La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser








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HI-FI



HI-FI

PIERRE MENARD

Hi-Fi

roman

2005

à Caroline

La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser uniformément tout tableau qui se représente au souvenir : de là sans doute la violence expressive et sans nuances avec laquelle après coup de tels tableaux nous assiègent,
Carnets du grand chemin - Julien Gracq,

Seulement voyant, enregistrant sans en prendre tout à fait conscience, de sorte que le récit qu’il m'en fit fut sans doute lui-même faux, artificiel, comme est condamné à l'être tout récit d'événements fait après coup, de par le fait même qu'à être racontés les événements, les détails, les menus faits, prennent un aspect solenne, important, que rien ne leur confère sur le moment,
Le vent - Claude Simon,

Le pur hasard de la rencontre, les énergies sans but qui approchent d'un point commun, il y a quelque chose qui vous parle directement, et qui dit des choses terribles sur les forces qu’on ne contrôle pas, les lignes d’intersection qui taillent dans l’histoire et la logique et dans toutes les strates raisonnables de l’attente humaine,
Outremonde - Don DeLillo,

Ce sont des mouvements indéfinissables, qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu'il est possible de définir Ils me paraissaient et me paraissent encore constituer la source secrète de notre existence,
L’usage de la parole - Claude Sarraute,

CHAPITRE 1

EVA

Barbe-Bleue épouse plusieurs femmes et toutes disparaissent, il les a tuées en prétextant un interdit violé, mais la dernière lui échappe par ruse et ses frères la vengent en le tuant, c'est le héros d'un conte célèbre, Barbe-Bleue, le nom est devenu synonyme d'homme cruel et sanguinaire,

Maigrelette et risible, en haut des marches, porteuse d’un verre ébréché, paquet de cigarettes et cendrier publicitaire en équilibre, l’air onctueux du matin renfle doucement derrière elle sa robe de viscose mauve, sans ceinture, elle élève le verre et psalmodie : Du rhum, il faut que je parte d’ici, du rhum ! du rhum !

Puis arrêtée, scrutant l’ombre de l’escalier en inox, elle jette grossièrement : Silence, là-bas, dans l’entrepont ! et d’un pas solennel gagne la plate-forme du van, se tournant vers eux avec austérité, elle maudit par trois fois le plateau, le studio et les techniciens qui s’éveillent, elle se penche dans sa direction, en traçant de rapides signes de mains en guise de révérence, avec des roulades de manches et de feints gémissements,

C’est pas du cinéma.

Accoudé sur la première marche, engourdi, un peu dépité, il contemple glacial le visage remuant et gémissant qui le salue, tête de fouine aux cheveux bouclés, l’oeil à l’amande, le vert d’une petite huître, elle jette un rapide coup d’oeil sur le paquet de cigarettes blondes puis abandonne le verre d’un geste rapide, à la votre, dit-elle, catégorique, et d’un ton plus cachottier : En fait, monsieur, je pense que j’ai dans ma poche ce qu’ils cherchaient, et pour vous dire la vérité, j’aimerais que ce soit mis en sûreté,

C’est une citation.

Lorgnant le ciel du coin de l’oeil, elle module dans le grave un long sifflement impérieux, puis, comme ravie en extase, fait une pause, ses dents égales et blanches clignotent dans la pénombre, en écho, deux impressionnants coups de sifflets lui répondent en vrillant le silence, c’est bon, j’arrive, crie-t-elle d’une voix joviale,

Coupez ! C’est dans la boîte, les gars.

Elle quitte d’une pirouette la plate-forme du van, et tout en rassemblant sur ses jambes les pans flottants de sa robe largement échancrée sur le côté, fixe son observateur avec gravité, face de fermeture au noir, impénétrable : galbe affilé, menton tranchant comme une lame acérée, tout le portrait grenu du chevalier à la triste figure, redresseur de torts, dans les déserts de Castille,

Un sourire en creux anime son visage.

Un film c’est un peu comme un livre qui s’écrit, il faudrait pouvoir le lire à cet instant précis, dans l’élaboration de la phrase, la phase de l’écriture, après c’est trop tard, croyez-moi, la vie est dans le chantier, dans le qui-vive, works in progress, sauve-qui-peut la vie, et vive le travail d’équipe,

Je ne sais pas ce qu’elle lui trouve.
Il pose le verre qu’elle lui a tendu, gorgée bue, sur le rebord de la rambarde métallique et crie radieux : viendra-t-il le parrain replet d’orgueil ? drôle de question, puis il allume une cigarette en n’utilisant que sa main droite, dites-moi, fait-il paisiblement, quoi, mon cher ? combien de temps le réalisateur va-t-il encore rester à la tête de ce film ? La fumée de sa cigarette monte en tourbillons bleutés et s’enroule dans les boucles blondes de la jeune femme,

Il fume des Craven A.
Le metteur en scène n’aime pas les tournages, c’est ça son problème, contraintes, sacrifices et concessions, pas très habitué à la vie en communauté, pas comme nous, vous êtes ici chez vous, il ne peut pas vous mettre dehors, c’est votre élément le cinéma, ma chair et mon sang, les metteurs en scène sont d’affreux solitaires comme les écrivains, mais le cinéma c’est un travail de techniques anciennes, de petites mains, de mains d’oeuvre, de cantines, et d’heures supplémentaires.
Il aspire précautionneusement la fumée de sa cigarette avec l’apparente intention d’accélérer l’avancée de son cancer, tout se joue dans l’écriture du scénario, dit-il, le tournage n’est qu’une formalité, il rattrape le coup au montage, Hollywood est un monde d’aliénés, auriez-vous peur de continuer ? certes, fait-il avec conviction, et acceptant mieux la nature de sa peur, tous les jours à ses côtés, réalisant la moindre de ses volontés, fais-ci, fais-ça, pas un merci, pas une attention, ce type est fou, il veut tout contrôler, son film insensé, hier, vous avez sauvé l’auberge de L’amiral-Benbow d’un désastre inévitable, moi, je n’ai rien du héros, je vous admire.

Si ça continue, on va droit dans le décor.

La jeune femme fait une grimace au nuage de fumée qui entoure son interlocuteur d’une armure délétère, droit dans le mur, rectifie-t-elle, mais quand on s’en sort c’est dans les décors qu’on file, d’un petit saut elle est à bas de son promontoire, houpla hop, sur un film tout se fabrique au tournage, la vie c’est vraiment au tournage qu’on l’éprouve, sur le papier on ne couche que des idées sans vie, des silhouettes sans vis-à-vis, le montage donne le rythme, mais la vie, la trépidation et le souffle de la vie, il n’y a que le tournage pour en distiller un peu dans le cinéma, mais il ne faut pas se leurrer, je n’ai pas dit la vie, la vie, la vraie, on dirait un slogan publicitaire, ne nous égarons pas, ce n’est qu’un film après tout, le tournage un reflet de l’existence, une face, une farce ? une façade. Arrêtez votre cinéma !
Il se lève, et la rejoint au parapet, accoudé, il observe l’activité timide du plateau en-dessous et le décor inerte de l’Auberge, dans la baie de la Colline Noire, c’est presque la fin du tournage, nous finissons par le début, le vieux loup de mer arrive dans l’auberge de Jim Hawkins, c’est lui le héros de l’histoire.

Le début de la fin,

Je me souviens de lui comme si c’était hier et je le vois s’avancer à pas lourds vers la porte de l’auberge, son coffre de marin derrière lui sur une brouette : c’est un homme grand, fort, puissant, poisseux sur les épaules d’un manteau bleu souillé de taches ; ses mains aux ongles noirs et cassés sont rongées et couvertes de cicatrices ; la balafre à travers sa joue est repoussante et d’un blanc livide.

Elle boit son verre à traits appuyés, émue et muette, lui, les coudes au contact du métal laminé de la rambarde, les joues paumées dans ses mains glaciales, contemple les vestiges obsolètes du décor de la veille tombant en lambeaux, bouts de polystyrène apparents à la place de la porte de la chambre du capitaine, une douleur qui n’est pas encore mélancolie mine son moral, depuis la veille, il est étendu comme nous l’avions laissé, quoique un peu ranimé, à la fois faible et agité :Je ne peux pas les arrêter.

La scène revient à lui inchangée dans son intégralité.



Le froid du métal s’infiltre dans tout son corps, et la fraîcheur de ses mains sur ses joues ravive le souvenir de sa chute brutale secrètement associée à un mouvement de fuite en avant : Je n’ai pas bu une goutte aujourd’hui. Ce docteur est un imbécile.
Il arrête tous les passants pour les saluer, les embrasser, il est ivre, il esquisse un pas de danse pour séduire une passante, il tombe au sol, sa joue sur le pavé gelé d’humidité, les yeux dans le vague, un goût de sang dans la bouche, son corps dévasté, exhalant une odeur d’alcool et d’urine, le souffle court, l’haleine fétide :

Je vais avoir des visions, j’ai déjà vu des fantômes.



Le caractère obsessionnel du passé se révèle à la faveur d’une crise de delirium tremens, bestiale remontée de souvenirs anxiogènes : J’ai vu le vieux Flint là, dans le coin, derrière toi, aussi net que si c’était écrit, je l’ai vu, et si je vois des fantômes, ce sera horrible, car j’ai mené une vie épouvantable.

Il ne bouge pas, incapable du moindre mouvement.

Il s’avance vers l’imitation de porte massive tout en parlant de “stratégie de refoulement”, inspecte attentivement la porte, l’ouvrant et la fermant afin de vérifier sa résistance, à ses côtés, la jeune femme l’observe distraite, je me demande encore pourquoi je travaille ici, ce qui m’attire vraiment dans ce métier, je crois que j’ai raté ma vocation, sa voix il y a de moins en moins de vie dans le cinéma, je ne regrette pas le cinéma à l’ancienne, ce n’est pas la question, je ne l’ai pas connu, mais je crois que le cinéma est une invention dépassée, le virtuel envahit tout et le cinéma n’est pas épargné, je me demande vraiment ce que je fais là, du neuf avec du vieux.

C’est ridicule.

L’homme poursuit son avancée, derrière la porte qui mène à l’office, on pénètre directement dans la chambre du capitaine, il s’y introduit donc, et désignant son lit de l’index, dit avec regret : ce n’est pas vraiment ce que nous avons réussi de mieux, je suis un artisan, je travaille le bois, je façonne le métal, je couds, je brode, je peins, je scie, j’agraphe, je forme, je déforme, je dessine, je chine, je brocante, je triture la matière.

Il répète : je suis un artisan.
Après avoir largement délimité la zone de tournage afin d’en interdire l’accès aux curieux, laborieuse installation de tout l’appareillage technique, caméra, projecteurs, réflecteurs, baffles, moniteurs, rails, chaque technicien se déplace d’un pas décidé, un groupe de trois hommes, tous vêtus de la même façon comme si la production soucieuse du décorum avait imposé l’uniforme, jean élimé, blouson de cuir, et ceinture où cliquettent un orchestre désaccordé d’outils variés, téléphone portable, talkie-walkie, trousseau de clefs, tournevis, couteau Suisse, lime, rouleau de scotch et de gaffeur.


Soudain, il glisse son bras sous celui de la jeune femme et l’oblige à s’asseoir à ses côtés sur l’imitation du lit de Billy Bones, scène émouvante : le jeune Hawkins apporte ses médicaments au capitaine, celui-ci lui réclame une lampée de rhum, et quand il lui rappelle les recommandations du docteur, le vieux flibustier s’emporte et critique sévèrement les médecins, tous ces idiots qui ne connaissent rien aux gens de mer, il décrit avec émotion son parcours maritime, les régions brûlantes comme du goudron, les hommes qui tombent de la fièvre jaune, le pays qui se soulève comme une mer sous le coup des tremblements de terre.
Éclats de voix graves de techniciens entrant avec fracas sur le plateau, sur les lieux du tournage, les traits tirés, mal réveillés, leurs gestes sont encore imprécis, leurs bruits plus sonores qu’efficaces, quelques plaisanteries fusent, tu connais la dernière ? le grésillement des lampes qu’on allume fébrilement, leurs chuchotements lumineux.

Mon métier consiste à construire un élément de décor, bâtiment, paysage, une île ou une ville selon les cas, afin qu’il soit filmé, enregistré selon certains angles, et dans un cadre particulier, celui d’un récit cinématographique, avant d’être détruit, de disparaître en fumée, c’est donc une œuvre éphémère, qui m’évoque aujourd’hui le sacrifice d’un être vivant dont on fait l’hommage à une déesse ingrate.

Une étape transitoire.

Pendant qu’un groupe d’assistants zélés monte l’imposante caméra sur son exubérant trépied, deux autres techniciens se dévouent à installer les rails d’un long travelling, en coulisse les doublures des acteurs (de jeunes acteurs débutants la plupart du temps) se préparent à entrer en action après leur maquillage et leur habillage, un assistant du metteur en scène leur a rappelé la scène qu’ils vont jouer, aucun texte à apprendre, on leur demande juste de se déplacer dans l’espace délimité de la scène à tourner, ils servent de mises aux points techniques, afin de ne pas faire attendre les acteurs professionnels, dehors, debout, des heures durant, car ces préparatifs techniques, minutieux et incontournables, peuvent durer des heures.

Le bras de Péter autour des épaules de la jeune femme.

Que reste-t-il de mon travail après toutes ces années ? une liste abstraite de films, oubliés depuis longtemps pour la plupart, et puis tous ces gens que j’ai côtoyés sur les plateaux, dans les studios, sur les tournages, pas les acteurs bien sûr, ils attendent au chaud dans leur caravane, inaccessibles, et quand l’heure est venue de tourner, font leur numéro, une prise, deux prises et puis s’en vont comme des voleurs, pas même les metteurs en scène, c’est à peine si on les voit, mais tous les techniciens, les intermittents du spectacle, les professionnels de la profession, tous ces besogneux tâcherons s’activant dans l’ombre, tous ceux que l’on ne voit pas, disparaissant derrière leur travail sans laisser de traces, jamais créditée au générique l’équipe technique, et leur travail qui s’efface à son tour sur la pellicule.

Après plus rien, quelques souvenirs, c’est tout.

Par la fenêtre ouverte, des ordres contradictoires affectent la matinée d’une activité lumineuse, Marlon étourdi, en bleu de travail, prend des allures de Monsieur Hulot en goguette, poussant son chariot d’échafaudages à travers la chambre, sans prêter la moindre attention au couple assis sur le lit, en pleine conversation.

Une partie du décor.

L’atmosphère du plateau est indescriptible, la plupart du temps bien entendu, tous les décors fabriqués par l’équipe déco sont réalisés longtemps à l’avance, pour ne pas retarder le plan de tournage, le réalisateur et son chef opérateur les étudient en vue du tournage, mais ce film est une superproduction hollywoodienne et une grande partie de l’équipe déco a été invitée à rester sur place pendant le tournage.

Et si je n’ai pas mon rhum, maintenant, je ne suis plus qu’une pauvre vieille carcasse échouée,
Le chef décorateur s’arrête brusquement de parler et regarde le machiniste disparaître dans la pièce attenante, avec dans son pas une régularité confinant au mécanique, l’air de rien, la jeune femme dégage lentement le bras de son interlocuteur, elle apprécie le travail avec les équipes étrangères, les américains principalement, In God we trust, les conditions de travail s’en trouvent automatiquement facilitées, les moyens sont, reconnaît-elle, sans commune mesure, on y accorde toujours une grande importance, un soin particulier, à l’élaboration des décors.

Et puis travailler avec des gens qui ne parlent pas votre langue, même si Eva est désormais polyglotte, revêt un charme plaisant, dépaysan, on va à l’essentiel, ici les mots restent toujours techniques, les discussions professionnelles, réduites à l’essentiel, à la mécanique des gestes : un mouvement de la main, une rotation du bassin, un effort pour placer un élément du décor, sueur et soupirs, sourire de satisfaction, moue d’approbation, pas de bla-bla, cela fait du bien, pour le reste, si l’on veut aller plus loin, les corps poursuivent presque naturellement le dialogue entamé dans le travail, sans barrière de langage, ni faux-semblants, sans errements ou atermoiements, elle a eu de nombreuses “relations de plateau” comme elle les appelle avec son humour un peu revêche, tout en lui parlant, éveillant dans ses yeux de soucieuses étincelles cuivrées.
Le jeune homme ne sait pas trop comment réagir face à cette pathétique supplique du capitaine, celui-ci s’excite de plus en plus, sa voix s’élève dans la pièce au plafond très bas, le ton monte, Jim pense à son père qui est très malade, entre la vie et mort, il a besoin de se reposer au calme, exit le père qui n’est plus que l’ombre de lui-même, une image dépréciée du quotidien, Jim hésite sur la réponse à donner au capitaine qui lui promet finalement une guinée d’or pour une lampée, au lieu de prendre son argent, comme sa mère d’ailleurs qui refuse le montant excédant sa dette, Jim Hawkins n’emportera que la carte du trésor de Flint, les clés de l’aventure sont désormais entre ses mains mais, naïf, il ignore encore la valeur réelle de ce mystérieux objet.
La jeune femme dévisage son vis-à-vis, évasive, elle envisage une question puis se ravise, ce qui compte ce n’est pas la beauté ou la perfection d’un objet fabriqué dans l’atelier, d’un décor réalisé par les soins de l’équipe déco, on peut très bien avoir à construire des décors hideux, reconstituer d’horribles environnements, il faut simplement parvenir à faire oublier qu’un décor est un décor, qu’un mur de pierre est en fait un mur en mousse, qu’un arbre centenaire n’est qu’une copie d’arbre, ersatz en polyéthylène, qu’une arme est un jouet en plastique, qu’un quartier de Bristol au XVIIIème Siècle vient d’être fidèlement reconstitué à Portland, au Royaume-Uni.

C’est cela qui m’a plu au départ, tout ce temps passé à construire un château, sa façade souvent, pour qu’au tournage, la scène de l’assaut ou le retour du roi déchu, celui-ci disparaisse brutalement en fumée, pas toujours le même exutoire cependant, le décor reste souvent debout, impuissant, abandonné, sa longue silhouette désolée, sans vie, on éteint les projecteurs, les techniciens s’éloignent lentement, d’autres tournages en perspective attendent les plus chanceux, le cinéma est une grande famille, les mêmes techniciens tournent toujours avec les mêmes réalisateurs, question de fidélité, de routine, prétendent les plus amers, les acteurs sont depuis longtemps dans leurs loges improvisées, leurs chrysalides aseptisés d’apprentis papillons, on ferme la porte du studio.

C’est fini, sujet suivant.

De l’extérieur de la pièce une voix posée réclame le chef décorateur : Péter, vous êtes sur le plateau ? J’arrive tout de suite, répondil en se tournant vers la jeune femme : c’est l’histoire d’une étonnante métamorphose, l’apprentissage d’un jeune garçon brutalement plongé dans l’aventure, et cette scène est l’événement déclencheur, le moment où le vieux boucanier qui s’éteint peu à peu, se sentant faible, à la merci de ses anciens compagnons de route qui le cherchent partout, tente de sauver par tous les moyens son trésor et passe donc contrat avec lui, en lui promettant de partager son butin, de faire moitié moitié, il lui livre en quelque sorte son secret en héritage, à partir de là, tout s’enchaîne et va sourire au jeune homme, le bonheur n’est rien d’autre alors que ce moment de la confirmation de soi par les autres.

A partir de là, tout s’enchaîne.

La caméra cadre désormais l’acteur au plus près, filmant en gros plan son visage blond et son expression lorsqu’il lui répond : Je ne veux pas de votre argent, sauf celui que vous devez à mon père, je vous donnerai un verre et pas une goutte de plus, la suite est tournée dans la continuité, Jim apporte à boire au capitaine, il s’empart du verre avec avidité et le boit d’un trait, la caméra est mobile, elle tourne autour des deux acteurs, suivant le moindre de leurs mouvements.

C’est un long plan séquence.

Le capitaine se lève sur son lit avec difficulté en s’appuyant sur l’épaule du jeune homme : “Ce docteur m’a tué, mes oreilles tintent“, sa voix devient de plus en plus faible, il s’arrête au bord du lit, vacille, puis retombe sur sa couche et reste un moment sans rien dire, le jeune homme, impuissant à ses côtés, n’a pas le temps de réagir.

On ne garde pas les décors, c’est assez rare.
Tout le monde connaît la porte du fortin dans King-Kong, il a servi de brûlot à l’incendie d’Atlanta dans la célèbre séquence de Gone with the Wind, on ne garde que les accessoires que l’on chine spécialement pour le film, c’est une question de taille, les accessoiristes les conservent pour eux le plus souvent, petits avantages et menus privilèges.

- Jim, tu as vu ce marin aujourd’hui ?

- Chien Noir.

- Oui ! Chien Noir ! Celui-là n’est pas bon, mais il y en a derrière, de plus mauvais que lui.

Je ne vais jamais voir les films sur lesquels j’ai pu travailler, les autres oui, un peu comme tout le monde, pour me détendre, m’évader, oublier les soucis extérieurs, dans le noir de la salle, son silence feutré, les tracas quotidiens, comme disent les gens autour de moi, c’est bon de s’enfoncer dans un fauteuil au dossier pas trop rigide et qui épouse vos formes, c’est rare, se laisser aller, et regarder un film sans penser à rien.

C’est un peu comme le sommeil.
Le film dont elle a préparé les décors, deviner ce qu’il deviendra c’est impossible, ce n’est pas ce qu’elle souhaite d’ailleurs, la finalité de son travail c’est en amont qu’elle la trouve, par rapport aux dessins préparatoires, au scénario, ce n’est pas exactement ce que voyait le metteur en scène quand il a fait écrire le scénario, les américains, c’est assez rare qu’ils y travaillent directement, c’était une proposition intermédiaire, comme une étape supplémentaire dans la réalisation de l’idée de départ, une petite phrase qui devient une image, une séquence qui se matérialise sous la forme d’un décor avant d’être filmé par le metteur en scène et devenir une séquence d’images animées, c’est un travail d’adaptation, cette fois-ci encore on part d’un livre.

Imparfaite traduction en image.

Sa jambe gauche était coupée à hauteur de la hanche et il promenait sous l’aisselle gauche une béquille qu’il maniait avec une merveilleuse habileté en sautillant comme un oiseau, il était très grand et très fort, avec une figure grosse comme un jambon - assez pâle et commune, mais intelligente et souriante. A vrai dire il semblait de très joyeuse humeur, sifflant et allant entre les tables avec un bon mot accompagné d’une tape amicale sur l’épaule des plus favorisés de ses clients.
Un film c’est comme un livre qui s’écrit en direct live, ce que l’on voit du tournage, ce que l’on tourne, ce qui a été tourné pour que l’on tourne, et tous ces spectateurs, ceux qui sont là pendant le tournage et ceux qui viendront voir le film quand il sortira enfin en salle.
Le vieil homme descend d’humeur instable pour prendre son repas dans la salle principale, l’entrée en scène de l’acteur est inespérée, elle surprend tout le monde, on croyait qu’il ne viendrait plus, et puis tout à coup le voilà, moteur, le silence se fait brusquement, ça tourne, action, le pas lent de l’acteur obèse grimé en vieux flibustier surprend l’assemblée médusée, le dos voûté, l’oeil terne, le visage blême, il souffle par le nez.

La démarche pesante du vieil homme.
Il s’assoit à table et se sert lui-même en grognant, l’acteur se cache derrière l’émotion qu’il veut transmettre, Billy Bones va mourir, son masque de fatigue et de peur, autour de lui, tout le monde semble interdit, les acteurs, les techniciens, le metteur en scène n’en croit pas ses yeux, il mange peu, boit beaucoup.

Ses dernières forces dans la bataille.

C’est un plan séquence assez long, mais le dispositif technique a été volontairement simplifié afin de privilégier le jeu de l’acteur et lui permettre d’exprimer avec la plus grande liberté, la fin d’un personnage emblématique marquant les esprits, la fascination exercée au départ par le vieux flibustier participe activement de l’envoûtement et du charme brutal du personnage de Long John Silver.
Le capitaine semble s’affaiblir à vue d’oeil, ses forces l’abandonnent progressivement au cours de la scène, l’acteur parvient à faire ressentir les moindres escales de ce poignant déclin, quand, l’air absent, vers la fin de la scène, il se met à chanter la romance sentimentale qu’il a apprise dans sa jeunesse avant de naviguer, l’émotion est à son comble, la tension encore plus vive que tout à l’heure quand il a sorti de façon inquiétante son coutelas et l’a posé devant lui sur la table de bois, l’acteur improvise un chant inédit brodant une mélopée autour des paroles du scénario.

La dernière scène de Marlon Brando a été prévue dans la continuité, le décor restant identique, le plan de tournage réunit judicieusement les deux scènes en une seule journée, on approche de l’heure du repas, tout le monde est épuisé, le tournage est donc interrompu pour une pause salutaire de deux heures relativement bien accueillie par l’ensemble de l’équipe éprouvée, épuisée.
Le regard perçant de Brando, l’acteur s’est immobilisé, les mains dans les poches, il regarde au loin, on ne sait pas ce qui attire ainsi son attention, il est en retrait, dans ses pensées, souvenir d’une autre scène, un tournage à Paris dans les années 70, même position de l’acteur, il ne tourne pas, on prépare une scène en pleine rue, devant la Société Générale et l’entrée de la Galerie des Champs-Elysées - RÉSEAU JET MONDIAL - les passants, la plupart ne le remarque même pas, le metteur en scène guide Maria Schneider près d’une voiture, il porte un chapeau.

Le dernier tango à Paris.

Brando de profil, sa cravate mal nouée sur une chemise claire, sa veste de velours noirs, ses cheveux longs font des vagues, il a l’air animal, son regard est celui d’un félin qui, placide, serein, attend sa proie, tout autour la vie trépidante des Champs-Elysées, du monde dans la rue, les trottoirs luisants d’humidité, Brando s’est arrêté, il observe, il attend son heure, félin.

BELLA NAPOLI.
Le tournage recommence en début d’après-midi, confrontation entre le vieux boucanier et son ancien marin, l’aveugle menace le jeune Jim pour approcher Billy Bones et parvient à marquer celui-ci de son infamante tâche noire, l’acteur impressionne l’assemblée, particulièrement brillant et émouvant dans la scène de ce matin, rappelant même à certains sa troublante composition d’Apocalypse Now, le rôle de Kurtz qui se coupe brutalement du monde en même temps qu’à toute forme de mesure, de limites, mais il se montre laborieusement cabotin dans la suivante, la fatigue sans doute, l’attaque d’apoplexie foudroyante du capitaine prend des allures théâtrales de mines inappropriées.
La solitude excessive est une forme d’entendement dont le caractère morbide fait sombrer le sage dans la folie.
Dans le même instant, il vacilla, porta sa main à sa gorge, se balança une seconde, puis avec un bruit étrange, s’abattit de toute sa hauteur, la face contre terre.
Après une inutile septième prise I’acteur quitte le studio sous les vibrants vivats de l’équipe qui, par ce geste théâtral, salue avec émotion et tendresse admiratives le grand acteur qu’il a su être, en même temps que sa retraite bienvenue, le chef décorateur est présent, applaudissant avec un enthousiasme feint, la fatigue prévaut, sa femme à ses côtés le tient par la taille comme on s’accroche à une bouée de sauvetage.
Non loin de là, la jeune femme les observe en coin à convenable distance, elle est au téléphone avec son ex-mari, cinéaste de renom qui ne tourne plus trop ces derniers temps, elle ne comprend pas comment il s’est débrouillé pour la joindre au studio, elle avait pourtant dit pas d’appel extérieur, autour d’elle c’est l’effervescence des fins de tournage, le film est presque terminé, c’est la fête, elle a du mal à entendre ce qu’il lui dit, elle place sa main droite sur son oreille droite pour s’isoler un peu du bruit environnant, malgré tout c’est l’incompréhension, l’impression qu’ils parlent un langage codé dont aucun ne possède la clé.
Marlon Brando s’éloigne avec un sourire de chat et s’engouffre dans la prétentieuse limousine de location qui vrombit d’impatience à l’extérieur, l’ex-mari de la jeune femme demande à la voir, elle hésite, il devient pressant, agaçant, elle le fait répéter plusieurs fois sans parvenir à saisir l’intégralité de sa phrase, à bout, épuisée par cette conversation inachevée, elle préfère accéder à sa demande et accepte finalement de le rencontrer, oui oui, c’est d’accord, avant de raccrocher, le chef décorateur embrasse sa femme du bout des lèvres, un baiser de cinéma.

Le film est terminé.

CHAPITRE 2
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La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser iconTraduction de l’Allemand par le Dr. S. Jankélévitch en 1923 revue par l’auteur
«Essais de Psychanalyse» de freud repro­duit le texte déjà traduit une première fois en langue française, avec une fidélité que n'altère...

La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser iconTraduction de l’Allemand par le Dr. S. Jankélévitch en 1920 revue par l’auteur
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La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser iconLes mauvais déchiffreurs Pistes d’aide aux apprentis lecteurs en...
«dyslexique» sur un enfant à l’issue d’un examen diagnostique n’est plus aujourd’hui admissible (Grégoire, 1997, p. 251). Inadmissible,...

La mémoire schématise toujours et, impressionnée par la rémanence d’une dominante forte, comme la rétine par une lumière trop vive, tend à en éclabousser iconPhilosophie générale (L1)
«Je fixais des vertiges». Cette acticité caractérise l’intellectuel appelé par une destinée philosophique; saisir et comprendre des...








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