Le plus important dans la vie de Viviane Régent, c'est elle-même








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titreLe plus important dans la vie de Viviane Régent, c'est elle-même
date de publication18.01.2018
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Brocéliande.


Partie 1

Prologue,


Le 10 Août 2041, 10h 23,

Le plus important dans la vie de Viviane Régent, c'est elle-même.

Elle est le cœur de son propre univers et toute personne gravitant autour d'elle sert ses intérêts, en objet soumis et dévoué. Son ambition n'existe que pour la faire briller, tel l'unique soleil de sa galaxie. Tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins et dès le début de sa carrière, la recherche sur le SDCB lui a paru convenir tout à fait à cette quête passionnante.

Imaginez le profit à tirer des résultats positifs d'une pareille découverte!

Les honneurs et l'admiration qu'une telle réussite ne manquerait pas de susciter auprès de la communauté scientifique, sans parler des simples mortels...

Mais depuis dix-huit mois qu'elle est embauchée par Morgane Malgorn, elle n'a pas avancé d'un pouce. Elle n'a rien découvert dans son domaine, la biologie génétique végétale.

Il existe bien toutes sortes de plantes dont la capacité des gènes à se réparer et à se soigner sont proches du miracle, mais dès qu'on essaye d'appliquer leurs principes à un mammifère, c'est l'échec.

Viviane a bien tenté le pouvoir régénérant de l'aloe vera, celui, réparateur, du gingko biloba, mais leur ADN primitif, même s'il est très performant, est incompatible avec celui, bien plus complexe d'un humain.

Elle est désespérée. D'autant qu'elle sait parfaitement, grâce à ce naïf de Merlin Doré que les recherches de sa rivale, Morgane, dont il est le collaborateur direct, ont prit un tournant tout à fait inattendu.

Ce n'est qu'une question de jours avant que la chercheuse enceinte n'arrive à terme et donne naissance à l'hybride parfait, celui dont l'ADN des cellules saines, en se dupliquant, remplacera celui des cellules du muscle cardiaque malade.

Il lui faut absolument intervenir avant que cette catastrophe ne se produise. Impossible que Morgane Malgorn et Merlin Doré cueillent les fruits de la célébrité avant elle.

Elle va aller rendre une petite visite à Merlin Doré, mais avant, elle prend son portable et appelle le responsable de la Commission d’Éthique.


10 Août 2041, 18h 47,

Merlin Doré jette un dernier coup d’œil dans le miroir accroché au-dessus du lavabo. Avec la paume de sa main humide, il discipline une mèche rebelle de ses cheveux noirs trop longs, songeant qu'il aurait dû aller chez le coiffeur.

Il déboutonne, puis reboutonne le col de sa chemise à petits carreaux orange et gris, se demandant s'il a fait le bon choix vestimentaire pour son premier rendez-vous avec Viviane Régent.

La jeune femme est passée dans son bureau un peu avant midi, souriante de toutes ses fossettes, le charme personnifié:

-Bonjour, Merlin! On m'a dit que vous aviez vingt-cinq ans aujourd'hui? Ça se fête non? Si vous n'avez rien de prévu, ce qui m'étonnerait, passez chez moi, je vous ferais un petit dîner? A-t-elle proposé de sa voix de sirène.

Si Merlin avait envisagé quoique ce soit pour son anniversaire, il l'aurait immédiatement décommandé.

Passer une soirée avec Viviane Régent... des mois qu'il y songe.

Enfant précoce, rêveur et imaginatif, Merlin a passé son bac à quinze ans, terminé ses études à la fac de sciences à vingt et un ans pour être engagé juste après par Morgane Malgorn afin de travailler avec elle dans son laboratoire de génétique. Elle a besoin d'un collaborateur audacieux et inventif.

Leurs recherches passionnantes, sont très prenantes depuis quatre ans et ne lui laissent pas vraiment le temps de se faire des relations, amicales et encore moins amoureuses.

C'est pourquoi, quand il a rencontré Viviane Régent qui travaille dans l'autre partie du labo, celle où les recherches portent sur les végétaux, il n'a pas du tout pensé à tomber amoureux. Non, c'est venu plus tard au cours de la soirée donnée par Kim, un des assistants, pour la naissance de son premier enfant. Bien entendu, Merlin avait un peu bu, mais la jeune femme de vingt-sept ans était absolument ensorcelante et il n'a pas pu lui résister. Elle lui demanderait la lune, il est certain de pouvoir la lui procurer...

Il frotte nerveusement ses longues mains sur son pantalon et glisse la puce-Amy sur laquelle sont conservés tous les dossiers de ses recherches dans la petite poche de son jean. Trop précieuse, il ne s'en sépare jamais.

Il ne ferme pas à clé la porte de sa «cabane» blottie dans les épaisses branches d'un orme centenaire, ce n'est pas nécessaire, il porte tout ce qu'il possède sur lui.

Descendant le léger escalier de fer et de bois qui déroule ses marches aériennes autour du tronc rugueux, il s'enfonce dans la forêt pour se rendre chez Viviane Régent.

Il n'en a que pour un petit quart d'heure de marche, il sera exactement à l'heure.
19h 23,
C'est curieux comme cette eau n'arrive pas à le désaltérer, au contraire, elle avive sa soif. Merlin tend son verre vide à la jeune femme qui le lui remplit à nouveau en souriant.

Son magnifique visage est penché sur lui, ses yeux de pierre de lune le fixent avec intensité.

La première gorgée qu'il avale lui parait à nouveau étrangement douceâtre.

Elle a un léger goût d'amande.

Comme si elle entendait ses réflexions, Viviane précise:

-Je mets toujours quelques gouttes d'extrait d'amandes amères dedans, je trouve cela plus rafraîchissant, pas toi?

Il hoche la tête, il aime qu'elle le tutoie.

La seconde gorgée lui semble plus agréable. A la troisième, son verre devient si lourd entre ses doigts qu'il manque de le lâcher. Il n'a pas le temps de déglutir la quatrième.

Bavant de l'eau, il s'effondre devant la table basse, sur la peau de zèbre qui pousse un hennissement outré.

-S'cusez moi... Balbutie Merlin avant de perdre connaissance.

-Ça va mon ange? Chuchote la jeune femme qui se penche sur le jeune homme et soulève sa paupière avec son pouce, dégageant le blanc de son œil. Sa prunelle grise roule vers l'arrière.

-Oh, mais on dort comme un bébé... S'attendrit-elle. C'est parfait ça! Bon, au travail! Ajoute-t-elle en palpant les poches de ses vêtements.

Un sourire illumine son magnifique visage quand elle trouve la puce-Amy.
°°°

Chapitre 1


17 Décembre 2056, 16h 04,

L'épidémie, qu'on a joliment baptisée le Syndrome Des Cœurs Brisés, a commencé il y a un peu plus de vingt ans.

Morgane Malgorn est morte depuis quatorze jours. A quarante-six ans, elle n'avait pas prévu de laisser sa fille de quinze ans seule au monde. Mais hélas, elle n'a pas eu le choix...

Elle n'est pas morte du syndrome car celui-ci ne touche que les jeunes gens, entre quinze et vingt ans, sans discrimination, les filles comme les garçons, mais d'un cancer.

Violette remonte la bretelle de son sac à dos et force le son de ses écouteurs.

La plainte rageuse de la musique et la voix rauque de «Franklin Page and the double Freaks» enveloppe son cerveau d'un déferlement de sons bienfaisants. Elle les perçoit avec une extrême précision, les boucles aériennes des samples, les miaulements métalliques de la guitare, les crépitements sombres de la basse, les pulsations de la batterie et même le souffle bref du chanteur.

La jeune fille sort de la gare de Rennes et cherche des yeux le véhicule qui l’emmènera jusqu'à la petite ville de Paimpont. Stationné dans son espace réservé, le Chauffeur en uniforme d'un Taxi Réglementaire, lui ouvre la portière arrière en souriant.

Elle n'est partie de chez sa famille d'accueil que depuis quelques heures, mais elle sait qu'elle n'a pas beaucoup de temps avant que les autorités ne déclenchent l'Alerte-Disparition lorsqu'ils auront été prévenus par le conducteur, que la jeune fille non majeure montée à bord de sa voiture, n'avait aucun Permis Parental de Déplacement en sa possession...

Violette éteint sa musique, retire son bonnet, pose son sac à dos sur le siège à côté d'elle et regarde le paysage d'automne défiler par la fenêtre. La pluie se met à tomber au bout de quelques kilomètres alors qu'ils roulent en pleine campagne. Sur le talus, un chien jaune aux flancs boueux trottine vers sa ferme. Trois corbeaux tapent du bec dans une charogne méconnaissable, aplatie au milieu de la route.

Le temps semble s'être accordé à l'humeur mélancolique de Violette.

Le ronron monotone de la radio qu'écoute en sourdine le Chauffeur de taxi laisse l'esprit de la jeune fille vagabonder au fil de pensées aussi tristes que décousues.

Elle revoit les derniers jours de sa mère rendue méconnaissable par la maladie. Son enterrement sinistre, où seule la gardienne de l'immeuble, une voisine, un collègue de travail et les deux employés des pompes funèbres ont accompagnés la jeune fille.

Violette a-t-elle été surprise par les dernières confidences de Morgane Malgorn? Pas tout à fait.

Il y a des choses qu'une fille, même discrète comme elle, perçoit bien avant de savoir les exprimer. Malgré tout, il y a encore de vastes zones d'ombres dans le récit de sa mère que sa fugue lui permettra de mettre au clair.

-On est bientôt arrivé, dit le Chauffeur de taxi, interrompant ses réflexions.

-D'accord, marmonne-t-elle en tendant son portable pour payer la course.

Les faubourgs de la petite ville déroulent un ruban monotone de villas et jardinets ternes, sans charme particulier.

L'entrée de la forêt de Brocéliande, où il y a vingt ans, un investisseur privé a fait construire le laboratoire et les villas des employés y travaillant, est un peu plus loin sur la gauche après la sortie de la ville, mais le taxi s'arrête sur la place de l'église.

Le conducteur jumelle son téléphone au sien, puis le rend à Violette dès qu'il a émit le bip d'acceptation de paiement.

Elle descend du véhicule. L'homme la salut et redémarre, la laissant seule sous la pluie. Elle rentre ses cheveux roux dans le col de son manteau, remet son bonnet, assure son sac sur son dos et rebranche sa musique.

«Forget Violette», sa chanson préférée du dernier album de Franklin Page, celle qui porte son prénom:

Forget Violette, pictures of pain, given by the crows, to the innocents and the insanes...» chante-t-il.

Sa voix ponce le cœur de Violette. Elle a appris il y a peu de temps, que le chanteur qu'elle écoute en boucle, est touché lui aussi, comme tant d'autres, par le Syndrome Des Cœurs Brisés. A dix-huit ans, il lui reste à peine quelques mois à vivre. Sauf si, d'ici là, on trouve une parade.

Cela fait plus de vingt ans que des chercheurs du monde entier y consacrent leurs journées et leurs nuits, mais rien de vraiment efficace n'existe pour le moment. Quelques molécules artificielles et d’autres, issues de plantes, qui ralentissent le processus, mais ne l'enraye pas.

Elle presse le pas et descend la pente glissante du talus boueux vers l'embouchure du chemin qui s'enfonce dans le bois épais. Le bâtiment du laboratoire de recherche génétique où travaillait sa mère ne se voit pas encore entre les troncs serrés.

Le sous-bois sent la résine, les champignons, les feuilles pourrissantes, la mousse moisie, le pelage mouillé des petits mammifères. Violette entend le froissement discret de leur déplacement sous les feuilles mortes et celui, soyeux, des ailes des pigeons ramiers au sommet des branches. Elle marche d'un pas rapide, sous les arbres, la pluie fouette moins. Elle ne sait pas très bien si elle pourra entrer dans le labo.

Avant son décès, Morgane l'a prévenue qu'on y avait apposé les scellées le jour où Merlin Doré, son jeune collègue a disparu et où elle même, enceinte de Violette a pris la fuite en voyant arriver les voitures des Gardiens de l'Ordre.

Depuis quinze ans, le bâtiment est fermé. D'après Morgane, ni l'état, ni aucun investisseur n'a encore récupéré les lieux. Les recherches sur l'épidémie se font à Rennes à présent.

Mais Violette s'en moque, seul le bureau qu'occupait sa mère et les dossiers qu'elle y a abandonnés précipitamment l’intéressent.

Elle verra ça très bientôt, sur place elle trouvera bien un moyen de rentrer dans le laboratoire fermé depuis quinze ans.
°°°

Chapitre 2


Les bogues de châtaignes vides craquent sous les semelles des chaussures de Violette. Elle marche depuis à peu près une heure. Elle ne pensait pas que le laboratoire était aussi loin à l'intérieur de la forêt. Depuis quelques minutes, hormis celui de ses pas et des gouttes de pluie tambourinant sur les feuilles mortes, il n'y a plus aucun bruit dans le bois.

Parmi les parfums compliqués qui l’entourent, la jeune fille sent une odeur inconnue, animale. Un frisson coule dans son dos. Les fins cheveux de sa nuque se hérissent.

Elle presse le pas, entrevoyant sur sa droite les pans gris des murs du laboratoire abandonné.

Le chemin est brusquement interrompu par l'énorme tronc d'un chêne déraciné. Violette bifurque pour l'éviter et bute sur un morceau de clôture métallique qu'il a entraîné dans sa chute. Prenant garde de ne pas marcher sur les pointes acérées, elle se dirige vers le côté des bâtiments. D'après ce qu'elle en voit, on dirait deux énormes croissants de béton soudés en croix. Il n'y a pas de fenêtres apparentes sur les deux façades. Elle fait le tour. La porte principale doit se trouver par-là, où les arbres s'arrêtent et laissent place à une aire dégagée où se couchent des touffes d'herbes blondes semblables à des chevelures.

Devant la façade curieusement concave, se trouve une volée de trois marches terminée par un palier en demi-lune. Le mur de gauche est orné d'un sigle rouge au pochoir. Au centre, une porte fermée par un épais panneau de fer salit de rouille. A droite du cadre d'acier, affleure un boîtier rectangulaire surmonté d'un écran minuscule, qui permettait il y a quinze ans, soit une lecture de l'iris ou de la paume, soit d'insérer une carte magnétique. Le boîtier est serti de mousse, l'écran est opaque et la jeune fille n'imagine même pas que cette technologie obsolète puisse encore marcher. S’empêtrant dans un entrelacs serré de ronces aux tiges rouges, elle continue son chemin autour du bâtiment, l'arrière ne possède ni porte ni fenêtre. Violette soupire. Elle ne s'attendait pas à ce que ce soit facile, mais là, le découragement pèse sur les épaules.

Elle revient vers l'entrée et sursaute. Sur les marches couvertes de feuilles mortes qui forment une croûte noire, assis sur son arrière train, sa queue lisse enroulée autour de lui, ce qui ressemble exactement à un grand rat nu à la peau rose et finement fripée l'observe de ses petits yeux noirs. Un numéro bleu est tatoué sur son dos. Ses narines frémissent et ses fines moustaches translucides s'agitent. Ses petites mains griffues semblent suspendues dans un geste interrogatif.

-Euh... salut... murmure Violette.

Un craquement ténu met fin à la rencontre entre le rongeur et la jeune fille, dès qu'il l'entend, il redescend sur ses pattes avant et disparaît dans les hautes herbes.

La surprise passée, Violette revient à ses préoccupations.

Comment ouvrir cette porte de fer sans carte magnétique... Ni la paume de sa main, ni le fond de son iris ne pourront agir.

Peut-être qu'un bon coup dans l'écran avec une grosse pierre...

Elle a beau regarder autour d'elle pas un seul caillou de bonne taille ne dépasse du terrain plat.

Elle enlève son sac à dos et fouille à l'intérieur, à la recherche d'une idée, d'un objet qui...

-On peut t'aider mam'zelle? propose une voix juste devant elle.

Surprise, Violette lève les yeux et sursaute, son cœur s'emballe. L'odeur la suffoque. Un mélange musqué de sueur, de mousse et de vêtements de laine. C'était donc ça...

-Non me... merci... bégaye-t-elle incrédule.

Elle n'a jamais vu un truc pareil. Rien ne ressemble à la créature qui lui fait face.

-J'm'appelle Shneuurrr et toi?

-V... iolette...

-Oh, c'est joli, c'est le nom d'une 'tite fleur ça! s'exclame la chose.

-....

-Et kess tu fais par ici? T'es perdute?

Violette secoue la tête. Bon sang, c'est quoi ce truc?

Un peu plus grand qu'elle, sa morphologie est humaine, mais sa peau est lilas pâle. Elle est ponctuée de taches ivoires qui se distribuent en voie lactée sur son nez et à l'extrémité de ses doigts et de ses orteils, presque entièrement blancs. Tout est effilé dans son visage délicat. Ses fins sourcils, ses paupières étirées sur ses prunelles d'un rose de bonbon, ses pommettes aiguës, son petit nez aux narines obliques, son menton pointu, sa bouche subtile.

Les lobes de ses oreilles sont ornés de boucles d'argent ouvragées, serties de turquoises.

Il se dandine sur ses étroits pieds nus en souriant innocemment, découvrant ses courtes dents pointues. Sous une chapka en poil de lapin s'échappent des boucles légères de cheveux d'un blond presque blanc. Il est vêtu d'un épais pantalon écossais et d'un pull brun tricoté orné de motifs de petits canards jaunes dont le col boule se soulève et dévoile le rat nu aux moustaches frissonnantes.

-Lui c'est Kraken, mon rat sans poils et moi... ben Perrault y dit qu'on est des Chimères... dit-il en fronçant son bout de nez ivoire, comme s'il avait entendu les questions muettes de Violette.

-Des... Chimères... euh, mais ça... n'existe pas? hasarde-t-elle.

La chose éclate d'un rire qui ressemble à un feulement. Sur son épaule le rat tressaute.

-Ben voui que ça existe, tu vois je suis là! Mais attention, pas «une» Chimère comme dans les livres, Perrault y dit que pisqu’on est des garçons, ben c’est «un» Chimère.

Il fait un pas dans sa direction en avançant sa main à la peau lilas tachetée vers son bras. Ses ongles sont longs et violet, ils évoquent des griffes. La jeune fille recule.

-Faut pas avoir peur... J'suis gentil mam'zelle!

Elle en doute. Cette créature étrange et son rongeur la mettent mal à l'aise. Elle ne s'attendait pas à les trouver devant la porte du labo dans lequel elle voudrait tant rentrer.

Bon sang, cela fait deux semaines qu'elle s'y prépare, elle ne va pas se laisser distraire par ce... machin, gentil ou pas.

-Oui, ben je... maintenant euh... vous pouvez me laisser... j'ai à faire, répond Violette qui ne sait pas comment se débarrasser de l’importun.

-Kess tu fais ici? insiste «le» Chimère.

-Je... cherche à rentrer là-dedans, dit-elle en désignant le bâtiment.

-Ah, ben ça, tu risques pas, ça fait des siècles qu'on essaye de le faire avec mes potes, on y est toujours pas arrivé! s'exclame-t-il en découvrant ses dents d'un blanc d'opaline.

-Vos potes?

Il y en a donc d'autres comme lui. Violette ne sais pas si elle apprécie l'information. Ce Chimère est assez ravissant dans son genre et n'a pas l'air bien dangereux, mais la jeune fille devine sa peur. Son rat s'agite, passant nerveusement d'une épaule à l'autre, fixant Violette de ses petits yeux sombres. Quant à lui, il tire sur ses doigts minces et sur ses manches, se gratte la joue, puis le bras, sourit timidement en clignant de ses yeux roses. La jeune fille ne sait pas si elle doit lui faire confiance ou partir en courant. D'habitude, elle a un instinct très sûr en ce qui concerne les personnes qu'elle rencontre pour la première fois. Elle sait, sans l'avoir jamais appris, analyser à la fois la gestuelle du corps et les mimiques, même les plus discrètes, qui animent un visage. Elle sent parfaitement à qui elle a à faire. Elle ne se trompe jamais.

Mais là, les messages sont contradictoires chez ce prétendu Chimère.

Il y a chez lui, à la fois de l'innocence et de la méfiance, de l'angoisse et de la curiosité, peut-être même une sorte de malaise qu'il cherche à dissimuler...

Violette est une fille qui a les pieds sur terre. Elle n'est pas du genre à voir des gens à la peau mauve et des rats nus, même si elle est fatiguée par de mauvaises nuits, ou déprimée par un deuil... Se pourrait-il que par mégarde, elle ait marché sur une plaque de champignons hallucinogènes dont les spores, inhalés à son insu, lui fassent voir à présent une Chimère qui n'en est pas une? Elle ne se souvient pas d'avoir piétiné des champignons, même quand elle se battait avec les ronces tout à l'heure. Donc quel est-il? D'où vient-il?

Shneuurrr, lui adresse un large sourire, se retourne et fait un signe du bras en direction des profondeurs de la forêt.

Violette se dit qu'il est temps pour elle de partir. Elle ne tient vraiment pas à se retrouver au milieu d'une bande de Chimères aussi inquiétantes que lui. Elle referme son sac, le remet sur son dos et saute du perron.

Mais elle n'a pas le temps de faire un pas de plus.
°°°
Chapitre 3


Les devançant, c'est d'abord un fort parfum de cuir, de terre, de résine avec derrière une pointe d'orange et de la menthe froissée si forte, que Violette en a presque le goût sur la langue. Et si la physionomie du Chimère l'a surprise, les trois créatures qui surgissent de derrière les premiers arbres de la lisière la stupéfient par leur aspect encore plus effarant.

La peur lui sèche la gorge et accélère son cœur. Elle aimerait partir en courant, mais ses jambes ne lui obéissent plus. Ses semelles sont soudées au sol.

De leur démarche dansante ils se rapprochent rapidement, faisant craquer les herbes sèches sous leurs sabots.

Elle avale une grande bouffée d'air et reprend ses esprits. Il faut qu'elle bouge et vite. Sans se rendre réellement compte de ce qu'elle fait, elle bondit vers le côté du bâtiment, celui envahit par les ronces. Cette fois-ci, il lui semble avoir des ailes. Elle franchit l'enchevêtrement épineux sans peine et s'enfuit dans la forêt, zigzagant entre les troncs, fouettée par les fougères. Ses pieds font gicler les feuilles mortes. Ses pas résonnent dans sa poitrine. Elle ne sait plus vraiment ce qu'elle a vu sur le parvis du laboratoire, ni s'«ils» la poursuivent, mais elle ne peut pas s'arrêter de courir.

C'est le manque de souffle et un point de côté qui la stoppent.

Haletante, le sang bouillonnant dans ses oreilles, elle écoute les bruits de la forêt. Les tourterelles ont repris leurs roucoulades agaçantes. Les corbeaux croassent à qui mieux mieux et sous les feuilles lézards et souris trottinent discrètement.

A quelques pas devant elle, il y a un éboulis de rochers couverts de mousse au creux desquels s'inclinent ces longues herbes sèches qui ressemblent à une chevelure blonde. Épuisée, Violette se laisse tomber dessus. Les sens toujours en alerte, elle essaye de faire le point sur les trois autres créatures. C'est impossible qu'elle ait vu ce qu'elle a vu... Il ne peut pas y avoir dans cette forêt, deux Chimères et encore moins deux hybrides d'homme... à pattes de chèvre? Un petit gloussement de rire lui échappe. Tu déraille complètement! Pense-t-elle. Non, elle a mal vu. La peur sans doute. Les deux personnages doivent porter... des échasses sous leur pantalon. Oui, c'est ça, des échasses aux extrémités bizarrement sculptées qui leur donne une démarche en déséquilibre constant... Elle peut aussi mettre tout ça sur le compte de sa fugue et des émotions qu'elle provoque.

Si quatorze jours plus tôt on lui avait dit qu'elle se retrouverait seule en pleine forêt à la recherche d'un dossier secret sur ses origines, bien sûr, elle ne l'aurait pas cru.

Violette a toujours été une fille discrète, timide, obéissante, craintive même. Il lui a fallu énormément de courage pour quitter le lycée en plein après-midi au milieu des cours, ainsi qu'une bonne dose de sang froid pour tendre d'une main tremblante son faux billet de dispense au sévère Securi-Gard qui contrôle les entrées et les sorties des élèves.

Pendant qu'il la suivait de ses prunelles inquisitrices, elle a fait preuve d'une grande maîtrise pour marcher calmement jusqu'à la station de Sub-Tub. A son arrivée à la station Montparnasse, le cœur battant, elle a emprunté les longs couloirs souterrains bondés jusqu'à la gare, pour prendre ce Com.Météor qui l’a précipité droit dans l'inconnu à près de quatre cent kilomètres heure. Quel exploit pour elle qui n'a quasiment jamais voyagé, de trouver son quai, monter dans la bonne voiture, s'asseoir à sa place, tout en redoutant que le contrôleur n'observe le Ticket-Tag sur son portable avec un peu trop d'attention et remarque que mineure, elle voyage seule, au risque qu'il la dénonce aux autorités et que son projet ne s'arrête avant même d'avoir commencé.

Enfin assise, la gorge serrée et les paumes moites, elle a mit ses écouteurs dans ses oreilles et regardé fixement à travers la vitre pour qu'un éventuel voisin ne lui adresse pas la parole, tant elle a peur de ne pas pouvoir répondre sans bégayer.

Bref, toutes ces émotions fortes l'ont bouleversée voilà tout... pas étonnant qu'elle croit voir des créatures de cauchemars dans cette forêt.

Son estomac gargouille. Elle n'a pas déjeuné à la cafétéria du lycée ce midi, elle n'avait pas faim, trop stressée, mais là, elle mangerait un cheval! Hélas, elle n'a dans son sac que des barres de céréales, une pomme et une petite bouteille d'eau.

Violette déchire l'emballage de son en-cas-bio protéines-céréales-fruits-secs-chocolat et mord dedans. Ça n'est pas très bon, les céréales ont un goût de poussière et les fruits secs de vieux pneu.

Il ne pleut plus, mais une brume épaisse a envahi les sous-bois. La luminosité baisse rapidement. La gorge de la jeune fille se serre. Dans moins d'une heure la nuit sera tombée et même si elle a une excellente vue dans le noir, il faut qu'elle sorte de la forêt et retrouve la civilisation. Elle n'a jamais dormit ailleurs que dans un lit. Elle reviendra demain. Elle termine sa barre de céréales et jette l'emballage au fond de son sac qu'elle remet sur son dos.

Violette est complètement désorientée par la brume. Elle n'a pas du tout fait attention à la direction qu'elle a prise lors de sa fuite. Elle n'a aucun repère visuel, pas de souche, de rocher, de buisson qu'elle reconnaisse. Elle va au hasard, s'empêchant de penser, de peur que la panique la gagne. Au bout de longues minutes d'errance parmi les troncs fantomatiques, elle reprend espoir en apercevant un pan de mur plus clair à travers les fûts sombres des arbres. Le labo? Si c'est le cas, elle n'a plus qu'à retrouver le chemin goudronné et le suivre pour retrouver la grand-route. Le sourire aux lèvres, elle pense déjà qu'elle va faire du stop pour rentrer à Paimpont et trouver un hôtel où elle va peut-être pouvoir commander un vrai repas... Elle presse le pas, mais déchante très vite. Plus elle s'en rapproche, plus il est évident que ce qui se dessine devant elle n'est en rien le bâtiment cruciforme du labo. C'est une simple ruine, une sorte d'abbaye aux arches ouvertes sur le vide, aux murs de pierres nues envahies de vigne vierge.

Les yeux de Violette la piquent. Elle serre les dents, pas question qu'elle se mette à pleurer...

S'il y avait du réseau dans cette foutue forêt, elle aurait pu se repérer avec le GPS de son portable, mais c'est inutile, elle a déjà essayé sans succès tout à l'heure.

Même si elle le refuse de toutes ses forces, dans un petit coin de sa tête, elle est certaine de devoir passer la nuit dans ces bois. Et, si on est objectif, ici, sur ce sol au carrelage bicolore.

Après avoir vérifié qu'aucun rat rose ne se trouve dans les environs, elle s'assoit sur les dalles fendues et sort sa pomme, qu'elle mange entièrement, pépins compris, ne laissant que la queue. Le froid est humide et pénétrant. La brume tombe en bruine avec la lumière qui disparaît complètement.

Violette n'a jamais dormi dehors. Elle cale son sac à dos sous sa tête, cherchant la position la plus confortable, allongée sur le côté, ses bras enserrant sa poitrine, ses jambes repliées remontées le plus haut possible pour ne pas perdre sa chaleur.

Elle reste en éveil, écoutant tous les bruits autour d'elle. C'est un véritable concert de piétinements, de craquements et de froissements. Sous les feuilles, les fougères, dans les branchages, des vies de toutes sortes s'agitent. La jeune fille distingue des grognements, de petits couinements aigus, le cri bref d'une chouette effraie qui frôle son épaule du bout de son aile de soie. Elle sommeille par à-coups, se réveillant aux glapissements d'un renard, puis au vrombissement d'un énorme insecte qui tombe sur sa joue et s'accroche au bord de son bonnet de laine avec les minuscules crochets de ses pattes maladroites. Au milieu de la nuit, le groin insistant d'un sanglier qui cherche à fouiller dans son sac à dos, la fait hurler de terreur. Le voleur aussi effrayé qu'elle, part dans un grand fracas de branches rompues. Ensuite, elle se tourne et se retourne sur les dalles jusqu'à l'aube où elle finit par s'endormir profondément pendant une heure ou deux.
°°°
Chapitre 4


Elle est au plein milieu d'un rêve quand quelqu'un soulève sa paupière et la réveille en sursaut.

Agenouillé à son chevet, un jeune homme au teint clair, aux cheveux ébouriffés roux foncé, au regard jaune comme celui d'un animal.

Violette repousse sa main et se redresse. Debout à côté de lui se trouvent les étroits pieds mauves ponctués d'ivoire, les chevilles pointues dégagées par le pantalon écossais trop court, le pull aux motifs de canards, la chapka en fourrure de lapin, le rat interrogatif, les boucles d'oreilles en argent et turquoise et enfin le fin visage inquiet du Chimère.

-Tu vois, je t'avais bien dit qu'elle n'était pas morte! rassure le jeune homme.

-Ben voui, mais regarde, là, elle saigne un tit peu, alors moi j'ai cru que peut-être elle était mourute, tu vois... dit le Chimère en touchant la joue de la jeune fille du bout de son long doigt pâle à l'ongle violet.

-Ben non, mais tu as bien fait de me prévenir, elle aurait pu être blessée plus gravement, répond le garçon, qui ensuite s'adresse à elle en articulant et détachant bien ses mots comme si elle était étrangère:

-Ça va, vous vous sentez bien? Vous pouvez vous lever?

Violette se redresse sans répondre et remet son sac sur son dos, elle aimerait bien partir...

A son tour, le garçon roux se met debout et elle se rend alors compte qu'il n'est pas complètement humain. Il n'a pas de pieds, mais, dépassant du bas de son pantalon, après ses chevilles minces et duveteuses, des sabots de corne ambrée aux doubles pointes courbes. Pour le reste de sa constitution, hormis ses vêtements aussi insensés que ceux du Chimère et ses yeux jaunes, il ressemble à un jeune homme.

Violette a un mouvement de recul involontaire.

-N'ai pas peur Violette, moi c'est Shneuurrr tu te rappelles et lui, ben c'est Grimm! C't'un Faune... et on est très gentils tous les deux, rassure le Chimère.

Désignant l’éraflure sur sa joue, il rajoute.

-Tu devrais viendre avec nous à notre maison, on te soignerait ça, les griffures de lucane ça peut s'infecter...

Violette hésite puis se dit qu'elle trouvera peut-être chez eux de l'aide et quelque moyen pour entrer dans le labo. Elle hoche la tête. Le sourire du Chimère remonte presque jusqu'à ses oreilles, le rat rose se tasse contre son col


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