La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser








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JULIEN


Sa barbe est-elle réellement bleue ? Il est plus vraisemblable d'admettre qu'elle est très noire, au point de paraître bleue, comme l'aile d'un corbeau, l'adaptation française des versions orales du conte a été popularisée par Pierre et Charles Perrault en 1697, lors de sa publication dans un recueil devenu depuis très célèbre : les Contes de Ma Mère l'Oye, elle est la seule version à développer ce détail de la couleur de la barbe, l'usage a depuis longtemps mis de côté l'article la qui conférait au surnom un surprenant statut masculin-féminin commun à plusieurs autres héros du recueil, telle Sœur Anne ou le Chat botté,

Ce n’est pas fini, on ne peut pas finir comme ça, sur ces mots-là, c'est un échec, cela sonne faux, ridicule et mesquin, tu parles d'un début, l'écho traînant de sa phrase reste un temps suspendu dans l'air lourd, épais nuage de fumée tardant à disparaître en lambeaux cotonneux, phylactère solennel sonnant creux au-dessus de sa tête, plus rien ne pourra plus l'arrêter, plus rien ne sera plus comme avant, comme une flèche filant vers sa cible, on ne peut pas finir comme ça, ce sont des mots de rupture, la fin de tout.

Point à la ligne.
Tout est fini, c'est la fin, c'est impossible, inacceptable, inaudible, enfin c’est insensé, cela ne se dit pas, silence décousu qui se prépare dans les mots, coudre en silence des motifs qu'on invente parmi ce que l'on voit, tous les deux confinés dans la cuisine, la scène on l'imagine sans mal et pourquoi pas d’ailleurs, ce n’est pas la première fois, leurs disputes, aucun secret pour moi, je les vois donc tels qu'on nous décrit l'algarade, tous les deux immobiles, suffisamment à distance cependant pour ne pas laisser planer de doute sur l'âpreté des pourparlers, de toute manière leur attitude est explicite, physionomie révélatrice, peu d'espoir de rabibochage, croyez-moi.

C’est un expert en la matière qui parle.

La pièce est minuscule, le couloir trop exigu à leur goût, l'endroit le plus étroit de l'appartement, les toilettes en dernier, première porte à droite après le couloir, la large fenêtre de la cuisine à double battants dispense une précieuse lumière, l'appartement situé au cinquième étage d'un immeuble sans vis-à-vis direct, à peine un peu plus loin, quelques étages en dessous, l'élégante architecture du métro aérien, la jeune femme habite tout près de la place d'Italie, métro Nationale.

Un peu plus loin.
Dans l'immeuble rénové qui fait fièrement face au sien, à la hauteur du cinquième étage, la silhouette d'une femme circulant dans son appartement, il ne la voit qu'en partie, tronquée par le cadre de ses fenêtres, demeure immobile, fasciné, à la suivre du regard, le couple reste à distance, s'observant, s'épiant du coin de l'œil, soupçonneux et sceptique, pourquoi ne bouge-t-elle pas ? radieuse et mondaine.

Ils nont plus rien à se dire.

Cette veste ne lui va pas du tout, pourquoi me regarde-t-elle de travers ? tu sais la semaine dernière j'ai pensé à toi, La réponse ne tarde pas à fuser, cinglante impatience de la riposte, Moi plus du tout, ils n'osent plus rien dire, surpris par l'insinuante méchanceté qui les dépasse : Tu dois comprendre, elle ne parvient pas à réfléchir, oui, je comprends, certes, mais, sa tête encombrée d'images, de pensées fugitives et navrantes, cette impression qu'une autre vient de parler à sa place, une voix inconnue.

J'ai vu quelqu'un dans la rue, si tu savais, ton portrait.

Ils ne luttent pas, silhouettes figées et rigides, en arrêt sur image, si si je te le dis, du mal à respirer, la poitrine se contracte, la respiration bruyante, sifflement passager qui oppresse, il fait un peu lourd dans la pièce, il faudrait ouvrir la fenêtre, aérer l'endroit, une bonne bouffée d'air frais, mais comme aucun d'eux n'esquisse le moindre mouvement, ils restent donc pétrifiés sur place, tous deux confondus, idiots, leurs cages thoraciques se gonflent, s'emplissent d'air comme des baudruches, cette façon que tu as de marcher, dans la rue cette aisance que je t'envie.

Il vient de sourire.

Je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça, c'est idiot, le moindre geste est décisif, irrémédiable et les engage vers un destin qu'ils ne maîtrisent plus depuis longtemps, qu'ils redoutent même un peu désormais, long silence pesant, minutes interminables, à quoi tu joues ? ils se regardent muets, s'observent indirectement.

Je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça.

Ce lieu est chargé de souvenirs, retours enjoués du marché l'été, l'odeur des légumes frais légèrement humides, emprisonnés dans les sacs en plastique aux couleurs variées : céleri, poireaux, tomates et navets, et les baisers dans le cou les cheveux relevés à la hâte, sur le pas de la porte, ivres de champagne que fêtait-on déjà ? Nuit d'orage à se faire peur, dans les innombrables repas savourés à cette table ceux dont on se souvient tout particulièrement (un anniversaire, un Noël qu'on a choisi de passer en amoureux pour une fois, un succès qu'on célèbre en toute intimité), première dispute, la gifle et la marque de ma main sur son visage, dans la solitude d'une nuit estivale, fenêtres grandes ouvertes comme gueule béante, écouter passer le métro aérien, les compter comme les moutons pour s'endormir, fou rire en aparté d'une assommante réception mondaine, bulle d'air, bille en tête, les deux premières années d'un mariage pourtant voué à l'échec.

Il récuse ce bilan réducteur de leur vie de couple.
Il est assis les coudes posés sur la table de la cuisine, bras en V, mains levés, son regard vide se perd au-delà de la fenêtre, deux métros aériens s’entredévorent dans le virage, ce n'est pas si courant, la fenêtre toujours fermée c’est à peine si l’on perçoit le crissement des engins dans leur déplacement serpentin.

Là : en face.

Elle est un peu en retrait, ses yeux verts brouillés par l'émotion, sa lèvre frémissante, elle est belle, il la trouve belle et il a raison, elle regarde son ex-mari, ce n'est pas de l'indifférence, son regard est morne et fatigué, je suis fatiguée, pense-t-elle, je voudrais tant m'asseoir, d'habitude elle dit “me poser”, elle se tient droite debout près de l'évier de la cuisine, les bras croisés sur sa poitrine, sur la défensive, elle vient de boire un verre d'eau, d'un trait, le verre vide traîne encore abandonné sur le rebord de l'évier en inox brillant, impeccable, le rebord et le verre également, l'eau avait un drôle de goût, j’ai aimé cet homme, pense-t-elle avec une amertume passagère.

Elle fait une moue écœurée à contretemps.
La jeune femme imagine par avance ce qu’il va lui dire, ce qu'il inventera cette fois-ci pour la reconquérir, tenter de la reconquérir, elle attend résolue, même si elle ne sait toujours pas pourquoi elle a cédé encore une fois et accepté de le recevoir chez elle, par faiblesse sans doute, et lassitude, elle soupire imperceptiblement, il n'ose rien dire, c'est chez elle désormais, il n'a plus rien à faire là, il ne l'entend pas, elle pense : comme à son habitude.

En instance de divorce il n'admet pas l'échec de son mariage, l’affront qu'il représente à ses yeux, il aime encore sa femme, plus que jamais, se ment-il, ce qu'il est venu lui répéter, et comme il souffre de leur séparation, il s’en persuade, c’est plus simple, il prétend la ramener à la raison, il pourrait dire à la maison, c'est la seule chose qui compte pour lui, elle ne voit dans ce sursaut simiesque, ce sont ses mots, que l'expression de son orgueil démesuré.

Je veux l'avoir et je l'aurais.

Il esquisse un geste inachevé vers sa femme, la main se lève mais une force invisible l'arrête à mi-hauteur en plein élan, elle le devance avantageusement : Tu veux boire quelque chose ? il ne veut rien, affirmation mensongère car il a soif, la gorge sèche, il s'avance, pour tout dire oui il a soif, bien sûr, très soif, mais il ne veut pas se laisser distraire, il se retourne vers elle, la regarde fixement, il n'est pas venu pour ça, rictus compassé, non, bien sûr, elle s'en doute, ce qu'elle craint même un peu désormais, elle aurait préféré qu'il vienne pour boire un verre en passant, même si l'eau ce matin a un drôle de goût, et puis il serait rentré chez lui, et puis ce serait fini, bon débarras.

Mais non.

Le chemin de ses yeux, ses oreilles, son cou, sa gorge, il veut qu'elle accepte son marché, qu'ils se revoient, tout n'est pas fini, on ne peut pas finir comme ça, il se lève lentement pour se donner une contenance, une allure acceptable, revenir à soi, il ouvre la fenêtre de la cuisine d'un geste décidé un peu mécanique, de l'air, rien de mieux, il s'accoude et laisse le vent balayer un instant sa chevelure, il respire à fond, son diaphragme se dilate amplement, un second souffle, il va se lancer, cette fois c'est la bonne, il le sait, un, deux, il se retourne.

Ce sont des choses que l'on sent.

Ce n'est pas fini, ça ne peut pas finir comme ça, la phrase tourne encore une fois à vide avant qu'il ne la prononce finalement, dernier essayage avant l'expulsion, il hésite encore un instant avant de s'exprimer, lui dire ce qu'il est venu lui dire, ce qu'il a sur le cœur, il y réfléchit depuis l'entrée dans son immeuble, revenant mentalement sur ces propos, les préparant, les aiguisant presque, revue de détail, je suis venu te dire.

La musique en retrait, bémol.
Le téléphone sonne dans la salle à manger et tout s'arrête brusquement comme au son d'un sifflet strident, en réponse docile à un ordre donné, elle sursaute légèrement comme prise en faute avant d’abandonner la cuisine d'un pas plus sûr qui s'accorde méthodiquement au rythme des sonneries répétées du téléphone, ouf, sur son visage la marque négligeable mais perceptible d'un vague soulagement, son mari ne peut l'apercevoir puisqu'elle s'éloigne de lui, et dans sa fuite, ne lui laisse examiner que son dos.

Manquait plus que ça !

Il fulmine enragé, agacé par ce léger contretemps, il se renfrogne, puis il se retourne, je ne vais pas y arriver, cela ne lui ressemble pas du tout, il tape du poing sur le montant de la fenêtre mais il retient son geste, le bloque au dernier moment, évitant de faire ainsi trop de bruit ou même de se blesser, geste d'agacement et de dépit, je ne vais pas y arriver, je ne vais pas y arriver.

De faiblesse aussi il le sait tout en le regrettant,

Mais sa curiosité l'emporte, il fait un pas en avant, s'approche de la table lisse et laisse glisser sa main dessus, les minuscules reliefs d'un repas frugal, petit déjeuner sommaire, miettes de pain et pépins de pommes, je n'ai jamais bien su m'y prendre avec elle, la voix de sa femme lui parvient à peine affaiblie de l'autre côté de l'appartement, des bribes de mots indistincts auxquels il ne prête d'abord qu'une faible attention jusqu'au moment où celle-ci prononce distinctement le nom d'un homme.

Le nom d’un autre homme.


Il tend l'oreille tout à coup, réflexe masculin, elle répète ce prénom - Guillaume - qu’elle dédie à son attention, pour qu'il le retienne, qu’il s'insinue en son esprit et s’y inscrive durablement, comme l’encre d’un tatouage indélébile, et qu'il n'y ait plus dès lors aucun doute sur cette identité.

Il ne réalise pas tout de suite qui est cet homme.


Il s'approche de la salle à manger mais demeure toutefois à distance, restant sur le seuil, immobile, adossé au chambranle de la porte, pour ne pas se faire voir de sa femme, Guillaume, Guillaume Havas, le mari de Faustine, Faustine est la meilleure amie d'Eva, elles se sont connues à la faculté que Verdier fréquentait également à l'époque, il révise mentalement le visage de Faustine, ses traits fins enfouis dans les retorses anfractuosités de sa mémoire, des années qu'il ne l'a pas revue, presque oubliée, à l'époque pourtant, elle tournait autour de lui.

Mais avec qui parle-t-elle ?
Son attention à l'affût redouble, affolée tout à coup, aiguisée par cette précision nominale, captant désormais clairement l'ensemble de la conversation de sa femme, son enjeu, supposant ce qu'il n'entend pas, en fonction des réparties de plus en plus enjouées qu’il distingue, ses petits rires étouffés, gloussements de jouvencelles et répliques théâtrales, mais bien sûr, comment veux-tu, je n'ai pas oublié.

Non, rien de rien.

Il s'efforce de ne pas se faire remarquer, vaine précaution, sa femme prévoir qu'il se tiendrait ainsi derrière la porte à l'espionner, elle profite de cette proximité, de cette promiscuité, pour semer le doute en lui, tu sais je pense pouvoir les récupérer assez rapidement, l'imagination débordante de son ex-mari n’est pas une surprise pour elle, sa propension à profusion, elle lui offre sur un plateau la continuité dialoguée de son prochain film, rien ne peut l'arrêter, moi aussi, c'est toujours un plaisir, elle cherche à décourager ses avances en coupant court à ses insistantes relances sans prévoir combien son naïf stratagème attise en réalité sa jalousie.

Et qui dit jalousie.

Elle relève la tête en reposant le combiné téléphonique, le boîtier brinquebalant, elle glisse lentement ses mains dans ses longs cheveux blonds, mais elle n’achève pas son geste, elle non plus, sentant ce qu'il a de factice à cet instant précis, c'est toujours la même chose lorsque l'on se sent observé, les gestes se transforment, dénaturés par le regard même qui s'y est fixé, faisant peser sur eux, dans cette indécente proximité.

Un pénible fardeau.

Elle voudrait s'arracher les cheveux, tirer dessus plutôt comme elle le faisait lorsqu'elle était enfant, sa mère devait l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard, mais ne bouge pas tout le temps, elle tiraillait certaines mèches jusqu'aux larmes, alors sa mère attrapait sa main, désolidarisait un à un ses minuscules doigts d'enfant serrés avec une rage frénétique autour de la pauvre mèche, une énergie forcenée, en lui parlant calmement, en cherchant à la rassurer, à la raisonner, calme-toi ma belle, ce n'est rien, maman est là, tout va bien, sa mère gardait son calme, c'est fini, c'est fini, là là, la petite lâchait prise au final, et sa mère la serrait tendrement dans ses bras pour la consoler.

C’est fini.
La jeune femme prend son temps pour rejoindre son ex-mari dans la cuisine, elle a du mal à jouer la comédie devant lui, manque d’expérience, elle ne sait plus quoi dire, comment tenir tête, faire front, quand elle pénètre dans la cuisine, il semble ne s’être pas du tout déplacé de l'endroit précis où il se trouvait quand le téléphone a sonné quelques minutes plus tôt, elle hésite un instant, s'est-elle imaginé sa présence discrète sur le seuil de la salle à manger ? ou l'a-t-elle à ce point désirée, pour ainsi la créer, l'inventer de toute pièce ? le soleil dessine au sol un rectangle malhabile, celui-ci ne tardera pas à se transformer en losange.

Nous voilà bien avancé.

Tu as quelqu'un ? lui demande-t-il sans détour, la jeune femme se dirige vers l'évier en inox pour se servir un nouveau verre d'eau, elle a la gorge affreusement sèche avec cette sensation d'avoir parlé des heures sans interruption, le bruit de l'eau du robinet couvre copieusement sa réponse, qu'est-ce que tu veux dire par quelqu'un ? quelle drôle de question, elle se rappelle à temps le goût singulier de l'eau, mais cela ne l'empêche pas de boire.

Tu veux qu'on mange ensemble ?
Elle vient de dire non de la tête, les yeux baissés vers le sol dallé de la cuisine, comme une pénitente, ses cheveux bouclés virevoltent à droite, à gauche, au-dessus de ses épaules nues, je ne m'en lasse pas, regarde, regarde, je pourrais revoir la scène indéfiniment, elle relève la tête distinguant le crissement d'un tiroir qu'on coulisse à ses côtés, son ex-mari en extirpe les ustensiles utiles pour cuisiner : couteau, cuillère et fourchette.

Je n'ai pas faim, souffle-t-elle un peu contrariée.
Faites fondre sur feu doux 30 grammes de beurre ou de margarine ; ajoutez-y 30 grammes de farine, tu m'en diras des nouvelles, sourit-il faussement, s'activant désormais à la recherche des ingrédients nécessaires pour confectionner le plat qu'il s’apprête à cuisiner, Délayez sur le feu pendant quelques secondes jusqu’à ce que le mélange soit mousseux. Ajoutez-y le concentré de tomate, un grand bol d’eau (1/2 litre), la tomate en morceaux, sel, poivre. Mélangez jusqu’à épaississement.

Laissez cuire à feu très doux 20 minutes.
Elle renverse la tête en arrière mais son verre est vide, et la soudaine sensation de manque, cette eau qui l'aurait désaltérée, qui l'aurait rafraîchie, et qui lui fait défaut, parait fort désagréable, elle aspire de l'air à la place, c'est frustrant, elle repose le verre sur le rebord du plan de travail en bois naturel, il roule sur sa base comme une toupie à la fin de ses révolutions de derviche tourneur endiablé, menaçant de rouler et de tomber à terre, on imagine le fracas du verre sur le carrelage, le rebonds brutal par terre et l'éclat dans l'émail coloré qu'il faudra recouvrir ultérieurement, menus et fastidieux travaux quotidiens qui usent, elle observe ce spectacle anodin d'un œil morne, le verre n'est pas tombé, c'est tout comme, je n'ai vraiment pas faim, le bruit bourdonne curieusement à ses oreilles, tu as des oignons ? réclame-t-il sans même la regarder, s'affairant à la confection de sa recette comme à la préparation d’un filtre d’amour.

Laissez bouillir, sans couvrir, 7 minutes.
La jeune femme traverse la pièce en faisant semblant d’ignorer la débordante activité culinaire de son ex-mari, des oignons ? je n’en ai plus, objecte-t-elle, tout en pensant : il ferait mieux de se mêler de ce qui le regarde, la situation est burlesque, si, si, cet homme, cet étranger, c'est un étranger à ses yeux, cet étranger est en train de préparer un plat, aux petits oignons, ah ! ah ! dans la propre cuisine de cette femme, et elle est incapable de le mettre dehors.

Les mots même lui font défauts.
Le faire sortir de sa cuisine, de sa vie, rectifie-t-elle en soupirant, elle n'a pas la force de le mettre dehors, elle va s'asseoir sur une chaise en bois peint toute blanche, la peinture est usée on aperçoit par endroits, coups, écailles, usures ou frottements, une précédente couche jaune qui pointent en dessous, lointain palimpseste qui fait resurgir un texte oublié, elle glisse à nouveau sa main droite dans ses cheveux, elle répète ce geste sans s'en rendre compte lorsqu'elle est nerveuse, avant de l'y abandonner et maintenir ainsi sa tête devenue lourde et douloureuse.


Assieds-toi, les oignons, très bien, des pommes de terre ? Eva, il te reste quelques pommes de terre ? je ne les trouve pas dans la réserve, tu ne les ranges plus dans la réserve ? rester debout à ses côtés c'est encore une manière de jouer son jeu, d'en accepter les règles tacites, admettre sa présence et participer à la mascarade, car tout cela n'est qu'un misérable jeu, elle le sait bien, l'habitude, des années qu'il agit de cette manière avec elle, à sa guise.

La guigne.

Elle veut s'asseoir pour rester à l'écart, se protéger comme elle peut, je ne suis pas son jouet tout de même, il me prend pour une poupée, mais il ne la laissera pas tranquille, il connaît toutes ses parades, il peut prévoir toutes ses réactions, les devancer, c'est un maniaque, un homme rusé, brillamment avisé, je n'ai pas de pomme de terre Julien, et je ne veux pas que tu me prépares à manger, je n'ai pas faim, tu comprends ? mais il est l'heure de manger, rétorque-t-il avec une assurance retrouvée, il se retourne pour la jauger, vérifier l'effet déstabilisateur de sa dernière remarque, son emprise sur sa femme.

Bien joué.

Elle se prend la tête entre les mains, il vient de marquer un point, gagné, et ne le regarde pas, ses cheveux blonds bouclés couvrant son visage fermé, elle finira bien par craquer, se soumettre à sa volonté, voilà ce qu'il pense, ce qu'il attend, d’un moment à l’autre, il ne va pas abandonner à cet instant propice la partie qu'il a lui-même engagée, ce n'est pas son genre, il luttera jusqu'au bout, becs et ongles, pour la reconquérir, question de principes.

Tu as bien des pâtes, il y a toujours des pâtes à la maison.

J'ai quelqu'un, lâche inopinément la jeune femme en relevant la tête, rejetant ses cheveux en arrière, les sous-entendus tout à l'heure au téléphone, le nom qu'elle a intentionnellement lâché à son attention perverse auraient dû satisfaire sa curiosité maladive, décevoir ses prétentieuses et dépassées revendications amoureuses, c’est la seule solution - puérile, elle s’en rend compte - qu'elle a pu envisager en le voyant s'imposer à nouveau face à elle, dans son appartement, la jalousie l'aiguiser pour le décourager, en venir à bout, son cœur bat plus rapidement dans sa poitrine, peut-être comprendra-t-il enfin qu'elle ne pense plus à lui, qu'elle l'a déjà remplacé ? leur histoire est définitivement terminée, révolue.

C'est fini, un point c'est tout.

Il s'est arrêté net de couper ses oignons, il pose son couteau à plat sur la planche en bois, un bruit mat, ses yeux commencent à rougir, tu veux qu'on en parle ? il a l'air très calme, paradoxalement soulagé par cet aveu, les oignons le font pleurer, rendant la scène grotesque et pathétique, il la regarde avec ses yeux noyés de larmes, son air singulièrement distant et serein qui a toujours mis sa femme mal à l'aise, le couteau de cuisine en l’air forme un L avec son bras, je ne veux pas qu'on en parle, s'énerve vainement sa femme.

C'est un fait, voilà tout.

Ça te ferait du bien de manger un peu, lui dit-il en se retournant pour finir de trancher ses oignons et les placer au fond d’une petite casserole en fonte, dans laquelle une noix de beurre commence à rissoler avec un attendrissant chuintement, il en profite pour essuyer ses larmes d'un revers de manche.

Je ne veux pas.

C’est qui ? je le connais ? lui demande-t-il, le dos tourné, d'une voix qui se force à rester douce et cordiale, dis-le moi, je le connais ? non, ne dis rien, se ravise-t-il aussitôt posant bruyamment son couteau, je préfère ne rien savoir, vite, vite, tu veux pas qu'on sorte manger ensemble dans un bon restaurant ? non, répond-elle sèchement,l alors dis moi si je le connais ? non, elle vient de se lever, non, ele est droite, élancée, les bras ballants le long du corps, il faut qu'elle bouge, c'est impératif, là tout de suite, ne pas tarder à se mouvoir, agir, allez, on y va, dans quelques instants il sera trop tard, elle devra se rasseoir et tous ses laborieux efforts n'auront servis à rien, lettres mortes.

Bouge, bouge de là.

Elle n'en peut plus de répondre à ses questions, elle se sent prise au piège, incapable de la moindre réaction, sans savoir comment sortir de son guet-apens, elle se tourne vers la fenêtre, vraiment, je ne le connais pas ? elle agrippe la poignée de la fenêtre avec l'extrémité de sa main gauche, elle visualise un instant l’image d’elle que peuvent avoir les passagers d'un métro passant à vive allure, dans cette perspective renversée, le bras levé, un signe de la main comme un appel au secours, il est trop tard, elle sait qu'il est trop tard pour faire marche arrière.

C'est Guillaume, avoue-t-elle sans se retourner.

Guillaume ? s'exclame-t-il, Guillaume Havas ? le scénariste, tu n'es pas sérieuse ? Guillaume Havas, oui Julien, c'est tout à fait sérieux, il s'approche de son ex-femme, il semble avoir oublié l'activité entreprise quelques instants plus tôt, accaparé par sa révélation, il avance vers elle les bras collés le long du corps, Guillaume ? et Faustine qu'est-ce qu'elle en pense ? ironise-t-il.

Elle est au courant ?

La jeune femme se lève d'un bond, hors d'elle, elle ne tombera pas une fois de plus dans son piège, c'est lui qui s'y précipite, Julien, sors d'ici immédiatement tu m'entends, sors d'ici ! je te vois venir espèce de salaud ! tu crois peut-être que je ne te vois pas venir ? mais pour qui me prends-tu Julien ? dehors ! fiche-moi le camp ! il sort immédiatement de la pièce, partie perdue, essaye encore, il ne part pas vaincu cependant, il a obtenu un nom et ce nom lui suffira à tenir bon encore quelques jours, il y a bien quelqu'un dans la vie de sa femme, voilà c'est dit, l'aveu n'a pas été si difficile à soutirer, il en a la preuve désormais, Guillaume, Guillaume Havas.

C'est dur, c'est sûr, mais il en viendra à bout.

Elle ne le raccompagne pas jusqu'à l'entrée, la porte métallique claque sur lui, son cœur sursaute, l'impression qu'il se remet enfin à battre, elle se sent légère et vide aussi, elle en pleurerait, elle déteste cet homme un peu plus chaque jour, elle ne pourra plus jamais faire machine arrière, jamais, c'est vraiment fini entre eux, elle se demande même parfois comment tout cela a bien pu commencer, les sentiments qu'il y a eu avant, ce qui les a uni, mais mieux vaut tout oublier.

Pas de demies mesures, surtout pas.

Dans la casserole les oignons se transforment lentement en une friable poussière charbonneuse qui commence à former un dépôt calciné rugueux, une épaisse pellicule sombre partant en fumée noire qui la fait tousser quand elle revient à elle, elle éteint précipitamment la plaque électrique sous la casserole et la place sous le jet d'eau froid du robinet qui provoque immédiatement une réaction chimique dont le crépitement amuse malgré tout la jeune femme, elle arrête l'eau qu'il a mis à chauffer et dont les gros bouillons éclatent en vain depuis trop longtemps, elle range la viande hachée dans le frigidaire, jette les fragiles épluchures des oignons qu'il n'a pas pris soin de jeter lui-même à la poubelle comme à son habitude, elle place casserole, couteaux et coupelles au lave-vaisselle, puis elle éponge rapidement le plan de travail.


Ces gestes ordinaires lui permettent de refaire surface, de revenir lentement à elle, en oubliant la présence physique de son ex-mari qui, quelques instants plus tôt, se trouvait encore là, menaçant et provocateur, en chasser tous souvenirs comme sous une douche toutes scories corporelles, elle ressent ensuite le besoin de sortir prendre l'air, elle hésite un instant en pensant qui sait peut-être l'attendra-t-il, devant chez elle, il n'osera pas, se ravise-t-elle en rinçant mécaniquement son éponge sous un maigre filet d'eau, elle aurait souhaité pouvoir agir tout le temps avec son ex-mari comme elle vient de le faire, avec cette énergie débordante, avec cette hardiesse et ce sang froid, ce caractère déterminé.

Mais c'est trop tard pour les regrets.

Elle essore l'éponge, s'essuie les mains avec le torchon à carreaux pendu à cet effet juste à côté de l'évier, elle voudrait arrêter à partir maintenant toute forme de compromission, cependant son mensonge pour se débarrasser de son pressant conjoint lui rappelle la vanité d'une telle prétention, l'illusion d'un tel désir, elle se sent faible, mais elle sourit en pensant à ce pauvre Guillaume, il faudra qu'elle en parle à Faustine.

Quand elle le fera il sera déjà trop tard.

CHAPITRE 3
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«Je fixais des vertiges». Cette acticité caractérise l’intellectuel appelé par une destinée philosophique; saisir et comprendre des...








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