«L’histoire de l’humanité est l’histoire des idoles et deleurs règnes successifs… Et l’on dirait qu’à mesure que l’humanité viellit, le pouvoir de l’idole est plus vaste et plus meurtrier… Les maîtres ont changé; les esclaves sont les mêmes.»








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Les horreurs de la guerre
« Natio est comoeda : c'est un peuple de comédiens » (Juvénal). Y aurait-il gros contre-sens à traduire « La nation. est une comédienne »? Le patriotisme, en effet, admet, ab­sout, honore ou sollicite, non seulement les horreurs physi­ques de la guerre, mais encore ses déloyautés. Chaque pays entretient des réseaux de contre-espionnage, (d’ « espionna­ge » serait mieux dire, si un reste de pudeur n'empêchait une franche dénomination), où le devoir des agents secrets est d'acquérir à tout prix les renseignements indispensa­bles à la « défense nationale » [A grand renfort de micros encastrés dans les murs, les plafonds ou les planches, les Russes ont amené à la perfection la technique du mouchardage : « A .Moscou, la maladie s'appelle la microphonite... Les citoyens soviétiques la connaissent si bien pour en avoir éprouvé les effets — parfois mortels sous Staline et toujours dangereux depuis sa mort — qu'ils ne disent jamais rien d'important dans les hôtels fré­quentés par les étrangers, et encore moins aux réceptions des ambas­sades » (Michel Gordey). Notre D.S.T. évalue à 400.000 le nombre des agents plus ou moins secrets dont dispose le bloc de l'Est en des ré­seaux répandus aux quatre coins du monde pour collecter le maxi­mum d'informations dans tous les secteurs, où ne chôment pas, bien sûr, la S.I.D., la C.I.A., le S.D.E.C.E., l'Intelligence Service, et autres officines similaires.]. Ici, l'amoralisme com­plet est de rigueur : il s'impose d'acheter les documents ou les consciences, de maquiller les brêmes, de feindre afin de mieux dissimuler. Il faut payer de sa personne — au sens le plus charnel pour une femme, comme la fameuse Cynthia — Elisabeth Brousse, morte à Perpi­gnan en novembre 1963 — qui n'avait pas rechigné à se « lier » avec un fonctionnaire des Affaires Etrangères polo­nais, puis à ensorceler l'attaché de l'Air français à Washing­ton pour pouvoir forcer le coffre contenant le code de la marine, avant que de séduire un amiral italien. Joachim Joesten, auteur de « L'espionne aux rayons X », n'a commis aucun abus de vocabulaire en soulignant les rapports existants entre prostitution et espionnage. Jamais « La fin jus­tifie les moyens » n'a obtenu autant de faveur parmi les plus sévères Catons. Et que dire de l'ignominie du « double-jeu » vivement recommandé quand il s'agit de blouser l'en­nemi ? Il est frappant ainsi, de voir, au procès de Pétain, tous les témoins à décharge essayer d'atténuer les res­ponsabilités de l'accusé par ces mots : « II n'a jamais cessé de jouer le double-jeu vis-à-vis des autorités occupantes ». Un juré demanda à Charles Trochu, ancien président du Conseil municipal de Paris, ce qu'il pensait de l'attitude du maréchal lorsqu'il déclara qu'il marchait la main dans la main avec celui qui souhaitait la victoire de l'Allemagne. Trochu répondit : « Cela faisait partie du décor de ce dou­ble-jeu que, seul, il avait le droit de pratiquer. Un chef d'Etat et un ministre des Affaires Etrangères ont quelque­fois, je le répète, le droit et le devoir de jouer le double-jeu ». Le droit... Le devoir... Pas si vite, messieurs. Oui ou non, la Patrie est-elle au-dessus des lois morales ? Telle est la seule question qui compte — à laquelle les intéressés ne répondent que par du spécieux ou du faux-fuyant (Le moyen de faire autrement, si l'on ne veut concéder le primat de la Morale ?). A tout prendre, je préférerais que le vainqueur de Verdun ait été sincèrement collaborationniste, au lieu que les gros malins qui se tapotaient le menton en rica­nant : « Vous ne comprenez donc pas qu'il est de mèche avec Londres » ressemblaient terriblement aux approba­teurs des mensonges de Hitler pour faire avaler ses cou­leuvres en Pologne ou en Tchéco-Slovaquie.
Alibert, ministre vichyssois : « J'ai fait Pétain — je n'ai pas à en rougir, car en agissant ainsi, j'ai pensé servir mon pays. J'ai fait Pétain par un mensonge et par un faux » [ Le mensonge consistait à faire ajourner le départ du président Lebrun en lui assurant, contre toute vérité, que nos armées s'étaient ressaisies. Alibert poursuit : « II faut en finir absolument. Je me dé­cide. Je prends le papier personnel du maréchal, je dicte à ma dac­tylo, pour chacun des ministres l'ordre de demeurer à son domicile jusqu'au lendemain 8 h., dans l'attente d'instructions, et de ne quitter sous aucun prétexte la ville avant de les avoir reçues. Je prends le cachet du maréchal. Je l'appose et je le signe. Sans ce faux, Pétain n'eût jamais été chef de l'Etat. »] Weygand, au professeur Rougier, intermédiaire entre Vichy et Londres : « S'ils (les Anglais) viennent en Afrique du Nord avec quatre divisions, je tire dessus ; s'ils viennent avec vingt divisions, je les embrasse ».

Jules Roy (acteur du drame du débarquement allié en Algérie, 3 novembre 1942, où les ordres successifs furent : s'opposer aux troupes américaines — Ne pas s'opposer — Observer une neutralité absolue) : «  Nous étions placés si dangereusement entre l'erreur et la vérité, que les mêmes mots servaient avec autant de force l'un que l'autre ».

Pour la défense du sol, tous les coups étant permis (La devise « Honneur et Patrie » a bonne mine !), Dumesnil a pu hasarder d'un cœur folâtre :
« Parmi les fondateurs de l'unité française, les plus mau­vais d'entre eux ont fait plus de sacrifices que les autres, car ils engageaient leur honneur et donnaient leur âme, ce qui est très grand, au profit de l'Etat. Ils ont fait la gloire de la France au péril de leur salut éternel ».

Feintes, manœuvres, félonies, parjures, chausse-trapes, coups fourrés : 1' « intérêt supérieur des nations » purifie tout. La foule des sous-Machiavels se délecte toujours du précepte majeur du Florentin : « II faut défendre soit avec ignominie, soit avec gloire ; tous les moyens sont bons ». Rien n'illustre mieux la duplicité foncière des nations que le fait qu'en trois mille ans — entre 1500 avant J.C. et 1860 — (et un siècle a passé depuis cette recension) ont été dé­nombrés plus de 8.000 traités de paix (fourrée) qui, ayant succédé à 8.000 guerres, devaient en principe subsister indé­finiment (Le plus ancien connu était gravé dans la glaise en caractères cunéiformes). Or, qu'ils aient été conçus par un Pharaon ou qu'ils fussent issus de la volonté populaire, tous ont eu un sort identique. Quelle fallace sous-entend la cadu­cité de ces « chiffons de papier » !
*
Personnalité on ne peut mieux placée pour parler, puis­qu'il fut durant trois années le rédacteur du communiqué du Grand Quartier Général, Jean de Pierrefeu a confirmé ce dont nous nous doutions : « Je ne crains nullement de dire qu'on ne peut accepter les pièces d'Etat-Major pour une critique des plus serrées... Dans la longue suite des communiqués, il n'en est pas un seul qui ne conclut au succès et ne témoigne dans son expression d'une certaine satisfaction ».

Dès le 1er janvier 1915, le futur maréchal Fayolle en convenait dans ses « Carnets secrets » :
« Chose extraordinaire et qui doit tenir aux comptes rendus inexacts faits au G.Q.G., les bulletins officiels de renseignements racontent des blagues. Ils disent, et tous les journaux le répètent, que nous avons pris cinq cents mètres de tranchées allemandes. Or nous n'avons rien pris du tout. Les généraux veulent à tout prix avoir des succès, ils en inventent au besoin» [De Fayolle, également, cet aveu « humanitaire », méritoire dans la bouche d'un général : «  Plus on fait de saignées stupides dans les troupes admirables qu'il faudrait soigneusement ménager pour les journées décisives, plus on a de caractère. Je crois qu'un épileptique qui irait partout criant : « Attaquez ! Attaquez ! », serait sacré grand homme... Mon avis est que le caractère consiste à savoir faire abstrac­tion d'un misérable intérêt personnel pour sauver des milliers d'exis­tences précieuses. Car au fond il y a un formidable désir de réclame. Ce sont des pauvres cerveaux que ceux qui ne peuvent pas comprendre qu'on ne peut superposer les procédés de la guerre de campagne à une situation de guerre de siège. Un véritable caractère saurait atten­dre. Est-ce que la gloire consiste à faire tuer les gens inutilement ? »]

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Autrement dit, « Plutarque a menti », selon le titre du livre de Pierrefeu, qui, tout logicien modéré de ton, et pa­triote, qu'il fût, n'en fut pas moins voué aux gémonies, les agents de publicité des cinq grands journaux du Consortioum, en juillet 1923, refusant tout placard en faveur d'un bouquin considéré comme sacrilège et indigne d'être admis à la Sainte Table des Petites Annonces. De l'Institut aux trusts, ce fut un hourvari. A-t-on idée, aussi, de mettre en garde « les historiens consciencieux contre cette vaste entre­prise d'atténuation de la vérité, que j'ai vu s'accomplir, jour à jour, sous mes yeux. Et, s'ils n'en tiennent pas compte, ils nous feront douter de l'histoire tout entière... Ah, l'Etat-Major aura eu la chance d'avoir sous la main un historien de grand talent pour soutenir à la face du monde toutes ses thèses. Louis Madelin se console peut-être en disant qu'il fait une œuvre utile à la France. Il se trompe, c'est la vérité seule qui est utile au pays ». On l'aurait parié, Maurras, toujours prêt à se régaler du faux, a, tan­tôt admiré Pierrefeu d'avoir « longtemps menti pour le plus noble des motifs, un motif de salut public », tantôt nié qu'on parlât de mensonge :
« Le rédacteur du communiqué, lorsqu'il faisait le mé­tier défini plus haut, ne mentait nullement. Il ne commettait point l'acte immoral et inique du mensonge. Les fictions nécessaires, s'écartant de la vérité, ne la faussaient pas ni ne l'offensaient... Les fictions d'alors, et les autres, furent donc bienfaisantes ». (A.F., 7 mai 1923).
Ce bredouillage sur un mensonge qui n'était pas un mensonge montre assez le désarroi des fraudeurs profes­sionnels quand on leur met le nez dans leur crotte, et l'on comprend que Pierrefeu, excédé, ait dépassé la question des bulletins de victoire truqués pour élargir le débat en son « Anti-Plutarque » :
« J'ai vu des figures convulsées à faire peur quand bat­tent les tambours d'un régiment et j'ai toujours pensé que la vibration de ces peaux d'âne, en se communiquant au diaphragme, prenait tous ces gens aux entrailles. Dans ces moments, le sentiment national sert d'exutoire aux troubles instincts de férocité ; l'être humain qu'emplit la sombre ivresse du sang se ravale au niveau de la brute. Les temps sont venus où l'esprit nationaliste doit consommer la ruine de l'Europe ».
*
De toute manière, cet esprit conspire contre la Vérité, éhontément dans les pays totalitaires (Espagne ou Soviétie), à pas feutrés ailleurs [Au cinéma — qui, pourtant, par l'universalité des images, sem­blait tout indiqué comme véhicule d'oecuménisme — les censures font rage, chaque pays (sauf, de temps en temps, les U.S.A., capables d'auto-critique sociale sur l'écran) voulant absolument se présenter en posture exemplaire. Ainsi, pour son film « Les Vainqueurs », le producteur Carl Foreman eut-il à affronter les exigences : française (suppression de la scène montrant des F.F.I. abattant des Allemands qui avaient hissé le drapeau blanc), italienne (refus d'admettre la vision de deux enfants napolitains en train de détrousser des cada­vres), soviétiques (pas d'officier russe complètement ivre, s'il vous plaît) ou égyptienne (intolérable, la séquence où s'évadent des pri­sonniers d'un camp de concentration nazi : ne serait-ce pas faire l'apologie des Juifs ?). Les bras nous en tombent.

Autre domaine où le nationalisme démolit l'objectivité, le sport. Typiques, les places accordées aux concurrents du patinage artistique, aux Jeux Olympiques de Février 1964. Le juge allemand : 1. Schnelldorfer (Allemand). Le juge français : L. Calmat (Français). Le juge tchécoslovaque : 1. Divin (Tchèque)... 1er aussi pour le juge soviétique — à cause des affinités — comme Calmat l'avait été pour le juge canadien. ]. Le Quai d'Orsay a dissimulé, sous l'Occupation, les archives relatives à la guerre 39-40 ; il est toujours interdit de les consulter, ce qu'a déploré Wil­liam Shirer, l'historien du IIIe Reich, et pas plus Paul Raynaud qu'Edouard Daladier n'ont eu accès au dossier du procès de Riom — dont ils avaient été les acteurs ! A quoi bon s'offusquer de la décision d'Alger de rayer des annales de la Révolution les noms de Messali Hadj, leader du P.P.A. et promoteur du mouvement d'indépendance, et de Fehrat Abbas, premier président du G.P.R.A. ? Nous au­rions meilleure mine à donner un clair témoignage d'objec­tivité, de cette objectivité propre seulement à la machine, il faut l'admettre. Sur la base d'un millier d'ouvrages dé­pouillés, n'est-ce pas grâce à l'établissement de 24.960 cartes perforées IBM confiées ensuite à des ordinateurs qu'on est parvenu à ces informations pures, ni travesties, ni parées :

« La paix aurait pu se conclure en 1917 sans l'opposition de certains milieux français », ou « C'est von Choltiz qui a sauvé Paris de la destruction en 1944 »? A quand, par ce procédé, la solution du problème des massacres de Katyn ? Pour le moment, la tentative « électronique » de Jacques de Launay est déjà bien intéressante.

Les sept tomes, de quelque 400 ou 500 pages chacun, des « Fausses nouvelles de la Grande Guerre », du docteur Lucien Graux, sont aussi fort instructifs... à condition de se souvenir que ce n'était là qu'un instrument de propa­gande contre la « mentalité du Teuton, heureux seulement lorsqu'il blesse la vérité, et si prude en sa morale qu'il ne peut tolérer l'aspect de la déesse lorsqu'elle est nue ». Dési­rant « faire une fois de plus la preuve que nos ennemis ont été en même temps que les soldats du Kaiser ceux d'une Germanie de cautèle et de crimes soigneusement fardés, sous les dehors d'une prétendue civilisation », cette compilation étale la « félonie tudesque ». Qui ne souscrirait à la condam­nation de la révoltante diffamation systématique dont usè­rent les gens de Ludendorff ou d'Hindenburg ? Bravo à ce coup de balai — que Lucien Graux eut toutefois la déloyau­té de ne pas donner au camp adverse, tant le plus difficile est toujours de balayer devant sa propre porte ! Et notre docteur de minimiser la « manière » de nos Tartuffes en badinant ainsi :

« Face à la fausseté allemande, on trouvera ici un ta­bleau détaillé du bavardage français. Il fut dans l'ensemble, plus amusant que tragique. Ce qui honore cette peinture, et, par contre-coup, tout notre pays, est qu'il y apparaît bien nettement que nous n'avons, nous, jamais menti pour le plaisir de pratiquer ce vice, ni par raisons d'intérêts (?). Nous avons eu nos raconteurs, nos étourneaux, nos anxieux, nos Imaginatifs, nos enthousiastes, nos fébriles, nos neu­rasthéniques, nos alarmistes et nos Roger Bontemps, nous n'avons pas eu de menteurs de métier » [En 1919, le quotidien « Bonsoir » décerna le titre de « Prince des bourreurs de crânes » à Marcel Hutin (récompensé de ses tru­quages par la rosette de la Légion d'Honneur), « L'Echo de Paris », avec son inimitable éditorialiste Maurice Barrès, étant reconnu comme le journal ayant réuni la plus brillante cohorte de menteurs.

Entre moult perles « patriotiques », sont devenus légendaires : « Les Cosaques à une étape de Berlin... Les Allemands ne passeront pas en Belgique... La guerre finira, faute d'or, en juillet 1915... Dans quelques semaines, l'Alsace sera française » — tout cela dans les premiers temps du conflit. ].

Vous voyez la nuance : d'un côté d'abominables fourbes, de l'autre, de plaisants galéjeurs. « Fausses nouvelles » de part et d'autre, soit ; mais ne pas confondre : les nôtres sentaient bon. (En été 1963, les Yéménites trouvaient que les cadavres égyptiens puaient bien plus que les leurs, par une juste punition de Dieu). Inutile de se demander si Graux souhaitait quelque apaisement futur. Pouah ! « II reste à tout jamais inacceptable que se réalise l'hypothèse d'un concubinage illusoire, d'un monstrueux accouplement entre le Germain et nous-mêmes. La réalisation de ce rêve, qui hante en Allemagne plus de cerveaux qu'on ne le suppose, appartenait déjà au domaine de la foutaise avant août 1914. La seule idée qu'on en puisse reparler encore soulève, soulèvera en nous toutes les forces de la réprobation ». Refus de la vérité et refus de la concorde vont souvent de pair, on le sait assez, comme si les séparatistes redoutaient de voir une certaine détente naître du seul tableau du réel [Mathias Morhardt, président de la Société d'Etudes documen­taires et critiques sur la Guerre, a insisté avec foi sur ce point : «  La vérité, voilà la puissance dont l'intervention seule est de nature à établir la confiance, la sécurité et la paix. C'est par le mensonge, par l'imposture et par le faux qu'on a pu jeter les peuples les uns contre les autres ». Et Julien Benda : « Les peuples seraient peut-être moins prompts à écouter leurs chefs venant leur raconter qu'ils sont attaqués et doivent partir en guerre, s'ils étaient élevés à être un peu exigeants sur l'article de la preuve et à pratiquer le grand principe intellectuel énoncé il y a deux mille ans par les fonda­teurs de notre civilisation : « Souviens-toi de te méfier ». («. La Re­vue Doloriste » Décembre 1946).]. A propos de la guerre 14-18, encore, rappelons la hargne avec laquelle trop d'éminents personnages s'opposèrent d'abord, chez nous, à instaurer une controverse scientifique sur les causes de la conflagration, alors que, maintenant, aucun historien sérieux ne nie que les responsabilités furent par­tagées (« Les actes de l'Allemagne et de l'Autriche rendirent la guerre possible ; ceux de l'Entente rendirent la guerre inévitable » — Alfred Fabre-Luce, in « La Victoire ») ; nos chauvins, dès 1919, s'indignèrent à la seule pensée qu'on pût examiner le dogme de la culpabilité unilatérale des Alle­mands. Toujours suspects, les vetos à toute critique, car, que craindre si l'on est sûr d'avoir raison — et les rai­sons... ? En l'occurrence, la masse des matériaux documen­taires est si dense, les choses sont si enchevêtrées, que le moindre artifice n'a pas de mal à échafauder une argu­mentation convaincante pour les non initiés. A tel point que Harry Elmer Barnes, professeur à Smith Collège, a émis la gageure d'établir que « seules la France, la Russie et la Serbie peuvent être tenues pour coupables, directement ou volontairement, de précipitation immédiate de la guerre de 14. Aucun autre pays d'Europe n'a désiré une telle guerre... La Russie et la France, seules, ont, dès le début, envisagé et préparé une guerre européenne générale ». Excès évident, mais dans l'autre sens, cette fois. Or, la difficulté est extrême de déterminer le degré de responsabi­lité de chacun des belligérants, féroces à défendre leurs causes par de contradictoires LIVRE BLANC (Allemagne), BLEU (Angleterre), ORANGE (Russie), ROUGE (Autriche), GRIS (Belgique) ou JAUNE (français). On en voit, en effet, de toutes les couleurs... Trente-six chandelles, à en demeurer assommé. Semble au-dessus de la vertu des gouvernements le souci d'expliquer loyalement tous les aspects du problè­me et d'exposer les actes en se plaçant du point de vue des acteurs mêmes. La flamme nationaliste a tôt fait de calci­ner ces scrupules risquant de nuire à la justification de ges­tes litigieux : quelle que soit la teinte de ces « Livres », on ne compte plus les télégrammes altérés, les textes tron­qués (sur 1' « orange », cf. la collection des « Matériaux pour l'histoire des relations franco-russes » publiés par les Soviets en 1922, et, sur le « jaune », « l'Evangile du Quai d'Orsay», de G. Demartial). Si aucune des puissances ne complotait délibérément une guerre, celle-ci une fois décla­rée, elle ne fut pas accueillie sans enthousiasme en Serbie, Autriche, Russie, Allemagne (« Nach Paris ! ») et France («A Berlin!»). L'assassinat de François-Ferdinand par Gavrilo Prinzip fut le facteur qui fit se cristalliser les élé­ments d'hostilité et précipita la succession rapide d'événe­ments infreinables, vu l'incandescence des nationalismes en présence. Si Prinzip, aujourd'hui salué comme un héros en Yougoslavie, sauva sa tête, ses complices survivants étant devenus, l'un, Popovic, conservateur de musée, l'autre, Cubrilovic, professeur d'Université, de ricochet en ricochet entrèrent dans la mêlée infernale : Allemagne (2.740.000 morts). France (1.712.000), Russie (1.700.000), Autriche-Hongrie (1.540.000), Angleterre (930.000), Italie (750.000), Turquie (450.000), Serbie (370.000), Roumanie (200.000), Etats-Unis (152.000), Bulgarie (100.000), Canada (57.000), Belgique (22.000), Portugal (8.500), Australie (56.000), Inde (34.000), Nouvelle-Zélande (17.000), Afrique du Sud (7.000) — soit près de 11.000.000 de tués, parmi lesquels combien savaient — ou pensaient savoir — pourquoi ils étaient envoyés à la boucherie ? Notamment pour les Néo-Zélandais et les Africains, que pouvaient bien représenter les victimes de Serajevo, François-Ferdinand et sa femme Sophie, s'il est vrai que, le 3 août 1914, le candide Charles Péguy n'avait guère plus conscience du réel en disant à la mère de Jacques Maritain, Geneviève Faure : « Je pars, soldat de la Républi­que, pour le désarmement général et la dernière guerre... ».

Dans « Comment on mobilisa les consciences » (1921), G. Demartial a bien démonté ce mécanisme fatal et l'hypo­crisie de plus d'une protestation contre la — très inadmis­sible — violation de la Belgique par l'Allemagne :

« Croit-on sérieusement que, si les gouvernements de l'Entente y avaient trouvé plus d'avantages que d'inconvé­nients, il auraient hésité à passer par la Belgique ? Ils n'au­raient pas été embarrassés pour prouver que la liberté du monde et le sauvetage de la civilisation dont ils se disaient les champions avaient plus d'importance qu'un traité vétuste ou qu'un droit aussi souvent violé que celui de neutralité ».

Bernard Shaw, dans une lettre ouverte au Président des Etats-Unis, n'y alla pas de main morte :

« Vous pouvez être assuré, même s'ils vous disent le con­traire, que, dans les mêmes circonstances, aucun de nos hom­mes d'Etat n'aurait manqué de prendre la même liberté et de fourrager à pleines dents, dans leur corbeille, les chif­fons de papier de notre Foreign Office ».

Notre irrévérencieux Irlandais était cynique à peu de frais en énonçant une éventualité, trop probable en effet si quelque nécessité «  nationale » venait à l'impliquer. (Cf notre gazetier Stéphane Lauzanne gouaillant, le 3 octobre 1938 : « La France n'est pas engagée par sa signature au bas d'un traité »). Les pharisiens du drapeau s'en tiennent là : leur pavillon représente l'angélisme, celui des autres, le diabolisme, un point c'est tout. Ainsi, est-il exact que la guerre de 14 avait les plus fortes chances ne ne pas éclater si l'Allemagne avait détourné l'Autriche de toute action militaire contre la Serbie ; il ne l'est plus d'accuser de sadisme le Kaiser qui, selon Marcel Sembat, « pendant vingt-cinq ans brava le ridicule, et jusqu'au reproche de poltron­nerie pour conserver la paix ». (« Faites la paix, sinon faites un roi »). Et notre général Révillot n'était-il pas plus sus­ceptible de l'accusation en s'exclamant : « II était temps que la Providence suscitât à Guillaume d'attaquer la France pour y ressusciter le sens du divin ». Oui, au fond de tous les bobards et mensonges de guerre, c'est toujours la vanité nationale qu'on décèle, et l'on serait tenté d'appliquer au patriotisme le brocard de Bayle : « A voir les crimes que l'on commet au nom de la religion, on ferait peut-être-aussi bien de s'en passer ».
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