Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1








télécharger 423.52 Kb.
titreGénétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1
page7/12
date de publication18.01.2018
taille423.52 Kb.
typeDocumentos
b.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   12

F) LES INTÉRÊTS DES GROUPES EN PRÉSENCE

L’explication génétique, dès qu’elle passe pour sérieuse, peut être instrumentalisée; chacun s’en servira pour défendre et légitimer ses positions.

1) Ainsi de nombreux homosexuels américains ont bien accueilli la thèse de Dean Hamer sur l’origine génétique de l’homosexualité car cela leur permet de ne pas être tenus pour responsables de leur comportement qui est « dans leur nature » (ou dans “leurs gènes”). Cependant, il est évident que l’argument génétique est à double tranchant : il ne serait pas difficile de prétendre, par exemple, que l’homosexualité ne constitue plus un crime ou une perversion mais une « maladie » génétique.

On voit donc différents groupes, homosexuels, noirs, femmes,..., s’emparer de l’explication génétique pour légitimer leurs différences supposées.
2) Chacun pourrait s’en servir également pour s’exonérer de ses responsabilités. De même qu’une vision « sociologiste » extrême a jadis désiré exonérer la responsabilité individuelle au nom des déterminismes sociaux, on pourrait assister à une argumentation similaire du côté génétique. « Si je suis violent, ce n’est plus la faute de la société, c’est inscrit dans mes gènes ».
3) Cela permettrait également de se décharger des politiques sociales. Puisque, selon certains, les noirs sont génétiquement moins intelligents que les blancs, il est inutile de faire pour eux des dépenses sociales (« Affirmative Action », éducation,...). On retrouve ici l’inspiration de certaines thèses selon lesquelles les aides sociales sont non seulement inutiles mais ont, en plus, des effets pervers : l’aide aux pauvres crée les pauvres, le chômage est volontaire,... Mais il faut bien voir que la thèse du déterminisme génétique est beaucoup plus redoutable parce que « non réfutable » (au sens de Popper) : ainsi, si on réduit les aides sociales et que cela ne se traduit pas par une amélioration du sort des plus pauvres, on pourra réfuter les thèses libérales traditionnelles (Laffer, Gilder,...) (puisque, selon ces thèses, la fin de l’aide aurait du inciter les pauvres à améliorer leur situation); en revanche, la thèse génétique ne sera pas réfutée (même si elle est fausse) puisqu’elle suppose que le sort des noirs ou des pauvres est de toutes façons scellé dans leurs gènes.
4) le déterminisme génétique peut, en plus, être instrumentalisé par les institutions et leur permettre de contourner les difficiles décisions qui s’imposent dans les domaines psychologiques et sociaux.

Ainsi, faire un dépistage pour découvrir qui est le « vrai père » (le père biologique) évitera de se poser des questions plus difficiles du type « Qui s’est occupé de l’enfant ? », « Y a-t-il eu désir d’enfant ? »... Comme l’indiquent Nelkin et Lindee, avec l’instrumentalisation du gène, les débats publics changent de nature : l’alcoolisme et la toxicomanie, le crime ou l’échec scolaire ne renvoient plus à des dimensions psychologiques et sociales mais à un simple problème de santé publique qui ne donne plus lieu à un débat mais relève de la “technique” génétique.
G) UNE RÉPONSE AUX INCERTITUDES ACTUELLES

Le changement social à l’œuvre depuis le milieu des années 60 a été suffisamment important pour qu’il remette en cause des certitudes passées; c’est dans ce contexte que l’explication génétique a gagné en force. Le changement social récent est marqué par quelques grandes transformations48 : la remise en cause et la transformation des institutions sociales traditionnelles, notamment la famille avec, corrélativement, une incertitude plus grande sur le statut de chacun. Une remise en cause des institutions symboliques de référence : École, partis politiques, Etat, Église, armée,... Un individualisme croissant. Liée à cet individualisme, une croissance de marchés et de la monétarisation de l’économie. Enfin, il semble se développer un désir impératif d’authenticité, le « désir d’être soi »49, mais l’individu n’a, bien souvent, pas la capacité à « s’autodéfinir », d’où une source d’incertitude.

Le recours à l’explication génétique donne alors une apparence de réponse à ces doutes puisque, dans cette optique, le gène permet de dire « qui on est » et constitue une réponse face au déclin des grandes explications, qu’elles soient religieuses ou qu’elles relèvent des utopies ou des messianismes politiques.
H) L’EXPLICATION CULTURELLE

Cette explication repose sur le constat que, malgré des exceptions comme Alexis Carrel, la France a été largement épargnée par les propos eugénistes de l’entre deux-guerres et, aujourd’hui, la génétique du comportement y trouve peu de prise, contrairement à ce qui se passe aux U.S.A.

On donne en général quatre explications à ce phénomène :

1) La structure de la recherche en France fait que l’interrogation sur les comportements a été plus prise en charge, dans les hôpitaux, par les pédiatres que par les scientifiques (généticiens, par exemple...).

2) L’eugénisme s’est largement appuyé sur une lecture particulière du déterminisme, le « darwinisme social », or la France a été particulièrement marquée par l’empreinte du Lamarckisme qui met l’accent sur l’hérédité des caractères acquis, ainsi que sur le rôle de l’environnement et de l’hygiène.

3) L’explication du déterminisme génétique entre en conflit avec « l’idéologie des Lumières » particulièrement forte en France et entre au contraire en cohérence avec les structures ethniques et communautaires des U.S.A.

4) Enfin de nombreux commentateurs remarquent que la religion protestante s’accommode fort bien de l’idée de « prédestination génétique » qui apparaît alors comme un démarquage de la « prédestination » chez Calvin et appuient leur idée sur le fait que les grandes dérives eugénistes se sont faites sur des terres protestantes (U.S.A., pays nordiques, Allemagne,...) et non catholiques. Thèse à prendre, bien sûr, avec les précautions d’usage.

I) LE « PACK » IDÉOLOGIQUE

Ce dernier point nous amène à l’idée que nombre de sociétés libérales modernes fondent leur représentation du monde sur un ensemble particulier de thèses et/ou de doctrines : le libéralisme, les thèses malthusiennes sur la pauvreté, la prédestination calviniste, le darwinisme social.

Le libéralisme, avant d’être un libéralisme économique, renvoie à la liberté individuelle. Celle ci peut être mise en oeuvre dans la mesure où la réussite sociale (notamment l’enrichissement) permet de révéler la « vocation » (Beruf) que Dieu nous a transmise (c’est le fondement de l’éthique protestante). Rappelons cependant que chacun devant faire valoir ce qu’il a de mieux, l’aide aux pauvres ne peut, selon Malthus (pasteur protestant), que développer le nombre de pauvres. Et il faut se rappeler que Darwin aurait, selon ses commentateurs, eut l’intuition de la « sélection des espèces » et de la « lutte pour la vie » à la lecture des écrits de Malthus. Mais les idées de Darwin ont ensuite été récupérées dans un vaste courant dit du « darwinisme social », et dont Herbert Spencer fut un des représentants les plus éminents, courant transposant l’idée de lutte pour la vie dans le domaine humain. Dans ces conditions, le progrès de la collectivité passe par la réussite des plus forts et ne doit pas être freinée par les plus faibles. Donc, et contrairement à ce que pensent Nelkin et Lindee50, le « déterminisme génétique » ne s’oppose pas forcément à l’idée d’individualisme et aux sociétés libérales mais est cohérent avec les fondements culturels du libéralisme et du protestantisme.
J) LA NÉCESSITE D’UNE COSMOGONIE

De nombreux auteurs (Lewontin, Rifkin) considèrent que toute société a besoin d’une « cosmogonie », c’est à dire d’une explication de l’ordre naturel dont on se sert pour justifier l’ordre social actuel ou naissant.

Ainsi le darwinisme et le principe de survie des plus forts ont servi de légitimation à la naissance du capitalisme sauvage au 19ème siècle aux U.S.A. Pour Jeremy Rifkin, une nouvelle cosmogonie est en train de se mettre en place. Elle s’appuie à la fois sur l’informatique, la génétique et la théorie de l’information et sur l’idée que les êtres vivants sont avant tout de supports d’information. C’est donc une nouvelle vision de l’ordre de la nature, mais aussi de l’ordre social, qui se met en place et qui rendrait acceptable l’insertion de gènes dans les mécanismes de marché et les interventions sur les gènes à travers le clonage et la thérapie génique puisque le gène, support d’information, deviendrait à la limite plus important que l’individu lui même.
K) LES BESOINS D’EXPLICATION ET DE CROYANCES DES INDIVIDUS

Au fond, si le génétisme a autant de succès c’est qu’il semble donner des réponses aux questions quotidiennes et aux questions d’identité. Il apparaît alors comme une idéologie et une utopie.

Idéologie, en tant que « représentation du monde », puisque l’individu ne serait plus qu’un porteur de gène et la société un résultat de l’action génétique. Une idéologie particulièrement bien adaptée aux désirs d’individualité (ce qui n’est pas le cas des idéologies « collectivistes » comme le socialisme).

Utopie, puisqu’on peut imaginer un monde où le gène, le corps et l’esprit seront instrumentalisés et où, par manipulation génétique, on pourrait être plus grand, plus beau, plus fort et plus intelligent (ce discours se lit évidemment au second degré). Il n’y aura plus besoin de « tuer tous les affreux ».

Cependant le génétisme renvoie aussi à des besoins de simplicité dans le raisonnement : nous aimons que la causalité soit simple (A entraîne B) et soit exempte d’exceptions, effets d’interaction ou de rétroaction. Nous aimons aussi que la réalité apparaisse comme transparente : on assimilera alors une corrélation à une causalité.

Nous aimons aussi que tout phénomène soit issu d’une cause unique (monisme) et, alors que çà fait déjà deux siècles qu’Auguste Comte a montré que la science devait substituer les notions d’interactions et d’interdépendance à l’idée de substance, nous ne pouvons pas nous résoudre à l’abandon de la recherche d’une « substance » qui expliquerait tout. Ainsi, comme le montrent les généticiens, le gène (la séquence d’ADN), entretient des relations d’interaction complexes avec d’autres gènes, la cellule et l’environnement et il apparaît de plus en plus que le gène est dans certains cas dépendant de l’activité cytoplasmique et de l’environnement. De plus, si on met en évidence des corrélations avec divers phénotypes, les liens statistiques sont souvent ténus et les relations de causalité pas toujours démontrées51.

De ce point de vue, on peut se référer aux travaux des sociologues, notamment sur le changement social : en un siècle, ils sont passés de la recherche effrénée de la cause première du changement social, voire d’un « Deus ex machina », à la compréhension de multiples interactions qui se produisent. Le terme « Deus ex machina » n’est pas innocent car, aussi bien les sociologues Nelkin et Lindee que l’économiste Rifkin, les généticiens Jacquard ou Atlan aboutissent à l’idée que le gène est en passe de devenir un symbole culturel et de prendre une place similaire à celle de l’âme dans la bible ou de Dieu dans les sociétés religieuses. Finalement, n’est ce pas le besoin de foi (la piété comme processus psychologique analysée par Simmel52, par exemple?) qui s’exprime à travers le génétisme ?
VI) L’INNÉISME ET L’IDÉOLOGIE DU DON

Si le discours sur le « génétisme » passe si bien dans notre société c’est peut être aussi parce qu’il s’intègre parfaitement dans un discours beaucoup plus ancien sur l’inné, discours qui a pu prendre les images de la divinité, de la nature ou du biologique.
A) LA CONFUSION DES COUPLES D’OPPOSITION

Nous employons fréquemment, comme s’ils étaient synonymes, des couples d’opposition comme « héréditaire/acquis », « génétique/environnemental », « inné / acquis », « Nature / Culture ». En fait, ils posent souvent problème car il est non seulement difficile de bien distinguer chaque membre des deux termes l’un de l’autre mais, surtout, parce que ces couples d’opposition ne semblent pas parfaitement superposables.
1) Héréditaire et héritable

- Nous avons déjà vu les difficultés qu’il y avait à distinguer ce qui est héréditaire de ce qui est héritable ainsi que ce qui est génétique de ce qui est « épigénétique » et de ce qui est “environnemental”.

- De plus, ces termes ont pu changer de sens au cours de l’histoire. On peut, par exemple, reprendre l’histoire du terme « hérédité » : à l’origine, il désigne l’ensemble des biens laissés par une personne en mourant puis désigne, à partir de 1821, la transmission des caractères d’un être vivant à ses descendants et c’est au début du 20ème siècle qu’il sera plus précisément associé à la transmission des caractères selon les « lois de Mendel »53. Parallèlement, il désigne à la fin du 19ème siècle, l’ensemble des dispositions, aptitudes,...qu’une personne reçoit de ses aïeux. Il apparaît nettement dans ce dernier cas qu’on risque d’y inclure des éléments qui relèvent de ce que les sociologues nomment parfois « l’hérédité sociale ».
2) Inné et acquis

L’inné désigne à l’origine : « ce qui vient en naissant » par opposition à ce qui est acquis; mais se pose alors le problème de l’idée que l’individu n’apparaîtrait qu’à la naissance or, si certaines pathologies peuvent être qualifiées d’innées, que doit on dire de la malformation d’un enfant qui serait la conséquence d’un évènement survenu durant la grossesse (alcoolisme ou toxicomane de la mère, accidents, effets d’un médicament,...) ? Le célèbre exemple de la « Thalidomide », médicament conseillé aux femmes enceintes et donnant la naissance d’enfants aux membres atrophiés, renvoie-t-il à “l’inné” ou à « l’acquis” »?
3) Nature et Culture

Cette opposition est encore plus floue que les autres vue la polysémie des deux termes en jeu.

a) Culture

On ne s’appesantira pas sur une notion qui est au centre du programme de première E. S. Le problème essentiel est de repérer ce qui est culturel dans les comportements donc dans quelle mesure cela a été transmis de l’extérieur. Le deuxième problème sera de repérer si cette transmission se fait sur le mode de l’imprégnation (socialisation) ou de l’interaction sociale.

b) Nature.

+ A l’origine, Nature vient de « natus » et désigne « le fait de naître ». Par suite, le terme va désigner l’ordre des choses et la force qui maintient l’ordre de l’Univers et, parallèlement, en philosophie, la substance d’un être ou d’une chose.

Appliqué à l’homme, il désignera à la fois ce qui est inné (vers 1170) et, plus tardivement (vers 1480), le tempérament de l’individu.

+ C’est à partir de la Renaissance que vont apparaître le concept religieux « d’état de Nature » puis « l’état de Nature » opposé à l’idée de société (Hobbes) et l’idée de Nature opposée aux productions de la « Civilisation » (1690).

+ Tous ces sens étant encore en vigueur aujourd’hui, on se doute qu’un tel terme va provoquer chez l’auditeur, et a fortiori chez l’élève, des images différentes.

- La Nature, c’est ce qui est opposé à la ville (mais y a-t-il encore beaucoup de « nature naturelle » en France?).

- La Nature c’est ce qui va de soi (on utilisera presqu’indifféremment les expressions « c’est naturel », « c’est logique » et « c’est normal »).

- La nature de quelqu'un, c’est son caractère et on comportement (à supposer que celui ci n’ait jamais été influencé par l’environnement).

+ On trouve une autre ambiguïté sur le thème à travers la vulgarisation que l’on fait de la pensée de Rousseau. On voit alors se côtoyer l’idée « d’état de nature » et l’image du « bon sauvage », mais si le « bon sauvage » peut, à la rigueur, être opposé à la civilisation (ou tout le moins à la civilisation urbaine), il ne peut être opposé à l’idée de société. En fait, il y a également chez Rousseau l’idée que « l’état de nature » est avant tout un procédé méthodologique, en cela tout à fait licite, et non une réalité54. Pour Raymond Boudon, avec l’Etat de nature, Rousseau analyse les phénomènes politiques par la méthode des modèles (notamment avec le fameux “Écartons les faits...”55).

Pour toutes ces raisons, il me semble que le couple d’opposition « Nature- Culture » ne peut qu’obscurcir l’analyse et la réflexion.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   12

similaire:

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconGénétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconMémoire d’étude janvier 2004
«Sciences et Société» dans une bibliothèque de lecture publique : une approche globale pour la Médiathèque du Bachut

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconUne anthropologie du corps dans le monde contemporain

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 icon«Qu’est-ce qui permet de devenir vraiment un homme?»
«Comment le xxème siècle a-t-il modelé l’homme moderne ?». En ce qui concerne la modalité de lecture de l’œuvre, j’ai opté pour un...

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconGénétique des populations – Génétique évolutive
«classique» : on connait ou on cherche à connaitre le génotype des individus et de leur descendance. «Vous portez l’allèle muté,...

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconLe diagnostic prénatal
«un diagnostic porté sur l'embryon ou le fœtus humain in utero, qu'il s'agisse de déceler une anomalie morphologique ou une maladie...

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconAu cours de la gamétogenèse IL y a une répartition aléatoire des...

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconCours d’Anna Guilló Sommaire
«Dessin contemporain» dispensés en 1e et 2e année de Licence suivant une progression qui nous a paru s’adapter aussi bien aux exigences...

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconUne note de lecture détaillée et précise de Stephane Menia pour Econoclaste

Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1 iconQu'est-ce qu'un organisme génétiquement modifiés (ogm) ?
«génie génétique» pour lui conférer une caractéristique ou une propriété nouvelle. Ce processus s’inspire des techniques de sélection...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
b.21-bal.com