Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1








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B) OPPOSER L’INNÉ ET L’ACQUIS

Admettons pourtant qu’on puisse prendre comme synonymes les couples « inné/acquis », « Nature/Culture », « biologique/social »,...Comment peut on faire apparaître le poids de l’un et de l’autre autrement que par les méthodes que nous avons déjà abordées pour la génétique?

1) Une première solution consiste à opposer l’humanité à l’animalité. Dans ces conditions, seule notre part animale serait innée et on la ferait apparaître en mettant en évidence ce qui est commun à l’homme et à l’animal; l’inné serait donc repéré par son caractère universel. Des éthologues mettent ainsi en évidence des expressions faciales par exemple, communes aux hommes et à certains animaux56. On peut également se référer aux démarches des socio-biologistes et notamment à E. O. Wilson.

2) Une deuxième solution consiste à comparer les aptitudes et les comportements des voyants et des non voyants dans certaines expressions faciales que les aveugles de naissance ne peuvent pas avoir vues. Sans avoir la prétention d’aborder ces problèmes, il faut noter encore une fois qu’on en reste au niveau de la corrélation et qu’il reste à dégager les structures de causalité.

3) Une troisième voie de recherche est celle des “enfants sauvages” dont Lucien Malson fait une présentation, dans un ouvrage maintenant classique57. Il s’agit de voir dans quelle mesure un enfant qui a vécu à l’écart de ses semblables est capable ou non d’apprentissage. Malson distingue trois cas typiques « d’enfants sauvages » :

- Les enfants qui ont été recueillis et élevés par des animaux (les deux petites filles du Bengale élevées par des loups).

- Les enfants qui sont apparemment restés à l’écart de tout contact avec les hommes ou avec des animaux (Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron popularisé par le film de François Truffaut).

- Les enfants qui ont vécu reclus dans une pièce et n’ont jamais été éduqués (Kaspar Hauser dont l’histoire a été portée à l’écran par Werner Herzog).

En fait, si ces cas peuvent amener à approfondir notre réflexion, ils ne peuvent constituer des « sujets d’expérience » fiables. La première raison en est le faible nombre de cas qui ne permet pas forcément de distinguer ce qui relèverait de la séparation d’avec le monde des hommes et ce qui relèverait des « constitutions » particulières des individus (de leur « inné »). Une autre raison tient à la complexité qu’il y a à analyser, non pas une ou quelques capacités, mais l’ensemble des capacités d’un individu. Troisièmement, on ne sait pas à quel âge ces enfants ont été abandonnés. Par ailleurs certains auteurs se sont demandés si ces enfants n’ont pas été abandonnés parce que mentalement déficients (thèse que Malson réfute). Enfin, les cas des enfants reclus ne correspondent pas véritablement à une situation où les enfants n’ont pas connu de contact avec l’environnement. Enfermés dans une pièce, probablement sans lumière, n’ayant de contact qu’avec une personne qui leur apporte régulièrement de la nourriture, ils n’ont pas été socialisés, ou si peu, mais ils ont été soumis à un environnement qui n’a rien de « naturel ».
C) L’INNÉISME, LE DON ET L‘ANTHROPOLOGIE

L’innéisme désigne donc le fait que certaines capacités nous sont données à la naissance et il rejoint alors l’idée d’inéluctabilité dictant notre vie : côté négatif, les déviances et les tares seraient innées, ainsi que les « dons », côté positif. Dans l’imaginaire populaire, l’idée du Don est restée vivace : le Don est avant tout un don de Dieu, idée reprise à travers la notion de « beruf » (vocation) dans l’éthique protestante mais le Don peut être aussi le fait des fées penchées sur le berceau (on pensera bien entendu aux contes populaires).

Au 19ème siècle, l’innéisme prend un essor nouveau avec certains développements de l’anthropologie. Étudier, c’est d’abord comparer et il est compréhensible que les anthropologues aient d’abord cherché à comparer les éléments physiques mesurables ou certaines données qualitatives : taille, proportions, formes du visage, couleur de la peau,... La dérive de cette anthropologie consistera dans le fait qu’on a vite cherché à relier ces caractéristiques à des comportements ou des qualités et à en faire les causes. De plus, on a généralement cherché à montrer que cette causalité était systématique et qu’on n’y pouvait rien faire. On a vu ainsi se développer les idées de F. J. Gall selon lesquelles il serait possible de connaître les facultés morales et intellectuelles d’un individu à partir de l’observation de la surface du crâne, théorie d’où sortira la « phrénologie ». Un autre scientifique, P. Broca, essaiera de repérer les parties du cerveau qui ont conservé des traces de « l’individu primitif ». Dans cette optique la criminalité, l’alcoolisme, voire le déclin de la civilisation seraient le fait de la prolifération d’individus primitifs. L’italien Lombroso soutiendra la thèse du « criminel né » qui peut être distingué par ses caractères anatomiques et physiologiques, survivance du sauvage primitif (ce n’est pas sans rappeler le « chromosome du crime »). La forme du crâne aura également une grande importance : la thèse, popularisée par Vacher de Lapouge, opposant les brachycéphales aux dolichocéphales, aboutit à l’idée que le déclin de la civilisation serait du à une prolifération de brachycéphales.

Il serait inutile et fastidieux de présenter les autres critères qui ont pu être utilisés allant jusqu’à distinguer les valeurs des groupes sanguins voire la qualité comparée des excréments français et allemands.

Dès la fin du 19ème siècle, ces dérives « naturalistes » de l’anthropologie physique ont été, en France, l’adversaire principal des sociologues, de Tarde à l’École Durkheimienne, et ont été vite invalidées, notamment par Léonce Manouvrier, professeur d’anthropologie physique, qui établit la « nullité scientifique » des thèses de Vacher de Lapouge58. Pourtant ce désir de classification va subsister longtemps comme on peut le voir par exemple dans l’ouvrage de H.V. Vallois paru en 1943, « Anthropologie de la population française » : dans cet ouvrage, l’auteur utilise les critères de couleur, stature, indice céphalique, groupe sanguin, forme du nez, forme du visage, pilosité, proportions du corps,...Vallois est également l’auteur d’un « Que sais-je ?” » sur les races humaines, fondé sur les mêmes critères, édité pour la première fois en 1944 et réédité au moins jusqu’en 1976.
D) L’INNÉISME, CONCEPT POPULAIRE

La question ne serait pas close si on en restait aux théories qui ont pu être émises par le passé. Nos élèves, ou toute autre personne, n’ont pas besoin de connaître l’existence de Gall ou de Vacher de Lapouge pour tenir des discours sur l’innéisme. La majorité des individus ne tirent pas leurs connaissances de théories mais de leurs observations personnelles (éventuellement influencées par telle ou telle théorie). Les économistes connaissent bien ce type de discours : « Moi, je ne fais pas de théorie, je vois ce qu’il se passe ! » Dans ces conditions, l’hypothèse de l’innéisme viendra de l’observation de ses propres enfants ou du constat de l’existence de cas exceptionnels. L’explication innéiste interviendra alors dans deux cas :

1) L’inné, c’est ce qu’on ne sait pas expliquer

On aura recours à cette hypothèse quand on n’arrivera pas à expliquer un phénomène comme l’apparition d’un grand musicien dans un milieu qui ne le prédisposait pas à cela. Dans ce cas, dire que c’est inné c’est dire qu’on ne peut pas expliquer ces capacités par le seul « environnement social partagé » mais que sait-on de l’histoire de la personne? De ce qu’elle a vécu? Des personnalités qui ont pu lui servir de modèle? Ce qui apparaît ici, c’est avant tout l’ignorance des interactions qui ont existé tout au long de la vie de l’individu. De plus, il ne semble guère possible d’élaborer une analyse scientifique à partir du cas d’un seul individu. L’exemple de la musique est particulièrement intéressant parce qu’il stimule l’imagination populaire à travers l’image du « génie musical » mais parler d’un « don de la musique », voire d’un « génie musical », c’est ignorer, ou faire semblant d’ignorer, que la qualité musicale n’est pas le résultat du seul musicien mais du lien entre l’apport de ce musicien et l’appréciation des auditeurs. Les approches sociologiques en termes « d’étiquetage » ou de « construction sociale de la réalité » seront ici beaucoup plus utiles que les hypothèses génétiques. Bien sûr, les gènes peuvent avoir un effet sur des capacités de base : on pourrait envisager, par exemple, que l’indépendance motrice des deux mains soit fortement soumise à une détermination génétique; mais cela permettrait simplement de dire qu’un individu est avantagé pour réussir des prouesses techniques ou acquérir une certaine virtuosité; en revanche, la virtuosité n’est pas synonyme de qualité artistique, même si cela aide.

Inversement, une maladie génétique privant un individu d’un doigt, voire d’une main, réduirait ses possibilités techniques (mais dans ces conditions, comment qualifier le “concerto pour la main gauche” écrit par Ravel pour un pianiste qui avait perdu l’usage d’une de ses mains ?) Enfin, établir un lien direct entre un patrimoine génétique et l’inspiration d’un individu ne relève pas pour l’instant d’une analyse scientifique.

C’est avec la même approche que des parents diront que certains comportements de leurs enfants sont innés parce que ces comportements ne correspondent à aucun de ceux des deux parents. C’est là aussi ignorer ce que ces enfants ont pu connaître individuellement au cours de leur vie.
2) L’inné, c’est ce qu’on ne peut pas contrôler

Face aux arguments précédemment avancés, on entend parfois rétorquer : « Si le don musical n’est pas inné alors n’importe qui peut devenir musicien s’il le veut » ou « j’ai élevé mon enfant d’une certaine manière et il se comporte autrement, voilà la preuve que c’est inné ».

Le premier argument assimile l’irréversible à l’inné, or l’acquis peut lui aussi être irréversible; les capacités développées au cours de la petite enfance structurent l’individu et limitent ses possibilités et il est certain qu’un apprentissage intensif du piano dès l’âge de trois ou quatre ans peut amener à développer des capacités techniques hors de portée d’un individu qui commence son apprentissage à l’adolescence.

Le deuxième argument ignore les capacités d’autonomie de l’enfant. A ce titre, on peut rappeler un des points positifs du génétisme qui est que certains manuels à l’usage des parents les incitent à ne pas forcer l’enfant dans de directions qui ne correspondent pas à son « patrimoine génétique » (l’hypothèse du patrimoine génétique est fausse mais au moins cela peut inciter parents à laisser leurs enfants en paix).
VII) L’ILLUSION RACIALE

Les concepts de »génétique » et « d’inné » sont également liés depuis plus d’un siècle à l’idée de races humaines.

A) Qu’entend-on quand on emploie le terme “race”?

1) Étymologie

Le terme « race » proviendrait soit du provençal « razza » (bande d’individus qui se concertent), soit de l’italien « razza » ” (espèce de gens). On suppose que « razza » est l’aphérèse de « generatio » (génération). La race est donc dès l’origine une population qui se distingue des autres par certains traits héréditaires. On voit alors se dessiner deux images conjointes de la race : la « catégorie » et la « lignée » (ou la génération).

Au 16ème siècle, la race désignera l’ensemble des ascendants et descendants d’une même famille ou d’un même peuple et on retiendra plus précisément l’idée de « race noble ». On est alors dans le cadre d’une race perçue comme lignée plus que comme « sous-catégorie ». De fait, l’imaginaire de la race est intimement lié à l’imaginaire du sang comme on le voit nettement dans la thèse de Montlosier qui distingue deux races en France, l’une issue des Francs qui a donné naissance à la noblesse et l’autre issue des gaulois qui est à la base du peuple.

On cherchera ici à distinguer l’idée de races de l’idée du racisme. Le racisme suppose que chaque groupe racial est aisément déterminable et est caractérisé par des traits non seulement physiologiques mais également psychologiques, transmissibles par hérédité. Ce racisme, dont les théoriciens les plus connus sont Gobineau, Vacher de Lapouge, Gustave Lebon, Chamberlain pouvant amener à la mise en place de mesures discriminatoires59. Il serait aisé de contester la valeur des thèses racistes tant d’un point de vue moral que scientifique ou politique. Cependant, et dans la mesure où les déclarations ouvertement racistes ne sont pas dominantes (notamment chez les élèves), il semble préférable d’analyser l’idée selon laquelle “Monsieur! Je ne suis pas raciste mais, quand même, les races, çà existe! Il y a des jaunes, des blancs et des noirs!” Il est plus difficile de s’attaquer à ce qui a l’apparence de l’évidence et d’expliquer que, s’il existe bien des couleurs de peau, il n’existe peut être pas de races.
2) Race : une première définition

Les penseurs de la race, de Gobineau à H.V. Vallois, ont essayé de procéder à des classements à partir des phénotypes. Dans ce cas, les races « sont des groupements naturels d’hommes présentant un ensemble de caractères physiques héréditaires communs, quelles que soient par ailleurs leur langue, leurs mœurs ou leurs nationalités » (H.V. Vallois)60. Pour Vallois, le terme « caractère physique » embrasse quatre types de dispositions d’ordre anatomique, physiologique, pathologique et psychologique61.
3) Race : une deuxième définition par le génotype

Face aux difficultés liées au classement des races et grâce à de nouvelles techniques d’analyse, certains ont proposé une classification par le génotype. Une race est alors constituée par un « ensemble d’individus ayant une part importante de leurs gènes en commun et qui peut être distingué des autres races d’après ces gènes. »62
B) L’IMPOSSIBLE TAXINOMIE

1) Un besoin de taxinomie

A l’origine, la classification selon les races ou les espèces a été faite, notamment par Linné, dans une optique naturaliste issue des « sciences naturelles ». On se devait de classer les hommes parmi les animaux et de constituer des catégories d’hommes afin d’ordonner la vision qu’on a du monde. Le besoin de taxinomie, ou de classement, est d’abord une nécessité pour le chercheur d’inscrire de la discontinuité dans le continu et surtout d’inscrire un ordre sur lequel on peut travailler. Tant qu’on en reste à ce niveau nominaliste qui fait du groupe une construction du chercheur et non un phénomène réel, le besoin de classement n’est pas illégitime.
2) Les critères de classement

Le problème premier est de choisir un critère de classement, ce qui est toujours arbitraire. L’anthropologue J. Marks63 rappelle que Linné, en classant les hommes parmi les mammifères (ceux qui allaitent leurs petits), avait fait un choix tranchant sur les habitudes précédentes où l’homme faisait partie des quadrupèdes.

Dans le cas des classifications raciales des humains, le choix de la couleur de la peau semble évident, pourtant d’autres choix ont été faits : forme de la tête, texture des cheveux, forme du nez,...

Comme le montre le travail d’H.V. Vallois, la prise en compte de l’ensemble de ces critères amène à multiplier les « groupes raciaux », y compris sur le territoire français. Dans son ouvrage « Anthropologie de la population française » publié en 194364, il utilise des critères de stature, couleur, indice céphalique, groupe sanguin, forme du nez, forme du visage, pilosité, proportions; ceci afin de dégager divers « types raciaux ». Il en tire l’idée qu’il n’y a pas un français mais « des »” français constituant autant de races. Il distingue six « races » en France : les « grands mésocéphales blonds » (Est), les « petits mésocéphales bruns » (Anjou, centre, Aquitaine,...), les « petits brachycéphales bruns » (Auvergne, Guyenne, Gascogne,...), le « noyau breton », la bande « pyrénéo-méditerranéenne ». Qu’un tel ouvrage soit publié en 1943 ne surprend pas. En revanche, plus surprenant est le fait que son ouvrage « les races humaines » édité en 1944 soit réédité au moins jusqu’en 1976 dans une collection à large diffusion65. Dans ce dernier ouvrage, il distingue cinq races européennes, quatre races dans l’Afrique sub-saharienne, quatre en Inde, quatre en Océanie et quatre en Amérique : on arrive au total, à un minimum de vingt et une races; il n’y a pas de raisons de s’arrêter en « si bon chemin ».
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