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L'ANOMIE

Ce milieu urbain, que nous avons désigné par le terme de milieu technique, vu à travers ce tryptique, apparaît comme un facteur important d'inadaptation sociale. Comment pourrait-on en mesurer l'ampleur ? Le concept d'anomie, suggéré d'abord par DURKHEIM et mis au [220] point par MERTON, nous le permet peut-être. Anomie pour DURKHEIM veut dire absence de normes de conduite clairement définies, d'où résulte un désarroi de l'individu qui peut le conduire au suicide. MERTON étend le concept à toute déviation individuelle et sociale qui a une origine sociale et non intra-psychique. En effet, certaines infractions aux règles de conduite en vigueur dans une culture ne proviennent pas d'une transgression consciente ou inconsciente de ces règles mais de la poursuite des valeurs qui ne sont pas conformes à celles qui sont observées par la majorité. En d'autres termes, le contexte socio-culturel exerce une influence et une pression telles sur la personnalité qu'elle ne peut ne pas s'engager dans une conduite non conformiste 149. On pourrait donc dire que plus une société est différenciée, plus une culture est hétérogène, plus les tensions, les conflits seront nombreux et plus 1'anomie caractérisera les relations sociales. En d'autres termes, plus nous rencontrerons 1'anomie, plus les conditions d'adaptation des individus apparaîtront précaires.

ENFANCE ET MILIEU URBAIN

Que pouvons-nous dire maintenant de l'incidence du milieu urbain sur l'enfant et l'adolescent ? Comme l'a montré FRIEDLANDER, c'est en conditionnant la socialisation que les facteurs socio-culturels influencent la conduite 150. L'anomie, qui caractérise la plupart, des relations sociales en milieu urbain, se reflète, nécessairement, dans le processus de socialisation. Lorsqu'un enfant aborde le monde de la culture, celui-ci se présente à nous sous forme d'alternatives qu'il doit résoudre en vue de s'adapter aux exigences de son milieu. [221] Il prend l'exemple des parents, en s'identifiant successivement à l'un et à l'autre, et fait ensuite l'apprentissage de l'art de vivre en société. Dans la mesure où cette socialisation subit l'influence contradictoire de normes apprises, d'aspirations contraires, L'adolescent subira des frustrations. DOLLARD nous a montré la relation de cause à effet entre la frustration et l'agression 151. Or, il est incontestable que le milieu urbain, de par sa nature, provoque de fréquentes frustrations qui engendrent, à leur tour, de nombreuses conduites agressives. Les phénomènes des blousons noirs, du vandalisme et des agressions gratuites pourraient procéder de cette cause.

Il ne peut pas être question ici de passer en revue tous les facteurs d'inadaptation sociale liés au milieu urbain et qui affectent l'enfance. Prenons simplement l'exemple de la carence des soins maternels. Nous savons que, dans les grandes villes, les mères travaillent plus qu'ailleurs hors du foyer, le nombre des ménages dissociés et désunis est plus grand, l'équilibre nerveux et la santé mentale des parents sont plus précaires. L'étude très pertinente de BOWLBY nous montre que les petits enfants privés totalement ou partiellement de ces soins présentent des troubles caractériels graves et ne parviennent pas à développer des ressources affectives et intellectuelles suffisantes pour réussir une bonne intégration sociale. Les dommages de cette nature causés à la personnalité dans le jeune âge sont, la plupart du temps, irrémédiables 152.

La partie cruciale de la socialisation de l'enfant est la constitution de son moi. ERICKSON, dans ses observations cliniques sur le [222] concept d'identité du moi, insiste sur l'importance de la cohérence, de la continuité des expériences qui le forgent. Les sollicitations contradictoires, l'identification à des personnes qui incarnent des valeurs discordantes portent atteinte à cette cohérence et rendent infirme à jamais le futur adulte. C'est cette dissolution des charpentes sur lesquelles repose l'édifice psycho-social de la personnalité qu'ERICKSON appelle la "diffusion du moi" 153.

Un autre concept, emprunté au même auteur, semble apporter quelques lumières à nos propos. Il constate que chaque culture assure à ses jeunes une période d'adaptation, un plan d'apprentissage des exigences de la vie adulte. Cette période est d'une grande importance car, la personnalité n'ayant pas encore été définitivement formée, les expériences auxquelles l'adolescent sera soumis s'avéreront décisives. Cette période, appelée "moratoire psycho-social" par ERICKSON, a la plus longue durée en milieu urbain. D'ailleurs, cette période s'allonge avec l'accroissement du progrès technique.

Or, dans les cultures aborigènes, rurales ou urbaines pré-industrielles, le moratoire psycho-social a non seulement été très bref (il se terminait même parfois avant la fin de la puberté), mais il a été en même temps sévèrement et clairement réglementé. Songeons aux apprentis et aux compagnons des anciennes corporations ou aux jeunes ouvriers de l'industrie textile vers 1850. Aujourd'hui, surtout dans les grandes villes, c'est le caractère chaotique, proprement atomique des loisirs et de l'apprentissage professionnel qui frappe l'observateur.

Nous sommes en présence ici d'un véritable écart entre le technique [223] et le culturel dont parlait déjà BERGSON et plus récemment OGBURN : le progrès technique libère l'homme plus vite que les normes de comportement ne se constituent, que les valeurs ne se précisent pour guider l'action. Des hommes ainsi libérés sont en quête des preuves de cette liberté. Les statistiques sur la délinquance juvénile dans les grandes villes sont là pour nous prouver que cette liberté est souvent mal utilisée.

CONCLUSIONS

Pouvons-nous affirmer, au terme de ces considérations, que la grande ville soit un facteur d'inadaptation sociale plus que les autres milieux ? La réponse doit être nuancée » En effet, des observations convergentes nous signalent, depuis une décennie surtout, l'atténuation puis la tendance à la disparition du contraste qui, tant dans le domaine de la Société que dans ceux de la Culture et de la Personnalité, distingue les villes des campagnes 154. De plus en plus, l'idée de l'urbanisation comme facteur de maladie sociale appartient au passé : elle correspond à un moment réel mais révolu de l'histoire récente, moment lié à l'essor de l'industrialisation, mais elle n'est pas une caractéristique permanente du genre de vie urbain.

Est-ce à dire que toute notre analyse sociologique du milieu urbain est sans portée ? Certainement pas. Seulement, au lieu de s'appliquer exclusivement au genre de vue urbain, limitée à l'étendue des grandes agglomérations, elle tend à s'appliquer de plus en plus à la totalité de la société industrielle. C'est pour cela que la substitution du terme "milieu technique", concept plus abstrait et [224] plus général, à celui de ville, semble devoir s'imposer.

Cette conclusion, au lieu de restreindre la portée de notre sujet, 1'étend en fait considérablement. En effet, l'emprise progressive du milieu technique sur le milieu naturel, à l'échelle mondiale, crée un nouveau milieu physico-psycho-socio-culturel au sein duquel le processus de socialisation se heurte à des obstacles nouveaux. L'équilibre séculaire entre les ressources biologiques et psychologiques de l'individu et les exigences du milieu semble rompu.

Comme nous l'avons mentionné au début de cette étude, de grands efforts sont encore nécessaires pour purger notre vocabulaire et surtout nos concepts scientifiques d'éléments et de références qui ne sont plus de mise dans l'état actuel de la science. Le progrès séculaire fait à la grande ville, qui fut l'indice d'une crise de civilisation, cédera la place, progressivement, à un autre corps conceptuel, plus apte à saisir et à analyser cette nouvelle réalité socioculturelle.

EXPÉRIENCES RÉCENTES DE PRÉVENTION
DE LA DELINQUANCE JUVÉNILE
DANS QUELQUES GRANDES VILLES
DES ÉTATS-UNIS


On sait que les États-Unis sont les lieux privilégiés des sciences humaines : le développement prodigieux de la technique, dans ce pays, s'est étendu, des sciences exactes aux sciences sociales. Depuis quelques années, la préoccupation de mettre au service du progrès social l'analyse sociologique, d'établir, à l'instar des cliniques psychiatriques, des cliniques sociologiques, a fait des progrès considérables. La notion de "démonstration project", d' "action research" [225] est née de la conjonction de trois facteurs : tout d'abord, l'intérêt marqué de certains sociologues pour l'étude des problèmes sociaux, ensuite les effets cumulatifs du chômage, de la discrimination contre gens de couleurs, la proportion massive d'écoliers, faisant école buissonnière, l'usage répandu des drogues ont transformé les couches sociales inférieures des grandes villes en véritables poudrières, menaçant d'explosion la société toute entière, et finalement une certaine évolution politique, durant l'administration Kennedy, qui a été favorable à une organisation du bien-être, inspiré et subventionné conjointement par l'État fédéral, les grandes fondations et les collectivités locales.

Cette sorte de "new deal" a donné naissance, au cours des trois ou quatre dernières années, à la création d'organismes comme le "Presi-dential Committee on Juvénile Delinquency", à de nouvelles sections du "National Institute of Mental Health" qui, conjointement avec certaines grandes fondations, notamment celle de Ford, ont mis des dizaines de millions de dollars à la disposition des organismes qui voulaient entreprendre des "action researches" ou des "démonstration projects". On peut encore point faire une évaluation des effets sociaux et politiques ainsi que de la valeur scientifique de ces recherches ; aucune n'a plus de cinq ans d'âge. Il peut cependant être affirmé, sans témérité, que leur succès ou insuccès constitue un véritable test pour la démocratie libérale américaine : si celle-ci parvient à trouver, en elle-même, les forces et les moyens de remédier aux injustices, à la misère de ce que HARRINGTON a appelé l'"0ther America", elle [226] peut prouver la supériorité de son système dans cette grande compétition entre systèmes socio-politiques de l'Est et de l'Ouest. Or, l'issue de l'épreuve de force entre les tenants d'un libéralisme orthodoxe, ceux d'un conservatisme militant et les tenants d'une politique de bien-être, acquise par l'intervention de l'État fédéral, qui encourage les forces privées et locales, pour corriger les inégalités et les injustices résultant du jeu libre de la concurrence, n'est pas du tout claire. Tout récemment encore, (voir New York Times, 14 août 1964.) à l'occasion des controverses concernant la lutte pour l'émancipation des noirs à New York, des accusations de "communisme" ont été portées à l'égard des membres d'un des organismes dont il sera question dans ce rapport.

NEW YORK

La "Mobilization for Youth Inc." est une association sans but lucratif groupant des représentants des institutions du quartier "Lower East Side" et des personnalités désignées par le "New York School of Social Work" de l'Université Columbia. La planification du projet a duré deux années (de 1960 à 1962) et fut financée par le "National Institute of Mental Health" Depuis le commencement des travaux (1962), la Fondation Ford, le "Presidential Committee on Juvénile Delinquency", le Ministère fédéral du travail et la ville de New York se sont joints au financement. Le budget total atteint 13 millions de dollars pour cinq années d'opérations. Trois séries de faits sont à l'origine du MFY :

[227]

a) l'activité des "settlements houses" ;

b) l'accroissement alarmant de la délinquance juvénile ;

c) le développement d'une théorie systématique quant à l'origine sociale de la délinquance, théorie applicable à la population sous-privilégiée d'une aire métropolitaine.

a) Le "University Settlement", le premier du pays, se situe dans le quartier susmentionné qui en compte maintenant plusieurs autres. Ces centres sociaux, organisés et financés par les citoyens du quartier et faisant appel au bénévolat, mettent à la disposition de la population nécessiteuse des services de consultation pour la maternité, pour la santé mentale, des conseillers en "group work", etc. Les vagues successives d'immigrants ont fait du "Lover East Side" une véritable mosaïque ethnique : Irlandais, Allemands, Juifs, Italiens, Portoricains et Noirs s'y sont succédés. Tous ces groupes ont laissé dans le quartier des résidus relativement stables bien que la majorité ait changé au cours de l'histoire. L'empreinte la plus profonde fut donnée par les juifs - c'était le Ghetto de New York – mais actuellement ce sont les Portoricains et les Noirs qui occupent la place la plus en vue dans la zone. La préoccupation sociale des "settlement houses" est une donnée traditionnelle dans le secteur et ce sont eux qui ont pris les premières initiatives en vue d'établir un programme d'action sociale sur une vaste échelle.

b) Cette action sociale est devenue d'autant plus urgente que le taux de délinquance a atteint des sommets très inquiétants ; les formes [228] les plus violentes de la délinquance (les bandes combattantes) et les plus graves (usage de narcotiques), se sont répandues dans la zone. La sécurité du public n'a pu être assurée et le nombre de morts violentes s'est accru. Il y avait donc lieu de mobiliser toutes les ressources de la communauté locale et même de faire appel à celle de la communauté nationale.

L'opinion publique éclairée prenait de plus en plus conscience du fait que des poches de sous-développement, souvent considérables dans les grandes villes du pays, mettaient en danger les idéaux mêmes de la démocratie américaine : le libre accès, par tous, aux droits et aux chances de réussir. En d'autres termes, bien que chaque citoyen américain ait droit au travail et à l'instruction, ces droits ne représentent souvent, pour une proportion considérable de la population et pour la majorité des citoyens de couleur, qu'une fiction dont ils éprouvent chaque jour la vanité.

Aussi les méthodes traditionnelles d'assistance se heurtent-elles à des barrières socioculturelles quasi-infranchissables et l'équipement traditionnel de service social est-il, à toute fin pratique, inopérant. En effet, ceux qui recourent au service des agences appartiennent à la couche supérieure de la classe inférieure. Ce sont eux qui sont les plus conscients de leurs besoins et sont aptes à les présenter aux services spécialisés. Ceux qui sont le plus dépourvus sont également ceux qui ne parviennent pas à se faire entendre ou comprendre par les institutions dont les services leur sont cependant, en principe, destinés.

[229]

Il est manifeste, également, que le système scolaire comme le système d'assistance ont été conçus et sont administrés par des personnes qui sont orientées vers une mobilité ascendante. Le système de valeur des classes moyennes pénètre toutes les institutions et les couches sous-privilégiées demeurent définitivement hors du circuit.

La conséquence de cet état de choses est que la proportion des enfants qui quittent l'école avant terme ("school drop-outs") et les chômeurs représentent, dans cette catégorie de la population, la majorité. (50 à 60% de ces gens vivent aux frais de l'assistance publique ; c'est la proportion qu'on relevait au XIXe siècle à l'époque du chômage et de la grande pauvreté dans les grandes villes). On relève^ comme corollaire à cette situation, l'abstention électorale de cette partie de la population, leur absence dans les mouvements syndicaux et autres organisations civiques ou sociales.

L'objectif du projet MFY était donc de développer de nouvelles stratégies d'action sociale pour venir en aide à ces personnes et d'essayer d'établir des voies grâce auxquelles elles pourraient accéder aux statuts des classes ouvrières, orientées elles-mêmes vers les classes moyennes. Il s'agit, en fait, d'un sous-prolétariat, ce que MARX a appelé un "lumpen-prolétariat", sans conscience de classe puisque vivant une existence végétative, livré au hasard d'un régime de vie presque infra-humain.

c) Pour ce faire, les promoteurs du projet ont développé une théorie publiée dans un livre intitulé "Delinquency and Opportunity" par R. CLOWARD & L. OHLIN (Glencoe, Ill., The Free Press, 1960) – [230] qui doit rendre compte de la délinquance juvénile, propre aux classes sous-privilégiées. Se basant sur les travaux de DURKHEIM, de MERTON, de SUTHERLAND, de SHAW et de McKAY, les auteurs croient que les obstacles qui se présentent dans l'amélioration socio-économique de leur existence sont les principaux responsables de la délinquance de cette partie de la population. La misère économique ainsi que les discriminations basées sur la couleur ou la religion représentent des handicaps que la plupart de ces personnes ne parviennent pas à supporter. Tant que les chances de réussir ne sont pas étendues considérablement, de façon à atteindre ces groupes, les frustrations rencontrées se transforment inévitablement en conduites délinquantes pour un bon nombre d'entre eux. Une aliénation de plus en plus prononcée s'établit entre les systèmes de valeurs propres aux classes sous-privilégiées et ceux des classes moyennes. La plupart des conduites criminelles s'expliquent par la recherche du succès dans la poursuite des buts (des valeurs) par des moyens illégitimes. Les enfants sont exposés à l'influence de la publicité, du cinéma et de la télévision, de la presse, de l'école même qui leur suggère des images d'une réussite matérielle pour la réalisation de laquelle ils ne sont point équipés.

S'il en est ainsi, le remède principal consiste dans le développement de nouvelles chances de réussir ("to expand opportunity") à l'intention de cette jeunesse défavorisée à l'aide de forces tant internes qu'externes à leur communauté. Une grande importance est attachée, en effet, à la mobilisation de toutes les ressources propres à ces milieux, afin de revitaliser les organes de cohésion et de santé sociales, [231] anémiés sous le poids de circonstances adverses.

Quels étaient les moyens auxquels
ont recouru les organisateurs de MFY ?


Cinq grands secteurs d'action ont été identifiés comme les plus importants : le monde du travail, celui de l'enseignement, l'organisation communautaire, les services aux individus et aux" familles ainsi que les services du groupe.

Un service d'apprentissage et de placement a été créé ainsi qu'un chantier de travail pour répondre aux besoins de la communauté à l'intention des jeunes chômeurs. Un centre d'orientation servira à guider les jeunes vers les emplois ou métiers qui leur sont les mieux appropriés.

Dans le domaine de l'instruction, il s'agit de briser le cercle vicieux du mauvais enseignement pour mauvais élèves qui caractérisait le système d'éducation des classes sous-privilégiées. Des programmes spéciaux ont été mis en marche pour faire du rattrapage scolaire, pour adapter le programme de l'école à cette catégorie spéciale d'élèves, offrir des programmes de formation intensive aux instituteurs afin de les rendre plus aptes à traiter avec ce genre d'élèves. Il s'agit donc d'une sorte de programme d'éducation de base semblable à plusieurs de ceux que 1'Unesco a offerte aux pays sous-développés.

Toutes les associations du quartier, paroisses - notamment les "storefront churches", si importantes pour les Noirs et les Portoricains -, les clubs de sport, d'entraide, les organisations civiques nationales ou ethniques, seront aidées afin qu'elles puissent pourvoir [232] la communauté d'un leadership approprié. Car, en fin de compte, c'est d'eux-mêmes que doit venir leur propre salut : c'est là un des principes du credo américain.

Des centres de dépannage seront établis dans le quartier même et l'organisation bureaucratique de ces services sera réduite au minimum afin de venir en aide à ceux qui échappent au contrôle des grandes agences publiques ou privées. Une attention toute particulière est consacrée aux jeunes toxicomanes, très nombreux dans le quartier. Dans certaines rues, 80% des adolescents s'adonnent aux stupéfiants.

Les services offerts aux groupes touchent surtout les bandes de jeunes qui sont souvent composées de délinquants. Des cafés, les clubs de jazz, de sport, d'excursion, etc… sont établis et joueront un grand rôle dans la prévention de la délinquance. Un grand nombre de moniteurs spécialement formés s'en occupent.

Toutes ces activités sont évidemment sous-tendues par la recherche fondamentale qui a permis d'établir la physionomie socioculturelle fondamentale de la communauté. Elle fut exécutée par les services new-yorkais du NORC ("National Opinion Research Center"). Sur la toile de fond de cette enquête, un grand nombre de projets de recherches touchant tous les aspects de la vie psycho-sociale du quartier, sont mis en lumière, axés toutefois sur les grands secteurs d'action du MFY.

Une des originalités du MFY est l'établissement d'un programme intensif d'évaluation des activités entreprises par leurs propres services. Tous les changements survenus, conséquences du programme d'action, sont mesurés soigneusement et les résultats sont évalués en fonction [233] des objectifs théoriques et pratiques de l'entreprise. La situation initiale de la communauté étant dûment établie grâce à l'enquête du NORC (deux mille interviews intensives) toutes les répercussions du projet, peuvent donc être mesurées et enregistrées.

Finalement, ce gigantesque laboratoire social sert de lieu de stage et d'apprentissage à tous les "professionnels" qui auront à travailler plus tard dans un pareil secteur ; de plus, il constitue un terrain d'élection pour les chercheurs qui ont très rarement l'occasion de voir fonctionner, à une telle échelle, un changement social volontairement provoqué et scientifiquement contrôlé.

Ces quelques considérations n'épuisent évidemment point la richesse de cette extraordinaire expérience qu'est le MFY. Son intérêt n'est pas seulement grand pour des raisons proprement scientifiques ni du seul point de vue de l'accroissement de l'efficacité des services de bien-être dans une grande ville. Son intérêt est surtout politique, voire moral : il s'agit d'un véritable "test case" pour la démocratie libérale, une épreuve mesurant sa capacité d'assurer pour tous une chance à peu près égale de réussite. La justice sociale, qui constitue un des credo de l'opinion publique américaine, n'est qu'un mythe couvrant l'hypocrisie des nantis, si des couches aussi larges des populations de couleurs sont éliminées, à toute fin pratique, des bienfaits du système socio-économique.

Le MFY a servi de modèle, à des échelles bien plus modestes, à plusieurs entreprises semblables, dans des villes comme Washington, D.C., Philadelphie, Cincinnati, Détroit, Chicago, Pittsburgh et Los Angeles [234] pour ne citer que les plus importantes.

PHILADELPHIE

Nous avons visité les groupes de recherches sociologiques à "University of Pennsylvania" et à "Temple University" ; les divers centres de traitement et les institutions de prévention de la délinquance comme le "Youth Study Center" de la ville et la "Philadelphia Crime Prévention Association". Nous avons également étudié le fonctionnement du "Philadelphia Council for Community Advancement" qui s'apparente le plus au MFY.

Les problèmes sociaux de cette ville ressemblent à ceux de New York sans cependant présenter les mêmes traits de gigantisme » De plus, le problème de narcomanie chez les jeunes, qui touche un grand nombre d'adolescents des classes sous-privilégiées à New York, est pratiquement inexistant ici.

En revanche, les bandes rivales qui se battent et dont le résultat est un des taux les plus élevés d'homicide par violence au pays, constituent une menace constance pour la sécurité publique. Une activité intense de "street workers" a réussi à réduire quelque peu les tensions. Cependant, ici comme à New York, cette délinquance violente et massive résulte de bien autre chose que de simples troubles de caractère. Il s'agit d'une réaction collective de la jeunesse des classes sous-privilégiées à l'absence des chances de réussir et de leur recours à des moyens illégitimes pour satisfaire leur désir de bien-être social. Le système scolaire, celui de l'assistance et de l'apprentissage des métiers, sont inadéquats devant [235] l'affluence massive des groupes de couleur qui forment plus de la moitié de la population métropolitaine.

Une administration municipale très dynamique, depuis une dizaine d'années, s'est donnée les moyens de faire face à ces problèmes grâce à l'apport financier des grandes fondations ainsi que du gouvernement fédéral ; le "Philadelphia Council for Gommunity Advancement" a réussi à mobiliser les forces vives de la communauté afin d'établir un système de planification à long terme. D'un commun accord, les syndicats et les organisations d'hommes d'affaires, les clubs sociaux et les associations pour l'avancement des gens de couleur, les Églises et les universités ont décidé de coordonner leurs activités devant l'énormité de la tâche qui les attendait. Il est surprenant de voir la haute qualité intellectuelle et morale de ceux qui assurent le "leadership" dans cette organisation. Des universitaires s'y retrouvent, désireux d'appliquer dans une situation de réalité, leurs enseignements théoriques ; quelques années d'une pareille pratique ne peut qu'enrichir leur expérience d'enseignant. Il ne s'agit pas, en effet, que de proposer des plans, de les coordonner et de les appliquer ; il faut aussi manier les hommes, les forces sociales qu'ils représentent. Y a-t-il un meilleur champ d'expérimentation sociologique ?

Notons la relation étroite des équipes dirigeantes de ces centres avec la politique. On reconnaît ici l'esprit de la "Nouvelle frontière" que 1'équipe Kennedy a fait triompher aux dernières élections présidentielles : les initiatives dispersées, si louables qu'elles soient, ne suffisent plus à résoudre le problème angoissant du sous-prolétariat [236] urbain ; de plus, il ne faut pas oublier que ces groupes sous-privilégiés comptent de." électeurs potentiels dont les votes n'iront certainement pas du côté du parti républicain. La balance du pouvoir est fragile aux États-Unis. C'est le vote des grandes villes (en l'espèce 1'Illinois) qui l'a fait basculer de justesse du côté des démocrates, lors des dernières élections.

Soulignons un autre élément : l'infiltration progressive de la sociologie dans quelques importantes écoles de service social (dont principalement le "New York School of Social Work") ainsi que l'intérêt renouvelé de certains sociologues pour l'action sociale (les sociologues de "Temple University" par exemple). De cela résulte, du côté du service social, le dépassement de la perspective "para-psychiatrique" qui caractérisait encore si largement certaines écoles, et un meilleur outillage pour aborder effectivement le problème de l'organisation communautaire qui suppose la manipulation des forces collectives et des concepts en rapport avec celles-ci. Du côté de la sociologie, l'esprit d'observation et d'expérimentation qui la caractérise et qui souvent n'a été appliqué - à cause d'une fausse conception d'objectivité scientifique - qu'à des problèmes sans intérêt du point de vue de l'action sociale et politique, a fini par être mis au service d'un programme d'action avec une finalité proprement politique, c'est-à-dire normative. Il s'agissait en effet de rendre effectif le fonctionnement des institutions démocratiques, que la constitution garantit en principe mais qui sont refusées, en fait, à une importante minorité des citoyens.

[237]

Plusieurs des témoignages que nous avons recueillis nous font affirmer que ces développements auraient été inconcevables il y a quelques années seulement. Ce sont les changements subis par la société globale, par l'arrivée au pouvoir d'une équipe plus ouverte à une organisation sociale favorisant la liberté de tous qui les ont rendus possibles.

DÉTROIT

Nous avons visité le département de sociologie de "Wayne State University", celui de "University of Michigan" à Ann Arbor. Le principal centre d'activité qui a retenu notre attention est celui du "Delinquency Control Training Center", créé il y a environ un an. C'est le début d'une organisation semblable à celle de New York et de Philadelphie, mais à une phase moins avancée. À l'heure actuelle, on organise pour des groupes sélectionnés de travailleurs sociaux, de policiers, d'instituteurs, etc., des sessions d'études visant à leur enseigner les meilleures méthodes de travail auprès des adolescents issus des classes sous-privilégiées.

L'enquête fondamentale, basée sur échantillon, est en cours dans un quartier d'environ 100,000 habitants. Les problèmes sont les mêmes ici qu'à New York et Philadelphie : chômage, école buissonnière, délinquance. Cependant, on a l'impression d'une moindre acuité des problèmes et d'une meilleure organisation de la communauté noire ; le fait qu'il y a très peu de Portoricains simplifie beaucoup les problèmes. On note en particulier un excellent service pour les jeunes au sein de la police municipale. C'est le plus ancien service spécialisé [238] des État-Unis ; il dispose d'effectifs importants. Leur rôle est considérable ; ils contribuent beaucoup au maintien sous contrôle des manifestations les plus violentes de la délinquance juvénile.

LOS ANGELES

"The Youth Study Center", attaché à l'Université de "Southern California", existe depuis trois ans et a été organisé sur le modèle des autres centres que nous avons visités. Toutefois, les activités de ces chercheurs sont consacrées aux divers aspects de la socialisation des adolescents délinquants ; c'est une contribution à la recherche fondamentale. La région de Los Angeles est une des plus riches des États-Unis et son peuplement, le plus dispersé, les problèmes qui naissent au sein des bandes qui résultent d'une agglomération naturelle dans les quartiers des taudis surpeuplés de New York, se présentent ici sous des angles fort différents. Toutefois, le mode de financement du centre ressemble beaucoup à ceux des autres institutions visitées, c'est-à-dire que les contributions sont surtout versées en vue de programmes d'action. Tout compte fait, il s'agit donc de recherches appliquées.

CES EXPÉRIENCES
SONT-ELLES APPLICABLES AU CANADA ?


Il est incontestable qu'aucune de nos grandes villes ne présentent des problèmes d'une ampleur et d'une gravité semblable à ceux dont nous faisons état dans ce rapport. Cependant, les forces qui ont été à l'œuvre dans l'évolution sociale américaine se présentent, bien qu'à une échelle plus modeste dans quelques villes canadiennes comme Montréal, par [239] exemple. Il s'agit du déplacement massif de populations d'origine rurale vers le grand centre urbain, insuffisamment équipées du point de vue de l'instruction, de l'attitude au travail non agricole, du "stress" que représente la délinquance des grandes cités, etc., etc. Ces gens fournissent une proportion démesurée d'inadaptés sociaux, et donc de délinquants.

On pourrait donc envisager, à une échelle évidemment plus modeste, de lancer une entreprise pilote, inspirée de l'exemple américain, dans une ville comme Montréal. Réunissant les forces vives de la communauté, des travailleurs sociaux, spécialement entraînés dans l'organisation communautaire ainsi que des chercheurs de l'Université, des progrès considérables pourraient être réalisés en vue de la suppression ou de la correction des conditions structurelles de l'inadaptation sociale. Le "leadership", sur le plan de financement, devrait être assuré par l'État, le pays ne disposant pas de fondations semblables à celles qui ont joué un si grand rôle chez nos voisins du Sud. Il est probable qu'une fois l'aide matérielle obtenue, les cadres intellectuels et d'action ne manqueront pas pour mener le projet à bonne fin.

V - LA TOXICOMANIE

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