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CHAPITRE III



MÉTHODES


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Le folklore utilise en premier lieu la méthode d'observation, et ceci par définition même, puisque j'ai dit déjà qu'il s'occupe de faits vivants et actuels. En outre, un fait actuel a ses antécédents, qu'on ne peut discerner que par l'emploi de la méthode historique, laquelle comporte diverses méthodes secondaires, comme la critique du témoignage, celle des sources écrites, etc. Cette technique est si bien enseignée et si connue qu'il est inutile d'insister. Mais où il faut insister, c'est sur ceci que le folklore n'est pas uniquement historique, et n'est pas une section de l'histoire. C'est peu à peu seulement qu'on commence à se guérir de la maladie du XIXe siècle qu'on peut appeler la manie historique, d'après laquelle tout l'actuel ne compte que par rapport au passé et qui fait que, selon le thème d'un roman célèbre, les Vivants ne comptent que par rapport aux Morts.

Cette maladie psychique et méthodologique s'est si bien répandue que peu de personnes instruites évitent, en présence d'un objet ou d'un acte, d'en estimer seulement la valeur archéologique ou historique. Voici un cas récent : un de mes amis acquiert une statuette nègre ; il constate qu'elle est moderne et porte des traces d'influence européenne il me dit : « Puisqu'elle n'est pas ancienne, je vais la donner comme jouet à ma petite fille ». Je lui réponds : « Mais non, gardez-la soigneusement ; c'est un exemple direct des modifications actuelles, celles dont nous pouvons saisir le mécanisme, alors que les mécanismes des modifications anciennes, nous ne pouvons les reconstituer que par analogie ou par hypothèse ».

Le fait vivant, analysable, vraie matière de science, était ainsi dédaigné. J'aurais pu ajouter : « Pour vos arrière-petits enfants, cette statue sera « historique et archéologique, donc un objet de valeur. » Mais on doit bien avouer qu'il est plus facile d'étudier un passé dont les éléments constitutifs ont disparu aux trois quarts, qu'un présent qui s'offre à l'observation avec toute sa complexité et toute son instabilité.

Quiconque veut s'intéresser au folklore doit donc abandonner d'abord l'attitude historique pour adopter l'attitude des zoologistes et des botanistes, qui étudient les animaux et les plantes (faits collectifs aussi, puisque l'individu ne peut rien modifier par lui-même) de leur vivant et dans leur milieu, lui aussi vivant ; donc remplacer la méthode historique par la méthode biologique.

Cette observation est d'une importance extrême : elle explique pourquoi les historiens ont longtemps méprisé le folklore et pourquoi les meilleurs folkloristes du siècle dernier ont été des naturalistes, des géologues, des biologistes, des peintres, des artistes en général, on du moins les savants ayant possédé le don d'observation directe autant que le don qui caractérise l'érudit. La suprématie accordée à l'histoire sur les sciences naturelles pendant le XIXe siècle, c'est-à-dire à l'érudition sur l'observation de la nature, pourtant si haut placée par le XVIIIe siècle, explique aussi la manie archéologique qui s'oppose tant au progrès de notre science.

Suivez, au cours d'une promenade dans un village quelconque de France, des étrangers au pays. Pour peu qu'ils aient quelque instruction, ils iront visiter l'église et chercher les vieilles maisons, s'extasiant devant un linteau sculpté et demandant partout de « vieux meubles ». Il ne leur viendra pas à l'idée d'observer les habitants, de s'informer de leurs mœurs actuelles, de chercher comment maintenant ils travaillent, le bois, comment ils se meublent, s'il y a des ébénistes ou des forgerons d'art dans le village, d'assister à des danses ou à un pèlerinage, à un mariage ou à un baptême, sauf si, comme en Bretagne, la littérature et la badauderie ont mis ces spectacles à la mode. Bref : ils cherchent ce qui est mort, ils méprisent ce qui se fait, ce qui est vivant, et ne se doutent même pas que jadis, au temps où ces pierres et ces bois ont été sculptés, ils l'ont été par des êtres réels, que leurs contemporains plus instruits ont aussi copieusement méprisés, comme eux-mêmes méprisent les leurs.

J’espère avoir fait comprendre quel « pivotement psychique », si je puis dire, exige le folklore. Ce présent qu'on observe, ce n'est même pas comme un présent qu'il faut le considérer mais comme le germe d'un avenir. Le folklore, précisément parce qu'il adapte à ses buts propres la méthode historique lorsque l'étude des antécédents lui est nécessaire, situe l'observation faite à l'instant dans cette série qu'on peut appeler la « chaîne traditionnelle » (expression de H. Husson) ; il sait que cette chaîne continue à s'augmenter de chaînons nouveaux. La sensation folklorique est donc que le fait observé contient des possibilités en germe, alors que le fait historique donne la sensation que toutes les possibilités de ce fait sont déjà exprimées.

Ceci encore est une attitude de, biologiste ; quand on sait l'adopter, la multiplicité des formes et celle des facteurs (ou des causes, si l’on préfère), loin d'être un embarras ou un obstacle, procurent le plaisir intellectuel supérieur qui consiste à mettre, par le raisonnement et la connaissance, de l’ordre dans un chaos apparent. Je sais bien que d'autres branches de la sociologie exigent le même effort et donnent le même plaisir, ne serait-ce par exemple que l'étude approfondie, des conditions industrielles modernes. Prenez une industrie quelconque, celle de la ganterie ou de la verrerie, et tâchez d'en déterminer les formes et les facteurs : vous verrez quelle complexité d'abord effrayante. Mais ici, en général, l'enquête prend une forme sèche et statique ; il faut, pour l'interpréter, y ajouter l'élément vivant, ce qu'on peut faire en combinant à une monographie savante les descriptions directes et brutales de Pierre Hamp, comme « Marée fraîche et Vin de Champagne ».

Un savant qui combinerait en effet ces deux éléments, statique et dynamique, en économie politique agirait exactement comme font les folkloristes modernes, qui ont affaire aussi, par définition, à ces deux modalités de la vie sociale. Par contre les folkloristes anciens ne ressentaient pas cette nécessité et suivaient trop l'ornière des collectionneurs d'antiquités et de curiosités. C'est ce qui fait que Paul Sébillot, Breton pourtant, n'a jamais consacré à sa Bretagne un ouvrage d'ensemble, ni donné la description complète des habitants de son pays, mais s'est contenté, avec Luzel et d'autres, de collectionner des contes, des légendes, ou de signaler de petits faits curieux ; alors que d'un autre côté, Le Goffic et d'autres n'ont pas appliqué la méthode rigoureuse de l'observation biologique. Plus proches du but à atteindre ont été quelques folkloristes anglais, allemands et italiens, rares pourtant, notamment Richard Andree et Raffaele Corso.

Sans doute, il est difficile, en observant des faits actuels, de les décrire « à plat » entièrement, parce que, les faits sociaux sont, si je puis dire, non des surfaces mais des volumes ; il faudrait leur appliquer la géométrie dans l'espace, attendu que chaque fait social se présente avec une infinité de facettes différentes, toutes en dépendance l'une de l’autre, et dont pourtant l'ensemble constitue un tout particularisé.

Insister ici nous entraînerait trop loin ; il me faudrait exposer une théorie générale de la sociologie tout entière. La plupart des sociologues, d'ailleurs, ne sont pas de bons observateurs ; ils se sont presque tous, notamment, contentés de transposer à la sociologie la méthode historique et la méthode psychologique ; ils n'ont pas appliqué la méthode biologique, ni fait personnellement des observations directes et longues au sein d'une collectivité quelconque. Aussi peut-on dire que la sociologie tout entière est à refaire.

Plus proches de nous sont les linguistes ; ils savent que chaque langue, tant générale que spéciale, est en état incessant de transformation. Aussi voit-on beaucoup de linguistes s'occuper de folklore, et beaucoup de folkloristes au courant des directions générales de la linguistique, parfois même experts en dialectologie. Il serait difficile de faire des enquêtes dans nos provinces sans connaître un peu de patois pratiquement, et sans se heurter à des problèmes spécialement linguistiques. Cette nécessité a donné naissance à une discipline bâtarde déjà signalée, celle de l'étude des « Mots et Choses », créée par Meringer (Wörter und Sachen) et qui a eu au moins l'avantage d'élargir la vision des linguistes, tout en nous apportant des éléments secondaires d'évaluation dans certains cas de détail.

Mais pour l'étude des problèmes généraux, il nous faut un autre instrument méthodologique, qui est la méthode comparative. Il y eut jadis quelques luttes assez violentes entre « historiens » et « comparatistes » dans l'étude des religions, des littératures, etc. Les comparatistes ont partout remporté la victoire ; c'était immanquable ; car les sciences naturelles ont de tout temps été comparatistes, et il semble même ridicule de se refuser à comparer entre eux des faits de même catégorie selon leur essence et non selon leur localisation. Un zoologiste compare les poissons de la Méditerranée à ceux du golfe du Bengale sans qu'on lui en fasse un grief. Et on nous reprochait de comparer un conte populaire breton à un conte populaire Polynésien, ou une offrande, sacrée romaine à une offrande sacrée mexicaine ! Notez que cet obstacle théorique n'est pas entièrement éliminé dans d'autres sciences et qu'il n'existe pas encore de traité de psychologie des Persans, ou des Chinois, mais que toute notre psychologie est une science fondée sur l'examen de quelques milliers d'Européens centraux (ou Nord-Américains, ce qui revient au même). Lévy-Bruhl est le seul en France qui ait essayé d'élargir comparativement ce domaine de la psychologie ; mais il l'a fait en conservant pour norme l'Européen central.

E
xplication des figures

3. – Saint Isidore breton

Or, ici aussi, le folklore apporte des documents nouveaux et importants. La psychologie des paysans n'est pas encore faite scientifiquement. On trouve des indications nombreuses dans les romans régionalistes, mais toujours à tendance exceptionnelle, sinon pathologique. Ce qu'on a dit de « l'âme bretonne » ou de « l'âme basque » est bien peu de chose ; ce sont toujours les mêmes rengaines qui reviennent au profit de certains types d'école, comme le « Breton mystique », au détriment d'autres types psychiques aussi caractérisés et de leurs variations secondaires. Ce domaine spécial du folklore est presque vierge encore ; et j'espère que ce petit livre contribuera à déterminer un mouvement de recherche. Que de professeurs de faculté, et de lycée, que d'instituteurs, de médecins, de propriétaires aisés qui pourraient étudier enfin, selon les méthodes rigoureuses de la psychologie moderne, « l'âme » de la population rurale qui les entoure ; l'étudier sans viser au romanesque ni à l'effet, et accumuler les matériaux sur quoi s'édifiera enfin un traité véridique de « Psychologie des Français » !

L'emploi de ces diverses méthodes exige non seulement des connaissances mais aussi du tact, du doigté, et à quelque degré un certain don naturel. Pour bien observer, il faut par avance savoir quoi observer, donc posséder sur le sujet qui est l'objet de la recherche un certain nombre de connaissances générales, savoir quelles sont les théories qui ont été éliminées et quelles sont celles qui ont cours actuellement, quitte à les voir modifiées sous l'influence de découvertes nouvelles. Ce qui est vrai des sciences naturelles et physico-chimiques, l'est aussi du folklore dans la mesure où il est une science biologique, De même, on ne doit pas comparer à tort et à travers, mais seulement des faits de même catégorie. Enfin les questions qu'on pose aux paysans doivent l'être de manière, non seulement à ne pas s'attirer une opposition psychique, mais aussi à ne pas, suggérer une réponse qui serait fausse ou détournée.

Les paysans éprouvent souvent une sorte de pudeur à l'égard des personnes qui leur semblent appartenir à un autre milieu social, ou qu'ils sentent plus instruites : ils craignent, quand on les interroge sur leurs mœurs et coutumes, qu'on ne veuille se moquer d'eux. Parfois, même intervient une nuance intéressée : j'ai eu beaucoup de difficulté à étudier les poteries kabyles parce que les sheikhs et les potières me prenaient pour un inspecteur des finances à la recherche d'objets et d'industries susceptibles d'impôts nouveaux. Cet obstacle est moindre en France ; pourtant il n'est pas, toujours facile de visiter l'intérieur des maisons, d'examiner les ustensiles, populaires et de lever le plan des constructions rurales.

Cependant voici un moyen, qui vaut pour toutes les enquêtes de folklore : c'est de raconter d'abord comment on fait ailleurs et de demander s'il en est de même dans le village qu’on explore. En Savoie, on pend une peau séchée de crapaud dans la grange pour éloigner les insectes ; on le dit, et on demande comment on s'y prend ici dans ce but. On commence par chanter quelques chansons populaires, et bientôt les gens du village vous chantent les leurs. On décrit les cérémonies du mariage en divers pays, et les gens vous décrivent celles qui sont en usage chez eux...

Il est certes plus difficile de recueillir des matériaux folkloriques que de faire un herbier ou une collection minéralogique : mais il y a la manière de s'y prendre, qui réussit lorsqu'on aime cette science et qu'on aime aussi la vie rurale, bref qu'on ajoute au travail scientifique cette sympathie, cette « humanité » comme on disait au XVIIIe siècle, qui supprime les barrières sociales et intellectuelles.

L'enquête directe est la meilleure ; mais on ne peut parcourir ainsi un grand territoire. À l'enquête directe il faut alors suppléer au moyen de questionnaires. Ceux qu'ont publiés la Revue des Traditions populaires et diverses sociétés savantes sont d'ordinaire trop touffus. L'expérience m'a démontré que le meilleur questionnaire est celui qui est très court et consacré à deux ou trois problèmes spéciaux seulement, mais bien précisés. Plutôt que de brasser les faits, il vaut mieux avancer méthodiquement commencer par exemple par les cérémonies du mariage en les étudiant à fond ; ou bien, dans une autre direction, étudier les moyens de transport, ou les moyens d'éclairage, ou les statues des saints et pèlerinages, ou la croyance aux sorciers... Quand un questionnaire est court et surtout précis, on a bien des chances d'avoir des réponses exactes.

Même les réponses négatives sont importantes : elles prouvent souvent que telle ou telle coutume ou croyance a disparu alors que des textes plus anciens en certifiaient l’existence. Il convient alors de rechercher les causes et les facteurs de cette disparition, ce qui est un élément important de la science générale et comparative des civilisations. Dans ce domaine encore, il reste à faire des quantités de découvertes.

Enfin il conviendra de reporter sur une carte les faits recueillis. Sur 630 communes environ de Savoie j'ai des renseignements pour environ 400 : le report sur carte m'a fait discerner des « zones de répartition » dont la situation conduit à formuler des problèmes jusque-là insoupçonnés. L'application de la méthode cartographique au folklore est toute récente : je suis certain qu'en Bretagne, par exemple, elle donnerait des résultats inattendus.

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