentait une différence très marquée dans la façon de vivre des hommes et des femmes. Les hommes vivent, mangent, dorment dans des « maisons des hommes ». Leurs principales occupations et préoccupations sont de faire des raids chez des groupes ennemis, d'organiser des cérémonies et d'y officier, et de discuter de controverses légales. Ils défrichent aussi les surfaces de terre qui seront cultivées. Mais la majeure partie du travail agricole est fait par les femmes, qui vivent seules dans de petites maisons rondes, avec leurs enfants et les cochons qu'elles élèvent. Vers le milieu des années 50, ces femmes pratiquaient une forme de cannibalisme : elles mangeaient le corps, et particulièrement le cerveau, de leurs parentes décédées. Le kuru ne touchait pratiquement que des femmes et des enfants, et si quelques très rares jeunes gens en souffraient, il ne représentait aucunement une menace pour l'ensemble des hommes. Dans certains villages, près de la moitié des morts de femmes et la quasi-totalité des morts d'enfants étaient dues au kuru. Cette maladie était en outre inexistante chez les groupes d'ethnies voisines, même ceux qui avaient de fréquents contacts avec les Fores du Sud, et n'atteint jamais aucun Européen. D'après les généalogies Fore établies par les autorités locales, il était évident que la maladie se manifestait dans des lignées familiales.

Cette terrible maladie provoque une détérioration progressive du système nerveux central, aboutissant à une complète paralysie, jusqu'à l'incapacité d'avaler. La mort survient dans les six à douze mois qui suivent les premiers symptômes, à la suite de complications, dénutrition ou pneumonie. Aucun traitement n'en vient à bout. Le kuru était donc un mystère.

Quelle en était l'explication ?

Il a fallu plus de dix ans de travail de terrain et de laboratoire, de la part de plusieurs chercheurs de disciplines très différentes pour venir à bout du problème. Le plus connu de ces chercheurs est l'éminent virologue Carleton Gadjusek qui reçut le prix Nobel de médecine en 1976.

On commença à émettre toutes sortes d'hypothèses pour expliquer les curieuses caractéristiques de cette maladie : c'était un problème [72] génétique, ou infectieux, ou encore socioculturel, nutritionnel ou immunologique..., la plus vraisemblable au départ étant l'hypothèse génétique au vu de la tendance du kuru à se manifester dans de mêmes lignées, et uniquement chez les Fores. Cette hypothèse cependant n'était guère satisfaisante. En effet, elle nécessitait l'existence d'une mutation dite dominante qui se serait produite chez un individu plusieurs siècles auparavant, et il fanait que cette mutation ait eu une telle efficacité dans l'histoire génétique - un tel « avantage sélectif » - qu'elle se serait répandue sur des milliers de ses descendants. Il est impossible que cela ait été le cas pour un hypothétique « gène tueur » : aucun avantage sélectif. Et, de plus, il semblait bien que le kuru se soit manifesté pour la première fois vers les années 1900, les vieux s'en souvenant encore.

En 1959, un épidémiologiste remarqua une ressemblance pathologique entre le kuru et une maladie ovine. Cette dernière était due à un virus qui provoquait la maladie après une longue période d'incubation, pouvant dépasser une année. C'est ce que l'on appelle aujourd'hui un « virus lent ». En laboratoire, on inocula à des chimpanzés une solution contenant en suspension du cerveau de malades morts de kuru : les singes à leur tour développèrent cette pathologie. Le kuru devint donc la première maladie humaine connue due à un virus lent.

Cependant, on ne savait encore pas grand-chose sur la manière dont elle se transmettait, et les travaux de laboratoire n'expliquaient pas du tout pourquoi le kuru, en pleine expansion dans les années 50, commençait à décliner rapidement vers la fin des années 60. Vers 1970, les enfants n'en furent plus atteints. On ne comprenait pas non plus cette répartition de la maladie par sexe et par âge.

C'est ici qu'intervint le travail de deux anthropologues : Robert et Shirley Glasse. Ils avaient travaillé parmi ces groupes Fore, et ils découvrirent que, selon les traditions locales, le cannibalisme des femmes était en fait un phénomène très récent, ne débutant que vers les années 1910, de fait, au moment même où la maladie faisait son apparition. Cette coutume avait été « empruntée » à d'autres ethnies voisines, et fit bientôt partie du rituel funéraire : les parentes de la morte devaient faire cuire et manger son cerveau, les petits morceaux et les restes revenant aux enfants des deux sexes. Comme le cerveau était rarement très cuit, le virus présent dans ces tissus, et [73] qui avait provoqué la mort de la défunte, se retransmettait à ses parentes et aux enfants de sa famille.

La rapide disparition du kuru aujourd'hui est due aux efforts déployés par le gouvernement australien pour éliminer le cannibalisme.

Cette explication est maintenant acceptée par la plupart des spécialistes. Mais il n'en demeure pas moins que l'on ne sait toujours pas d'où est venu ce virus et qui en était porteur avant 1910.

Bien sûr, le kuru est un cas exotique et extrême, mais pour cette raison même, il représente une bonne illustration de l'importance des facteurs culturels du comportement sur la santé des individus. C'est également une excellente démonstration du rôle essentiel de l'anthropologie dans des recherches épidémiologiques.

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