Au sens large du terme, la vérité est un accord entre la pensée et son objet








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date de publication06.12.2016
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La vérité est-elle accessible à l’homme ?
Notions abordées: la raison, la vérité, l’expérience
Avant toute chose, lisez attentivement ce qui suit, afin d'éviter de confondre :
- vérité et sincérité. Je peux très bien être sincère, et dire quelque chose de faux : l'erreur est humaine. Le contraire de "vérité" n'est donc pas "mensonge" (discours volontairement trompeur) mais " fausseté", mot qui renvoie aussi bien à la fiction, à l'ironie ou à l'erreur qu'au mensonge.

- vérité et croyance. Une croyance peut être fausse. N’écrivez donc pas : "Chacun a sa vérité", ou "Avant tout le monde pensait que la terre était plate. Mais cette vérité est devenue fausse". Plutôt que le mot "vérité", il faudrait écrire "opinion", "croyance", "points de vue"....

- vérité et réalité. Un énoncé faux peut être tout à fait réel. En revanche, il ne correspond pas à la réalité. Les livres de Tolkien ou Voltaire existent, ils sont réels. Mais les dragons, les elfes, Cunégonde ou le philosophe Pangloss sont purement imaginaires.

- preuve et explication. On explique un phénomène observé (comme une éclipse de soleil) et on prouve une affirmation. Expliquer, c'est rendre plus compréhensible. Prouver, c'est rendre certain.
[Introduction]

Au sens large du terme, la vérité est un accord entre la pensée et son objet. Une pensée est vraie (objective) lorsqu’elle correspond à ce à quoi elle pense (son objet).

En un 2e sens, la vérité consiste en une adéquation (un accord) entre la pensée et la réalité. L’objet de la pensée, dans ce cas, est un objet réel, et connaître la vérité consiste à penser la réalité telle qu’elle, et non en fonction de ses désirs ou de ses préjugés.

En un 3e sens, la vérité peut aussi être un accord de la pensée avec elle-même. Elle est alors synonyme de cohérence logique. Par exemple : « 2 + 3 = 5 » est une vérité logique, qui reste valable même si « 2 », « 3 » et « 5 » ne sont peut-être que des idées abstraites, sans réalité.

[1ère réponse argumentée] D’après ces définitions, il semble que l’homme soit capable d’atteindre une certaine forme de vérité : par sa raison, il peut éviter des erreurs de logique et démontrer certaines vérités.

[Objection et 2e réponse] D’un autre côté, une pensée peut être logique, et en décalage total par rapport à la réalité. C’est le cas par exemple des délires paranoïaques, qui ont une certaine cohérence. Il semble donc que la raison ne suffise pas à nous faire connaître la vérité, au sens d’un accord entre la pensée et la réalité. Pour connaître ce type de vérité, nous devons faire appel à notre expérience, connaissance qui s’appuie sur les données sensorielles.

[Objection à la 2e réponse et résumé du problème] Cependant, l’expérience n’est pas une connaissance directe de la réalité. Qui nous dit qu’elle n’est pas faussée par notre imagination, notre humeur, nos désirs ou nos préjugés ? Ainsi, il semble bien que les deux principales sources de la connaissance humaine – la raison et l’expérience – soient moins fiables qu’en apparence. Est-ce à dire que la vérité ne soit pas accessible à l’homme ?
I. Grâce à la raison on peut connaître, et même prouver certaines vérités

 

1. Définition de la raison (Cf. le cours sur la raison et la croyance)

 Au sens général, la raison est la faculté, présente chez tous les hommes, qui permet de penser et d’agir de façon cohérente.

 Dans ce cours, nous allons surtout parler de la raison en tant que faculté de connaître.

 La connaissance, c’est l’activité par laquelle l’homme découvre la vérité sur le monde et sur lui-même. Dans ce domaine, la raison joue un rôle essentiel. C’est elle qui nous permet de faire de penser rationnellement, de façon cohérente, logique. En ce sens, la raison est la faculté de raisonner de manière rigoureuse, selon des principes universels, susceptibles d’être admis par tout le monde. Or, quelqu’un qui sait bien raisonner a plus de chances d’éviter les erreurs. C’est pourquoi on a défini la raison comme la faculté de connaître la vérité, et en particulier de distinguer le vrai du faux.
Raison :

faculté permettant de penser et d’agir de manière cohérente







dans le domaine de la connaissance dans la pratique

faculté de penser de manière rationnelle faculté d’agir de façon raisonnable
faculté de bien raisonner, en ordonnant

sa pensée d’après des principes universels




faculté de connaître la vérité et de distinguer le vrai du faux
2. La raison permet d’éviter des erreurs de logique (cf. le cours sur la raison et la croyance)

 Par définition, on l’a vu, la raison nous permet de penser de manière cohérente. Et c’est pour cela qu’elle est un moyen de connaître la vérité et de distinguer le vrai du faux. Un grand nombre de nos erreurs, en effet, sont des erreurs de logique : notre pensée manque de cohérence, elle se contredit sans s’en rendre compte.

Exemples : cf. le cours sur la raison et la croyance (opinion de Calliclès, opinion sur les dieux).

 3. La raison nous permet de démontrer certaines vérités

Nous avons vu précédemment que la raison nous aide à éviter des erreurs de logique. Mais elle est aussi un moyen de démontrer des vérités.

a. Définition

Une démonstration est un raisonnement – un enchaînement d’idées – qui prouve rigoureusement la vérité d’un énoncé. Si la démonstration est bien faite, elle aboutit à une conclusion nécessairement vraie, autrement dit une conclusion indubitable, dont on ne peut pas douter.

Pour qu’une démonstration soit bien faite, elle doit :

* être cohérente, logique, et en particulier ne pas se contredire elle-même.

** s’appuyer sur des prémisses (= points de départ du raisonnement) certaines.

b. Exemple de démonstration

Pour résoudre une équation du 1er degré, par exemple, on recourt à au moins deux principes très simples et universels (valables dans tous les cas, indépendamment des circonstances) :
Si a = b, alors ac = bc (principe I) Si a = b, alors a + c = b + c (principe II)

Ces deux principes valent universellement, pour n’importe quels nombres a, b ou c. Voyons comment on peut les appliquer pour résoudre une équation particulière.
Si 6x – 6 = 9, alors (6x – 6) + 6 = 9 + 6 (d’après le principe II)

donc 6x = 15

donc 6x.1/6 = 15.1/6 (d’après le principe I)

et par conséquent x = 15/6 = 5/2

c. Une démonstration n’est pas une preuve empirique (= qui vient de l’expérience)

Le mot « preuve » est ambigu. Il peut désigner au moins deux choses :

  • une démonstration, un raisonnement rationnel.

  • une preuve empirique, c’est-à-dire une preuve basée sur l’expérience.

Les deux types de preuves sont bien différents. La démonstration est une certaine déduction : c’est un raisonnement rigoureux, qui tire une conclusion particulière d’un principe universel (comme « Si a = b, alors a + c = b + c  »).

Les preuves empiriques, elles, reposent souvent sur des inductions. L’induction, est d’une certaine manière l’inverse de la déduction. Elle consiste à tirer une conclusion générale (valable presque toujours) des cas particuliers connus par expérience.

Voici un exemple permettant de comprendre la différence entre déduction et induction. Bien avant les Grecs, les mathématiciens de Mésopotamie (région correspondant plus ou moins à l’actuel Irak) savaient que pour tout triangle ABC rectangle en A, BC 2 = AB 2 + AC 2. B

A C

Seulement, autant que nous le sachions, ils n’en avaient pas la démonstration. Ils connaissaient donc cette vérité par induction. Autrement dit, ils avaient mesuré un grand nombre de triangles rectangles particuliers et constaté que ces triangles vérifiaient tous la même propriété.

Or, le problème d’une telle preuve c’est qu’elle ne vaut pas pour tous les cas possibles.

Cette vérité concernant les triangles rectangles a été démontrée ensuite par un Grec (peut-être Pythagore). Grâce à un raisonnement rigoureux, il a prouvé que tous les triangles rectangles, sans exception, vérifient la même propriété. Contrairement à une induction, cette déduction vaut pour l’infinité des triangles rectangles possibles, parce qu’elle repose sur des principes universels. La vérité, ici, n’a pas été trouvée par expérience, mais prouvée rationnellement : c’est un théorème (une vérité démontrée).

d. Quelle sorte de vérité est atteinte dans les sciences démonstratives ?

Avec les sciences démonstratives, et notamment avec les mathématiques, il semble que nous nous soyons écartés de la vérité au sens d’une adéquation, entre la pensée et la réalité. Dans ces sciences, en effet, on étudie des objets abstraits, c’est-à-dire obtenus en isolant certains aspects de la réalité (nombre, formes, distance…) et en négligeant le reste (on fait abstraction de la matière, du poids, de la couleur, etc.) La vérité, ici, pourrait se définir plutôt comme un accord de la pensée avec elle-même. Il s’agit moins de connaître la réalité que d’être logique, cohérent.

La vérité rationnelle se définit aussi comme ce qui peut mettre tout le monde d’accord, ce qui peut être admis universellement. Tous les hommes ayant la même raison, ils sont susceptibles de se mettre d’accord sur quelques principes universels et sur les démonstrations qu’on peut déduire de ces principes. On pourra alors considérer comme vraie toute pensée susceptible d’être acceptée par tous les hommes, quels que soient leurs sentiments, leurs opinions, leurs idées politiques, religieuses, etc. En ce sens, il faudra bien distinguer la vérité de la croyance. Celle-ci, dans la mesure où elle est un point de vue particulier, propre à une personne ou à un groupe humain, est souvent fausse ou seulement à moitié vraie.

Par exemple, un riche et un pauvre ont souvent une manière différente de voir le monde. Le premier, qui a une confortable situation sociale, pourra considérer que la société dans laquelle il vit est juste. L’autre, au contraire, aura peut-être le sentiment que les lois sont mal faites. Mais ces deux hommes, au-delà de leurs croyances, pourraient s’entendre sur une vérité mathématique.

Transition : Les démonstrations permettent bien d’établir des vérités, et même des vérités universelles (contrairement à l’expérience). Cependant, ces vérités ne concernent qu'indirectement la réalité. Si nous voulons atteindre une vérité concrète, nous devons faire appel à une autre source de connaissance que la raison : l'expérience.
II. L'expérience nous permet d’accéder à des vérités de fait
1. Thèse empiriste : c'est par l'expérience qu'on peut connaître des vérités de fait

Comme on vient de le voir, la raison semble incapable de nous faire connaître la réalité concrète. C'est pourquoi un certain nombre de philosophes, les empiristes, ont considéré qu'une telle connaissance ne peut être acquise que par l'expérience sensible, ou connaissance empirique. L'empirisme est un courant de pensée qui fait de l'expérience ("empeiria", en grec) la source unique ou principale de nos connaissances concernant le monde réel. Par "expérience", il faut ici entendre l'expérience sensible, c'est-à-dire l'ensemble des connaissances issues des informations données par les sens. Avoir une expérience de la réalité, c'est percevoir (ou avoir perçu) cette réalité avec ses sens, et être en mesure de tirer un enseignement de cette perception.

2. Justification de la thèse

Comme on l’a vu plus haut, notre raison nous permet de démontrer des vérités concernant un monde abstrait, qui n’est qu’une image simplifiée de la réalité. Pour savoir dans quelle mesure cette image reflète correctement la réalité, l’expérience est nécessaire. L'expérience permet d'acquérir une certitude concernant la vérité de nos idées. En mettant ces idées à l'épreuve des faits, elle vérifie si elles sont vraies, conformes à la réalité. Elle donne à notre pensée une certaine objectivité, surtout si elle peut être partagée par d'autres. Si plusieurs personnes observent un même phénomène, elles peuvent être assurées qu'il existe bien, et n'est pas un produit de leur imagination.

3. Par exemple, si on m'affirme qu'une personne est douée de pouvoirs paranormaux (télékinésie, voyance, etc.), je dirai sans doute : "J'aimerais bien voir ça !". Pour acquérir une certitude concernant ces prétendus faits, j'exigerai une preuve empirique, basée sur les sens.

Transition : D'après ce qui précède, il semble que nous ayons un moyen bien simple de prouver la vérité d'un énoncé : il suffit de recourir à l'expérience, afin de voir si cet énoncé correspond bien au fait. Mais les choses sont-elles aussi simples que cela ? Notre expérience est-elle vraiment une connaissance objective de la réalité ? N'est-elle pas influencée par nos habitudes de pensées, par nos désirs ou par nos préjugés ?
III. Même l’expérience n’est pas une source de connaissance fiable
1. Objection à l'argumentation précédente

Toute l'argumentation empiriste repose sur l'idée que l'expérience permettrait à notre pensée de se confronter aux faits. Grâce aux sens, notre pensée entrerait directement en contact avec la réalité, et pourrait ainsi acquérir un certain nombre de certitudes. Or, cette idée est bien discutable. Selon la définition que nous avons donnée plus haut de l'expérience, celle-ci ne se réduit pas à la sensation. Avoir une expérience de la réalité, c'est avoir tiré un certain enseignement des informations données par les sens. Avoir des sensations, ce n'est pas encore avoir une connaissance. Il faut, pour avoir de l'expérience, interpréter ce que l'on voit, entend, sent, etc. Autrement dit, il faut essayer de découvrir la signification cachée des phénomènes perçus. Or, qui nous garantit que cette interprétation est bien conforme aux faits ?

2. Point de vue sceptique : l'expérience ne prouve pas grand-chose

Si, comme nous l'avons dit, toute expérience comporte une part d'interprétation, il paraît raisonnable d'adopter vis-à-vis d'elle un point de vue sceptique, c’est-à-dire de douter de la valeur de l’expérience.

3. 1er argument : l'expérience nous incite à faire des généralisations abusives

Cet argument a été exposé au 18ème siècle par le philosophe écossais David Hume. Pour ce dernier, la connaissance serait extrêmement pauvre si elle se limitait à ce qu’on perçoit actuellement ou aux souvenirs de ce qu’on a perçu dans le passé. On serait incapable de dire quoi que ce soit sur ce qui est éloigné dans l'espace (tout ce qui est hors de portée des sens) ou dans le temps (passé lointain, avenir).

Par exemple, nous ne pourrions pas savoir que le soleil va se lever demain.

Comment pouvons-nous connaître ce genre d'informations ? Pour Hume, c'est parce que nous mettons en rapport ce que nous connaissons par nos sens ou notre mémoire avec les événements dont nous ne pouvons pas faire directement l'expérience. Ce rapport, c'est une relation de cause à effet. (N.B. On dit toujours "relation de cause à effet", ou "rapport de cause à effet", et non "cause à effet" tout court). Nous pensons, autrement dit, qu'il existe une connexion nécessaire (non contingente, inévitable) entre un événement A (la cause) et un événement B (l'effet). C'est en se référant à ce rapport de cause à effet qu’on peut parler de choses qu’on n’a pas pu percevoir. On remonte alors de l'effet à la cause, ou au contraire on part d'un événement perçu pour en inférer les conséquences.

Par exemple, nous pouvons anticiper un événement à venir ("je vais pouvoir me réchauffer") à partir d’une expérience présente ("je suis en train de me rapprocher du feu"). Nous pouvons aussi connaître un événement passé à partir des traces qu'il a laissées dans le présent : je sais que mon ami était à l'étranger il y a deux jours, car je viens de recevoir une lettre de lui.

Nous utilisons sans arrêt ces idées de « cause » et d' « effet » afin d'accroître nos connaissances au-delà du domaine borné de nos sensations et de nos souvenirs. Mais d'où viennent ces idées ? Pour Hume, la réponse est claire : de l'habitude. À force de voir un événement de type A être suivi d'un événement de type B, nous avons fini par croire qu'il y avait une connexion nécessaire entre A et B. Mais rien ne nous prouve que cette connexion existe réellement. Peut-être avons-nous fait une généralisation abusive à partir de cas particuliers observés. Qui nous dit que tous les feux réchauffent, que des montres ne poussent pas naturellement sur certains arbres, ou que le soleil va réellement se lever demain ? L'existence d'un feu froid, de montres naturelles ou d'un arrêt brutal du mouvement de la terre est hautement improbable. Mais si nous refusons d'envisager ces possibilités, ce n'est pas en vertu d'un fait connu par expérience, ni d'un raisonnement logique : c'est seulement par habitude.

Notons à ce propos que le scepticisme de Hume a été confirmé par un certain nombre d'exemples. Ainsi, on a pu croire longtemps que les femmes étaient moins rationnelles que les hommes. Cette croyance venait en grande partie d'un préjugé sexiste, mais aussi de l'expérience. En effet, les faits semblaient montrer qu'il y avait un lien de cause à effet entre la constitution biologique des femmes et leurs moindres aptitudes (apparentes) dans le domaine intellectuel. En réalité, ce lien de cause à effet n'existait pas. C'est bien plutôt le sexisme omniprésent qui entraînait (et entraîne encore) des différences d'éducation entre les hommes et les femmes. Ainsi, les préjugés sexistes ont engendré des comportements stéréotypés ( « virils » ou « féminins »). Et l'habitude d'observer ces comportements a à son tour renforcé les préjugés sexistes, parce qu'on les a considérés comme les effets d'une différence naturelle entre les sexes. Des remarques analogues pourraient être faites au sujet des préjugés racistes, des préjugés sociaux, etc.

4. 2ème argument : les apparences sensibles sont parfois trompeuses

Nous venons de voir que notre expérience est douteuse lorsqu'elle nous conduit à parler de choses que nous n'avons pas directement perçues. Mais qu'en est-il des choses dont nous avons l'expérience directement ? Pouvons-nous être certains de leur existence? Rien n'est moins sûr, étant donné que les sens sont parfois trompeurs. Ce n'est pas que les sensations soient en elles-mêmes fausses. Seulement, comme l'explique Descartes, nos jugements à leur sujet peuvent être faux, car des perceptions semblables peuvent renvoyer à des réalités très différentes. (Cf. le cours sur la raison et la croyance) Par exemple, on peut croire qu'il fait chaud dehors, alors qu’on a de la fièvre. De même, on peut croire qu'il y a une flaque d'eau en bas d'une côte, en été, alors que ce qu’on voit vient de la réflexion de la lumière par une couche d'air surchauffée. Dans tous ces cas, on est victime d'une illusion, c'est-à-dire d'une confusion entre une apparence trompeuse et la réalité.

5. Troisième argument : notre perception du monde est influencée par nos désirs

Il existe encore un autre type d'illusions : celles qui naissent de nos désirs. Bien souvent, nous ne voyons pas (consciemment) les choses telles qu'elles sont, mais telles que nous aimerions qu'elles soient. L'amour (mais la haine également) rend aveugle, par exemple. Si nous aimons quelqu'un, nous aurons tendance à ne pas voir ses défauts. Ce n'est pas que nos sens fonctionnent mal, ou que les apparences soient trompeuses. Seulement, notre conscience est sélective : elle ne retient qu'une partie de ce que nous percevons. De plus, notre mémoire peut déformer nos souvenirs en fonction de nos désirs.

6. Quatrième argument : notre expérience est faussée par nos préjugés

Si nous avons du mal à interpréter correctement ce que nous percevons, c'est aussi parce que notre esprit est encombré de nombreux préjugés plus ou moins faux. Ils peuvent venir d'une apparence trompeuse (nous pensons que la terre est immobile parce que nous ne percevons pas son mouvement) ou de nos désirs (on est souvent sexiste ou raciste parce qu'on a envie de se croire supérieur). Mais il arrive que nos préjugés viennent simplement de l'éducation, et qu'ils ne correspondent pas à nos désirs. C'est ainsi que les préjugés sexistes, racistes ou sociaux peuvent être partagés par des personnes qui en sont victimes. Dans tous les cas, l'expérience semble impuissante à prouver une vérité. Elle peut même contribuer à renforcer les préjugés les plus faux. En effet, nos préjugés nous conduisent à minimiser les observations qui pourraient nous conduire à les mettre en doute, et à exagérer l'importance des faits qui semblent les confirmer. S’il constate les grandes qualités intellectuelles d’une femme ou d’une personne à la peau foncée, un sexiste ou un raciste considérera ces cas comme des exceptions peu significatives.

Transition : Comme on vient de le voir, notre expérience comporte toujours une certaine part d'interprétation, ce qui la rend peu digne de confiance. Mais cette thèse vaut surtout pour l'expérience ordinaire, celle que nous acquérons sans esprit critique. Qu'en est-il de l'expérience scientifique ? Est-elle incapable de prouver une vérité ?
IV. On peut s’approcher de la vérité en combinant la raison et l’expérience
 1. Objections à l'argumentation précédente

Comme on l'a vu, nous pouvons être influencés par des illusions physiques ou des illusions d'optique : les apparences sont parfois trompeuses. Nous pouvons également être prisonniers de nos désirs, ou victimes de nos préjugés. Mais nous possédons en même temps une raison, qui nous permet de mettre en question les illusions et les préjugés. C'est notamment le cas si, comme le font les scientifiques, nous ne sommes pas isolés mais travaillons en collaboration avec de nombreux êtres humains ayant reçu des éducations différentes. Alors, il semble possible d'élaborer des théories vraiment rationnelles, et qui s'appuient sur des expériences menées de manière méthodique.

2. Exposé de la thèse

Dans les sciences expérimentales, la raison est combinée avec l'expérience. La raison permet d'élaborer une théorie cohérente, formée de lois universelles. L'expérimentation (l’expérience scientifique) est faite après coup, pour vérifier si la théorie est conforme aux faits. Cette vérification, si elle se déroule comme prévu, constitue une preuve : elle conforte les savants dans l'idée que leur théorie est vraie. Mais elle ne peut cependant donner une certitude absolue. Aujourd’hui, les scientifiques ne croient plus que leurs théories sont forcément définitives. Ils savent que l’universalité des lois scientifiques n’est pas prouvée de façon totalement satisfaisante par des expériences particulières, même si celles-ci sont très nombreuses. L'induction ne constitue pas une démonstration (cf. I. 3. c.)

Il convient donc, lorsqu’on est scientifique, d’avoir une attitude prudente et modeste. Mais il ne s’agit pas pour autant d’abandonner toute confiance envers le pouvoir de la science de prouver des vérités. Car le fait que la théorie soit contredite par l’expérience ne conduit pas toujours à une impasse. Au contraire, c’est souvent à partir de ces échecs que la science progresse, et qu’elle permet de trancher entre deux théories concurrentes. Voyons cela un peu plus précisément, en nous penchant sur une science expérimentale qui a fait depuis longtemps la preuve de son sérieux et de son objectivité : la physique.

3. De l'expérience commune à la théorie scientifique

Les fondateurs de la physique expérimentale (Galilée et Newton, notamment), ont dû s'éloigner de l'expérience ordinaire pour élaborer leurs théories. C'est que la réalité est toujours trop complexe pour qu'on puisse observer directement une loi de la nature.

Par exemple, on ne peut jamais vérifier, dans l'expérience ordinaire, la validité du principe d'inertie. Ce principe dit en effet qu'un corps a un mouvement rectiligne et uniforme si aucune force ne s'exerce sur lui. Or, dans l'expérience ordinaire, nous ne pouvons jamais observer un objet qui bouge selon une trajectoire parfaitement droite et une vitesse parfaitement constante. Il y a toujours une force (pesanteur, frottements...) qui ralentit, accélère ou dévie le mouvement. Pour concevoir le principe d'inertie, il a donc fallu imaginer ce que serait la trajectoire d'un corps si aucune de ces forces n'existait.

Mais une théorie ne peut pas être constituée d'un principe isolé (comme le principe d'inertie), sans quoi elle ne correspondrait pas du tout à la réalité. Elle comprend toujours un certain nombre de lois fondamentales (les principes) et des lois déduites de celles-ci.

Ainsi, Newton a déduit la trajectoire elliptiques des planètes de deux principes : le principe d'inertie, et la loi de la gravité (tous les corps s'attirent selon une force proportionnelle à leur masse, et inversement proportionnelle au carré de leur distance).

4. De la théorie à l'expérimentation

Une théorie a beau être très rationnelle, c'est-à-dire cohérente, construite selon des raisonnements logiques, elle n'est pas forcément conforme aux faits. D’ailleurs, il peut y avoir deux théories qui s’opposent tout en étant cohérentes.

Par exemple, au XVIIème siècle, Newton considérait la lumière comme constituée de petites particules. Il défendait la théorie corpusculaire de la lumière. Le savant hollandais Huygens, au contraire, pensait que la lumière était une sorte d’onde. Les deux théories étaient cohérentes, mais il n’était pas possible qu’elles soient toutes les deux entièrement vraies.

Quand on a une théorie scientifique, il faut donc s'assurer qu'elle est cohérente, mais aussi la tester pour vérifier qu’elle correspond à la réalité. Ces tests sont des expériences scientifiques : ils sont faits avec méthode, et d'après une théorie préalable. Grâce à cette dernière, les savants font des prédictions. En connaissant les conditions initiales de l'expérience, ils peuvent dire quel va en être le résultat.

Par exemple, ils peuvent prédire quand et où un projectile va retomber sur la terre, à condition de savoir précisément à quelle vitesse et dans quelle direction il a été lancé. De même, s'ils connaissent la quantité et la nature des produits chimiques qu'ils mélangent, ils peuvent prédire ce qui va se passer. Ainsi, on sait que de l'oxygène et de l'hydrogène, combinés en certaine proportion, donnent de l'eau.

Comme on vient de le voir, l'expérience ne peut être significative que si les savants  connaissent précisément les conditions initiales de l'expérience. Et voilà pourquoi ils préfèrent travailler en laboratoire. Ainsi, ils provoquent eux-mêmes l'expérience, et peuvent prédire comment elle va se dérouler parce qu'ils ont eux-mêmes préparé les conditions initiales. Par exemple, ils savent comment va se dérouler la réaction chimique parce qu'ils ont eux-mêmes dosé les produits qu'ils mélangent.

5. Que se passe-t-il si l'expérience "rate" ? Ce n'est pas une catastrophe. Si la prédiction ne se réalise pas, ce peut être pour deux raisons :

a. Les savants ont pu ignorer une partie des conditions initiales de l'expérience. Par exemple, un produit chimique a pu être mal dosé ou un instrument de mesure soit détraqué.

Parfois, l'expérience échoue parce qu'un objet inconnu l'a perturbée. Dans ce cas, elle peut contribuer à révéler cet objet.

Par exemple, au XIXème siècle, des astronomes ont constaté que la planète Uranus suivait une trajectoire légèrement différente de ce qui était prévue. Newton s’était-il trompé ? Non. Un savant nommé Le Verrier partit de l'hypothèse qu'un corps perturbait la trajectoire d'Uranus. En se basant sur la théorie de Newton, il calcula la trajectoire de cette planète hypothétique. Grâce à ces calculs, des astronomes purent repérer dans le ciel une planète qui leur avait jusqu'alors échappé, et ils décidèrent de la nommer "Neptune".

Ainsi, l'échec d'une prédiction est parfois instructif, et il ne prouve pas qu'on s'est appuyé sur de faux principes. Il faut refaire plusieurs fois l'expérience avant de rectifier une théorie.

b. Cependant, si de nombreuses expériences ont contredit les prédictions, on est en droit de penser que la théorie est défectueuse. Parfois, elle est seulement incomplète.

La physique de Newton, par exemple, ne parle pas des forces électromagnétiques. Il a donc fallu la compléter, au 19ème siècle, afin d'expliquer des attractions qui n'étaient pas dues à la gravité.

D'autres fois, la théorie peut s'avérer fausse, au moins en partie.

Par exemple, une expérience a révélé au début du XXème siècle qu'on s'était trompé au sujet de la lumière. Einstein a montré, en étudiant le mouvement de grains de pollen dans un liquide, que ce mouvement était produit par de petits grains de lumière : les photons. Or, à l'époque, on considérait que la lumière était une onde, comme le son, les ondes radio ou les vagues. Aujourd'hui, nous savons que la lumière a deux aspects : suivant les expériences, elle se présente comme une onde ou comme un ensemble de minuscules grains d'énergie. Cette découverte, entre autres, a bouleversé la physique. Les savants modernes utilisent encore la physique newtonienne pour étudier des phénomènes macroscopiques ou des objets ayant une vitesse assez faible. Mais pour des particules, ou des objets ayant une vitesse proche de celle de la lumière, la vieille théorie est inexacte. Il faut alors recourir aux physiques quantique ou relativiste.

6. À partir de quand peut-on dire qu'une théorie a été prouvée ?

Ce qu'on appelle « preuve », dans les sciences expérimentales, est donc toujours provisoire. Même si la théorie actuelle a été confirmée par des milliers d'expériences, rien ne garantit que des expériences nouvelles ne vont pas la remettre en cause. Peut-être faudra-t-il la compléter, la rectifier, voire la refondre entièrement dans l'avenir... Ce processus peut être long et ce pour trois raisons au moins :

- Il est difficile pour tout le monde, y compris pour un savant, de changer ses habitudes de pensée et d'abandonner une vieille théorie, même si elle est démentie par les faits.

- La science est devenue tellement complexe qu'il est difficile d'avoir une vision globale de tous ses domaines. C'est ainsi qu'un savant peut dire des bêtises concernant une science dont il n'est pas spécialiste (comme Claude Allègre, grand géochimiste mais peu au fait des sciences du climat).

- Les scientifiques peuvent manquer d'objectivité lorsqu'ils dépendent d'un pouvoir politique ou économique. C'est ainsi que certains économistes travaillent pour le compte de banques. De la même manière, les recherches en physique, en chimie ou en biologie sont souvent financées par de grosses firmes (pharmaceutiques, agro-alimentaires, etc.).

Il faut donc du temps avant qu'un consensus se dégage autour d'une théorie nouvelle. Et rien ne dit que cette dernière est prouvée définitivement, puisque une induction ne constitue pas une démonstration.
[Conclusion] Au cours de cette étude, nous avons mis en évidence les deux sources de notre connaissance : l'expérience et la raison. Prises isolément, ces deux sources sont insuffisantes. L'expérience, sans la raison, n'est qu'une routine trompeuse, une connaissance très superficielle de la réalité. La raison sans l'expérience produit une connaissance abstraite, qui n’est qu’un reflet figé du réel. En revanche, il semble que nous puissions accéder à la vérité si nous combinons ces deux sources.

Grâce à la raison, nous nous efforçons de restituer la cohérence de la réalité, et notamment les rapports de cause à effet qui lient les événements les uns aux autres. Nous rassemblons la multiplicité des phénomènes (les choses perçues par notre conscience) sous l'unité de lois universelles (comme le principe d'inertie, par exemple). Grâce à la raison, enfin, nous pouvons non seulement expliquer le passé et le présent, mais encore faire des prédictions pour l'avenir.

Cependant, la réalité n'est pas seulement un tout cohérent, accessible à la raison. Elle est aussi un changement perpétuel, une nouveauté incessante. C'est pourquoi nos théories doivent être confrontées à l'expérience. Nous devons être prêts à remodeler notre connaissance en fonction des événements nouveaux qui pourraient démentir nos théories. Il semble donc bien difficile à l'intelligence humaine de concilier l'universalité des lois – qu'elle découvre grâce à sa raison – et la singularité des événements – qu’elle observe grâce à l'expérience. Cela ne veut pas dire que nous ne puissions rien connaître objectivement. Seulement, notre prétention à connaître la vérité doit toujours rester modeste : nous devons être toujours prêts à remettre nos certitudes en question.  

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«il existe des obstacles épistémologiques à la vérité». La sociologie est donc un objet de débat et donc Bourdieu dira que c’est...

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Au sens large du terme, la vérité est un accord entre la pensée et son objet iconL'ambition politique sans le progrès technique : c'est être condamné à partager la pénurie
«révolution verte», avec certes des contradictions, a permis d'arrêter ce cycle infernal en introduisant des techniques modernes...

Au sens large du terme, la vérité est un accord entre la pensée et son objet iconAssociation d’intérêt général loi – 1901
«entre deux», cet espace entre deux humains, un enfant (qui sera peut être à son tour un parent), et son parent (qui garde au fond...








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