Génétique et société : une lecture de l’innéisme contemporain 1








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l’ensemble des habiletés que l’individu organise intentionnellement pour s’adapter au milieu dans lequel il vit”. La notion d’intelligence est donc relative : s’il s’agit de connaissances, il est évident que les connaissances nécessaires d’un indien Yanomami ne seront pas celles d’un parisien moyen. Même dans un contexte européen moderne, les savoirs nécessaires ne seront pas forcément les mêmes pour tous : comme le rappellent Berger et Luckmann21, si le philosophe a besoin de douter de tout et de tout remettre en cause, l’homme de la rue a au contraire besoin de savoir que “les choses se passent comme çà et pas autrement” pour mener ses activités quotidiennes à bien.

Ainsi, dans un contexte moderne riche, on peut s’attendre à ce que les habiletés soient nombreuses. Certains psychologues considèrent alors qu’il existe plusieurs “intelligences”; ainsi pour Howard Gardner, il existe huit formes d’intelligence qui sont indépendantes les unes des autres : musicale, kinesthésique, logico - mathématique, langagière, spatiale, interpersonnelle, intrapersonnelle, naturaliste, existentielle. Il explique ainsi que certains enfants, considérés comme retardés, puissent avoir de grandes capacités musicales ou arithmétiques. Si cette démarche, qui n’est pas acceptée par tous les psychologues, est valide, est il alors possible de considérer l’intelligence comme unique et, à fortiori, d’en dégager des déterminants génétiques?

3) Les tests de Q.I.

a) Malgré toutes ces difficultés de définition, on parle facilement d’intelligence et beaucoup pensent pouvoir la calculer à l’aide des tests de Quotient Intellectuel ou d’autres tests d’aptitude. En fait, si le Q.I. est un outil indispensable, il est à manier avec précaution, ce qui n’a pas toujours été le cas. Une première imprudence a parfois été d’en faire un indicateur de “l’intelligence” alors que son créateur, Binet, l’avait conçu dans le but de mieux connaître les enfants scolarisés en testant des capacités particulières, et non une “intelligence” globale. Une deuxième imprudence consiste à oublier ou minorer son caractère relatif; en effet, le résultat du Q.I. permet de situer une personne au sein de sa génération : un résultat de 100 signifie qu’on se trouve à la moyenne de la génération. De plus, ce résultat est fiable moyennant une marge d’erreur de l’ordre de 5%; donc, classiquement, un résultat de 100 veut dire qu’on a 95 % de chances pour que le résultat réel se situe entre 95 et 105. Enfin il ne faut pas oublier l’instabilité des résultats aux tests de Q.I. dans le temps; le résultat d’un test de Q.I. peut changer pour un individu au cours de sa vie.
4) Qu’en est il des analyses?

Il faut ici se montrer très prudent car, d’après M. Morange, le domaine de “l’hérédité de l’intelligence” est plein de travaux médiocres voire fallacieux.

a) Certains travaux semblent aller dans le sens de l’origine génétique de l’intelligence.

+ En 1999, Joe Tsien, de l’université de Princeton, annonce avoir inséré une copie supplémentaire du gène “UR2B” qui code pour une protéine “N Méthyl d’Aspartate”. Cela permettrait d’accroître l’efficacité des connexions entre les neurones et augmenterait les résultats des souris aux tests de performance et de mémoire. Ils en concluent qu’ils ont mis en évidence l’existence d’une protéine de la mémoire et de l’intelligence. Interrogés par le journal “Libération”, de nombreux scientifiques français font valoir leur scepticisme22. Pour les certains, l’extrapolation de la souris à l’homme est faite sans prudence. De plus, l’équipe de Joe Tsien n’a pas pris en compte les effets de l’environnement; une collaboratrice française de Tsien, C. Rampon, déclare elle même que la prise en compte de l’environnement sera faite ultérieurement. Pour J.P. Changeux, ce n’est pas parce qu’un gène est impliqué dans une fonction qu’on peut en déduire que cette fonction est déterminée par ce gène. Ainsi, on ne peut pas parler de “gène de l’intelligence”. Enfin, la nécessité de publication rapide (en l’occurrence dans la revue Nature) a poussé à réduire en un déterminisme génétique simple un ensemble de relations complexes.

+ D’autres travaux, ceux de Bouchard, portent sur la comparaison de 56 paires de vrais jumeaux élevés séparément. Pour Bouchard, les résultats vont dans le sens d’une domination évidente des déterminants génétiques. Pourtant, les travaux sur les vrais jumeaux sont, nous l’avons vu, loin d’être exempts de critiques. De plus, on peut supposer que le faible nombre de cas recensés (56 paires) doit inciter à être prudent quant aux conclusions.

Pour A. Danchin23, même si les résultats de Bouchard étaient établis (ce dont il n’est manifestement pas convaincu), tout ce qu’on pourrait mettre en évidence c’est le rapport problématique d’une combinaison particulière de gènes avec des capacités diverses (on est loin “du” gène de l’intelligence).
b) D’autres travaux relativisent au contraire l’importance d’un déterminisme génétique simple :

+ En 1999, l’équipe d’Axel Kahn (unité 129 de l’INSERM) a mis en évidence l’importance de l’activité d’un gène dans le “retard mental”. Le “retard mental” est défini par un Q.I. inférieur à 70 et touche 2 à 3% de la population, principalement les garçons (ce qui suppose que ce gène se situe sur le chromosome X). Le gène mis à jour induit la synthèse d’une protéine pouvant être impliquée dans le signal transmis par une molécule essentielle. Chez les individus atteints de retard mental cette protéine est absente ou bien le gène a subi une mutation. On voit ici que tout ce qu’on peut dire c’est que l’absence d’activité d’un gène peut être liée à un retard mental. Il est beaucoup plus risqué de parler de “gène de retard mental” et il serait largement abusif de parler de “gène de l’intelligence” (“Le fait que l’altération d’un gène entraîne un retard mental ne peut conduire à l’affirmation que l’intelligence est liée à ce gène”24).

+ D’autres travaux comparatifs laissent entendre que l’environnement est essentiel.

Michel Duyme avait déjà mené des recherches aboutissant à des publications en 1978 et 1989. Dans ces recherches il montre que le Q.I. d’enfants adoptés à la naissance est étroitement lié au milieu social d’adoption. Dernièrement, en collaboration avec St. Tomkiewicz, il est allé plus loin en montrant que des enfants issus de milieux très défavorisés et adoptés entre l’âge de quatre et six ans dans des milieux favorisés connaissaient à l’âge de treize ans des gains en termes de Q.I. étroitement liés au niveau socioculturel de la famille d’adoption. Pour les 67 enfants étudiés le Q.I. de départ se situait à une moyenne de 77; à l’âge de treize ans, pour les 65 enfants qui ont pu être testés, les gains de Q.I. se situaient entre 8 et 19 points.
c) L’instabilité du Q.I.

Un autre type de recherches consiste à travailler sur les résultats globaux d’une population aux tests d’aptitude; or, il apparaît que les résultats augmentent de 3 points par décennie (soit 15 points en 50 ans; 10 points par décennie aux Pays-Bas pour les personnes de 18 ans). C’est ce qu’on appelle “l’effet Flynn” (du nom du psychologue qui l’a mis en évidence). Dans le même esprit, on peut également faire référence aux travaux de Baudelot et Establet25 faits à partir des tests de l’armée aux “trois jours”. Ceux ci ont le mérite d’être restés les mêmes depuis leur création et les résultats sont sans appel : les performances des conscrits n’ont pas cessé d’augmenter.

De toute évidence on ne peut pas attribuer cet “effet Flynn” à des facteurs génétiques ou alors il faudrait considérer qu’en 50 ans le patrimoine génétique des individus a changé. Mais sous quelle influence aurait il changé si ce n’est sous celle de l’environnement? Que les gènes soient ou non impliqués dans les résultats aux tests d’aptitude, la thèse du déterminisme génétique est donc sérieusement remise en cause.

Le psychologue Ulric Neisser a passé en revue les diverses explications possibles26 et pense que l’habitude de passer des tests et les progrès de l’alimentation n’ont qu’une part minime dans ces progrès. L’essor de la scolarisation n’est pas non plus décisif dans la mesure où les progrès les plus importants ne concernent pas les exercices testant les aptitudes scolaires. Pour Neisser, l’essentiel de ces progrès serait dû à la modernisation globale des sociétés qui développe une plus grande variété de sollicitations visuelles, une aptitude visuelle et implique le développement d’un nouveau mode de pensée. Dans le même esprit, on pourrait peut être se pencher sur les intuitions des sociologues classiques pour qui la modernisation des sociétés entraîne une évolution des aptitudes intellectuelles et mentales : le passage à “l’esprit positif” chez Comte, l’essor du relativisme et de la capacité à abstraire chez Simmel, la capacité à la “distanciation” chez Norbert Elias. L’essor de ces capacités est, chez tous ces auteurs, lié à la densité démographique, au développement de grands regroupements (comme l’urbanisation) et à la division du travail.
C) LA “COURBE EN CLOCHE”.

1) Au milieu des années 90, le psychologue Herrsntein et le spécialiste de sciences politiques Murray sortent un “pavé” de plus de 800 pages qui fera scandale, “The Bell Curve” (“La courbe en cloche”). Dans celui-ci, ils soutiennent la thèse selon laquelle les noirs seraient génétiquement moins intelligents que les blancs puisque leur Q.I. moyen est de 85, contre 100 pour les blancs, et que cette différence se retrouve à milieu socioculturel comparable. Les auteurs en déduisent que le Q.I. est “héritable” à 60% et que cette inégalité est donc génétique. De là à estimer qu’il est inutile de mettre en œuvre des politiques sociales destinées à de individus “génétiquement inférieurs”...il n’y a qu’un pas.
2) Ces travaux sont bien sûr critiquables. On peut regrouper les critiques dans trois catégories.

a) Critiques sur les usages statistiques.

Si les différences sont de 15 points en moyenne, elles intègrent des effets de structure sociale. A en croire certains auteurs, les différences constatées par Herrnstein et Murray existent mais sont à la limite de la validité statistique.

Il faudrait ensuite s’interroger sur le fait que la différence de 15 points entre blancs et noirs n’est pas sans rappeler “l’effet Flynn” (selon lequel les résultats aux tests augmentent de 3 points par décennie). Si on devait en conclure à une possibilité d’augmentation du Q.I., il est évident qu’on ne peut plus s’appuyer sur une hypothèse “d’infériorité” génétique immuable.

b) Critiques de l’utilisation du concept “d’héritabilité”.

Herrsntein et Murray insistent sur le fait que l’intelligence serait génétiquement déterminée “parcequ’héritable à 60%” et qu’il est donc inutile de mettre des politiques sociale en oeuvre. C’est jouer sur la confusion entre les concepts d’héritabilité, de génétique et d’immuabilité.

+ Est génétique ce qui est transmis selon les critères mendéliens. Certains traits génétiques seront immuables (la couleur des yeux) mais tous ne le seront pas : tout le monde sait que la taille et le poids sont déterminés génétiquement mais que la qualité de l’alimentation a aussi une influence non négligeable.

+ Il y a une confusion entre les notions d’héritabilité et de transmission génétique et une incompréhension de la première. Les auteurs semblent croire qu’une héritabilité à 60% veut dire qu’un phénotype d’un individu serait transmis à 60% par les gènes des parents. C’est se tromper sur le sens de ce terme. L’héritabilité est une notion statistique et ne peut pas avoir d’application individuelle. Pour illustrer le propos on peut faire la comparaison avec le calcul de l’espérance de vie qui est valable pour une population mais pas pour un individu (il n’est pas possible de dire qu’un individu en particulier a une espérance de vie de 80 ans à la naissance ou de 10 années supplémentaires quand il passe le cap des 75 ans). L’héritabilité est en réalité un calcul de variance fait sous des hypothèses très strictes : on suppose que le milieu et les gènes sont indépendants et n’ont pas d’effets d’interaction; on suppose également que la répartition des génotypes est indépendante des divers milieux. L’héritabilité est alors le rapport de la variance résiduelle, lorsque le milieu est constant, et de la variance totale. Donc cette héritabilité ne dit rien quant à l’influence des facteurs génétiques; elle permet seulement de déterminer la variance de la transmission d’un phénotype d’une génération à la suivante. Ainsi un facteur peut être génétique mais pas héritable, ou l’inverse. Par exemple, le nombre d’orteils chez l’être humain est génétiquement déterminé mais le fait pour un individu d’avoir quatre orteils est rarement hérité et est souvent d’origine environnementale (problème du développement fœtal par exemple).

Donc on ne peut pas répondre à la question “Le nombre d’orteils est il génétique?” tant qu’on se s’est pas mis d’accord sur ce qu’on entend par “génétique”27. Les gènes déterminent le nombre d’orteils mais n’en déterminent pas, en général, la variance. Donc, dans ce cas, la détermination génétique est forte mais l’héritabilité est faible28.

+ Mais Hersntein et Murray vont encore plus loin car ils estiment qu’une forte héritabilité au sein du groupe des blancs permet de dire qu’il y a des différences génétiques entre blancs et noirs. Or, même si les différences de QI au sein du groupe des blancs étaient génétiques, cela n’empêcherait pas le fait que les différences entre blancs et noirs sont avant tout environnementales.

+ De plus, comme le Q.I. change avec l’âge, son héritabilité fait de même. En effet, ce calcul de l’héritabilité se fait sur une hypothèse d’environnement stable (les économistes diraient “toutes choses égales par ailleurs”) et si l’environnement change, l’héritabilité changera elle aussi. Ainsi, on a pu constater que l’héritabilité du QI qui est de 20% dans la petite enfance est de plus de 50% à l’âge adulte.

On suppose, pour expliquer ce résultat, que l’environnement, notamment familial, est plus différencié dans la petit enfance qu’il ne l’est à l’âge adulte. Donc, plus l’environnement est homogène, plus les différences constatées entre individus pourront être associés à d’autres facteurs que l’environnement et donc plus l’héritabilité sera forte.
c) Le troisième type de critiques porte sur la prise en compte de l’environnement.

En effet, les auteurs n’ont pris en compte que “l’environnement partagé” par tous les membres du groupe, repéré essentiellement par la catégorie sociale.

Or, nous l’avons vu précédemment, il faut également tenir compte des interactions avec autrui, du regard qu’autrui porte sur nous et de l’estime de soi.

+ Murray et Herrnstein n’ont pas pris en compte le fait que les noirs étaient en général interrogés par des blancs. Oubli surprenant de la part d’un spécialistes en sciences politiques quand on sait combien on se méfie des “effets d’imposition” lors de la passation d’un questionnaire.

+ Il faut également tenir compte de ce que Ned Block appelle les “effets indirects” du gène29. Imaginons, dit il, que dans une société donnée les rouquins soient, pour une raison ou une autre, dévalorisés, et qu’on prenne l’habitude de les frapper violemment sur le haut du crâne; on peut supposer que leur développement mental et leur intégration sociale en seront retardés et ces retards seront liés au gène qui code pour la couleur des cheveux. On peut même dire que ce gène est la cause du retard mental des roux mais il n’en est la cause que par l’intermédiaire de la réaction des individus au caractère “roux”.

+ Dans le même article, Ned Block distingue deux types de minorités : dans le premier les individus ont une haute estime d’eux mêmes et de leur groupe (juifs ou chinois aux U.S.A., par exemple). Dans le second, que Block dénomme “caste”, les individus ont tendance à se dévaloriser (il donne l’exemple des Burakumin au japon). D’après certaines recherches les enfants de type “caste” ont un Q.I. inférieur de 15 points à celui du groupe dominant mais cette situation s’estompe lorsqu’ils émigrent et échappent à leur stigmatisation (c’est le cas des Burakumin du Japon qui émigrent aux U.S.A.).
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