Essai d'une définition du vivant








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Réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant
par François Dagognet

Introduction

POUR PLUSIEURS RAISONS fondamentales, le vivant concerne le philosophe, qui doit s'efforcer de le penser en tant que tel. Qu'est-ce qui justifie cette prétention ?

1) D'abord, nul ne niera que l'organisme définit un système complexe: on ne peut ni l'analyser simplement (la décomposition ordinaire) ni même procéder sur lui à des manipulations trop aventureuses. Son appréhension suppose l'obligation préalable de recourir à une méthodologie subtile. En effet, si on ne sépare pas ce qui est relié et même fusionné, on ne connaîtra rien des liens ainsi tissés, mais si on les coupe, outre qu'on risque de les dilacérer, on a brisé ce qu'on voulait saisir - les fonctions et les influences réciproques. Comment les savants ont-ils résolu cette vraie " quadrature du cercle"?

2) Nous nous appuierons donc sur la science biologique, la révélation majeure de l'être corporel, mais nous devrons toujours la déborder. Celle-ci a d'ailleurs subi de telles révolutions qu'on ne la reconnaît plus. Elle a dû renoncer à son phénoménisme séculaire, la description des manifestations dites naturelles, afin d'entrer carrément dans le sanctuaire même de la vie. Il en résulte que, jusqu'à ce jour, on devait en quelque sorte subir la vie on
la respectait et on s'efforçait d'en bénéficier. Mais l'heure a sonné des' interroger sur cette soumission:
on peut, on sait modifier la vie ou la manipuler.

Aussi, le vrai problème posé par la vie et le vivant relève-t-il de la réflexion morale : quelle attitude prendre 7 Faut-il fixer des limites à Prométhée ? Jouera-t-on les apprentis sorciers ? Que permettre et empêchera-t-on quelques prouesses de laboratoire 7 Pourquoi et au nom de quels dangers? Jusqu'où aller? Ces interrogations dépassent le cadre d'une science expérimentale, d'où l'importance de la bioéthique.

Puisque, décidément, selon notre thèse, le vivant semble relever de la réflexion philosophique qui, d'ailleurs, l'a toujours mis au coeur de ses développements, il nous a semblé inévitable et même souhaitable de commencer par rappeler quelques unes de ses interrogations.

Essai d'une définition du vivant

L'existence du biologique pose immédiatement problème : à la fois matière et non simplement matière, assemblage de fragments mais aussi bien totalité indivisible, spontanéité, où l'on discerne toutefois des automatismes, identique à elle-même encore qu'en perpétuel changement, asservie à des lois et à de fermes principes, mais caractérisée par sa singularité, à la fois un "dehors" et un "dedans". On n'en finirait pas d'examiner les paradoxes ou les propriétés antinomiques qui conviennent au corps, l'énigme majeure.

C'est bien pourquoi toute philosophie a dû le rencontrer et s'en est inspirée. Il relève autant de la science qui l'analyse que de la métabiologie qui vise à le comprendre. Nous nous opposerons d'un bout à l'autre à ce que nous nommons "le romantisme ", une approche trop vitaliste de la vie, qui en célèbre la puissance, sans tomber dans l'excès contraire, le réductionnisme. L'homme aime tellement la vie qu'il l'a justement magnifiée. Il rêve sur elle, il grossit certaines de ses manifestations.

1) Ainsi on a vanté son abondance, sa prodigalité. La vie frappe d'ailleurs par son étourdissante multiplicité. La plupart de nos naturalistes s'y sont laissés prendre : ils ont conçu le vivant comme l'inépuisable, l'insolite, voire le fabuleux. Ces observateurs méticuleux et inspirés ont surtout pullulé eux-mêmes au XVIIIè siècle: la vague anti-cartésienne qui déferle les a favorisés, sinon induits. Ce n'est pas un hasard si la plupart d'entre eux appartiennent à la classe sacerdotale et ont écrit parallèlement sur la théologie. La physique rationnelle, voire géométrisante, aboutissait trop à un quasi-nécessitarisme, une forme de spinozisme si Dieu respecte seulement les lois d'une logique naturelle, on peut alors ne plus recourir à lui et éliminer la création en tant que telle.

Afin de combattre ou du moins d'empêcher ce dangereux dévoiement, nos abbés s'émerveillent
d'un univers rempli de prodiges : le monde physique en abrite les curiosités, mais surtout la multitude des êtres animés. Observons vite et mieux même les plus démunis, les pucerons, les insectes, les limaçons, les vers. Contemplons le théâtre de leurs drames, de leurs exploits, de leurs métamorphoses. Par là, on croit mettre en échec le mécanisme stricto sensu, donc rétablir le Ciel dans ses prérogatives : il nous donne un monde inépuisable et merveilleux. Ainsi l'examen le plus minime ou le plus objectif ne relève pas de la seule inspection, mais est lui-même inspiré par un dessein théologico-politique. Autre motif à l'admiration:
l'exotisme, l'entrée en Europe de plantes et de bêtes multiples, qui déroutent les lignes de notre familiarité et nous valent des " spécimens " assez étonnants. On est alors ébloui par la munificence ou l'atypique ou encore le fantastique (le poisson volant, le lion marin, etc.). On ne négligera donc pas l'importance des expéditions, des longs voyages qui élargissent notre horizon : Linné en Laponie, Tournefort au Levant, Adanson au Sénégal.

2) Une science moins simplement descriptive, la physiologie, allait s'engager, vers la fin de ce même XVIII' siècle, dans la brèche ainsi ouverte:
loin d'observer seulement, elle travaillait à révéler les potentialités cachées dans les fibres et les tissus. Deux noms au moins - parmi les fondateurs - méritent d'être mentionnés : sur des bases nouvelles, ils célébreront la vitalité. Nous faisons entièrement nôtre la belle remarque de Georges Canguilhem, selon laquelle l'époque se prêtait autant à cette philosophie qu'à cette fine expérimentation : la société elle-même s'invente et se révolutionne ; rien ne résiste donc au vouloir, sinon même à la spontanéité, de là aussi, par contrecoup, un vitalisme militant et même triomphant qui discerne, au fond de nous-mêmes, énergie et forces (1).

Albrecht Von Haller défend une nouvelle géographie corporelle, que les biologistes et les essayistes français reprendront, orchestreront. Il sépare nettement l'élasticité-rétractilité - un caractère proprement physique - de l'irritabilité qui habite les seuls muscles. "J'appelle partie irritable du corps humain celle qui devient plus courte quand quelques corps étrangers la touchent un peu fortement " (2>. Le simple frôlement du scalpel ou les gouttes d'un acide léger dilué suffisent à déclencher le retrait, mieux, l'effervescence. Distinguons là aussi de ce que nous offre le milieu dit celluleux (le conjonctif), voire n'importe quel ensemble
quand on le coupe, les bords se retirent et laissent un vide, mais, avec le musculaire, on assiste à une alternance de relâchements et de rapprochements, un ondoiement rapide de tensions suivies d'élongations.

Quant à la sensibilité, d'abord elle suppose les filets nerveux, le pouvoir de transmettre à distance, mais ces éléments eux-mêmes ne se livrent jamais à l'agitation précédemment signalée, à tel point que les parties les plus irritables ne sont point sensibles et que les plus sensibles ne sont point irritables". D'ailleurs, note Haller, "j'ai appliqué un instrument de mathématique divisé en très petites parties. le long d'un long nerf d'un chien vivant, de façon qu'il me fit apercevoir les plus petites contractions dans cet état, j'ai irrité le nerf, il est resté parfaitement immobile (3). Autre preuve de cette dissociation il suffit de lier fortement ou même de couper le nerf de son muscle. Ce dernier n en conserve pas moins une contractilité qu'on peut provoquer facilement. Haller défend longuement la tripartition : il détache le musculaire du celluleux et du nerveux. Retenons donc que le corps enferme en lui des qualités spécifiques, généralisées et défensives, une réactivité. Les vitalistes ne l'oublieront pas qui logeront au tréfonds de la matière vivante une sorte de palpitation rythmique.

Dans le même esprit, mais sur d'autres bases, Jean-Baptiste Lamarck insistera surtout sur la force des besoins, les ressources de l'exercice et l'importance des circonstances. Ce principe entretient tout de suite l'ambiguïté : est-ce le dehors qui nous sculpte ou est-ce nous-mêmes ? Mais Lamarck répond nettement: "De grands changements dans les circonstances amènent, pour les animaux, de grands changements dans leurs besoins et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent constants ou très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître " (4). Un peu plus loin Lamarck insiste : "Ce ne sont pas les organes, c'est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d'un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont, au contraire, ses habitudes, sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus (…) qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l'état de ses organes, enfin, les facultés dont il jouit" (5).

En somme, l'emploi réitéré, l'effort, les habitudes, ou inversement la domestication, le renoncement, transforment peu à peu l'animal: il est ce qu'il devient qu'il devient. La morphogenèse l'emporte franchement. Sous l'état, apparemment plat, pauvre, inerte, découvrir la fonction Le défaut d'exercices, à la longue, atrophie plus tard, l'appareil s'anéantit. Les descendants eux-mêmes en seront privés (hérédité de l'acquis). Au contraire, tout organe prend peu à peu des dimensions et un développement s'il est sollicité. Il suffit d'avaler (sans mastication) pour que les dents involuent ou encore " les serpents ayant pris l'habitude de ramper sur la terre, et de se cacher sous les herbes, leurs corps, par suite d'efforts toujours répétés pour s'allonger, afin de passer dans des espaces étroits, a acquis une longueur considérable et nullement proportionnée à sa grosseur. Or, des pattes eussent été très inutiles à ces animaux, et conséquemment sans emploi " (6). Lamarck donne aisément la scène inverse " L'oiseau, que le besoin attire sur l'eau pour y trouver la proie qui le fait vivre, écarte les doigts de ses pieds lorsqu'il veut frapper l'eau [...]. La peau qui unit ces doigts à leur base contracte, par ces écartements des doigts sans cesse répétés, l'habitude de s'étendre " (7) (des palmes).

Lamarck multiplie les illustrations ou les témoignages en faveur de cette vitalité ingénieuse la fonction crée l'organe à la longue. La nature se borne à une sédimentation. Elle est partie de Ultra-rudimentaire, puis, peu à peu, elle a régulièrement empilé les " strates s> d'une organologie qui s'est complexifiée (composition additive et graduée). Ici encore, nous ne conservons que la conclusion: le vivant comme résultante d'un dynamisme, d'un travail quasi pulsionnel (les besoins, l'adaptation) et qui transmet ses victoires.

3) La culture tendrait à voiler l'évidence salubre d'une vie prodigue, écrit Georges Bataille : en effet, la bourgeoisie industrielle nous conduirait à en limiter la portée. Non seulement elle a remplacé l'aristocratie et supprimé les fêtes somptuaires, autant que spectaculaires, mais surtout elle met en avant l'économie de profit, l'acquisition à meilleur coût, l'accumulation, l'épargne. Elle écarte de notre vue, comme de la sienne, la dépense folle, les excès, le désordre même ; elle éloigne les représentations orgiaques elle chasse ce qui évoque l'exubérance ou la démesure.

Elle a beau partout neutraliser et atrophier, le vivant harcèle son idéologie productiviste par son effervescence même : il exsude et il détruit. Georges Bataille discerne même dans la croissance et la reproduction des preuves ou des symptômes de cet excédent: le veau s'acharnerait à gaspiller l'énergie reçue. Si l'éleveur réussit à le maintenir couché, le volume du veau en bénéficie: l'économie se retrouve sous forme de graisse. Si le veau n'est pas tué, le moment vient où la croissance ralentie ne consomme plus la totalité d'un excédent accru : il parvient dès lors à la maturité sexuelle ses forces vives sont principalement vouées à la turbulence du taureau dans le cas d'un mâle, à la grossesse et à la production de lait dans celui d'une femelle. La reproduction signifie en un sens le passage de la croissance individuelle à celle d'un groupe. Si l'on châtre le mâle, son volume individuel augmente de nouveau pour un temps et l'on tire de lui des sommes de travail considérables (8). Ainsi le développement et surtout la sexualité, au coeur du vivant, représentent comme de larges canaux où se répand l'énergie: la vie se doit de bouillonner. Non seulement elle reçoit, mais elle vise à absorber beaucoup plus qu'il n'en fallait. Les arbres multiplieraient leurs feuilles, avides de lumière, de tous côtés. lien résultera même la mort, parce qu'il faudra laisser la place aux nouveaux arrivants impatients et qui pressent (explosions et tourbillons). Le vivant se signale donc par ses allées et venues incessantes, son avidité, la guerre, ses sacrifices, le surnuméraire, le luxe et ses parades. Ne l'enfermons pas dans nos cadres ou nos concepts qu'il déborde d'ailleurs ne s'est-il pas emparé des airs et des eaux ? Partout il triomphe et il éclate.

Dans son livre, L'Érotisme, Georges Bataille lie solidement la sexualité, la fusion extatique, le gaspillage, la mort, le don "Le spermatozoïde et l'ovule, écrit-il, sont à l'état élémentaire des êtres discontinus, mais ils s' unissent [...]. Le nouvel être est lui-même discontinu, mais il porte en lui le passage à la continuité, la fusion, mortelle pour chacun d'eux, des deux êtres distincts [...]. L'action décisive est la mise à nu. La nudité s'oppose à l'état fermé, c'est-à-dire à l'état d'existence discontinue. C'est un état de communication, qui révèle la quête d'une continuité possible de l'être au-delà du repli sur soi. Les corps s'ouvrent à la continuité" (9).

La dissolution des formes, la profusion et même la transgression l'emportent ainsi sur la dépense et la violence. On ne saurait nier l'acuité de ces analyses mais Georges Bataille a transformé, croyons-nous, quelques données en principes. Nous tenterons de dépasser ce "qualitatif" qu'on a majoré et si bien pathétisé. Il faut tout prendre en considération et ne pas s'en tenir aux seules arêtes du phénoménal.
Les anthropologues, les naturalistes et les premiers physiologistes nous ont orientés vers une théorie de la vie surabondante, inventive et même insaisissable. Plus tard, on amplifiera encore la thèse avec l'élan vital. Et la vitalité signifiera l'inépuisable et la profusion. Nous ne méconnaissons pas l'originalité ni l'intérêt de cette perspective mais nous ne saurions y souscrire. Nous la combattons même.

Une autre propriété a été mise en évidence afin de caractériser le vivant son buissonnement, les excès ornementaux ou les folles dépenses. Plantes et bêtes ne compteraient pas et s'élanceraient de tous côtés, à travers leurs feuilles, leurs fleurs et les phanères les plus variés. Le mot " vie " ne suggère-t-il pas, d'ailleurs, le refus du calcul, l'ardeur, l'épanouissement ? Mais le darwinisme le plus sommaire devait corriger cette interprétation abusive: il découvrira la "raison d'être" et même l'économie de cette exubérance nullement gratuite.

La guerre sexuelle crée la pire des concurrences, plus acerbe encore que la lutte pour la nourriture, d'où l'obligation, pour tous les vivants avides de se reproduire, d'être reconnus en priorité, donc de se singulariser. Afin de l'emporter, il faut l'excentricité, ou la frénésie morphique, ou la débauche des teintes. Darwin ne s'est pas contenté d'avancer une hypothèse, il a donné des preuves de cette logique de la fièvre. En voici quelques-unes, parmi les plus simples :
- Il n'est pas nécessaire qu'elle concerne les représentants des deux sexes ; un seul suffit; la femelle ou le mâle distinguera alors le plus notable. C'est pourquoi l'étalement (fonctionnel) ne touche généralement que l'un des deux. Pas de débordement!

- De même, la jeune descendance ne connaît pas ces manifestations d'ostentation qui n'apparaîtront qu'au moment des amours. Pas d'anticipation coûteuse

- Comme les bêtes doivent souvent se cacher de leurs nombreux prédateurs, elles devront souvent renoncer - surtout les plus menacées - à la voyance des crêtes ou des plumages ou de la brillance pour un comportement gris, silencieux et moins perceptible de loin. Le camouflage s'impose, d'où alors, au lieu d'un exhibitionnisme bruyant, un comportement de danses et de pirouettes. Par là, on alerte moins l'ennemi et on amuse sa partenaire, sensible à ces gesticulations et pantomimes.

Laissons là les mille détails qu'a relevés Darwin. Gardons le principe d'une vie rusée qui ne joue pas, même dans ses apparentes fantaisies elle ne connaît que l'utile. Le coloris des fleurs attire aussi les insectes qui les visitent et exportent au loin leurs semences. Quelquefois la logique du biologique échappe, mais il suffit de se reporter en arrière, dans un ultra-passé, pour en saisir la pleine signification cette ancienne dépense ne subsiste que comme vestige l'évolution n'a pas encore effacé ni telle échancrure ni le coloris de l'attirance, encore qu'elle ne manque pas de l'atténuer à la longue.

Dialectique biomorphologique 

Si nous excluons ce que nous avons nommé le " romantisme ", comment concevoir la vie et le vivant 2 Une matière qui s'oppose, à l'aide de moyens strictement matériels, à la matière même et parvient à la tourner, l'obligeant autant à s'individualiser qu'à perdurer comme telle, ainsi nous
paraît l'organique en ses débuts. La négativité habiterait-elle alors l'être même, à tel point que surgirait de et en lui son opposé ? Nous ne savons pas vraiment laquelle des trois - la dialectique, la nécessité ou la contingence - a construit cette néoarchitecture mais, une fois promue, elle tend à subsister et à conserver ses avantages, la régulation et la durée.

1) Première conséquence, le vivant se signale à nous, au simple plan morphologique et même à l'examen macroscopique. Assurément, la microanalyse donnera plus et tellement mieux, mais la vue panoramique peut déjà nous informer.

La périphérie (la peau, les membranes, ultérieurement des capteurs d'information qui seront même regroupés au sommet) montre autant un dehors partiellement absorbé par le dedans qu'un dedans qui se met quelque peu au dehors ; d'où, à la fois, des invaginations et des saillies: la phénoménalité perd son homogénéité lisse et neutre commence à se dessiner une "figure " - entourée d'ailleurs de courants - qui s'oriente vers la sphéricité (la cellule plus ou moins encapsulée). Autant les lignes droites, les surfaces planes et les angles aigus conviennent aux cristaux et aux minéraux, autant la courbe et l'arrondi l'emportent avec les corps en voie d'organisation. Et on le conçoit: la "fermeture" favorise la "réflexion", c'est-à-dire le retour sur soi, l'intériorité inchoative.

La vie, qui se clôt, se doit d'accorder à l'interface visible le rôle décisif: à la fois écran, dénivellation, frontière, filtre, etc. Se réalise par là un "pour-soi " qui diffère dans l'apparence même de "1' en-soi ". Cette membrane peut déjà contrôler les entrées : elle sera semi-perméable. Les substances contiguès à elle, avant de pouvoir pénétrer, seront analysées et donc discriminées. Ou mieux encore, pour l'oeil futur, une pellicule, une sécrétion acide minimale mais continue, une onctuosité ininterrompue empêcheront les influences dangereuses, les poussières et les parasites, de telle façon que, d'un côté, on se découvre dans sa transparence, mais d'un autre côté, le léger larmoiement balaie tous les intrus et forme une interposition imperceptible. Ou encore, autre dispositif protecteur, une anfractuosité se creuse de telle manière qu'elle ne retienne que ce qui aura préalablement traversé la cavité, son pertuis l'appareil qui reçoit et s'y tapit se trouve bien 'a l'abri des chocs comme des agresseurs.

2) Seconde conséquence assez proche de la précédente: la structure vivante complexe, si on l'étudie bien, nous donnerait, sinon la fonction, du moins de quoi la comprendre. Elle la suggère.

À ne considérer que très sommairement et rapidement l'organe ou la lésion anatomique, en pathologie, on s'est égaré (la tendance dite organiciste stricto sensu), mais la réaction (légitime) contre ce type d'examen ne doit pas conduire au physiologisme, qui réactualiserait " le romantisme" de la plasticité, selon lequel n'importe quel substrat pourrait susciter les effets les plus inattendus. Mieux vaut solidariser les appareils mêmes et leurs capacités. Nous ouvrons par là le conflit, qui a tourné à la querelle, entre les lecteurs d'Auguste Comte et ceux de Claude Bernard, une discussion à la fois épistémologique et philosophique qui date de la fin du XIXè siècle, mais qui a conservé son acuité. C'est bien pourquoi nous croyons devoir l'évoquer.

Claude Bernard a discrédité les supports et il a dissuadé le savant de pratiquer ce qu'il nomme "la déduction anatomo-physiologique " Voici ses principaux arguments qu'il rappelle dans presque tous ses ouvrages:

- Des structures assez semblables ne recouvrent pas la même fonction, ainsi les glandes salivaires et le pancréas.
- En sens inverse, une même fonction peut être assumée par des tissus différents, telle la contractilité par les fibres dites lisses et les striées (rouges de surcroît, alors que les autres restent blanchâtres ou même grises).

- Enfin, argument coupant, Claude Bernard souligne les échecs d'une heuristique biologique fondée sur la seule statique tant désavouée: " Ce n'est pas en se demandant: à quoi sert le foie? qu'on a découvert la fonction glycogénique ".

Les données tirées de la micro-analyse, de l'histologie, de la biologie cellulaire, permettent de réfuter ces objections, voire de les retourner contre elles-mêmes. La vie ne consiste pas à déborder ou à ignorer ou à transcender la matérialité, mais davantage à l'exhausser et à lui conférer, du même coup, des potentialités. Raison de plus pour toujours devoir accorder les deux, l'organicité et la physico-chimie, ou encore le dynamique et le morphologique. Si Claude Bernard, le savant, travaillait à les relier, le théoricien-philosophe plaidait en faveur du divorce et l'approfondissait. Mais le savoir de ce théoricien ne peut pas servir à imposer ou valider une théorie de la science biologique, en porte à faux par rapport au premier. Enfin le troisième argument, " regardez le foie et vous n'y trouverez pas la fonction que j'y ai moi-même découverte ", nous semble lui-même assez spécieux. Claude Bernard a, en effet, dévoilé ce rôle, celui d'assurer et d'assumer la régulation glycémique (constante du taux du sucre dans le sang). L'anatomiste, à lui seul, ne le pouvait pas ; faut-il alors le mettre en échec ? En réalité, ce savoir relève pleinement de l'histologie et de la biochimie cellulaire : on ne peut pas l'extraire de 1' inspection d'un organe (macroscopie). Si le biologiste avait pu colorer au moins les constituants du tissu hépatique, ses réserves, voire les organites situés dans le cytoplasme des cellules, il aurait déjà aperçu les stocks de glycogène (dit l'amidon animal), mais on ne saurait reprocher à une observation globale de ne pas livrer ce qu'indiquera seulement une observation plus fine et instrumentée.

Comment aussi savoir ce qu'une glande ou un tissu élabore, à travers quelles opérations ? Tant qu'on ne dispose pas de réactifs appropriés et d'instruments de séparation ou de moyens de fixer les étapes transitionnelles, on l'ignore en effet, on reste momentanément dans l'incertitude au sujet de la surrénale, de la thyroïde, de la rate, pour reprendre les remarques de Claude Bernard; mais, au lieu de plaider en faveur de l'échec de la bioanalyse matérielle, instituons au plus vite les méthodes de détection et de décomposition substratique. En conséquence, nous préférons les recommandations d' Auguste Comte, que blâme Claude Bernard: "Etant donné l'organe ou la modification organique, trouver la fonction ou l'acte et inversement" (10). Le philosophe ajoute judicieusement: "Ma définition de la science biologique s' écarte beaucoup, il est vrai, des habitudes actuelles, en ce qu'elle a peu d'égards à la distinction vulgaire entre l'ana et la physiologie, qui s' y trouvent intimement combinées" (11).

Les penseurs penchent trop souvent pour la dissociation : l'un des défenseurs les plus insistants de la vitalité, Henri Bergson, par exemple, n'a pas cessé d'opposer la fonction indécomposable, tel le geste, à la multitude des moyens mis en oeuvre qu'on peut toujours encore morceler. Comment, par exemple, "le voir", si rapide et si réussi, pourrait-il dépendre d'une machinerie de pièces nombreuses et qu'un rien pourrait dérégler 2 Qui les
aurait alors ajustées les unes aux autres. L'intelligence destructrice a probablement fabriqué de faux problèmes et elle ne pourra pas recoudre ce qu'elle a artificiellement déchiré. On ne peut pas loger entièrement ni vraiment l'acte dans le multiple d'un support éclaté. Henri Bergson souligne inlassablement le contraste " entre la complication à l'infini de l'organe et la simplicité extrême de la fonction" à tel point que celle-ci ne peut pas s'expliquer par celui-là. On recommence, sur d'autres bases, à prôner le dualisme.
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