La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser








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titreLa mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser
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EVA


Le récit de Barbe-Bleue a la structure d'un conte d'asservissement, une héroïne quitte le domicile parental, pêche par désobéissance ou par imprudence, tombe au pouvoir d'un homme sanguinaire et meurt, ou bien est sauvée in extremis par une ruse ou un Deus ex Machina, et retour au point de départ : domicile parental, morale de l'histoire : ne vous mariez pas avec un inconnu, le mariage comme mise à mort, un thème assez fréquent dans les contes populaires,

EVA SOLAL a pris rendez-vous avec sa mère, elle a prévu de l’inviter dans un petit restaurant qu’une amie lui a indiqué dans son quartier,

Elle voit assez peu sa mère, elle ne veut plus se rendre chez elle depuis longtemps, préférant la voir à l’extérieur, au restaurant comme aujourd’hui par exemple, aux premières des films auxquels elle avait participé, ou bien encore chez ses frère et sœur,

Elle a une sœur aînée âgée de 35 ans qui s’appelle Solange et travaille dans l’import-export, et un “petit frère” comme elle continue de l’appeler affectueusement, alors que depuis déjà quelques années Damien la dépasse d’une tête, c’est le chouchou de la famille, le petit dernier, il a 22 ans et poursuit ses études de droit dans une morne fac de banlieue,

Un restaurant, c’est un très bon endroit, l’immeuble de sa mère est devenue vétuste, les édiles municipales souhaitent le détruire au plus vite, mais sa mère ne veut rien entendre, elle ne partira pas, pas comme ça, il n’en est pas question, C’est la dernière habitante dans l’immeuble, une situation un peu particulière qu’elle aime bien du reste, c’est bien dans le caractère de sa mère, pense Eva, Faire face toute seule,

Eva n’aime pas rentrer dans ce hall désert et froid, et sombre, le minuteur a tendance à s’éteindre toutes les trente secondes, c’est à peine si on a le temps d’entrevoir la volée de marches ajourées, on se retrouve plongée dans le noir, face à deux alternatives, monter dans l’obscurité complète, à tâtons, au risque de trébucher ou de se cogner contre les murs et leur crépis rêche, ou revenir en arrière, pour appuyer à nouveau sur l’interrupteur, presser le pas pour parvenir au moins au premier palier où l’on aura la possibilité d’appuyer à nouveau sur l’interrupteur, et ainsi de suite, à chaque étage jusqu’au septième,

L’ascenseur ne fonctionne plus depuis quelques semaines, tu parles d’une poisse, appuyer sur le bouton de l'étage désiré, elles se sont données rendez-vous devant le restaurant, rue de Picpus, mais pourquoi reste-t-elle confinée dans cet immeuble ? se demande Eva, au nom de quels souvenirs ?

Ce lieu est également lié à son enfance, au divorce de ses parents, tout un pan de sa vie que la jeune femme préfère mettre de côté, elle en a suffisamment souffert, eva n’y reviendra plus, elle a prise cette décision à la suite d’une violente dispute avec sa mère, une dispute au sujet de son père, c’était un soir de Noël, il devait venir les rejoindre pour passer la soirée en famille, il n’est pas venu, sa mère s’est emporté, critiquant amèrement son mari, eva n’a pas supporté ce qu’elle avait pris alors pour un manque de respect, elle a pris la défense de son père, la soirée a été gâché par leur dispute, Tout le monde s’en est mêlé,

On était resté longtemps brouillé, restant des mois sans se parler et sans se voir, chacun chez soi, ruminant ses erreurs et ses rancœurs,

Eva revoyait son père de loin en loin, il avait refait sa vie et sa femme ne tenait pas à voir ses enfants, mais leur appartement, non, c’était trop lui demander, sa mère avait très bien compris, quand elles s’étaient revues, les deux femmes n’avaient même pas eu besoin d’en parler, l’appartement était un endroit banni par Eva, un non lieu, comme elle le définissait d’ailleurs avec éloquence,

Les deux femmes ne se voient pas souvent, la mère d’Eva le regrette d’ailleurs mais elle ne lui en parle pas et ne s’en plaint jamais, c’est pareil avec ses autres enfants, quelque chose s’est brisé ce soir là, à Noël, après leur dispute, comme si d’un commun accord on avait mis un terme à la famille qu’ils formaient, qu’ils tentaient de maintenir à flot, de faire durer, malgré la séparation des parents, eva pense avec amertume “je suis devenue adulte”, à quoi sa mère semble lui répondre dans un écho palindrome : “J’ai perdu ma petite fille, ”

Elle a peur de la réaction de sa fille, elle se trompe, Eva voudrait tant voir sa mère et la voir plus souvent, mais elle ne trouve pas le temps, Ni la manière du reste, et sa mère est tellement liée à cet appartement que leurs retrouvailles sont sans cesse reportées, différées,

Aujourd’hui, elle a acceptée de sortir de son appartement, et la jeune femme s’en réjouit,

La mère d’Eva est en avance, elle n’ose pas rentrer dans le restaurant, elle attend dehors, elle va et vient sur le trottoir glissant, et comme sa fille tarde à venir et qu’à l’intérieur du restaurant un serveur observe son manège depuis déjà quelques minutes, elle décide de s’approcher du menu accroché dans un vieux cadre décati pour inspecter ce qu’on sert dans cet établissement,

Elle reconnaît tout de suite les goûts culinaires de sa fille, un restaurant végétarien, Le sourire revient, ce qu’on laisse de nous comme traits de notre caractère, les traces de nos habitudes, nos manies, nos expressions, nos vices parfois, que l’on retrouve enfouis plus ou moins profondément dans la vie de nos enfants,

Eva arrive avec un quart d’heure de retard, elle s’excuse platement en embrassant sa mère,

- C’est encore Julien qui cherche à me voir, je ne sais pas ce qu’il a en ce moment il n’arrête pas,

Eva s’arrête brusquement de parler en regardant sa mère qui la dévisage,

- On ne va pas encore parler de lui, dit-elle en souriant, et puis rentrons, nous serons mieux à l’intérieur pour discuter,

Sa mère la suit docilement à l’intérieur du restaurant, elle observe chacun des gestes de ses enfants, s’en émerveillant encore avec un plaisir qu’ils ne soupçonnent pas, cette décision, cette assurance dans leurs gestes de jeunes adultes réconfortent la vieille femme qu’elle a l’impression de devenir à leurs côtés,

Eva s’est habillée en pensant à sa mère, elle porte une jupe pour lui faire plaisir, une jupe assez courte en viscose qui mettait en valeur le galbe de ses jambes, un pull en laine bouclée très confortable et chaud qui souligne la forme harmonieuse de sa poitrine,

Il y a encore assez peu de monde dans la salle, eva a pris soin de réserver leur table, elle procède toujours ainsi, au fond de la salle, loin des fumeurs et des bruits de la rue, elle aime sa tranquillité,

Sans vivre dans une bulle, la jeune femme sait toujours se protéger des autres en maintenant entre elle et eux une zone intermédiaire, un no man’s land salutaire qui la fortifie et lui permet d’avancer,

Les deux femmes ôtent en même temps leurs manteaux dans une élégante chorégraphie muette puis s’assoient sans tarder,

Le garçon qui avait observé tout à l’heure la mère d’Eva avec un regard curieux, s’approche de leur table, désormais qu’il est à ses côtés, il ne semble pas la reconnaître (à moins que ce soit parce qu’elle s’est approchée, et qu’à cette distance elle n’a plus rien de commun avec la silhouette lointaine de tout à l’heure), Il vient leur apporter les cartes en précisant la nature des plats du jours,

Elles discutent ensemble, l’incompréhension gagne très vite du terrain, les deux femmes s’écoutent à peine, chacune s’isole de son côté, dans son monde clos, persuadée que l’autre n’écoute pas ce qu’elle a à lui dire, s’enfermant dans cette idée néfaste,

Je n'entends plus le bruit de l'ascenseur, voilà, c'est fini, c'est tout récent, il y a quelques minutes encore il me semble l'avoir entendu, ce bruit caractéristique des poulies maintenant que je ne l'entends plus, il me manque, la vie est mal faite, je l'ai toujours dit du reste, mal faite, rien à faire, la chance je ne connais pas, jamais, pour donner l’alerte : actionner l’interrupteur,

Les allées et venues de l'ascenseur, toute la journée, ça me berçait à force, on s'y était habitué, comme à la campagne le bruit des oiseaux, en banlieue le bruit des moteurs de voiture ou la pétarade épatante des pots d'échappements percés des mobylettes et des scooters, immobiliser les charges : ne pas chercher à entrer ni à sortir de la cabine avant l’arrêt à l’étage, il est interdit de modifier le jeu des dispositifs de manœuvre et de sécurité ou les appareils protecteurs,

Eva scrute sa mère en détail, elle regarde ses mains aux veines proéminentes, avec ces tâches de vieillesse parcheminées, usage interdit aux enfants non accompagnés, Éloigner les enfants des accès de la cabine, elle regarde le visage de la vieille femme, ses traits vifs et ses yeux brillants d’un éclair inédit, c’est une belle femme, eva regarde sa mère, réfléchit mais reste muette,

Je monte au dernier étage dans un silence étouffant, quand la porte vitrée de l'entrée se referme derrière moi, je me retourne toujours en sursaut, apeurée, une ombre qui me poursuit, ce silence pesant, j'appelle l'ascenseur, j'appelle, j'appelle dans le vide, avant, des heures je devais l'attendre, et hors de question de monter à pied à mon âge, au septième non, je prenais mon mal en patience comme disait la voisine partie elle aussi comme les autres, je lisais mon courrier, enfin les publicités, tous ces papiers, ce gâchis qui s'amoncelle au fond de la boîte aux lettres minuscule, mais moi les publicités peut-être à cause des couleurs chatoyantes, j'ai toujours aimé ça, et à part les factures, bien sûr on en reçoit toujours des factures, arrêt d’urgence : actionner l’interrupteur “STOP”,
Je ne reçois jamais de courrier, mes enfants me téléphonent désormais quand ils ont quelque chose à me demander, ce qui est assez rare, exceptionnel, une fête ou un anniversaire à souhaiter,

Ils habitent loin maintenant, solange dans le Sud de la France, damien dans la banlieue, au Sud de Paris, il loue une studette, c’est plus prêt prétend-il, et Eva à Paris, mais toujours à droite à gauche avec ses tournages, chacun dans son coin pour ainsi dire, on ne se voit plus tellement,

Solange vient parfois dans le XXème, lorsque son travail l'oblige à remonter sur Paris, mais c'est à contrecœur, je le sais bien, je le lis sur son visage boudeur, elle ne change pas, cette lippe qu'elle ne peut s'empêcher d'y laisser traîner, indice involontaire, ombre au tableau, elle travaille dans l'import-export, mais c'est à contrecœur,

Avec Eva c’est différent, on se parle au téléphone, mais ce ne sont que monosyllabes et simagrées, comme les espions en échangent dans leurs messages codés,

L'ascenseur m'attend, Le matin, il reste en bas, et je le retrouve là le soir, il n'a pas bougé,

Je suis la dernière habitante de l'immeuble, ils veulent m'en faire partir, ils exigent que j'abandonne mon trois pièces de 65m2, madame Lesueur ils m'ont dit, il faut déguerpir, ça ne peut plus durer comme ça, mais moi, Blanche Lesueur, moi je refuse catégoriquement de partir, je leur ai dit du reste, non, c'est non, tout ce qu'ils me proposent je le refuse désormais,

Il est hors de question que je quitte mon appartement, un point c'est tout, c'est une question de principe, je ne veux pas être relogée n'importe où, même dans le XXème je ne veux pas, je veux choisir où je vais habiter, c'est la moindre des choses tout de même, depuis le départ de mon mari, c'est tout ce qu'il me reste, cet appartement et la musique de Mingus, ma vraie passion, je l’ai découvert à Paris en concert, c’était en avril 64, cette musique c’est ma manière de leur résister, j’en ai encore la force, je ne vais pas me laisser faire non mais, ce serait la fin de tout, et se rendre sans plus se battre, accepter la défaite sans un mot, autant crever,

Au début, voir partir certains voisins, ça m'a soulagé faut bien le dire, tout le monde n'appréciait pas que j'écoute à fond Fables of Faubus, il y en avait on avait jamais pu se voir, depuis le premier jour, c'étaient des insultes quand ils me croisaient, cette musique de nègre ils disaient, je les ignorais, les yeux au ciel, des épaules qui se haussent et la rumeur persistante, l'insidieuse rumeur, tel un chuchotement continu comme un pneu qui se dégonfle indéfiniment, alors les savoir loin d'ici, plutôt un bien je vous le dis, d'autres me manquent, bien sûr, toujours ainsi, jamais contents,

Un soir je suis rentrée du boulot, caissière dans un Franprix boulevard Magenta, c'est pas la porte à côté mais avec le métro ça va, j'ai tout de suite senti qu'il s'était passé quelque chose, dans le hall le minuteur ne fonctionnait plus, l'habitude, à tâtons, dans l'obscurité, je me suis dirigée jusqu'à l'ascenseur, le bouton rouge s'est allumé : OUVRIR, je ne m'y fais pas, depuis douze ans que j'habite là, le sens du mot OUVRIR sur le bouton d'appel m'échappe, pourquoi n'ont-ils pas inscrit APPUYER tout simplement ? APPEL, à la rigueur,

Fables of Faubus est l'un des morceaux fétiche de Mingus, kaléidoscope aux multiples avatars, orval Faubus était gouverneur de l'Arkansas et c'était un réactionnaire borné qui fit obstacle à une tentative d'intégration scolaire à Little Rock, cela se passait en septembre 1957, l'intégration scolaire de neufs enfants noirs jusqu'aux portes de la Central High School de Little Rock eut pourtant lieu, sous le contrôle des soldats de la 101ème division aéroportée, Tell me someone who's ridiculous... cite-moi quelqu'un de ridicule... rockfeller... eisenhower... pourquoi sont-ils si malades et si ridicules ? deux, quatre, six, huit... Governor Faubus,

Fables irrévérencieuses, monuments ludiques dédiés à la bêtise humaine, fresque iconoclaste constituée de télescopages imprévus, de collages hardis de citations accompagnées de leur ironique paraphrase, de solos provocateurs et poignants, le blues y côtoie sans complexe les comptines enfantines, une phrase de boogie s'achève en fragment de Marseillaise, une citation de la Cucaracha introduit une longue méditation à la basse, un gospel remanié rivalise avec des bribes de Tatum ou de Fats Waller revisités, or, en dépit des cassures, des accélérations, des changements de mode et de tonalité, la vindicte de l'émeute s'organise en stratégie efficace et cohérente, l'anarchie s'érige en méthode,

On vient de leur apporter leur plat de courgettes farcies à la Riccotta, avec des petits pignons de pins, et du bulgour en garnitures, les deux femmes se régalent même si le plat, reconnaissent-elles en riant pour la première fois toutes les deux, est - oh, oh - un peu trop chaud à leur goût,

Le téléphone portable d’Eva sonne, elle ne l’entend pas tout de suite, dissimulé dans une poche fermée de son sac à main,

Elle s’excuse auprès de sa mère, façon indirecte de diriger ces excuses vers les autres convives, et elle décrocha, allô oui, c’est Péter, péter a travaillé avec elle sur le tournage de L’Île au trésor, c’était le chef déco, il passe à Paris et s’est dit qu’il pourrait peut-être l’inviter au restaurant ce midi,

Il est deux heures de l’après-midi, eva fait la moue, sa mère se remet à manger pour ne pas la déranger en donnant l’impression d’épier sa conversation, dans l’après-midi, si tu veux, eva est un peu gênée, en même temps, elle éprouve une sorte de secrète satisfaction, de plaisir pervers, à traiter avec un homme dans le dos de sa mère, ou plus exactement, en catimini, et de lui fixer rendez-vous (après sa mère), gérant un rendez-vous galant comme un rendez-vous d’affaire, elle pense à “la petite affaire” mais elle repousse cette expression aux accents complexés, c’est d’accord ils se retrouveront chez elle dans deux heures, elle raccroche, la joue gauche rougie par la pression de l’appareil, elle veut s’excuser à nouveau, mais sa mère l’en empêche en l’incitant à se dépêcher de manger avant que cela refroidisse,

- C’est tellement bon, ce serait dommage, déclare-t-elle en souriant entre ses dents jaunies,

Le concept de perception rotatoire (rotary perception) confère aux musiciens une latitude, une marge, un jeu, pour s'approprier le tempo, par delà les critères a priori de l'accentuation rythmique, habituellement prévus par la partition et définis par la théorie,

Pendant toute la durée du tournage Eva a été très attiré par Péter, mais elle n’a pas osée se lancer et exprimer les sentiments qu’elle ressentait à son encontre, C’est un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et sa responsabilité sur le tournage l’intimide un peu, Chef déco, c’est lui qui a dirigé toutes les équipes chargées de réaliser les décors du film, C’est un grand professionnel, un homme reconnu sur le marché, son expérience est très recherchée, surtout pour tous les films historiques dont il s’est fait une spécialité,

Elle est très heureuse qu’il lui téléphone et qu’il souhaite la voir, un peu surprise également, il n’était pas prévu qu’il passe par Paris, après le tournage, il devait retrouver sa femme et ses enfants à Chicago, à moins qu’un autre film, péter est originaire de Chicago,

Eva pense subitement qu’il lui faudrait vite finir le repas si elle veut avoir le temps de rentrer chez elle, elle s’avoue à mots couverts, pour prendre une douche, cette pensée la culpabilise un instant, sa mère se tient là devant elle, finit d’avaler la dernière bouchée de son plat, tout en lui parlant musique, eva ne comprend rien à la musique, le jazz la barbe, une musique de vieux, pense-t-elle injustement,

Elle accélère sensiblement le rythme de sa mastication sans trop le laisser paraître, c’est délicieux en effet, mais très copieux, elle ne sait pas si elle prendra un dessert,

“Si vous vous représentez chaque temps comme existant au sein d'un cercle, vous 'êtes plus libre pour improviser, on croyait généralement que les notes devaient tomber au centre des temps de mesure selon des intervalles métronomiques, les trois ou quatre musiciens de la section rythmique accentuant la même pulsation, mais ça, c'est de la musique militaire, ou de la musique de danse, imaginez au contraire un cercle entourant chaque temps, chacun peut alors jouer les notes n'importe où à l'intérieur de ce cercle et cela lui donne l'impression de disposer d'un plus grand espace, les notes tombent n'importe où à l'intérieur du cercle, mais le sens originel du beat est ressenti de la même façon qu'avant, ”



Better git it in tour soul,

Eva se demande parfois si ses parents ne se sont pas tout simplement séparés pour un banal désaccord musical, une fausse note, sa mère n’écoutait que du jazz, tandis que son mari qui n’avait guère l’oreille musicale, considérait la musique comme un simple passe-temps, dans sa bouche il fallait entendre : perte de temps,

Si la perception rotatoire permet de déployer une aire circulaire là où théorie et partition imposent des interventions ponctuelles, il se produit en conséquence une dilatation de la durée, des formes étendues (extended forms), le rythme ne se réduit plus désormais à une série prévisible d'accentuations instantanées, mais engendre une zone d'incertitude qui, à chaque avènement de la mesure, renouvelle l'étonnement en prolongeant l'attente, rétabli dans ses prérogatives, l'instant musical échappe du même coup à toute programmation et devient l'enjeu d'une véritable quête, tant de la part des musiciens en interaction, que de celles des auditeurs,

Le cercle des possibles tissés par le couple rotary perception et extended forms entrelace des moments indéfiniment présents, par le jeu des multiples décalages que chaque musicien est fondé à induire, toute nouvelle itération - même à reproduire l'identique, si tant est que l'on puisse sérieusement envisager la chose - se pose nécessairement en inauguration, une composition de Mingus ne se présente en fait jamais comme une simple suite de segments, se succédant en un découpage convenu selon les critères d'une progression harmonique préétablie, mais s'organise toujours comme un cycle d'éventualités, aléatoirement parcourues, comme une sphère enroulant autour de son axe la possibilité d'infini retours,
Better git it in tour soul,

La mère d’Eva désire se délecter d'un dessert, c’est le privilège de celle qui, arrivée la première, a pu découvrir son dessert préféré tout au bas du menu, une tarte au citron meringué, eva lève aussitôt le doigt - garçon ! - pour faire signe au serveur d’approcher de leur table, ce dernier s’exécute sur le champ, il s’incline un peu trop promptement pour leur indiquer qu’il est prêt à prendre leur commande, les deux femmes se taisent,

Je vous écoute, récite-t-il en sortant à la hâte son carnet de la poche de son veston, joignant ainsi le geste à la parole,

La mère d’Eva commande son dessert favori, sa fille hésite - dessert pas dessert ? - avant de refuser finalement, déclinant poliment l’offre, non vraiment je n’ai plus faim, elle ajoute, ce n’est pas sérieux, tandis que le garçon rejoint diligement les cuisines,

Cette année j'ai appris tout un tas de choses, chaque jour ou presque du nouveau, Hier par exemple : je ne savais pas que le protoxyde d'azote utilisé lors des anesthésies est un gaz hilarant, qu'une heure est le temps approximatif nécessaire pour casser et trier, de 2 à 4 kilos de noix, qu'Egaz Moniz (drôle de nom, quelle origine ?) a obtenu le Prix Nobel de Médecine en 1949 pour l'invention de la lobotomie, et que Nazran est la capitale de l'Ingouchie,

Tu sais j’en profite désormais, lui avoue sa mère,

J’ai été troublé d'apprendre que la chanson de Billy Holiday “Strange Fruits”, faisait allusion à des exécutions sommaires dans les années 40, “des fruits étranges pendent des arbres... ”

Je ne savais pas non plus que l'odeur d'amande amère est une caractéristique du cyanure et que le romarin chasse l'odeur des corps brûlés, pour ne pas dire homme, ni objet, les nazis disaient Stück (morceau) en parlant des Juifs et des Tziganes dans les camps de concentration, cela aussi je l'ai appris en lisant le journal, de source officielle, officiellement, de source autorisée, officieusement, de source proche de, dans l'entourage de, dans les milieux touchant,
Bien sûr, tu as parfaitement raison maman, acquiesce Eva,

Anadyr est la capitale de la Tchoukotka (ou Chukotka) en Sibérie nord-orientale, c'est aussi le nom d'un fleuve de la même région, et que les Tchouktches (Chukch, à vos souhaits !) en sont les habitants, en Russe, Chawchu veut dire “propriétaires de rennes”,

De source très bien informée, de source sûre, de source bien informée, de source informée, de source généralement bien informée, dans les milieux diplomatiques, dans les milieux politiques, dans les milieux économiques,

Un exemple autrichien d'un jeux de mots pitoyable : Kinder statt Inder (des enfants plutôt que des Indiens), des indiens d'Inde, comme je disais quand j'étais petit, à ne pas confondre avec les peaux-rouges,

Tetiaroa est l'atoll le plus proche de Tahiti et le seul des Îles du Vent, marlon Brandon acheta cette île en 1965 après le tournage des Révoltés du Bounty et y fit construire un hôtel et une piste d'atterrissage avant de l'ouvrir au public dès 1972,

Le stockage holographique utilise des polymères sensibles à la lumière, et l'holographie est une technique photographique, utiliser des polymères photosensibles à la place d'une chimie argentique de pellicule photo permet d'éviter l'étape du développement, pour stocker des informations numériques dans un hologramme,

On fabrique un objet artificiel, ou plus précisément une image, à partir d'un gros paquet d'informations, elle est obtenue à l'aide d'un petit écran à cristaux liquides ou, dans le cas d'Imation, par une puce dotée de miroirs microscopiques pilotés par ordinateur, l'image obtenue n'a aucun sens pour notre cerveau, mais elle représente une multitude de données informatiques,

Après inscription sur le support photosensible, l'ordinateur lit l'image au travers d'un capteur de photo numérique, il reçoit des millions d'informations d'un bloc, à une vitesse au moins vingt fois plus élevée que celles offertes par le DVD, et ce n'est qu'un début, c'est fascinant ce que l'on peut apprendre rien qu'en jetant un Neil distrait à son journal chaque matin, les nouvelles du jour ?

- Tu as l’air pressé tout à coup, tu veux que je demande l’addition ? lui demande sa mère,

Ce qui m'intéresse moi c'est ce que j'apprends de vraiment concret dans les journaux, l'actualité me laisse froid pour tout dire, je ne retiens que le détail minuscule dans la peinture, la scène inutile dans un film, l'aparté sans conséquence au théâtre, je pourrais me contenter des brèves dans le journal, mais c'est encore plus sensationnel, un concentré dramatique, Non, ce qui me passionne vraiment c'est tout ce que j'apprends au détours des pages, un peu Bouvard un peu Pécuchet, je cherche l'information insolite et parfaitement inutile, qui n'est pas sans me rappeler avec une douce mélancolie mes années d'apprentissage scolaire,

- Non non, pas du tout maman, je suis un peu lasse c’est tout, je crois que j’ai trop mangé, dit Eva en souriant à sa mère sur un registre faussement complice,

Trektaplan, il faut le répéter pour comprendre, Trektaplan, Trektaplan, s’en imprégner, Trektaplan : littéralement tire-ton-plan en argot bruxellois, et Tudobem ! peut-être l'expression la plus employée au Brésil, un mot passe-partout qui signifie “ça roule”, “tout va bien”, vuk (le loup, en serbe), ce n'est pas inutile ça ? Quel intérêt de connaître ce terme ? à moins de se satisfaire d'un savoir en marge de celui d'autrui, un savoir inédit, curieux, se piquer au compliment, un être curieux, cherche à tout savoir, et c'est cette volonté de tout savoir qui le rend curieux aux yeux d'autrui, dans ce sens je suis un être curieux, les observateurs, la plupart des observateurs, de nombreux observateurs, certains observateurs, selon les témoignages concordants, selon certains témoins, en Corée, au métro de Pyongyang, on s'arrête aux stations “Paradis terrestre”, “Rizière d'or”, “Victoire guerrière”, “Réunification”, “Compagnon d'armes”... tout un poème,

Le Chacal embourbé, L'Étrangleur, La Bête de Somme, Les Idées noires, La Guerre joviale, L'Anticafard, L'Écho de l'Argonne, Le Poilu, Tord-Boyaux du mitrailleur, La Fusillade, Le Petit Embusqué, L'Écho des dunes, Le Diable au Cor, Le Filon, L'Écho du Boqueteau, Le Bochofage, Le Canard du Biffin, Le cri de guerre, Le Rire aux éclats... dans métro, il y a morte, cette constatation me frappe comme une évidence, et les titres de ces journaux des tranchés de la guerre 14-18 y sont pour quelque chose,

Demander l'aman (en pays musulman), est plus noble que demander l'aumône, pourtant selon un témoin, des habitants disent avoir vu, des habitants disent avoir entendu, des habitants affirment que, selon des voyageurs en provenance de, le bruit court que, selon des rumeurs qui circulent, les termes sont si proches, comme soumission et commissions du reste,

- Tu plaisantes Eva tu n’as fait que picorer dans ton assiette pendant tout le repas, Tu as des soucis ma chérie ? s’inquiète sa mère un peu tremblante,

L'année dernière j'ai lu 110 livres, 127 en 1998, 103 en 1997, 117 en 1996, 139 en 1995, c'est une manie chez moi l'inventaire, on dit dresser l'inventaire, et voilà que j'apprends que le rythme moyen des emprunts en bibliothèque est de 27 par lecteur et par an, moyen, tout est dit,

L'inventeur du stylo à bille s'appelle John J, Loud, citoyen américain vivant à Weymouth, Massaschusetts, une licence, déposée le 30 octobre 1888 et portant le n°392046 l'atteste,

Ce chiffre me fascine, me laisse frissonnant : 392046,

Une bille effectue 75 tours en une seconde d'écriture, la pointe est usinée dans un cylindre en laiton, métal tendre, les machines - fabriquées par Bic - lui donnent une forme conique et percent deux canaux, l'un pour la bille, l'autre, plus étroit, pour l'encre, enserrée dans un support de résine d'acétal, le culot est en plastique mou (polystyrène), le capuchon, en plastique dur (polypropylène) pour masticage nerveux, le trou du capuchon, il est apparu en 1991, imposé par la norme ISO 11540, la norme ISO 11540, il permet aux enfants de continuer de respirer lorsque d'aventure ils se le coincent (le capuchon) dans la trachée artère, petit trou, il permet d'assurer la même pression à l'intérieur et à l'extérieur du tube, la pression atmosphérique pousse l'encre vers la bille, bille, carbure de tungstène, plus dur que l'acier, usinée au micron près,

Ce sont des petits détails, j'en conviens, mais combien fascinants, précision méticuleuse confinant à la maniaque description des natures mortes d'antan : “à l'évidence noter apaise, met de l'ordre dans l'esprit, repousse les ombres, ”
Je recopie tout sur mon ordinateur, secrétaire attentif, l'ordinateur pour mémoriser, non pas pour se souvenir, noter ce qui retient l'attention dans ce qu'on a lu, c'est comme se laver les mains après la lecture du journal, pour oublier, savoir qu'on a su, mais ne plus rien savoir,

Eva redoute toujours ce moment là, sa mère ne peut s’en empêcher, c’est dans sa nature, elle s’inquiète sans cesse de ce que devient sa fille, et sa fille ne supporte pas de se sentir ainsi prise en faute, faible, à la portée de sa mère et de sa question rituelle : tu as des soucis ? Non je n’ai pas de soucis, simplement mon ex-mari me harcèle depuis quelques mois, il n’accepte pas notre divorce et cela me terrifie de le voir tourner autour de moi comme un chacal autour de sa proie,

C’est comme cela que je me sens, eh oui, ce n’est pas très fameux, en même temps, on me téléphone et cet après-midi je vais peut-être, enfin je vais peut-être coucher avec un homme beaucoup plus vieux que moi, il m’a téléphoné tout à l’heure et j’ai très nettement senti dans sa voix, dans la mienne aussi, quelque chose de sensuel et d’équivoque qui ne me laisse pas de doute, et j’en ai très envie, c’est vrai aussi,

Je suis troublé, je suis là avec toi, dans ce restaurant et en même temps je suis ailleurs, distraite, la queue de ce mec me rend folle, j’ai envie de le sucer, de le pomper, et s’il me parle d’amour je crois que j’aurais peur, c’est toujours pareil, je devrais venir te voir plus souvent, et puis d’abord je n’aime que les voyous,

Au fond ce qui froisse les gens dans ma démarche (c'est une démarche bien entendu, je suis allé trop loin désormais pour pouvoir la renier) c'est que je lise le journal pour obtenir des informations qui n'ont pas pour but premier de s'y trouver, je m'explique, je lis le journal, je vérifie dans le dictionnaire, mais je ne lirais jamais un ouvrage spécialisé sur un sujet sommairement traité dans mon journal,

Je vais bientôt déménager, répond laconiquement la mère d’Eva,

Je soupire, passons, les portes se sont ouvertes immédiatement et la lumière des néons à l'intérieur m'a surprise, éblouie,

Je vais vivre dans le Sud de la France avec l’homme que j’aime, poursuit-elle,

Sur le pallier du sixième, quand les portes se sont refermées derrière moi, le silence et l'obscurité se sont précipités sur moi comme pour me recouvrir de leur voile pétrifiant, je suis restée quelques instants médusée, les bras et les jambes immobiles, les yeux ouverts sans rien voir,

Je n’arrivais pas à te le dire, avoue la mère d’Eva, voilà c’est fait, je suis heureuse,

L'immeuble entier était plongé dans l'obscurité, aucun son, j'ai cru que tout s'écroulait, j'ai pensé mourir, l'espace d'un instant ainsi dans le noir absolu, sans repère, je me suis senti abandonnée, le sol se dérobait sous moi, j'ai lâché mon sac à main comme une idiote, son bruit en heurtant le sol m'a rassérénée, j'ai foncé droit devant moi, les bras tendus en avant, la porte, j'avais les clés en main, j'ai ouvert presque sans hésiter, trouvant d'instinct, à moins que ce soit de la chance, dans mon malheur ce n'est pas impossible, le chemin de la serrure,

La porte s'est ouverte, l'obscurité de mon appartement atténuée par les lumières de la ville en contrebas, je me suis retournée, j'ai attrapé mon sac à la hâte, une peur d'enfant me poussait à filer, la peur de se faire littéralement engloutir par l'obscurité, quelques secrètes et monstrueuses bêtes dissimulées dans le noir,

La porte a claqué dans mon dos, soulagée, ce bruit sourd s'est vite dissipé, et j'ai compris à ce moment là seulement ce qui se passait au juste ce soir, ce qui avait brusquement changé, plus personne dans l'immeuble, il ne restait plus personne, j'étais la dernière résidente, résistante, et ce ne sont pas les promoteurs qui me font peur, qui me donnent du fil à retordre, c'est le silence que je combats,

La lutte est inégale, mais je ne cède pas, pas encore, je suis seule, mais il me reste l’appartement, et cet immeuble, j'en suis désormais le propriétaire, il compte sur moi pour ne pas tomber, si je pars, ils le détruiront d'office, insalubre, dangereux, hors norme, ils ne manquent pas de mots pour détruire, leur métier, c'est sûr, mais je ne partirais pas, pas aujourd'hui, demain non plus, jamais, je crois,

Dans la nuit je suis sortie, mes oreilles bourdonnaient, je n'arrivais pas à dormir, je me suis levée j'ai allumé la télé, je me suis assise dans le canapé de mon salon, j'ai zappé d'une chaîne à l'autre, sans réfléchir, juste pour rester éveillée, tenter de me ressaisir à travers cette activité mécanique, je n'ai prêté qu'une faible attention aux différents programmes de la nuit, documentaire animalier, rediffusion d'une série américaine, vidéo clips, retransmission en léger différé d'un opéra de Verdi,

Sur l'une des chaînes plus de programme, 2h15, de la neige, comme on dit, je jette un coup d'œil vers la fenêtre du salon pour vérifier instinctivement le temps dehors, je ne risque pas de sortir avec un temps pareil, il pleut des cordes, et pourquoi sortirai-je ?

Ils ont fini par te mettre dehors ? s’inquiète Eva,

Ils n’ont pas réussi non, je pars, déclare sa mère, j’ai décidé de m’en aller,

Et pourquoi maintenant, tu étais si près de réussir ? s’étonne Eva,

Justement, ce n’est plus drôle, dit-elle, mais dis-moi tu as l’air de regretter ma décision ?

Ce n’est pas cela maman, répond la jeune femme, mais je suis étonnée voilà tout, Tu semblais si décidée jusqu’à présent, si attachée à l’appartement, j’avais l’impression que rien ne parviendrait plus à t’en éloigner,

Tu avais raison Eva, mais c’est différent aujourd’hui,

Qu’est-ce qui a changé ? lui demande sa fille,

Je vais vivre dans le Sud de la France avec l’homme que j’aime, poursuivit-elle,

J’ai rencontré quelqu’un, répond sa mère,

Je relis l'article, je l'ai découpé dans le journal, c'est Eva qui me l'a acheté, le Monde, je n'ai pas l'habitude d'acheter ce journal, je ne lis pas ce journal d'habitude, le Parisien parfois, je le trouve sur le zinc du café, ou France Soir et Paris Match chez mon kiné,

Je lis : “On ne connaissait jusqu'ici que deux manières de moderniser le parc des logements sociaux, soit réhabiliter les immeubles, sans déplacer les locataires, soit vider les tours avant de les faire sauter, les détruire complètement puis les reconstruire sur le terrain ainsi dégagé, ”

Depuis le temps l'article a jauni, il est accroché dans ma cuisine, maintenu avec une punaise dorée sur le panneau en liège qui se balance près du frigo,

Je lis :

“Une troisième a été imaginée par l'Office H, L, M, de Paris : la reconstruction in situ avant démolition, ”

Eva n'a pas réussi à mettre la main sur l'article daté du 18 janvier 93, la description de la cité où j'habite depuis vingt ans est sans concession, au Ministère ils parlent toujours de l'îlot Fougère, jamais cité, nous n'avons plus le droit de cité, difficile de réaliser que c’est l'endroit où l'on vit depuis tout ce temps qui est décrit ainsi,

“Quatre barres de béton gris, d'une architecture indigente, ” Je souligne mentalement le mot indigente : “Fissurées, dépourvues d'isolation thermique et phonique, irrécupérables, mais plantées autour d'un espace vert recouvrant le périphérique, ”

Tout est dit, envoyez les pelleteuses messieurs, faites rugir les engins de destructions, les camions, les grues, et n'en parlons plus, pourquoi attendre plus longtemps ? le suspens est inutile,

A qui profite le crime ?

Le discours du ministre est resté gravé dans ma mémoire, je ne sais plus son nom, un secrétaire d'État au logement, socialiste de surcroît : “Le renouvellement est le mouvement même de la ville, mais c'est dans les endroits où il est le plus nécessaire qu'il est souvent le moins spontané et le plus difficile à réaliser : là où se nouent problèmes urbains, économiques et sociaux, là où l'initiative publique est en première ligne, faute de pouvoir s'appuyer, au moins dans un premier temps, sur l'investissement privé, ”

Mais je m'égare, il faut bien se rendre à l'évidence,

Je lis : “A leur pied, l'Office a entamé la construction d'une série d'immeubles plus petits et plus avenants, ”

Je n’arrivais pas à te le dire, confesse la mère d’Eva, voilà c’est fait, c’est un soulagement, je suis heureuse,

Ce n'est pas mon avis, bien sûr, mais qui me le demande hein, mon avis qui s'y intéresse un peu pour voir, personne ne vient m'interroger pour savoir ce que j'ai sur le cœur, ce que je pense de cette opération, on entendait aussi dire à une époque pas si lointaine, je ne sais plus quelle chargée de mission auprès de quel directeur général de l'urbanisme et tout le toutim, ville, logement, habitat, construction, équité sociale : “Il est le plus souvent question de retricoter le tissu urbain et de démolir par acupuncture pour récréer les conditions de la diversification urbaine, ”

“Retricoter le tissu urbain”, il y en a qui ne se relise pas je vous assure, la ville recomposée par étapes, vous y croyez vous ? J'y suis attachée moi à cet endroit, toute ma vie, “Dès qu'ils seront achevés, en 1995, les six cent locataires des barres y déménageront sans douleur et en ne subissant qu'une faible augmentation de loyer, ”

Quatre ans plus tard ce n'est toujours pas fini, rien n'est achevé, ça traîne, leurs immeubles oui “plus petits et plus avenants” tu parles ! Mais je n’étais toujours pas résolus à quitter mon appartement, c'est vrai que question isolation thermique et phonique ce n'était pas l'idéal, on s'y fait à la longue, et puis toutes ces années passées là les voir s'envoler en fumée mais je ne pouvais pas, “Alors, et alors seulement, commencera la démolition de bâtisses devenues inutiles, ”

Je pensais ne jamais partir, plutôt mourir, alors, alors seulement, on verrait bien ce qui se passerait, la lutte continuait, mais tout a changé lorsque j’ai rencontré cet homme,

Il s’appelle Péter,

Si, par nature, le temps se manifeste de façon cyclique, si la durée devient sujette à des dilatations internes, les bornes qui délimitent l'espace propre de chaque morceau se révèlent à leur tour perméables : il serait vain de les considérer comme fixées une fois pour toutes, les œuvres perdent alors leurs contours et paraissent à tout moment susceptibles de se contaminer mutuellement en permutant leur contenu,

Je veux refaire ma vie avec lui, poursuit la mère d’Eva, je vais m’installer dans son appartement, c’est décidé, il habite près de Nice, une très belle maison sur les hauteurs de la ville, il est veuf depuis cinq ans déjà, Nous avons tant de points communs, il aime la musique, Mingus est son préféré comme moi, c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés d’ailleurs, c’est un bel homme tu verras, un tout petit peu plus jeune que moi, mais bon à nos âges cela ne compte pas, j’espère que je ne te choque pas ?

La question reste en suspens, sans réponse immédiate, eva sourit bêtement,

Sous le nom d'interpolations, Mingus systématise un processus de composition, inauguré avec Tea for two : la méthode consiste à fusionner plusieurs morceaux en une nouvelle unité formant une œuvre à son tour, si par sa forme, le procédé des interpolations s'apparente à celui de la citation, pratiqué depuis les débuts de la musique afro-américaine par une majorité d'improvisateurs, il s'en distingue toutefois par son radicalisme, puisque la méthode ne se limite pas çà une juxtaposition hasardeuse de thèmes présentant des points communs, mais constitue bien une façon réfléchie de concevoir la composition musicale comme un métissage,

Eva a insisté pour payer l’addition, sa mère, comme à son habitude n’a pas insisté, elle sait que sa fille lui en voudrait, elle la laisse donc faire,

Depuis l’annonce de sa mère, l’imminence d’un déménagement, son départ de Paris, et cet homme qu’elle a rencontré, dont Eva ne sait rien, la jeune femme est restée muette, elle ne sait pas comment réagir, elle s’en veut mais elle est incapable de faire autrement, sa voix reste au fond de sa gorge sèche, elle veut boire, mais la bouteille est vide, elle n’a pas la force d’en demander une autre, elle paye donc l’addition ce qui lui permet de mettre de côté ce que sa mère vient de lui révéler, car elle doit maintenant se concentrer un instant pour retrouver le chiffre de sa carte bleue,

Elle pense qu’elle doit féliciter sa mère, mais elle n’y parvient pas, l’émotion l’emporte,

Elle tape son code sur l’appareil gris que lui tend le serveur, le bruit du rouleau de papier sortant de la machine rassérène la jeune femme, un bruit moderne, une valeur sûre, du concret, elle retrouve enfin ses esprits,

L'intérêt des interpolations ne consiste donc pas, dans son essence, à produire un simple effet de collage, mais vise à créer une structure sonore de forme délibérément ambigu”, et dont les contours se modifient au gré de l'écoute ; transposition dans la sphère auditive - c'est-à-dire du temps - de ce que certains figures, à la géométrie équivoque, accomplissent dans le domaine spatial (par exemple le ruban de Möbius),

Une image du bonheur passé de ses parents lui revient en mémoire, c’est une image qu’elle a précieusement gardée de l’époque où ils se sont séparés, le baiser à la sortie de l’église, le jour de leur mariage, sa mère y était si belle, elle lui ressemble aujourd’hui, et son père si attendrissant, leurs lèvres tendues l’une vers l’autre, leur jeunesse éclatante comme leur bonheur au grand jour, elle a voulu garder cette image, et cette image lui revient brutalement,

En fond sonore dans le restaurant, on entend une musique lointaine qui provient d’une chaîne Hi-Fi,

Les deux femmes tendent l’oreille, il s’agit d’un morceau de Radiohead, exit Music (for a film),

La mère d’Eva aime cette musique qu’elle ne connaît pas, sa fille lui avoue que c’est son groupe préféré, elle a les larmes aux yeux sans savoir pourquoi, c’est idiot pense-t-elle, une envie de pleurer, sans véritable raison,

Eva a appris par cœur les paroles magnifiques de cette chanson, l’une de ses préférées, c’est un extrait de l’album OK Computer, la B, O, du film Roméo et Juliette,

Quelques notes d’introduction à la guitare sèche, on attend, on est littéralement sur le point de partir, ce moment précis qu’on a tous connu, déjà parti, pourtant encore là, entre les deux mon cœur balance, Wake from your sleap, the drying of your tears, today we escape, we escape, c’est le départ, on s’en va,

La voix grave et triste de Tom Yorke le chanteur du groupe, Today we escape, Today we escape, la voix du chanteur envahit tout l’espace du restaurant,

La jeune femme se souvient parfaitement les paroles, cette chanson elle l’a écoutée si souvent en boucle le soir seule chez elle, elle se souvient bien d’un soir notamment où les larmes lui étaient subitement montées aux yeux, un sentiment de plénitude rarement atteint qui lui avait submergé le cœur, emplissant d’un coup la poitrine comme une vague emportant tout sur son passage, c’est après seulement qu’elle avait pleuré, Fais tes valises et habilles-toi avant que ton père nous entendent, la scène lui revient en mémoire avec une précision photographique, comme tout à l’heure la photo de mariage, before all hell breaks loose,

On entend un chœur mixte sur le refrain,
Breathe keep breathing,
Ses parents s’embrassent, mais ce n’est plus le même couple qu’elle voit, les rôles ont été permutés, elle embrasse Péter désormais, elle, Eva, embrasse l’homme que sa mère vient de rencontrer, alors qu’elle ne le connaît même pas, il a le visage de Péter, le chef déco qu’elle retrouvera tout à l’heure,

Je ne peux pas faire cela seul, don’t loose your nerve, breathe keep breathing, i can’t do this alone,

Il y a un chœur féminin à la fin de la chanson, et des voix enregistrées dont on n’entend qu’un fragment monté en boucle, avec d’assourdis bruits d’aéroport, des gens dans un lieu public, une forme de cohue en fond sonore,
We hope that you choke that you choke,
La phrase répétée trois fois de suite, peut-être un restaurant comme ici, Now we are one in everlasting peace,

La phrase prend une drôle de consonance dans cet endroit, elle regarde sa mère, elle sourit, elle est heureuse, eva aussi lui sourit,
We hope that you choke that you choke,

L’appartement d’Eva est encore en désordre, la jeune femme a dû partir précipitamment en tournage peu après son déménagement, les cartons sont donc restés amoncelés au milieu de la pièce principale, les meubles disposés çà et là, sont encore recouverts du plastique qui les a protégé lors de leur transport,

Eva porte un jean usé et un vieux tee-shirt, une taille au-dessus de la sienne, c’est le genre de femme qui a pris peu à peu possession de sa beauté, qui est devenue belle avec le temps, un jour on s’en apercevra tous en même temps et il sera déjà trop tard, sa beauté qui éclate et fait scandale par son arrogante évidence,

Elle jette le matelas de son lit par terre soulevant un nuage de poussière que souligne un rayon de soleil, dans l’embrasure de la porte de la chambre Péter reste immobile et la regarde faire, puis il ôte sa chemise en la glissant au-dessus de sa tête, eva admire la poitrine de Péter qu’il offre ainsi à son regard, elle abandonne le matelas pour mieux le regarder, profiter de cet instant où sa tête disparaissant momentanément derrière le tissu bleu de sa chemise, devient vulnérable, Eva est avare de cette passagère vulnérabilité chez les hommes qu’elle rencontre,

Elle baisse la tête quand celle de Péter sort enfin de la prison de sa chemise qu’il jette au sol avec une négligence que le lieu rend presque sensuel, une sorte de détachement, elle a pensé une espèce de nudité,

Elle s’accroupit en se laissant tomber, les genoux en avant, sur le matelas peu épais, comme une pénitente touchée par la grâce devant l’apparition d’un Saint homme, elle se tient les bras ballants le long du corps, paumes ouvertes, et lève des yeux implorants, viens, viens, vers un Péter un peu décontenancé par cette inédite mise en scène,

Lorsqu’ils sont presque nus ils restent un moment à se regarder, ils se touchent à peine,

C’est un bel homme d‘une cinquantaine d’années, ses tempes grisonnantes lui donnent un charme fou, une prestance dont il use sans abuser, il est grand, bien bâti, il la serre contre lui, ses bras musclés la maintenant avec vigueur contre son torse nu et légèrement velu, mais la jeune femme le repousse d’un geste assuré,

Elle écarte ses cheveux de son visage, il lui sourit pour se donner une contenance, que se passe-t-il ? Ses dents blanches brillent dans la pénombre de l’alcôve improvisée, tel un factice croissant de lune,

Elle caresse son épaule avec l’ongle de son index, dessinant sur sa peau hâlée sous la forme d’un fin trait blanc, le chemin qui mène droit à son cœur, quand elle approche du creux veiné de son bras droit, se niche dans cette zone sensible, l’homme sursaute légèrement, il fait basculer son corps pour lui faire face, effaçant la trace de ce frisson passager,

Il cherche ses lèvres en fermant les yeux, s’exposant à sa réaction, elle pose en effet sa main sur son torse afin de le tenir encore un peu à distance, un geste qui veut dire, attends encore un peu,

Eva voudrait ralentir le temps, si elle pouvait l’arrêter, elle ne s’en priverait pas, arrêt sur image, il a enlevé son pantalon, d’un coup sec défait le ceinturon de cuir, la boucle métallique a produit un son mat en tombant sur le parquet en bois, retour en arrière,

Elle regarde autour d’elle la pièce nue où ils se sont allongés l’un à côté de l’autre, c’est la première fois dans cet appartement, elle ne veut pas tout gâcher en allant trop vite, elle sait pourtant qu’il est trop tard, elle connaît l’importance de ces moments-là, la première fois surtout, cela compte,

Elle a peur de tout perdre, elle soupire, puis elle déboutonne lentement son chemisier, sa jupe est déjà par terre, à ses pieds, elle ne porte aucun bas, elle reste un instant en culotte et soutien-gorge noirs, elle ne veut pas tout confondre,

Il sent la cigarette, et son odeur corporelle, avec un léger accent de sueur mêlé aux lointaines traces olfactives de son eau de toilette, transmet une note virile à tout son corps, qui fait frissonner la jeune femme, elle vient de fermer les yeux,

Elle sent sa main sur son corps, elle ne résiste pas plus longtemps, elle s’offre enfin aux caresses expertes de cet homme, ses mains partout sur elle,

Ils s’embrassent un long moment qui leur paraît durer des heures, de langoureux baisers à pleine bouche, la langue épaisse de l’homme joue avec celle plus discrète mais plus acérée de la jeune femme, la pression de sa main gauche lui écrase littéralement le sein, elle sent son sexe déjà dur glisser sur le haut de sa cuisse au rythme de ses caresses, va-et-vient qui présage ce qui va suivre,

Sa main gauche caresse le sexe d’Eva dans lequel se sont introduits les doigts de ses mains musclées, c’est un homme qui travaille le bois, sculpte la pierre, martèle le métal, façonne l’acier, dans ce mouvement il fait régulièrement se soulever le bassin de la jeune femme,

Sa main droite écrase son sein, le presse, les doigts serrés autour de l’aréole maltraitée, comme s’il cherchait à extraire tout le jus d’un fruit mûr, jusqu’à la dernière goutte, ce n’est pas très doux, mais ses gestes ne sont pas du tout violents, simplement ceux d’un homme à poigne,

Eva regarde la pièce autour d’elle, une lumière feutrée lui offre un spectacle ravissant, elle pense ce n’est pas un homme à femme non plus, mais un homme à poigne, ses ongles s’enfoncent dans la chair du dos rougis de son partenaire,

Elle sait pertinemment ce qui va se passer ensuite, cela ne tardera pas, il lui mord désormais l’épaule comme il a maltraité tout à l’heure son sein, sa bave recouvrira bientôt tout son corps, puis son corps moite, son sexe s'enfoncera vite en elle, son corps pèsera de tout son poids sur le sien, l’écrasant, l’empêchant de respirer, et ses coups de reins répétés lui rappelleront ceux de l’atelier lors du tournage de leur film, ces gestes qui l’ont émus, qui ont attirés son regard sur lui, Tout cela pour ça, se dit-elle un peu amère, Retour en arrière, à la case départ,

Pourquoi résister plus longtemps ? se demande-t-elle en fermant les yeux,

CHAPITRE 5

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