Saint Exupéry ne fabriquait pas sa propre statue. Que ses amis ou ses confidents du hasard ou de la minute imitent son exemple et ne dressent de lui ni une








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Bernis n'entend plus la parole, mais quelque chose qui est en elle et qui revient comme un motif.

... J'en ferai une chose humaine.
Il s'inquiète.
De vos amours sèches, cruelles et désespérées, amants d'aujourd'hui, venez à moi, je ferai une chose humaine.
De votre hâte vers la chair, de votre retour triste, venez à moi, je ferai une chose humaine...
Bernis sent grandir sa détresse.
... Car je suis celui qui s'est émerveillé de l'homme...
Bernis est en déroute ".
D'où aussi une sévère condamnation de toute représentation concrète de Dieu : " la révélation et apparition [sic] d'archanges [...] est de mauvais guignol, car si Dieu me ressemble pour se montrer à moi il n'est point Dieu ".
En effet, un dieu qui se laisse toucher n'est pas un dieu, car ce serait alors ramener Dieu à l'homme : on ne peut recevoir de réponse que d'un égal (" je comprends bien qu'il soit de Ta majesté de Te taire "). De même, pour la prière : " Car je n'avais point touché Dieu, mais un dieu qui se laisse toucher n'est plus un dieu. Ni s'il obéit à la prière. Et pour la première fois, je devinais que la grandeur de la prière réside d'abord en ce qu'il n'y est point répondu et que n'entre point dans cet échange la laideur d'un commerce " ; attendre de Dieu une providentielle attention aux voeux humains, c'est réduire sa majesté à celle d'un banal tyran que peuvent fléchir des suppliques intéressées (" Insensé qui espère la réponse de Dieu "). Au contraire, " Tu ne recevras point de signe car la marque de la divinité dont tu désires un signe c'est le silence même ".
Ainsi, Dieu, dont la divinité auxiliaire est le silence, demeure caché : " L'absence apparente de Dieu est témoignage de sa sublime présence " ; Dieu ne saurait être atteint, il reste inaccessible et irréductible à toute expression humaine ou conception intellectuelle  saisissable par la seule intuition à la manière de Pascal. Dieu est avant tout évidence (on ne cherche point ce que l'on ignore). Ainsi, " Dieu n'est lu dans le monde que si la conscience décide de l'y reconnaître " ; et tout se passe comme si c'était cette démarche tâtonnante elle-même qui lui donnait sa réalité, comme si c'était l'aspiration qui donnait consistance à ce Dieu seulement possible. Convaincu qu'une approche humaine de Dieu est impossible et, en même temps, que l'homme sans Dieu est misérable, Saint Exupéry s'est en effet résolu à inventer Dieu comme nécessaire clef de voûte de l'univers : " Dieu doit être inventé pour être découvert ". " Il y a en l'homme un primordial besoin de Dieu, mais c'est ce besoin même qui actualise Dieu ".

 

Beaucoup plus proche du ''Dieu des philosophes et des savants'' que du ''Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob'', le Dieu de Citadelle est le grand postulat nécessaire à une vision cohérente et entraînante de l'univers. L'homme a besoin d'un ''plus grand que soi'', mais ce ''plus grand que soi'' existerait-il sans l'homme lui-même ? ".
L'homme ne peut vivre sans absolu, Dieu naît du désir de lui qu'a l'homme. Mais Dieu meurt aussi si l'ardeur de l'homme s'éteint : la vérité de Dieu est dans la ferveur de l'homme (étant entendu que la vérité est cela seul qui exalte).
Dieu, sommet d'une pyramide soigneusement hiérarchisée, est la structure ordonnatrice qui fait que le monde s'organise ; il est la force d'attraction qui ordonne la vie vers toujours plus de conscience : " J'aime l'homme délivré par sa religion et vivifié par les dieux que je fonde en lui ".
Qu'est-ce donc, finalement, que le Dieu de Citadelle ?
Assurément pas la Personne suprême, incarnée en Jésus-Christ, qu'adorent les chrétiens, mais, bien plutôt, le point de convergence impersonnel où viennent confluer les lignes de forces suivies par tous ceux qui ne se satisfont pas de l'usuel et du matériel. Dieu est le nom de cette ''commune mesure'' à la recherche de laquelle Saint Exupéry avait voué son existence. Dieu est principe permanent d'union entre les hommes, caution du ''sens des choses'', car les hommes peuvent bien se passer de Dieu pour trouver des ''choses'', à la façon dont les porcs trouvent les truffes, mais comment sans Dieu obtenir le ''sens des choses'' ? ".
Paradoxalement, Dieu, parce qu'il est complètement coupé des hommes, ne peut-être atteint que s'il est créé par eux (puisqu'il ne peut pas y avoir de communication ni de Révélation) ; Saint Exupéry emprunte donc un vocable chrétien pour désigner un absolu  pourtant relatif à l'homme  qui n'a plus grand chose à voir avec la religion. D'où l'affirmation des Carnets : " Dieu est vrai, mais créé peut-être par nous ".
2 / Le réalisme chez Saint Exupéry.
Mais on est loin alors de l'idéalisme où l'absolu est immuable et existe de toute éternité ; au contraire, cette conception de Dieu ressemble fort à du pragmatisme. D'autant plus que c'est précisément au problème de l'existence ou non de Dieu que s'intéresse le pragmatisme : " Le problème principal auquel il [W. James, fondateur de la doctrine] applique la méthode pragmatiste [...] fut l'opposition entre le matérialisme et le théisme, et le concept au service duquel il mit ses dons dialectiques et rhétoriques était l'idée de Dieu ".
a) Le pragmatisme.
Et cette question est résolue par James exactement de la même manière : " Dieu est quelque chose dont on se sert ". C'est-à-dire, en quelque sorte, que la volonté d'y croire suffirait presque à le faire exister ; n'est-ce pas ce qu'affirme Saint Exupéry ? Comme il est impossible de savoir si Dieu existe, Saint Exupéry et James appliquent le principe d'incertitude : dans le doute, qu'est-ce qui est le plus utile de penser ? La vérité sera ce qui, pour nous, est le meilleur à croire ; ce qui ne signifie pas qu'elle soit indépendante de la réalité : " Il ne suit pas de là que la vérité soit arbitraire. Une invention ne vaut que par son utilité pratique ".
La vérité n'est pas la copie d'une réalité toute faite, elle est une invention qui trouve dans le vécu son origine et sa fin. Elle a valeur pragmatique, c'est-à-dire existentielle. Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit arbitraire. Il faut qu'elle ait prise sur les choses pour nous permettre de les manier. Mais d'une même réalité plusieurs images sont possibles. Celle-là seule est vraie qui donne à ''l'exister humain'' sa valeur la plus forte ".
Le critérium de la vérité est donc son utilité pratique : " Ainsi une vérité, pour être viable, doit avoir sa racine dans des réalités ; mais ces réalités ne sont que le terrain sur lequel cette vérité pousse, et d'autres fleurs auraient aussi bien poussées là si le vent y avait apporté d'autres graines ". Et nous sommes frappé par l'image qui vient spontanément à l'esprit de Bergson, philosophe, poète et littérateur à ses heures (académicien et Prix Nobel de littérature), puisque c'est quasiment la même que Saint Exupéry développe dans Terre des hommes :
" La vérité, ce n'est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c'est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d'activité et non telles autres, favorisent dans l'homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s'ignorait, c'est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d'activité, sont la vérité de l'homme. La logique ? Qu'elle se débrouille pour rendre compte de la vie ".
De même, l'un semble copier l'autre quand Bergson affirme " Tandis que pour les autres doctrines une vérité nouvelle est une découverte, pour le pragmatisme c'est une invention " ; car Saint Exupéry ne dit rien d'autre : " Newton n'a point ''découvert'' une loi longtemps dissimulée à la façon d'un rébus, Newton a effectué une opération créatrice " (Terre des hommes).
" [Elle serait] quelque chose qui préexisterait à nos affirmations. La vérité serait déposée dans les choses et dans les faits : notre science irait l'y chercher, la tirerait de sa cachette, l'amènerait au grand jour. [...] Nous définissons d'ordinaire le vrai par sa conformité à ce qui existe déjà : James le définit par sa relation à ce qui n'existe pas encore. Le vrai, selon William James, ne copie pas quelque chose qui a été ou qui est : il annonce ce qui sera, ou plutôt il prépare notre action sur ce qui va être. La philosophie a une tendance naturelle à vouloir que la vérité regarde en arrière : pour James elle regarde en avant ".
Le pragmatisme affirme que nos concepts, quoique dépourvus d'objectivité théorique, possèdent une objectivité pratique  en tant qu'outils pour l'action.
D'ailleurs, Saint Exupéry, loin d'être un idéaliste et doux rêveur dépourvu de sens du concret, était, au contraire, débrouillard et doué d'un grand sens pratique puisque qu'il est l'auteur d'une dizaine de brevets dont la liste figure en bibliographie. Et pratique vient du grec "   " qui signifie action.
b) L'existentialisme.
Or l'existentialisme n'est rien d'autre qu'une défiance envers la substance et la conviction que " l'existence précède l'essence " ; l'homme  " être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept [...]. Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde et se définit après "  l'homme se construit essentiellement par ses actes : il n'est " rien d'autre que sa vie " (Sartre), ce qui est très proche de ce qu'affirme Saint Exupéry dans Pilote de guerre : " Tu loges dans ton acte même. Ton acte, c'est toi ".
Pour l'existentialisme, l'homme est avant tout projet, c'est-à-dire qu'" il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie ". Et projet, qui vient de projeter, signifie avant tout jaillissement, dynamisme et mouvement ; de même pour Saint Exupéry : " Ceux-là qui ayant conquis se font sédentaires sont déjà morts ".
On comprend mieux alors l'hommage que lui rend Merleau-Ponty dans Sens et non-sens, ainsi que celui de Sartre : " ... Contre le subjectivisme et le quiétisme de nos prédécesseurs, il a su esquisser les grands traits d'une littérature du travail et de l'outil. [...] il est précurseur d'une littérature de construction qui tend à remplacer la littérature de consommation ".
Construire était d'ailleurs l'un des projets de titres retenu au départ pour Terre des hommes, choisi parce qu'il fut jugé plus vendeur par l'éditeur (sic). Si le travail est un échange, c'est aussi et avant tout un acte créateur qui fait surgir du néant l'objet fabriqué : " L'homme [...], c'est d'abord celui qui crée " (Citadelle).
Ainsi, la morale de Saint Exupéry est une morale de l'action (l'action étant envisagée comme l'ensemble des actes). Saint Exupéry y voit un recours  classique  contre la mort, la justifiant ainsi par le seul fait qu'elle crée quelque chose qui survit à l'agent (" Il existe peut-être quelque chose d'autre à sauver et de plus durable ") ; mais ce n'est pas toujours le cas (" La danse passe comme un incendie ") et, le plus souvent, la finalité interne à l'acte même suffit. Il y a, selon E. W. Knight, une autonomie de l'acte : " Le but peut-être ne justifie rien " (Vol de nuit). Car l'action n'est pas dirigée par un principe, c'est elle qui crée le principe et donne sens aux choses. A cet égard, le monologue intérieur de Rivière  au chapitre XIV de Vol de nuit  est très révélateur. Il cherche à se justifier et, après plusieurs pages, le passage se clôt sur cette affirmation : " Sinon l'action ne se justifie pas " ; dire ceci, c'est faire découler l'idéalisme de l'action et non l'inverse ! c'est pour justifier l'action que Rivière a invoqué différentes raisons ! L'action n'est pas la conséquence. L'action, qui était moyen, devient le but : " Peu importe le destin du geste ", car " seule compte la démarche ".
L'idéalisme de Saint Exupéry est donc plutôt une posture intellectuelle. Au-delà de l'idéalisme, ce que Saint Exupéry recherche surtout, c'est l'action, l'action brute, l'action en elle-même (" Je n'éprouve rien d'autre que le plaisir physique d'actes nourris de sens qui se suffisent à eux-mêmes ") ; l'idéalisme existe, mais n'existe qu'à titre de justification intellectuelle a posteriori et vise le geste viril et énergique de dépassement de soi (motif récurrent dans Citadelle). Comme le dit P.-H. Simon sur l'étude duquel nous nous sommes appuyé ici, Saint Exupéry " avait besoin de croire à la valeur de ce qu'il faisait ". L'idéalisme n'est en fait qu'une dégradation et qu'un sous-produit de l'action : " Tu es malheureux, faute d'agir, car la marche seule est exaltante ". Ainsi, " le bonheur [c'est] la démarche d'obtenir ".
c) L'anti-intellectualisme.
Il y a donc une réhabilitation de la notion de vécu qui, parallèlement, s'accompagne d'une dévalorisation de l'intelligence : " Car une fois de plus il me fut enseigné que la logique tue la vie. Et qu'elle ne contient rien par elle-même ". La logique fige le vécu (" qu'elle se débrouille pour rendre compte de la vie "). Pour Saint Exupéry, la vie ne peut être pensée : elle doit être vécue ; et l'on retrouve, une fois encore, Bergson qui influença tant le début du siècle :
Partons donc de l'action, et posons en principe que l'intelligence vise d'abord à fabriquer. La fabrication s'exerce exclusivement sur la matière brute, en ce sens que, même si elle emploie des matériaux organisés, elle les traite en objets inertes, sans se préoccuper de la vie qui les a informés. De la matière brute elle-même elle ne retient guère que le solide : le reste se dérobe par sa fluidité même. Si donc l'intelligence tend à fabriquer, on peut prévoir que ce qu'il y a de fluide dans le réel lui échappera en partie, et que ce qu'il y a de proprement vital dans le vivant lui échappera tout à fait. Notre intelligence, telle qu'elle sort des mains de la nature, a pour objet principal le solide inorganisé ".
C'est pourquoi " l'analyse est l'opération qui ramène l'objet à des éléments déjà connus, c'est-à-dire communs à cet objet et à d'autres. Analyser consiste donc à exprimer une chose en fonction de ce qu'elle n'est pas ". De même pour Saint Exupéry, " L'arbre n'est point semence, puis tige, puis tronc flexible, puis bois mort. Il ne faut point le diviser pour le connaître ". L'analyse divise, comme " La défaite divise. La défaite défait ce qui est fait ". Elle démontre sans rien montrer : " Les intellectuels démontent le visage, pour l'expliquer par les morceaux, mais ils ne voient plus le sourire ", ou encore " Une cathédrale est bien autre chose qu'une somme de pierres. Elle est géométrie et architecture. Ce ne sont pas les pierres qui la définissent, c'est elle qui enrichit les pierres de sa propre signification. Ces pierres sont ennoblies d'être pierres d'une cathédrale ".
Connaître, ce n'est point démonter, ni expliquer " :
Si je vous ai raconté ces détails sur l'astéroïde B 612 et si je vous ai confié son numéro, c'est à cause des grandes personnes. Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d'un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l'essentiel. Elles ne vous disent jamais : ''Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu'il préfère ? Est-ce qu'il collectionne les papillons ?'' Elles vous demandent : ''Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ?'' Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : ''J'ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit...'' elles ne parviennent pas à s'imaginer cette maison. Il faut leur dire : ''J'ai vu une maison de cent mille francs.'' Alors elles s'écrient : ''Comme c'est joli !'' ".
On trouve donc chez Saint Exupéry un anti-intellectualisme farouche, un
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