Saint Exupéry ne fabriquait pas sa propre statue. Que ses amis ou ses confidents du hasard ou de la minute imitent son exemple et ne dressent de lui ni une








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Citadelle, avec une périphrase, de " jalousie de l'eau ". Ici, la sensualité combat le concept.
C'est ce qui fera dire à Bollrrow que Citadelle se situe " à mi-chemin entre la construction poétique et la réflexion philosophique et morale " et à Jean Prévost, de son oeuvre en général, qu'" il y a parfois des suites d'images concrètes et brusques, et d'images abstraites, vagues, comme désorientées, qui donnent des éblouissements ". Le contraste est provoqué par le jeu entre le pôle lyrique et le pôle abstrait de son style : " Un ciel pur comme de l'eau baignait les étoiles et les révélait. Puis c'était la nuit. Le Sahara se dépliait dune par dune sous la lune. Sur nos fronts cette lumière de lampe qui ne livre pas les objets mais les compose, nourrit de matière tendre chaque chose. Sous nos pas assourdis, c'était le luxe d'un sable épais. Et nous marchions nu-tête, libérés du poids du soleil. La nuit, cette demeure... Mais comment croire à notre paix ? " (début de Courrier Sud).
Saint Exupéry compose ici un véritable petit poème en prose de la nuit : les sonorités en [oz] (" compose " / " chose ") ou en [ ] dans la première phrase se répètent par la suite dans tout le paragraphe grâce à l'utilisation de l'imparfait (ainsi, à " baignait ", " révélait " et " dépliait " répond l'adjectif " épais " qui achève la description) ; de même, le glissement de la dentale à la labiale met en valeur le morphème [yn] (" dune par dune sous la lune ") ; et l'on trouve enfin le rythme ternaire suivant :
Sous nos pas assourdis, / c'était le luxe d'un sable épais.
6 / 8
Et nous marchions nu-tête, / libérés du poids du soleil.
6 / 8
La nuit, cette demeure... / Mais comment croire à notre paix ? 
6 / 8
Tout  rythme, rimes internes, assonances  tout concourt à donner l'idée de la douceur de la nuit. Les sons, " assourdis " comme les pas, l'image des dunes, se déployant et ondulant sous la lune, qui suggèrent une répétition rassurante, donnent un point de repère dans l'harmonie du désert. Et, brusquement, l'auteur y fait succéder une interrogation existentielle qui introduit la présence de l'angoisse : la lune, le ciel et les étoiles ne permettent plus de se guider. Aux notations concrètes se sont substituées des notions abstraites (" croire " - " paix ").
Jean-Louis Major affirme à cet égard : " Son oeuvre se caractérise par un procédé que nous pourrions appeler celui de la ''juxtaposition réfractante''. ''Or qu'est-ce que juxtaposer ? C'est poser une chose à côté d'une autre. A côté et non au-dessus ! '' [...] En ce sens, la juxtaposition diffère de la superposition [...] ". Refusant le raisonnement pur, chez Saint Exupéry la composition est presque toujours à mi-chemin entre les structures propres à l'imagination et celles de la pensée discursive ; les concepts sont souvent énoncés de façon abstraite mais ils sont ensuite mis en rapport avec un ordre imaginaire et concret :
Ce rapport n'est cependant pas celui de la substitution, car il n'y a pas de concordance exacte entre le contenu ''objectif''' des concepts tels qu'ils sont énoncés et l'ordre subjectif qui leur est juxtaposé sous forme de récit expérienciel ou d'image poétique. Le rapport n'est pas non plus celui de l'idée à l'exemple, puisque l'ordre concret (littéraire) dans l'oeuvre de Saint Exupéry se situe à peu près juste en dehors de la catégorie délimitée par le concept dont il est rapproché. On a donc ici une composition par juxtaposition : les expériences sont placées les unes à côté des autres [...], les images sont placées à côté des concepts. D'autre part, comme il n'y a pas de correspondance exacte entre l'énoncé des concepts [...] et l'imaginaire [...], on peut dire qu'il y a réfraction du concept par l'image : leur rapprochement dans l'ordre de la composition produit une divergence au niveau de leur signification. L'image oriente la signification en un sens particulier, lui donne une portée que le concept n'aurait pas par lui-même ".
Il y a donc une approximation progressive au niveau de l'image par rapport à une fixation à peu près définitive de l'énoncé conceptuel qu'elle corrige.
b) " Comparaison n'est pas raison ".
De quel type d'images s'agit-il ? On l'a vu avec Ricardou, le texte saintexupérien est de nature essentiellement métaphorique (cf. II-3a). Saint Exupéry recourt d'abord à la comparaison  car " comparaison n'est pas raison "  et, en particulier, à la métaphore qui permet de court-circuiter le raisonnement.
On peut en effet distinguer deux types d'oeuvres : celles, d'une part, orientées par un pôle métonymique ; et, d'autre part, celles orientées par un pôle métaphorique. Alors que la métonymie, remplacement d'un mot par un autre appartenant au même ensemble sémantique, opère une substitution sur l'axe syntagmatique ou axe de combinaison (qui représente la succession des mots dans la phrase), la métaphore, qui est analogie, joue sur l'axe paradigmatique du discours ou axe de sélection (qui est celui du choix et de la déclinaison des mots). Ainsi la métonymie s'oppose à la métaphore dans le sens où elle ne repose pas sur un rapport de ressemblance entre deux réalités mais sur un rapport de voisinage ; il s'agit d'une proximité dans l'usage et d'un rapprochement créé par la langue elle-même. La métonymie, si originale soit-elle, s'appuie donc sur un rapport imposé par la langue qu'elle ne peut qu'utiliser, tandis que la métaphore résulte de la vision du monde de l'auteur ; si la métonymie s'ancre dans le réel, si elle constitue un principe de réalité, puisqu'elle découle d'une relation nécessaire et objective, la métaphore est au contraire beaucoup plus fantaisiste et renonce au principe de raison. Dire de cheveux blonds qu'ils sont dorés, aussi éculé que soit ce cliché, participe d'une stratégie poétique qui fait appel à l'imagination du lecteur :
Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé... ".
C'est aussi ainsi qu'il faut comprendre le recours au merveilleux  qui, en introduisant de la fantaisie face à la déduction, permet d'évacuer le principe de non contradiction et de construire un monde imaginaire.
Mais il ne s'agit pas d'une fuite du réel ou d'une tentative d'évasion que Saint Exupéry condamne : " Une mauvaise littérature nous a parlé du besoin d'évasion. Bien sûr, on s'enfuit en voyage à la recherche de l'étendue. Mais l'étendue ne se trouve pas. Elle se fonde. Et l'évasion n'a jamais conduit nulle part ". Et de dénoncer de même aussi, dans Citadelle, la " pourriture du rêve "  ou autres textes lacrymogènes et rinçures sentimentales :
J'ai certes feuilleté beaucoup de fadaises sentimentales. Mais j'ai lu aussi mille récits où l'on prétendait en vain m'émouvoir en me racontant la descente d'une aiguille sur un manomètre. Car, bien que l'aiguille descendît, bien que cette descente menaçât la vie du héros, et bien qu'à la vie du héros fût lié de toute évidence le sort d'une épouse anxieuse, je ne me sentais guère ému si l'auteur était sans génie. Les faits concrets ne transportent rien par eux-mêmes. La mort du héros est fort triste s'il laisse une veuve éplorée, mais il ne nous suffit pas pour nous émouvoir deux fois plus, d'inventer un héros bigame ".
Il faut plutôt comprendre cela comme la volonté de s'adresser à l'imagination, au détriment de la logique. Saint Exupéry cherche en effet à " laisse[r] sa chair penser " : " cette réflexion faite plus par ma chair que par moi-même ne serait-elle pas plus vraie, plus honnête, plus complète, que n'importe quelle explication ? [...] Et je pense que même le plus rustre, quand l'action l'empêche de choisir ses mots et qu'il laisse sa chair penser, ne pense pas dans un vocabulaire technique, mais en dehors des mots, en symboles ". L'origine de l'image est bien ici irrationnelle. Il s'agit de la faire jaillir d'une impression intime, du plus profond de soi qui échappe à la raison.
On serait alors tenté de rapprocher ceci des théories d'un Breton par exemple et de ce fameux passage du Manifeste du surréalisme sur les images :
" Il en va des images surréalistes comme de ces images de l'opium que l'homme n'évoque plus, mais qui ''s'offrent à lui, spontanément, despotiquement. Il ne peut pas les congédier ; car la volonté n'a plus de force et ne gouverne plus les facultés'' (Baudelaire). [...] Il est faux, selon moi, de prétendre que ''l'esprit a saisi les rapports'' des deux réalités en présence. Il n'a, pour commencer, rien saisi consciemment. C'est du rapprochement en quelque sorte fortuit des deux termes qu'a jailli une lumière particulière [...]. Lorsque cette différence existe à peine comme dans la comparaison, l'étincelle ne se produit pas. Or, il n'est pas, à mon sens, au pouvoir de l'homme de concerter le rapprochement de deux réalités si distantes. [...] Pour moi, la plus forte est celle qui présente le degré d'arbitraire le plus élevé, je ne le cache pas ".
Mais, justement, Saint Exupéry exclut toute idée de gratuité : " Il me semble qu'une image arbitraire est, par exemple, celle-ci [...] Et cette image me semble littéraire [ici entendu au sens péjoratif] précisément parce que le symbolisme ne réside que dans les mots ". Saint Exupéry entend au contraire attribuer une signification à ces images ; il cherche, par le biais de la métaphore, à désigner une certaine relation, une correspondance entre deux réalités d'essence différente (métaphore :  , étymologiquement " ce qui porte au-delà ").
Il y a un rejet du surréalisme, non seulement parce que Saint Exupéry est opposé à l'idéologie contestataire et anarchiste qui sous-tend ce courant et parce que  comme le fait remarquer l'Introduction de la Pléiade  " il est pour le moins hasardeux de demander à un matérialisme déclaré le redressement des préoccupations spirituelles. Mais, avant tout, parce qu'une méditation individuelle ne s'inféode pas à une collectivité que soude l'idéologie " - " Elle [sa démarche] ne se résoudra jamais en une démarche partisane car elle ne relèvera jamais d'un parti ". Mais il y a surtout un rejet du surréalisme pour des raisons plus proprement poétiques ; il refuse tout arbitraire esthétique :
de même que " je tire du mensonge des effets puissants. Et j'émousse mon arme en même temps que je m'en sers. Et si je l'emporte d'abord sur mon adversaire, viendra l'heure où je me présenterai à lui sans arme ", de même " de celui qui écrit ses poèmes et tire des effets efficaces de ce qu'il triche avec des règles acceptées. Car l'effet de scandale est aussi une opération. Mais celui-là est un malfaiteur car pour l'usage d'un avantage personnel il brise le vase d'un trésor commun. Pour s'exprimer, il ruine des possibilités d'expression de tous, comme celui-là qui pour s'éclairer incendierait la forêt. Et ensuite il n'est plus que cendre à la disposition des autres. Et quand je me suis habitué aux erreurs de syntaxe, je ne puis même plus provoquer le scandale et saisir par l'inattendu ".
Ce que Saint Exupéry reproche à la " rencontre fortuite sur une table de dissection d'un parapluie et d'une machine à coudre ", c'est le pillage qui en résulte : " De chercher ainsi à te surprendre par le léger pouvoir de choc de l'inhabituel [...] si [...] je fais appel à quoi que ce soit d'incohérent et d'inattendu, de m'agiter ainsi je ne suis que pillard et je tire mon bruit de la destruction car, certes, à la seconde audience [...] tu ne t'étonneras plus de rien ".
Me vint donc la notion de pillage [...]. Et certes je savais qu'est pillard celui-là qui brise le style en profondeur pour en tirer des effets qui le servent [...]. Mais il se trouve que tu brises ton véhicule sous prétexte de véhiculer [...]. Donc celui qui écrit contre les règles je l'expulse ".
Contre l'écriture automatique érigée en principe poétique, Saint Exupéry dégage donc une théorie de l'image très originale : irrationnelle au départ, cette dernière est aussitôt soumise à un contrôle de l'esprit critique.
Ceux du sol nous distinguent à cause de l'écharpe de nacre blanche qu'un avion, s'il vole à haute altitude, traîne comme un voile de mariée [...].
Il me vient une image que j'estime, d'abord, ravissante : ''inaccessible comme une trop jolie femme, nous poursuivons notre destinée, traînant lentement notre robe à traîne d'étoiles de glace...'' [...] Mais je reviens à ma poésie de pacotille : ''... ce virage provoquera le virage d'un ciel entier de soupirants...'' [...] La trop jolie femme rate son virage " .
Voilà dix minutes j'inventais cette histoire de figurant. C'était faux à vomir. [...] J'ai pu inventer sans dégoût cette image de robe à la traîne  ".
Son esprit accepte ou refuse l'image que l'inconscient lui envoie.
Car pour Saint Exupéry, l'image la plus belle et la plus forte est " piège " ; elle n'est pas fonction du degré d'arbitraire mais " civilisation où je t'enferme " :
Considérez l'image poétique. Sa valeur se situe sur un autre plan que celui des mots employés. Elle ne réside dans aucun des deux éléments que l'on associe ou compare, mais dans le type de liaison qu'elle spécifie, dans l'attitude interne particulière qu'une telle structure nous impose. L'image est un acte qui, à son insu, noue le lecteur. On ne touche pas le lecteur : on l'envoûte " (Préface au Vent se lève - 1939).
Et de préciser sa pensée, dans Citadelle :
" Car tu te trompes sur l'objet du charroi quand tu crois qu'il est énonçable. Sinon tu me dirais ''mélancolie'', et je deviendrais mélancolique, ce qui est vraiment par trop facile. Et certes joue en toi un faible mimétisme qui te fait ressembler à ce que je dis. Si je dis : ''colère des flots'', tu es vaguement bousculé. Et si je dis : ''le guerrier menacé de mort'', tu es vaguement inquiet pour mon guerrier. Par habitude. Et l'opération est de surface. La seule qui vaille est de te conduire là où tu vois le monde tel que je l'ai voulu. Car je ne connais point le poème ni d'image dans le poème qui soit autre chose qu'une action sur toi. Il s'agit non de t'expliquer ceci ou cela, ni même de le suggérer comme le croient de plus subtils  car il ne s'agit point de ceci ou de cela  mais de te faire devenir tel ou tel ".
L'image est don de l'inconscient et elle vient au poète hors des voies de la logique, mais, loin de l'extrémisme des surréalistes, dès le moment où elle passe dans l'écriture, elle est soumise à un contrôle rationnel de l'auteur qui fait intervenir des critères de goût et d'efficacité (Saint Exupéry pourrait ainsi reprendre à son compte la déclaration de Gide qui veut que " les plus belles choses [soient] celles que souffle la folie et qu'écrit la raison ") ; car, à son aboutissement, elle créé un monde imaginaire orienté, elle est piège et sortilège qui envoûte et transforme le lecteur : " N'oublie pas que ta phrase est un acte ".
c) " Un bon dessin vaut mieux qu'un long discours ".
L'image, c'est aussi le dessin. Celui-ci permet, une fois, là encore, de contourner le raisonnement en se substituant à l'argumentation. Mais le dessin donne, alors, en plus, une force de persuasion accrue. Loin de devenir icône qui remplacerait la réalité, il entend donc au contraire agir sur le lecteur et le transformer :
Et un jour il me conseilla de m'appliquer à réussir un beau dessin, pour bien faire entrer ça dans la tête des enfants de chez moi. ''S'ils voyagent un jour, me disait-il, ça pourra leur servir. Il est quelquefois sans inconvénient de remettre à plus tard son travail. Mais, s'il s'agit des baobabs, c'est toujours une catastrophe. J'ai connu une planète, habitée par un paresseux. Il avait négligé trois arbustes...''
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