La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser








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titreLa mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser
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FAUSTINE


On dit souvent cet homme est un monstre, et l'on s'étonne du choix de la jeune femme, son aberrante alliance avec un homme si cruel, mais la jeune femme n'est pas enlevée de force par ce monstre, que je sache, elle l'épouse même de son plein gré, sans doute fourvoyée par son apparence trompeuse, les qualités apparentes qu'il révèle font vite oublier sa terrible barbe,

Ce motif de la barbe par lequel débute faussement le récit, aucun lecteur ne peut le prendre au sérieux, la barbe paraît cocassement déplacée dans cet univers réaliste (plus proche à certains endroits de la nouvelle que du conte, mais c'est la particularité de ce texte oscillant sans arrêt entre ces deux genres, entre rêve et réalité (ici plutôt cauchemar absolu), entre le non-dit et l'explicite),

TOUT EST PRÊT, valises bouclées, vitesse et précipitation, toujours les mêmes vêtements, chauds de préférence, confortable c’est important, 100 % coton, pur laine, c’est écrit sur l’étiquette, y’a qu’à lire, en français dans le texte, sweet s’il vous plaît, maquillage ok, make-up parfait, coup d’oeil expert miroir en coin, vérification de l’ensemble, check-list avant décollage, attention, attention, un peu de mascara sur les yeux, ok, du blush sur les joues, rose léger pas geishas saupoudrées, rouge discret sur les lèvres, ok, c’est tout, ça suffit, c’est pas carnaval non plus, stop, fin prête, sur le point de partir, à partir de là, décollage immédiat, attention attention au départ,

Je n’ai rien oublié ?
Tourner en rond, peur de perdre son temps, ne pas rater l’avion, trouver quelque chose à faire, faute de mieux, sans en avoir l’air, se mettre en quête d’un objet perdu, une revue par exemple, mauvais exemple, avec le fallacieux prétexte de la lire dans l’avion, tu parles, vol Paris-Moscou, départ imminent, un article du Monde diplomatique consacré à la Polynésie, la situation se dégrade, titre alarmant, manchette inquiétante, en gras et corps 16, situation préoccupante, émeutes, tensions sociales, rancunes post-coloniales, se renseigner à ce sujet, ne rien laisser passer, traiter à la légère, profiter des voyages pour lire, ce qu’on dit, les voyages forment, une habitude, un passe-temps.

S’informer en vol.

Chez elle à Paris, accumulation de revues en tous genres, des piles et des piles, et les livres qu’elle projette de lire le moment venu, ce matin, impossible de mettre la main dessus, impossible de mettre la main dessus, disparue la revue, pfuit, envolée, c’est incroyable tout disparaît et quand on en a vraiment besoin, plus personne n’est là pour vous aider, vous donner un petit coup de main, on est seule au monde, abandonnée, perdue, comme cette revue, appeler son mari à la rescousse, on ne sait pas où il est, ce qu’il fait à cette heure.

Il devrait être là, depuis longtemps déjà.

C’est si important ? demande-t-il étranglé dans un demi-sommeil, si important ? s’indigne-t-elle, un tel manque de discernement, de générosité, de tact, après dix ans de mariage, on aura tout vu, déception passagère, puis céder le pas, se rendre à l’évidence, bien sûr que non, pas du tout, c’est un détail, tu as raison, lever les yeux au ciel, impatience trahie, haute trahison, eElle le sait d’ailleurs, elle lui sourit, bien sûr que non, pas du tout, ersatz d’excuse, tu as raison.

Tu as fini ton petit déjeuner ?

Il n’a pas fini en effet, pas eu le temps, le cri de sa femme résonne encore à ses tympans meurtris, tu n’as pas l’air très réveillé lui fait-elle remarquer, vengeance détournée, gentiment c’est son genre, gentiment c’est vite dit, je t’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, vite dit, voilà qu’elle soulève documents et paperasses sur les différents meubles du salon, le buffet, la table basse, les étagères de la bibliothèque murale, tour à tour ; inspection générale, personne ne bouge, garde à vous, fixe ; près de la chaîne hi-fi, et le meuble télé, ne pas l’oublier celui-là.

Cette fichue revue où peut-elle être ?

C’est insensé, dans ses gestes une pointe d’impatience, pas de réelle attention, intentions lointaines, poussière soulevée qui volette, violette dans l’air léger, en contre-jour, tout un poème, elle ne regarde pas très attentivement les papiers qu’elle soulève, pourtant légers comme l’air, à peine levés déjà reposés, ses bras battent l’air, il faut que ça bouge, swing, il faut que ça move, tu comprends ? que ça vive comme le ruban de la gymnaste virevoltant, toujours dynamique, c’est une image, ne pas arrêter le mouvement, tenir bon, surtout pas l’interrompre, bouge bouge, vous comprenez, tout va si vite.

Je croyais l’avoir rangée.

Je ne travaille pas aujourd’hui, je traîne un peu forcément, bon qu’à ça, qu’à ça ne tienne, mon jour de repos, information directe, sans ironie aucune, réprimant simplement un large bâillement, plutôt sonore le bâillement, c’est mon jour de repos, qu’est-ce que tu cherches au juste ? il se frotte le haut du crâne, crac crac.

Démangeaison matinale du cuir chevelu,
Laisse rétorque-t-elle, ce n’est pas grave, c’est pas mon genre, c’est pas mon jour, haussement d’épaules, en désespoir de cause, elle sent la sueur souiller son chemisier tout neuf, la première fois qu’elle le porte, une première, ce n’est pas possible, son front la picote légèrement, c’est une affaire de principe, elle ne tient pas à le montrer, difficile, tu ne veux pas, il comprend sans tarder, il la connaît par cœur, moindres faits et gestes décodés en traduction simultanée, trouve-moi cette fichue revue, fais un effort bon sang, mais enfin si, allez, allez, dis-moi, je peux sûrement t’aider ? à quelle heure arrive ton taxi ? s’inquiète-t-il, après un rapide coup d’oeil à sa montre, je ne l’ai pas oublié pour une fois, il ne va pas tarder, souffle-t-elle, elle s’essouffle, c’est toujours comme ça, pas une seconde à perdre, c’est une question de minutes.

L’heure est grave.
Guillaume s’amuse de l’énervement passager de sa femme, phénomène récurrent, habituel, déjà-vu, toujours ainsi avant les départs, anxieuse, fébrile à l’idée de l’abandonner, partir loin, longues semaines sans se voir, se toucher, entendre le son de sa voix au téléphone, pas évident la séparation, la raison c’est son travail, son travail c’est ça, ses photos.

C’est une revue qu’on cherche ou la moitié d’une ?

Elle hausse les épaules, souriante quand même, très drôle vraiment, il aime la taquiner à ce propos, déchirer le dernier chapitre des livres qu’elle commence, c’est dans ses habitudes, et le cacher dans un recoin discret de leur appartement, en hauteur très souvent, c’est pas banal, ça tu peux le dire, c’est un fait curieux, elle change d’endroit tout le temps, pour ne pas se laisser tenter, s'abandonner au complet suspens de l'ouvrage, ce qu’elle dit, ce qu’elle prétend, sans en dénaturer la chute, la morale de l'histoire, ce qu’elle préfère, et dans ses voyages, en transit dans les aéroports, dans les chambres d'hôtels, elle oublie souvent les livres qu'elle chipe dans leur appartement, chez leurs amis, hôtels, motels, bungalows, gîtes, auberges.

Qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

On ne va pas en faire un drame, dit-il, ce n'est grave, ce n'est grave, répète-t-il, il s’approche par derrière, ce n’est pas ça que tu cherches par hasard ? dans sa main gauche, entre ses doigts, le bruit sec de la revue pliée en deux, pas un froissement à proprement parler, le papier qu’on casse brutalement, l’arête vive, dans sa direction, soudain retournement de situation, virevolte et soulagement quasi simultanée, mais en même temps, elle s’en veut de compter systématiquement sur lui, l’impression de se laisser aller, de jouer les petites filles à son papa, elle se retourne illico presto pour glisser la revue dans son sac, ni vu ni connu, hop, fermeture éclair, zip, hop.

Je suis prête.

Guillaume se love contre elle, penchée en avant, doucement, tendrement, ses bras la saisissent, l’encerclent, la serrer contre son corps, pas habillé, long tee-shirt blanc, il frissonne un peu, chair de poule, c’est pour la rassurer, ses longues jambes trop blanches, poilues, un peu ridicules, Faustine toute proche, droite, élégante, sent son sexe durcir à son contact, sensible à son parfum, un, deux, trois, quatre, cinq, ses formes, sa chaleur, sa faiblesse momentanée, sa fugitive disponibilité, son abandon passager, elle reste encore quelques instants immobile, inspiration ralentie, se plaisant à le sentir ainsi, la serrer contre elle, sa chaleur animal.

Sans un mot.

Il glisse ses deux mains froides, sous le tissu rêche du jean, doigts dans la maigre toison, le replis pelvien, fente décor, caresse digitale, sexe tiède, accueillant avec ferveur matinale, le corps souple de sa femme, le sentir mollir très très légèrement sous cette caresse, elle rit de le sentir si fougueux, ce n’est vraiment pas le moment, elle aime faire l’amour le matin pourtant, c’est son heure, elle dit le corps ensommeillé est plus réceptif, plus accueillant et sensuel, plus chaud également, elle précise prêt aux ébats, apte à l’amour, certifié conforme, mais ils savent tous deux que c’est impossible, non arrête, tu n’y penses pas.

C’est hors de question.

Sans doute ce qui l’excite tant, cet interdit momentanée, on sait qu’on ne doit pas, on n’a pas le temps, on le fait quand même, pour le plaisir de repousser ses limites, toujours plus loin, comme dans un endroit inédit, en dresser l’inventaire, la liste exhaustive : salle déserte d’un musée de Province, banquette arrière d’une voiture dans un parking souterrain, train de banlieue, toilettes d’un grand restaurant, chez des amis en leur absence - je n’ai pas dis interdit - ou avec une étrangère, une femme qu’on ne connaît pas, qu’on vient de rencontrer, qu’on découvre à peine, la première fois, on se demande, va-t-elle céder à nos avances ?

Mais on n’attend pas la réponse.

Faustine frétille à peine, on ne sait pas si elle s’échappe ou si, c’est autre chose, si son sexe humidifié, si les parois douces brûlent les doigts gourds, et si le bout de ses seins qui durcissent sans délai, lui fait mal, pointant sous la dentelle neuve de son soutien-gorge aux balconnets rigides, douleur aiguë, douleur exquise, la pointe d’une flèche, c’est l’émotion, l’image qui traverse son esprit troublé, le taxi vient de se garer en contrebas, il klaxonne comme prévu, deux coups brefs, c’est le signal, elle se relève, il faut que j’y aille, s’excuse-t-elle en souriant, aïe aïe aïe, les poignets de son mari restent encore un instant prisonniers de son pantalon.

Ceinture.

Le taxi, le taxi, un modèle récent gris métallisé, le taxi, klaxon, en contrebas, il faut que j’y aille, excitation passagère, le taxi, impossible de s’habituer à ces départs impromptus, s’organiser pour ne pas être présent à la maison, fuir ses moments-là, impératif, un prétexte quelconque, rendez-vous extérieur, mission impossible, il l’embrasse tendrement, elle se retourne pour attraper ses valises, passe l’anse de son sac sur son épaule droite, décampe de l’appartement, il regarde sa femme, elle est belle, derrière la fenêtre du salon, elle monte dans le taxi, élégante élastique, signe d’au revoir, bref baiser d’adieu derrière la vitre du véhicule, double lunette asymétrique, le taxi démarre en trombe dans la rue déserte, nuage de particules grises, grosse cylindrée gris métallisé, il reste à distance, l’odeur du sexe de sa femme se confond avec son baiser.

Odeur aigre et douceâtre.

Moins d’une heure plus tard, dans un café de l’aéroport de Roissy, et pour ces demoiselles, deux cafés, deux cafés dont un allongé, c’est parti, en avant la musique, Faustine discute avec Eva, Eva Solal, son amie lui raconte sa dispute de la veille avec Verdier, elle me la raconte à nouveau, c’est qu’elle radote ma belle, et je ne vois toujours pas où elle veut en venir, son récit ne m’étonne pas cependant, comme si j’avais été là, en personne, cette impression depuis toujours persistante, une scène qui se répète :

Et mes jambes tu les aimes ? et mes fesses ? mes fesses, tu les aimes ?
Entre eux deux rien n’a changé, je connais ça par cœur, pourtant nous nous disputons jamais avec Guillaume, presque jamais, ou des broutilles alors, moins que rien, en l’écoutant j’ai l’impression qu’ils en sont venus aux mains, j’écoute, je ne sais pas quoi dire, percolateur assourdissant, départ immédiat, réactions en chaîne, le bruit des tasses qui s’entrechoquent, les papiers bicolores qui jonchent le sol crasseux du café, ils n’arrivent pas à communiquer, leur histoire est finie depuis longtemps, mais Verdier refuse de l’admettre.
C’est difficile, tu comprends.

Je ne sais pas quoi faire, j’ai quand même failli coucher avec ce type, c’était avant qu’il ne la rencontre, je n’ai pas fait les présentations, mais je n’étais pas loin, elle est belle habillée ainsi, jupe longue en velours, hanches bien dessinées, mises en valeur, chemisier de soie blanche largement échancré, son air inquiet me plaît aussi, petite bête traquée, dans les phares de la voiture, envie de la serrer dans mes bras, chez lui je voulais juste prendre des photos, j’avais besoin de modèles à l’époque je débutais, mais pour être franche, il faut que je le sois, j’étais attiré par lui, irrésistiblement attiré par lui, c’est idiot, c’est à peine si nous nous voyons aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’il fait, ce qu’il devient, je ne veux pas le savoir, pas de nouvelles.

C’est un autre homme depuis si longtemps.

Pas de rapport avec Eva, le couple qu’il formait avec elle, non, non, simplement il m’a oublié le jour de leur rencontre, disparue, ravie, adieu princesse, so long baby, nous avons continué à nous voir, un peu, pas tant que ça, j’en ai parlé plusieurs fois à Guillaume, il est au courant de cette épisode, on dirait qu’il s’en fout, je crois qu’il refuse d’admettre sa jalousie, il ne veut pas avoir à se mesurer aux autres, il m’aime c’est tout ce qui compte, je ne le connaissais pas encore, nous nous sommes rencontrés quelques mois plus tard, je crois que c’est pour cela qu’il le déteste, il dirait, tu exagères, mais je crois qu’il le déteste vraiment, il est un peu jaloux, j’ai quand même failli coucher avec lui, quand j’y pense ça m’étonne, il m’attirait à l’époque, çà n’a pas duré longtemps.

Fini avant que ça commence.

Pas de rapport avec elle, non, je crois plutôt que c’est lié à cette journée passée chez lui, jour mémorable quand j’y pense, je l’ai photographié, un projet pour l’école, l’école, quel coup de vieux, ce retour en arrière, il fallait que je fasse des portraits, des nus, j’en avais parlé avec Julien, ça fait drôle de prononcer à nouveau son prénom, elle ne dit plus que Verdier, Verdier est venu chez moi, Verdier m’a dit qu’il voulait me revoir, Verdier s’est fait insistant.

Verdier, Verdier, Verdier...

Nous avions un cours en commun, je ne suis pas resté longtemps à la fac, lui non plus du reste, pas son genre, la théorie ce n’était pas son fort, besoin de pratique, il est entré dans une école de cinéma, moi j’ai suivi ma voie dans le photo-journalisme, Eva était tombé amoureuse d’un homme fantastique, j’ai tout de suite pressentie qu’il s’agissait de lui, il n’y avait que lui dont elle pouvait s’éprendre ainsi, la situation cocasse, j’avais failli coucher avec lui.

Verdier moi je l’appelais Julien,

Le jour des photos, pour tout dire, je m’étais rendue chez lui, avec cette envie, je venais faire des photos, il avait accepté de poser nu pour moi, je ne pouvais pas manquer pareille occasion, je le désirais secrètement, il m’attirait, j’aimais sa silhouette élancée, même si son corps me déplut lorsqu’il se dénuda dans sa chambre, nous finirions par faire l’amour, c’était une évidence, passage inévitable, l’attente un plus, le luxe d’attendre, se faire désirer, laisser monter en soi le désir, il m’avait introduite dans l’appartement cossu de ses parents, pavillon en meulière, zone résidentielle de la banlieue Sud-Est, à deux pas d’une morne rivière, serpent de bronze indolent, une rue calme, ombragée, légèrement en pente, nom de poète français disparu des mémoires.

Je ne me souviens plus son nom, la preuve.

Eva s’excuse encore une fois pour ce matin, rendez-vous improvisé de dernière minute, elle tenait à me voir avant mon départ, le coup de fil qu’elle a reçu, c’était le mien, je n’ai pas tout compris sur le moment, ses propos incompréhensibles, désagréable impression de l’entendre parler à quelqu’un d’autre, le sentiment d’être en trop, inutile et rejetée, de plus en plus rare d’entendre d’autres conversations sur la ligne, c’était un peu pareil, votre correspond parle mais ne vous entend pas.

Parler dans le vide.

Elle en a profité pour faire croire à Verdier qu’elle avait un amant, connaissant Julien, je ne vois pas l’intérêt, pas si crédule, un aveu à me faire, ce qu’elle avait derrière la tête depuis tout à l’heure, sans y arriver, elle en aura mis du temps, coup de fil incompréhensible, ce qu’il venait faire dans leur dispute, quel intérêt à vouloir rendre Verdier jaloux ?

Julien est déjà jaloux, maladivement jaloux.

Il m’avait proposé à boire, j’avais refusé, il insistait, j’avais bu un jus d’orange, pas très frais si mes souvenirs le sont, j’avais dû me forcer pour le finir, il m’avait appelé dans sa chambre, j’étais entrée en sifflotant, j’avais vu ça dans un film, pour se donner une contenance, l’air de rien, il était nu, assis sur son lit, un lit bas, posé à même le sol, un truc japonais, il était nu, les jambes croisés, genre bonze rachitique, façon zen, il me souriait, c’était prévu bien entendu mais surprise tout de même, la nudité tout à coup, saisissement passager, j’ai dû rougir, enfin je crois, détourner le regard, dire une banalité, me cacher derrière mon appareil photo, hop, mon rempart, mon masque.

Je n’avais pas du tout aimé son sourire.

Elle me sourit, je ne l’écoute plus, mon attention se perd dans son vague sourire, et je ne sais pas pourquoi, cet homme d’habitude si entreprenant, si séducteur, avait l’air soudain tout hésitant, il restait assis sans bouger, ne disait rien, pas de papier peint, les murs nus, blanchis.

Un simple coup de peinture.

Il voulait me compromettre, il voulait que pour une fois ce soit quelqu’un d’autre qui fasse le premier pas, surtout pas lui, je ne sais pas s’il a fait la même chose avec elle, leur rencontre je ne m’en souviens pas, si elle m’en a parlé c’est déjà loin, moi je n’ai pas aimé, mais pas du tout, il me rebutait tout à coup, cette image de lui, assis sur son matelas, dans le désordre de sa chambre d’étudiant, image indélébile, contamination irréversible du regard, et toutes les photographies que j’ai faites de lui ensuite, ce défaut primitif inscrites en elles, irrémédiablement.

Je me suis forcée pour venir à bout de la pellicule, 24 poses, noir et blanc, 200 ASA, il avait sali l’image que j’avais de lui, mon regard, je le désirais et tout à coup plus du tout, c’était même l’inverse, puis Eva s’en est éprise, leur histoire a duré plus longtemps que j’aurais pu l’imaginer, je croyais à une passade, ce que j’espérais secrètement sans doute, j’en fus surprise, il m’était devenu indifférent, j’ai rencontré Guillaume peu de temps après.

Je ne lui ai jamais montré ces clichés.
Elle m’avoue finalement son forfait, rien de bien grave comme d’habitude, puéril plutôt, je souris, mais elle est gênée, moue crispée, ses doigts tordus sous la table du café, je peux les deviner, elle lui a fait croire à une histoire entre Guillaume et elle, j’imagine la scène, amants tous les deux, je ne peux pas m’empêcher de sourire, Guillaume ? c’est Julien qui a dû bien rigoler, tu crois qu’il ne m’a pas cru ? s’inquiète-t-elle, en même temps c’est tellement inattendu, je ne sais pas, peut-être ? en tout cas l’inverse est sûr, toi et Julien ? s’étonne Eva, je sais qu’il ne s’est rien passé entre vous, il y a quelque chose que j’ignore entre Guillaume et toi ? elle rit à son tour, elle se rend bien compte que la naïveté de sa mise en scène de la veille, je ne veux plus le revoir, l’affronter directement c’était mieux, si elle souhaite un jour ne plus le voir, elle n’en a pas encore eu le courage.

C’est difficile, tu sais, ce n’est plus le même homme.
Je sais ce que tu penses de Julien, mais tu sais, il n’a pas toujours été comme cela,

Tu as raison, ironise Faustine, il y a même une époque où c’était pire,

Elle hausse les épaules mais elle partage cet avis, c’est vrai, Elle termine son café, le porte à sa bouche d’un geste sec, julien n’est pas un homme facile, il croit que tout lui est dû, et depuis quelques années sa créativité a presque totalement disparue, plus de travail, il n’agit plus, se laisse aller, il rumine ses échecs, il est devenu invivable,

Avant il n’était qu’insupportablement orgueilleux, rectifie Faustine avec un sourire, je ne sais pas ce qui l’a changé si brutalement, tu parlais des échecs de ses films tout à l’heure, c’est sûrement une raison,

Oui, je crois qu’il ne veut pas admettre notre divorce, il se dit, c’est un échec de plus, mais ce n’est pas du cinéma,

Je suis là, déjà plus tout à fait là, sur le point de partir, le seuil d’une porte, un passage vers l’au-delà, je suis ailleurs, un peu distraite déjà,

Eva me semble lointaine, si distante, son visage se détache sur le reste de la scène, j’écoute à peine les conversations de ceux qui nous entourent, en terrasse de ce café, les mots étrangers, consonances étonnantes que je ne distingue pas forcément, anglais, italien, allemand, chinois, bribes de conversations sibyllines,

Je m’accroche vainement, comme une bouée de sauvetage, avant le départ, tout semble suspect, dénaturé, tout va basculer, derrière la porte c’est l’inconnu, en même temps on est ailleurs, parti, sur le point de partir,

C’est l’heure, c’est le moment du grand départ, l’idée qu’on s’en fait, cela ressemble à une fuite, et c’est toujours la même histoire, une fois la porte passée, le service de sécurité, votre billet en main, sac à l’épaule, porte 5, hall 4, au fond du couloir à gauche, les formalités passés, on va enfin embarquer, monter dans l’avion, tout le cirque, recyclage du quotidien qui recommence, c’est sans fin,

A partir de là, autant rester ici,

J’ai raison, le moment du grand départ approche, Eva le sait pertinemment, elle a du mal à se l’avouer, cela ressemble à une fuite, elle accuse le coup, il faut en passer par là, Vieille rivalité amicale qui nous oppose, toujours la même histoire,
Ce qui m’amuse c’est que sans s’en rendre compte, par le mensonge qu’elle a proféré, Eva donne des accents de vérité aux fantasmes de Guillaume,

Comme un début, soupire Faustine, l’histoire d’un personnage au rêve récurrent, dans un des scénarios de Guillaume, il consultait un psy, évoquait avec lui le désir enfoui auquel il n’osait donner corps,

Quand il faisait l’amour cet homme se mettait à penser à une autre femme, il désirait une femme qu’il voyait tous les matins au même endroit, elle attendait quelqu’un, il tardait à arriver pour prendre le bus avec elle, il arrivait toujours au dernier moment, lorsque le bus s’apprêtait à repartir, juste à temps, et chaque fois que le personnage de Guillaume allait jouir, au moment précis d’éjaculer, il pensait que peut-être sa femme était précisément en train de songer à cet homme qui chaque jour tardait à venir, mais qui venait enfin, in extremis,

Il ne parvenait pas à jouir, troublé chaque fois par cette pensée, il ne parvenait pas à jouir, Il imaginait que sa femme ne ressentait aucun plaisir et cela le minait, Il n’osait pas en parler avec elle, il avait honte, il avait l’impression de la trahir, faire l’amour avec elle, en pensant à une autre femme, Il ne voulait pas la blesser, lui avouer son fantasme, faire l’amour avec une autre femme, elle ne le comprendrait pas, ce qu’il s’imaginait en tout cas,

Et quand elle paraissait tout de même avoir pris plaisir à faire l’amour, il se doutait bien que ce n’était pas lui que le lui procurait, c’était cet homme que l’autre femme attendait et qui venait chaque fois un peu plus tard, au risque de rater leur rendez-vous,

C’était cet autre homme qui secrètement la faisait jouir,

Faustine ne se souvenait plus si dans l’histoire de Guillaume, le malade avait été guéri, il lui semblait que oui, peut-être le psychiatre lui avait-il sagement conseillé de changer de transport en commun,

Eva pose sa main sur l’avant-bras de son amie, elle lui promet de ne plus fuir face à ses responsabilités,

La prochaine fois qu’il voudra me voir, je lui dirais ce que je pense de lui, c’est fini, il ne faut plus que nous nous voyions, je tire un trait, définitivement voilà tout, et s’il ne comprend pas, tant pis pour lui,

Faustine la félicite, elle a fait le bon choix,

Eva lui demande de ne pas parler de tout cela à Guillaume,

Elle sait bien qu’elle n’en fera rien, comme d’habitude,

Bien entendu Faustine sait qu’elle ne pourra pas tenir sa promesse et elle lui en parlera tôt ou tard, ce n’est pas contre elle qu’elle agit ainsi, mais Guillaume parvient toujours à tout savoir, c’est dans sa nature, elle n’a pas de secret pour lui, aucun,

Elle sourit à son amie, enfin, elle ne veut plus en avoir,

J’ai enregistré mes bagages en arrivant dans l’aéroport avant de te retrouver au café,

Une rencontre dans ce lieu excentré, c’est inédit et cette nouveauté dans leur relation leur a permis de parler plus franchement que ces dernières semaines, les deux femmes n’avaient guère eu l’occasion de se voir et de parler franchement, en partie à cause de leur travail, en partie seulement, entre les deux femmes quelque chose de plus profond semblait s’être passé qui désormais les tenait en retrait l’une de l’autre, un secret difficile à porter, qu’elles auraient du mal à évoquer de nouveau ensemble, une vieille rancœur, une blessure mal refermée, douloureuse encore,

Puis ce fut l’heure du départ,

C’est l’heure du départ, l’avion est annoncé sur la piste, la file des voyageurs s’engouffre vers les portillons des salles d’embarcation,

Faustine se lève, endosse son manteau, passe ses mains dans ses cheveux, les lisse lentement, en donnant du volume et une certaine lenteur à son geste sensuel,

Elle embrasse son amie sur les deux joues, bises sonores, bon voyage,
J’espère que tout se passera bien, tu restes longtemps là-bas ? Le sourire fait un retour en force sur son visage,

Deux trois semaines si tout se passe comme prévu,

Encore un peu tendue, la peur envahit ses pensées, c’est imprévisible, un rictus horrible paralyse son visage gracile, mauvais pressentiment, elle n’ose rien dire, c’est idiot, ne pas parler de cela, Elle pense tout à coup, j’aurais aussi bien pu lui dire : bon courage,

Faustine se retourne une fois pour la saluer de la main,

Faustine se considère comme une journaliste à part entière utilisant l'image photographique pour transmettre ses informations comme n'importe quel autre journaliste, passant simplement par d'autres biais que l'écrit pour certain, la radio pour d'autres, le film ou la télévision,

Son travail consiste à fournir à son agence, une illustration de l'actualité en temps réel, mais bien souvent montrer l'événement ne suffit pas pour le faire comprendre, cela exige enquête et réflexion, l'immédiateté permet rarement la vérification des sources, difficile d'échapper à cette information en temps réel qui transforme notre rapport au réel,

Elle est entrée en 1985 dans le staff de l'A, F, P,

L’Agence sert ses clients par abonnement pour un coût inférieur à celui des magazines, photographes salariés à plein temps, propriétaires du droit moral de leurs images, sans droits sur leur vente, couverture de la plupart des conflits internationaux des années 90, la guerre du Golfe notamment,

Son travail est un relevé méticuleux, quasi maniaque et mécanique, des restes d’une guerre qu’on a longtemps définie comme une guerre de l’image,

Elle utilise un appareil numérique, ce qui lui permet d'envoyer plus rapidement et plus simplement ses images, direct à l'agence, traitement et redistribution selon les besoins,

Le numérique est l'invention la plus importante dans l'évolution du métier,

Après la couverture de l'actualité, le très important marché de la photographie people prend une place prépondérante, les sujets de prédilection des agences de presse ont nettement évolués ces dernières années, on demande des images rassurantes,

Faustine le regrette,

Changement brutal des pratiques socioculturelles, de témoin autorisé le photographe est devenu spectateur professionnel,

La diffusion immédiate de l'image télévisée a pu nuire à la photographie de presse, chute des ventes de journaux, extinction progressive en prévision, diminution progressive du staff des photographes de presse, voleur d'instants, collectionneur de tout ce qui n'est pas supposé laisser de traces, sans disparaître pour autant, l'unicité de la photographie, sa spécificité, moments intimes ou scabreux, catastrophes ou mésaventures, imprévus et accidents,

Le photographe témoin d'une situation, sa photographie marque une présence absolue devant l'événement, on ne retrouve pas ça dans l'image télévisuelle, en même temps qu'elle l'abrite d'une confrontation directe avec l'événement, permis de voir, frêle mais indispensable sauf-conduit justifiant sa position de voyeur, avec le fantasme du sur le vif,

La télévision forme une inédite variété d’aveugle,
Faustine mange de tout, mais les recettes dont elle raffole ce sont les plats mijotés, les sauces onctueuses, les repas épicés accompagnés de vins lourds, les mets roboratifs, ragoût corse aux pennes, rognons au Xérès, Osso Buco à la Milanaise,

Sur la langue, souvenir de la saveur acidulée de la sauce de l’Osso Buco, alors que l’hôtesse de l’air, une grande blonde confinée dans son costume bleu marine, lui sert dans une assiette carrée, avec l’élégance désuète d’un maître d’hôtel, un morceau de poisson surnageant dans une épaisse sauce blanchâtre aux allures douteuses,

Le poisson est accompagné d’un simili Sancerre, Faustine peste intérieurement, le vin trop jeune, piquette au nez piquant, elle exige un verre de rouge,

Bien sûr, bien sûr, mais avec le poisson...

Il n’y a pas de mets qui tiennent, soupire-t-elle sans être volontairement audible,

Une autre hôtesse, rousse au teint blême, lui apporte son verre de vin,

Elle n’apprécie pas que son assiette soit pleine, bon, elle délaisse le plateau sur le rebord de sa tablette, ravit son verre de vin rouge entre le pouce et l’index et le porte à sa bouche, le tiède contact du liquide sur ses lèvres, dans sa bouche, coule dans sa gorge, ivre bientôt, Tant mieux, Gorge sèche,

L’hôtesse de l’air, la blonde confinée, passe encore une fois près d’elle, ses fesses rebondies la frôle, elle fait exprès,

Vous désirez autre chose ?

Nous y voilà, fait Faustine en élevant un peu la voix pour être clairement entendue de la jeune femme qui lui tourne à l’instant le dos,

L’hôtesse répond par un soupir et se tourne à nouveau vers Faustine qui la dévisage tout en lui souriant,

Vous pourriez m’apporter du fromage ?

C’est meilleur avec le vin rouge, mais vous ne mangez pas le poisson ?

Faustine s’excuse auprès de la jeune femme avec un sourire implorant,

Je ne suis pas sûr de ce que je vais manger en atterrissant, je préfère ne pas arriver le ventre vide,

Tandis que l’hôtesse part lui chercher une assiette de fromage, Faustine jette un regard par le hublot, l’avion vole largement au-dessus d’un tapis uniforme de cirrus boursouflés,

Dans quelques heures l’avion atterrira dans le froid glacial de la Russie, Faustine se sent lasse, c’est toujours pareil, les départs sont difficiles, le décollage, après, sur le terrain, c’est différent, elle voit tout différemment, elle est emportée par son travail, mais elle se souvient que même les départs avant n’étaient pas si pénibles, depuis 98 notamment, 98,

Faustine garde d’amers souvenirs de certains de ses reportages, 98, plus de six mois en Erythrée, la chaleur, la poussière, ces combats-là lui restent en mémoire, indélébiles, rien ne peut les effacer,

Les plus âpres et les plus absurdes qu’il m’ait été donné de voir, quand je repense à ce que j’ai vu, je ferme les yeux, je ne peux pas oublier, la guerre, au cœur de toutes les préoccupations, l’Ethiopie et son ancienne province d'Erythrée, indépendante depuis 1993, un des conflits, plus meurtriers du monde actuel, et tout le monde s’en moque,

Conflit de nature classique, ça rassure qui ? avec des lignes de front nettement marquées, le creusement de tranchées fortifiées, une puissance de feu considérable et l'utilisation répétée de l'infanterie de masse, rappel des sanglantes batailles de la Première Guerre mondiale,
L’hôtesse dépose son assiette de fromage, prévenante, celle-ci l’accompagne d’un nouveau verre de vin rouge,

Faustine la remercie de cette délicate attention, siffle merci,

Je vous en prie, répond l’hôtesse,
Les deux belligérants parmi les pays les plus pauvres de la planète, la guerre a profondément marquée leurs économies, et déstabilisée gravement la situation diplomatique de la région déjà fortement instable, après une longue période de calme à la fin de 1998, la guerre avait repris avec une violence accrue début février avec des assauts éthiopiens coordonnés sur le front de Badmé, Tsorona et Burié, les deux camps s'étaient considérablement renforcés pendant les mois d'accalmie et avaient procédé à des achats massifs d'armements dans les pays de l'ancien bloc communiste,
Faustine observe attentivement tous les passagers inclus dans son champ de vision, des hommes d’affaires, peu de touristes, Tout le monde est absorbé par le repas, bruit des mandibules couvert par les réacteurs de l’avion,
Entre le 6 et le 10 février, les premiers combats n'aboutirent à aucun résultat malgré 1, 500 morts, quelques semaines plus tard, le 23 février, l'Éthiopie lançait l'Opération Soleil Couchant,

Une deuxième offensive beaucoup plus puissante et en trois jours de combats acharnés, parvenait à s'emparer de Badmé au prix de lourdes pertes estimées à près de 15, 000 morts,

Une troisième offensive lancée sur Tsorona à la mi-mars puis une quatrième à la fin de ce même mois, à partir des positions acquises à Badmé, coûtaient encore plus de 20, 000 morts aux deux camps sans parvenir à déplacer sensiblement les lignes d'affrontement,

Les combats, marqués du côté Éthiopien par l'emploi d'une tactique d'assaut par vagues humaines massives, avaient revêtu un caractère d'acharnement terrible, s'accompagnant de duels d'artillerie lourde, de mitraillages par les hélicoptères de combat et de bombardements aériens,

La nuit se profile à l’horizon, derrière l’ovale du hublot on ne perçoit plus que le ciel et son voile bleuté, les premiers passagers s’endorment, leurs sièges inclinés, certains ont placé un masque sur leurs yeux pour ne pas être gênés par la lumière,
De nouveaux combats dans le courant du mois de juin, aucun résultat sensible malgré près de 10, 000 tués, les belligérants s'employèrent à contourner l'adversaire, géographiquement et politiquement, en appuyant leurs opposants respectifs,

L'extension régionale du conflit, vers la Somalie voisine ou le Kenya notamment, devint très préoccupante, depuis le début de la guerre la question de son sens profond demeurait posée, les 390 km2 de terre rocailleuse disputés le long de la vieille frontière définie par les Italiens au XIXème siècle ne paraissaient pas une raison suffisante pour les dizaines de milliers de morts sacrifiés et les centaines de millions de dollars dépensés dans ce conflit,

Le but de la guerre pouvait être alors d'user son adversaire n'ayant ni les moyens financiers ni les moyens humains pour résister à une guerre longue, et ainsi de renverser son gouvernement pour y installer un régime allié avec lequel le parti au pouvoir aurait pu mieux s'entendre, voire de reconquérir carrément l'Erythrée,
La série des photos que Faustine a prises lors de cette guerre, elle en garde une mémoire intacte, chaque jour plus précise encore, ce sont des paysages, des visages, no man’s land entre terre et ciel, on ne sait pas où l’on est, dans le désert, dans la guerre, c’est l’attente,
La mort,
La rivière de cailloux, ruisseau serpentant dans la vallée, ses rives pelées et désertiques, des arbres survivent au soleil brûlant, on s'imagine entre ces deux murs d'horizon, c'est la ligne de front, une fois qu'on y est, on y est bien,

Les combattants veillent en ces jours d'accalmie, ils consolident leurs positions, ils creusent des tranchées à flanc de colline, leurs propres tombes, enterrer armes et munitions,

Les tranchées ennemies tendent comme des fils leurs levées blanches, on se prépare à une guerre longue, dure, une guerre de positions, en somme c'était tout ce qu'on ne comprenait pas,

Ça ne pouvait pas continuer,

Casemates adossées à la roche, rondins et feuilles séchées, On boit le thé, on fume l'Idéal, cigarette nationale,

Les bombardements se sont arrêtés, de temps en temps, un bref et réciproque bombardement, crachotement de quelques obus, petit calibre sur les parapets,

Les combattants rient souvent, mais ils n'apprécient pas ce conflit, immense universelle moquerie, patriotisme affiché, tristesse murmurée, des chocs sourds et réguliers, le sol les propage, des cliquetis et des exclamations annoncent la relève,

Un officier interdit aux soldats de se confier à un étranger,

Faites passer de suivre,

Stigmates des violents combats des derniers jours, sur les collines à nue, là-bas béaient les boyaux, moi d'abord la campagne, j'ai jamais pu la sentir,

Les canaux arides drainaient à la bataille, lents trains d'hommes, système compliqué, veines et artères, le grand corps de la guerre, d'un sang si continuel, un sang impur, faut que je le dise tout de suite, triste avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais, ses chemins qui ne vont nulle part, la guerre en plus, c'est à pas y tenir,

Le vent levé brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales, feuilles aux petits bruits secs, de là-bas sur nous, soldats inconnus ratant sans cesse leurs cibles, mais tout en nous entourant de mille morts, on s'en trouvait comme habillés, je n'osais plus remuer, les mots magiques de torpilles, de vagues et d'assaut, préparation d'artillerie, réseaux barbelés, parallèles et points d'appui, farandole affolante, des cadavres des soldats éthiopiens n'ont pas été enterrés, odeurs de mort planant aux détours des sentiers, un combattant gît sur le dos, un trou béant à la cuisse droite, des munitions et des biscuits sont tombés de sa besace, ça venait des profondeurs et c'était arrivé, les points d'appui, les centres de résistance emportés, les lots de prisonniers refluant vers l'arrière, les vagues d'assaut fauchées, les unités flambant comme paille dans la fournaise, les fumées, les odeurs, les poussières, les ruines et les fracas du champ de bataille parmi lesquels, le miracle accompli, les hommes attendent le prochain assaut, après ça,

Rien que du feu et puis du bruit avec,

Mais alors un de ces bruits, en contrebas, dans la plaine de Badmé, on ne croirait jamais qu'il en existe, tellement eu plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, tout de suite, du bruit, que je croyais bien que c'était fini, du feu et du bruit moi-même, les bruits se précisaient, se complétaient, se rendre à l'évidence, meurtrissant des illusions tenaces, le matériel et les hommes concentrés dans le secteur, pas là pour seulement ramer des pois, épater la galerie, un champ d'honneur bien plus honorifique, les cartes de la région ont varié au fil des décennies, dans la plaine de Badmé, des villages auraient même été rebaptisés, pour tromper les médiateurs occidentaux, en contrebas, près de la route qui mène à Tsorona, les combattants se reposent après la bataille, le carré de calicot cousu aux sacs de ceux qui étaient dignes de l'assaut, ils ne s'inquiètent pas des explosions sporadiques qui résonnent au loin,
La nuit est douce et calme,
Elle s'insinue dans la poitrine comme le désir, la pleine lune se dandine, son halo teinte le ciel gris clair, ses dégradations se fondent en un bleu noir, de la bourre, du duvet, des démêlures de nuages voguent à peine, par moments baissent l'astre comme une lampe, enfin dans la tiédeur d'une nuit aux herbes immobiles, l'artillerie lourde tonna vers la droite, roulements sismiques, météoriques, à tordre les cœurs, les lueurs rouges des grosses pièces hochaient l'obscurité, et les grondements résonnaient d'autant plus que les lignes étaient plus calmes, la tranchée, bruissant en temps normal, des chuchotements et des propos les plus pressés, muette par longs moments, chacun se taisait, regardait le voisin, les plaisanteries et les rires sonnaient misérablement faux, un guerrier pose son poste de radio sur un rocher et fait écouter de la musique à trois femmes soldats,

La guerre ne passait pas,
C’est en Russie qu’elle se trouve maintenant, en Mer de Barents,

L’avion vient de se poser sur l’aéroport désert,

Vent glacial, la mer démontée, les sauveteurs n'arrivent pas à ancrer leurs navires, l'amiral Vladimir Kouroïedov, cité par l'agence Itar-Tass, d'après lui, tous les membres d'équipage sont vivants pour l'instant, ces informations par signaux codés, à défaut de contact radio, impossible jusqu'à présent,

La marine ne veut pas avouer son impuissance, les officiels s’agitent dans tous les sens, cliquetis factices des galons et des fers, les reporters mis à l’écart, rejetés,

Elle arrive dans ce climat glacial, pas de temps à perdre, les premières photos, à l’aéroport de Mourmansk, Péninsule de Kola, la plus peuplée du monde, au-delà du cercle polaire,

Circulez y’a rien à voir, ils ne veulent rien entendre,
Descente d’avion, un froid mordant, larmes aux yeux, décalage horaire, paupières lourdes, respiration sibilante, goût de cendre et de sang dans la gorge, pourtant préparée, la nuit est froide, toujours aussi froide, le tarmac à moitié gelée, le voyage a été long et épuisant, elle sait qu’elle n’est pas encore arrivée, loin de là, elle traverse la salle d’attente enfumée,

A l’aéroport le plus dur est de dénicher un taxi, elle n’est pas la seule dans ce cas, la partie n’est pas gagnée,

Un homme s’approche d’elle, il prend ses bagages, elle voudrait dire non, mais elle cède, fatiguée, pas le courage de refuser, Il lui indique du menton son véhicule garé juste à l’entrée, signes de tête, mouvements répétées des bras, pas un mot, à peine quelques grognements,

Un russe qui ne parle pas anglais, c’est bien ma chance,

Il la conduit jusqu’au centre-ville, lui indique son hôtel, l’Agence à réservé une chambre à son nom,

La route est longue, sinueuse, et mal éclairée, la fatigue du voyage, le chauffeur ne dit toujours rien, il siffle entre ses dents, le bruit du moteur couvre son chant, regards en coin, l’impression d’être surveillée, aucune concupiscence,

On ferme un œil, la fatigue prend le dessus,

Elle s’extirpe du taxi,

Le chauffeur lui adresse un au revoir en français,

Elle pénètre dans l’hôtel, c’est un vieil hôtel de style russe, hauteur de plafond disproportionnée,

Elle s’approche du comptoir, il n’y a personne derrière, seule ici ses pas résonnent, elle pose ses affaires à ses pieds, s’accoude au comptoir, se retourne, personne dans le hall,

Elle entend une voix, une voix cristalline, on s’adresse à elle en français, elle reconnaît tout de suite cette voix familière, sans deviner précisément sa provenance, malgré son étonnement, c’est Hélène, La jeune femme jaillit de l’ombre, mise en scène amicale, elle coulisse jusqu’à elle, dans son dos, sans le moindre bruit, surprise, c’est moi, sourire, étonnement partagé,

Qu’est-ce que tu fous là ?

Silence,

C’est toi qu’ils envoient ?

Les deux femmes s’embrassent,

Journaliste, elle était en Erythrée avec elle,

Tu restes combien de temps ?

Faustine jette à nouveau un œil vers le gigantesque comptoir, l’hôtel étrangement désert,

Le gardien se réchauffe dans sa loge avec de la vodka frelatée, liquide transparent qui brûle la gorge, bouteille sans étiquette, vendue sous le manteau, au marché noir, il faut bien vivre,

Je vais te le chercher, tu dois être impatiente d’aller te reposer,

D’aller me réchauffer, rectifie Faustine,

Hélène sourit,

Tu n’as pas choisi le meilleur endroit, ces derniers temps question chauffage, l’hôtel laisse un peu à désirer, ce n’est plus comme avant, d’ailleurs c’est comme le service de l’hôtel, ironise-t-elle, en élevant volontairement la voix,

C’est la première fois que je viens dans cette région concède Faustine,

Sa compatriote revient avec le préposé de l’hôtel, à moitié endormi, débraillé, pull retroussé, il pue l’alcool, c’est un homme courtaud, caricature russe au teint blême, le nez rouge, les yeux bleus, exorbités, des cheveux blonds virant au beurre noir,

Vous aussi vous êtes là pour le naufrage ?

L'image conserve la vie du sujet, c’est inexact, totalement faux, une forme d'éternité si l’on veut, même si celle-ci se fait payer au prix fort, double souvent associé à l'angoisse de la mort, le désir de survie, aujourd'hui la fiction est rattrapée par la réalité, si le clonage humain devient possible, que se passera-t-il ? quel est ce rêve narcissique de créer un autre soi-même ? un jumeau constitué à l'identique sans que soit laissée au hasard, à la nature, la plus petite chance d'avoir son mot à dire, sans que se glisse, entre le modèle et son double, la moindre différence ? la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule, généralement, fruit de l'amour, le vilain mot, le mot honteux, d’autres intérêts en jeux, ne plaisantons pas, c’est un sujet sérieux, apprentis sorciers contemporains,

L'amour n'intéresse pas forcément les savants,

La chambre, comme elle se l’imaginait, vieux papier peint jauni démodé, défraîchi, motif à fleur décrépi, impression de déjà-vu, un petit lit tout en longueur, un bureau en bois brut, une chaise cannelée, une armoire sans style définissable, fabriquée maison sans doute, made in Russia, rustique,

L’univers spartiate de l’hôtellerie russe ironise-t-elle,

Elle ne vient pas faire du tourisme, elle le sait, mais enfin ce n’est pas une raison suffisante, un minimum de confort, ce n’est pas trop demander ?

La fenêtre donne sur une ruelle sombre, luisante d’humidité, pas de lumière dans la rue sordide,

Elle tire les rideaux, passons à autre chose,

Elle prendrait bien une bonne douche chaude, à cette heure, Hélène l’a prévenu, mais c’est trop tard,

Elle passe de l’eau froide sur son visage froissé, ôte son manteau, et s’allonge sur le dessus-de-lit toute habillée, son corps douloureux, elle a mal au crâne, la paume de sa main sur ses yeux, bref contact apaisant,

Elle n’a pas le temps d’éteindre la lampe de chevet, à côté du lit, elle dort déjà dans cette position, main sur la tête, jambes écartées,

Demain est un autre jour,

L'image est de moins en moins support d'information, mais produit de communication global, vivants pour l'instant, la frontière entre publicité et actualité plus très nette, montage de certaines images pour illustrer l'actualité, figurants jouant l'actualité, illustrations des unes sur des sujets de société, le chômage, la justice, l'immigration, l'insécurité, les loisirs, ou la santé, d'après lui, tous les membres d'équipage sont vivants pour l'instant, on parvient à produire de cette manière des images consensuelles, les personnages donnent une image positive, beaux, heureux, stéréotypés, c'est ça ou sinon le flou, on vous coupe la tête, on ne peut plus vous reconnaître, illusion de reportage, phénomène né aux États-Unis, c’est international désormais, la crainte des procès, les juristes gouvernent le monde, difficulté de photographier individus et objets leur appartenant, droits à payer,

Ils sont vivants pour l’instant,

CHAPITRE 6

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