Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1








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IV) GÉNÉTIQUE DU COMPORTEMENT : TROIS ÉTUDES DE CAS

A) ÉTUDES SUR LES VRAIS JUMEAUX

1) Présentation

Ces recherches constituent parmi les travaux les plus troublants en matière de génétique du comportement. En effet, on considère généralement que les jumeaux monozygotes (ou vrais jumeaux) partagent le même patrimoine génétique alors que deux jumeaux hétérozygotes (faux jumeaux), ne venant pas d’un même oeuf, ne sont génétiquement pas plus proches que de frères ou sœurs non jumeaux. Selon Thomas Bouchard la comparaison des vrais jumeaux constituerait en cela une véritable “expérience en laboratoire”.

Les enquêtes s’appuyant sur les jumeaux relèvent de deux démarches :

+ On peut comparer les vrais jumeaux élevés ensemble aux faux jumeaux ou aux frères élevés ensemble; considérant que ces jumeaux ou ces frères partagent le même environnement familial, les différences constatées pourront être mises su le compte du patrimoine génétique.

+ L’autre possibilité est de comparer des jumeaux (vrais ou faux) élevés ensemble avec de vrais jumeaux séparés à la naissance et élevés dans des familles différentes. Si les différences sont plus importantes pour les jumeaux non séparés que pour les jumeaux séparés, on pourra en déduire une forte influence génétique.
2) Une forte détermination génétique

A partir de ce type d’observations, certains chercheurs ont essayé d’établir l’importance du déterminisme génétique de l’homosexualité entre frères : la corrélation est de 9% entre frères (le frère d’un homosexuel sera lui même homo sexuel dans 9% des cas), de 22% pour les jumeaux dizygotes (faux jumeaux) et de 52% pour les vrais jumeaux.

De même Thomas Bouchard pense que la corrélation entre traits de caractère est de 50% entre vrais jumeaux, 25% entre faux jumeaux, 11% entre frères et 0% entre non apparentés. Ce genre d’observations semble aller, sans appel, dans le sens d’un déterminisme génétique; pourtant, il y a de nombreuses imites à prendre en compte.

3) Limites et critiques

a) Cyril Burt, dans les années 60, prétendait, à partir de ses observations sur les vrais jumeaux, que l’intelligence est à 80% génétique. On découvrira en 1976 que ses chiffres étaient truqués.

b) D’après Lindee et Nelkin, Bouchard annonçait ses résultats avant même que ses confrères aient procédé à des vérifications18.

c) Les travaux de Bouchard ont souffert de biais de recrutement.

Comme aucun pays, à l’exception des Pays-Bas, ne dispose d’un fichier de jumeaux séparés, les jumeaux ont été recrutés par petites annonces. Tous les jumeaux ne sont pas également tentés par une participation à de telles expériences; n’y a t il pas là le risque d’un biais dans les résultats?

De plus, et c’est compréhensible, les jumeaux sont en général placés dans des familles socialement et culturellement proches de la famille d’origine; il est donc difficile de faire la part du génétique et de l’environnement dans ce cas.

d) Il existe également des possibilités de biais dans les interprétations.

- Ces auteurs supposent que les différences de corrélation entre vrais jumeaux et faux jumeaux ne peuvent s’expliquer que par des données génétiques. Mais si seuls les gènes agissent dans ce cas, comment se fait il qu’il y ait une telle différence entre les faux jumeaux (22% dans le cas de l’homosexualité) et les frères (9% pour l’homosexualité), soit une différence de 1 à 2 alors que les faux jumeaux ne sont pas génétiquement plus proches l’un de l’autre que ne le sont deux frères? On peut supposer en revanche que l’environnement non partagé n’est pas le même entre deux faux jumeaux et deux frères d’âges différents.

+ Il faut surtout tenir compte des effets d’interaction entre gènes et environnement. Bouchard considère que les individus cherchent un environnement favorable à leurs gènes. Donc, par définition, il classe les effets d’interaction entre gènes et environnement dans les facteurs génétiques alors qu’on pourrait aussi bien les classer dans les facteurs environnementaux. Il devient alors évident qu’on trouve une influence décisive des déterminants génétiques mais les résultats ne dépendent alors que des hypothèses de départ.
e) le choix des hypothèses de départ.

- L’hypothèse de départ est que les vrais jumeaux, étant monozygotes, ont exactement le même patrimoine génétique. Or ceci est remis en question : pour M. Auroux19, les connexions qui s’établissent dans le cerveau dépendent largement de l’environnement. Donc il n’est pas sûr que deux jumeaux, ne partageant pas forcément le même environnement, aient des cerveaux identiques.

- Toutes ces recherches reposent sur l’hypothèse de l’égalité des environnements. Deux frères, faux jumeaux ou non jumeaux, partageant le même environnement familial devraient donc développer les même comportements et aptitudes : une différence serait alors interprétée comme le résultat des différences de patrimoine génétique. Or, comme tous les parents le constatent, deux frères ne partagent pas le même environnement dans la mesure où l’attitude des autres à leur égard peut dépendre de nombreuses choses comme la place dans la fratrie, l’allure, la beauté physique,...et des interactions que les deux frères mettent en place entre eux. L’hypothèse d’égalité des environnements n’est donc pas vérifiée ou, à tout le moins, doit être nuancée. Donc, même si ces observations sur les vrais jumeaux sont souvent surprenantes, elles ne peuvent pas être considérées comme des « situations idéales ». Elles comportent des biais, comme tout autre type d’approche, d’ailleurs.
B) L’INTELLIGENCE ET LA GÉNÉTIQUE.

1) Un débat sensible.

Les débats sur l’intelligence regroupent l’ensemble des problèmes que nous avons abordés avec, en plus, le fait que ce débat est central dans notre société et touche les individus au cœur de leurs convictions. En effet, « l’intelligence » est la valeur primordiale dans notre société, le vrai titre de noblesse, la source de prestige essentielle. L’école, élément central de la mobilité sociale et de l’égalité des chances, s’appuie dans les présupposés populaires, sur cette idée d’intelligence. D’où l’importance du débat : si l’intelligence est d’origine génétique et non environnementale, c’est la conception même qu’on se fait de l’école qui serait à revoir20. Le problème, nous le verrons, est que l’intelligence n’est pas définissable, qu’il est impossible de distinguer les effets de l’environnement d’éventuelles influences génétiques, et qu’enfin, s’il semble certain qu’il existe des gènes dont le fonctionnement (ou le mauvais fonctionnement) vont dans le sens un retard mental, on ne connaît pas pour autant des gènes qui augmenteraient l’intelligence.

2) Détermination de l’intelligence.

La définition minimale de l’intelligence pourrait être « l’ensemble des habiletés que l’individu organise intentionnellement pour s’adapter au milieu dans lequel il vit ». La notion d’intelligence est donc relative : s’il s’agit de connaissances, il est évident que les connaissances nécessaires d’un indien Yanomami ne seront pas celles d’un parisien moyen. Même dans un contexte européen moderne, les savoirs nécessaires ne seront pas forcément les mêmes pour tous : comme le rappellent Berger et Luckmann21, si le philosophe a besoin de douter de tout et de tout remettre en cause, l’homme de la rue a au contraire besoin de savoir que « les choses se passent comme çà et pas autrement » pour mener ses activités quotidiennes à bien.

Ainsi, dans un contexte moderne riche, on peut s’attendre à ce que les habiletés soient nombreuses. Certains psychologues considèrent alors qu’il existe plusieurs « intelligences » ; ainsi pour Howard Gardner, il existe huit formes d’intelligence qui sont indépendantes les unes des autres : musicale, kinesthésique, logico - mathématique, langagière, spatiale, interpersonnelle, intrapersonnelle, naturaliste, existentielle. Il explique ainsi que certains enfants, considérés comme retardés, puissent avoir de grandes capacités musicales ou arithmétiques. Si cette démarche, qui n’est pas acceptée par tous les psychologues, est valide, est il alors possible de considérer l’intelligence comme unique et, à fortiori, d’en dégager des déterminants génétiques ?
3) Les tests de Q.I.

a) Malgré toutes ces difficultés de définition, on parle facilement d’intelligence et beaucoup pensent pouvoir la calculer à l’aide des tests de Quotient Intellectuel ou d’autres tests d’aptitude. En fait, si le Q.I. est un outil indispensable, il est à manier avec précaution, ce qui n’a pas toujours été le cas. Une première imprudence a parfois été d’en faire un indicateur de « l’intelligence » alors que son créateur, Binet, l’avait conçu dans le but de mieux connaître les enfants scolarisés en testant des capacités particulières, et non une « intelligence » globale. Une deuxième imprudence consiste à oublier ou minorer son caractère relatif; en effet, le résultat du Q.I. permet de situer une personne au sein de sa génération : un résultat de 100 signifie qu’on se trouve à la moyenne de la génération. De plus, ce résultat est fiable moyennant une marge d’erreur de l’ordre de 5%; donc, classiquement, un résultat de 100 veut dire qu’on a 95 % de chances pour que le résultat réel se situe entre 95 et 105. Enfin il ne faut pas oublier l’instabilité des résultats aux tests de Q.I. dans le temps; le résultat d’un test de Q.I. peut changer pour un individu au cours de sa vie.
4) Qu’en est il des analyses ?

Il faut ici se montrer très prudent car, d’après M. Morange, le domaine de « l’hérédité de l’intelligence » est plein de travaux médiocres voire fallacieux.

a) Certains travaux semblent aller dans le sens de l’origine génétique de l’intelligence.

+ En 1999, Joe Tsien, de l’université de Princeton, annonce avoir inséré une copie supplémentaire du gène « UR2B » qui code pour une protéine « N Méthyl d’Aspartate ». Cela permettrait d’accroître l’efficacité des connexions entre les neurones et augmenterait les résultats des souris aux tests de performance et de mémoire. Ils en concluent qu’ils ont mis en évidence l’existence d’une protéine de la mémoire et de l’intelligence. Interrogés par le journal « Libération », de nombreux scientifiques français font valoir leur scepticisme22. Pour les certains, l’extrapolation de la souris à l’homme est faite sans prudence. De plus, l’équipe de Joe Tsien n’a pas pris en compte les effets de l’environnement; une collaboratrice française de Tsien, C. Rampon, déclare elle même que la prise en compte de l’environnement sera faite ultérieurement. Pour J.P. Changeux, ce n’est pas parce qu’un gène est impliqué dans une fonction qu’on peut en déduire que cette fonction est déterminée par ce gène. Ainsi, on ne peut pas parler de « gène de l’intelligence ». Enfin, la nécessité de publication rapide (en l’occurrence dans la revue Nature) a poussé à réduire en un déterminisme génétique simple un ensemble de relations complexes.

+ D’autres travaux, ceux de Bouchard, portent sur la comparaison de 56 paires de vrais jumeaux élevés séparément. Pour Bouchard, les résultats vont dans le sens d’une domination évidente des déterminants génétiques. Pourtant, les travaux sur les vrais jumeaux sont, nous l’avons vu, loin d’être exempts de critiques. De plus, on peut supposer que le faible nombre de cas recensés (56 paires) doit inciter à être prudent quant aux conclusions.

Pour A. Danchin23, même si les résultats de Bouchard étaient établis (ce dont il n’est manifestement pas convaincu), tout ce qu’on pourrait mettre en évidence c’est le rapport problématique d’une combinaison particulière de gènes avec des capacités diverses (on est loin “du” gène de l’intelligence).
b) D’autres travaux relativisent au contraire l’importance d’un déterminisme génétique simple :

+ En 1999, l’équipe d’Axel Kahn (unité 129 de l’INSERM) a mis en évidence l’importance de l’activité d’un gène dans le « retard mental ». Le « retard mental » est défini par un Q.I. inférieur à 70 et touche 2 à 3% de la population, principalement les garçons (ce qui suppose que ce gène se situe sur le chromosome X). Le gène mis à jour induit la synthèse d’une protéine pouvant être impliquée dans le signal transmis par une molécule essentielle. Chez les individus atteints de retard mental cette protéine est absente ou bien le gène a subi une mutation. On voit ici que tout ce qu’on peut dire c’est que l’absence d’activité d’un gène peut être liée à un retard mental. Il est beaucoup plus risqué de parler de « gène de retard mental » et il serait largement abusif de parler de « gène de l’intelligence » (« Le fait que l’altération d’un gène entraîne un retard mental ne peut conduire à l’affirmation que l’intelligence est liée à ce gène »24).

+ D’autres travaux comparatifs laissent entendre que l’environnement est essentiel.

Michel Duyme avait déjà mené des recherches aboutissant à des publications en 1978 et 1989. Dans ces recherches il montre que le Q.I. d’enfants adoptés à la naissance est étroitement lié au milieu social d’adoption. Dernièrement, en collaboration avec St. Tomkiewicz, il est allé plus loin en montrant que des enfants issus de milieux très défavorisés et adoptés entre l’âge de quatre et six ans dans des milieux favorisés connaissaient à l’âge de treize ans des gains en termes de Q.I. étroitement liés au niveau socioculturel de la famille d’adoption. Pour les 67 enfants étudiés le Q.I. de départ se situait à une moyenne de 77; à l’âge de treize ans, pour les 65 enfants qui ont pu être testés, les gains de Q.I. se situaient entre 8 et 19 points.
c) L’instabilité du Q.I.

Un autre type de recherches consiste à travailler sur les résultats globaux d’une population aux tests d’aptitude; or, il apparaît que les résultats augmentent de 3 points par décennie (soit 15 points en 50 ans; 10 points par décennie aux Pays-Bas pour les personnes de 18 ans). C’est ce qu’on appelle « l’effet Flynn » (du nom du psychologue qui l’a mis en évidence). Dans le même esprit, on peut également faire référence aux travaux de Baudelot et Establet25 faits à partir des tests de l’armée aux « trois jours ». Ceux ci ont le mérite d’être restés les mêmes depuis leur création et les résultats sont sans appel : les performances des conscrits n’ont pas cessé d’augmenter.

De toute évidence on ne peut pas attribuer cet « effet Flynn » à des facteurs génétiques ou alors il faudrait considérer qu’en 50 ans le patrimoine génétique des individus a changé. Mais sous quelle influence aurait il changé si ce n’est sous celle de l’environnement ? Que les gènes soient ou non impliqués dans les résultats aux tests d’aptitude, la thèse du déterminisme génétique est donc sérieusement remise en cause.

Le psychologue Ulric Neisser a passé en revue les diverses explications possibles26 et pense que l’habitude de passer des tests et les progrès de l’alimentation n’ont qu’une part minime dans ces progrès. L’essor de la scolarisation n’est pas non plus décisif dans la mesure où les progrès les plus importants ne concernent pas les exercices testant les aptitudes scolaires. Pour Neisser, l’essentiel de ces progrès serait dû à la modernisation globale des sociétés qui développe une plus grande variété de sollicitations visuelles, une aptitude visuelle et implique le développement d’un nouveau mode de pensée. Dans le même esprit, on pourrait peut être se pencher sur les intuitions des sociologues classiques pour qui la modernisation des sociétés entraîne une évolution des aptitudes intellectuelles et mentales : le passage à “l’esprit positif” chez Comte, l’essor du relativisme et de la capacité à abstraire chez Simmel, la capacité à la “distanciation” chez Norbert Elias. L’essor de ces capacités est, chez tous ces auteurs, lié à la densité démographique, au développement de grands regroupements (comme l’urbanisation) et à la division du travail.
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