«Les choses en tant que fins naturelles sont des êtres organisés», écrit Kant au §65 de la








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II. L’énigme des forces vitales et le phénomène des organismes.

Ce cadre métaphysique de la finalité entre en résonance, au moment où Kant écrit, avec l’état relativement trouble de ce qui ne s’appelle pas encore biologie, et qui apparaît plutôt comme l’ensemble des recherches situées à la marge de la physique newtonienne. Un trait fondamental de cette époque est le souci des auteurs de faire rentrer les phénomènes qu’ils étudient dans un cadre newtonien par analogie, c’est-à-dire de trouver en eux des forces spécifiques (de même que la gravitation était une force ou propriété spécifique de la matière), présentant une certaine régularité à restituer (de même que la gravitation s’exprime en mm’/r²). On assiste alors à une multiplication inouïe des forces susceptibles d’expliquer le vivant comme d’autres phénomènes chimiques inassimilables à la physique newtonienne. L’irritabilité, propriété irréductible du vivant censée rendre compte de ses caractéristiques selon Haller2, et à la suite de la renommée immense du physiologiste expérimentateur, va faire des émules, aussi bien chez les physiologistes allemands que chez les médecins français. A mesure que la science entend embrasser la nature entière, elle s’enrichit de propriétés causales et de forces de toutes sortes, dont les règnes végétaux et animaux semblent les plus prodigues fournisseurs, sans en être les détenteurs exclusifs3.


A cette époque, de nombreux phénomènes en effet semblent requérir des forces propres, qui à nos yeux franchissent la barrière vivant/non-vivant : le galvanisme est une force électrique qui rend raison des mouvements des muscles (Galvani, puis plus tard Humboldt, et aussi Messmer et le messmérisme, etc.); la fermentation relève d’une force chimique propre et se retrouve dans l’explication des activités du système digestif (Spallanzani etc.). La cristallisation apparaît comme un phénomène doté de ses forces spécifiques car l’agencement ordonné du cristal est incompréhensible d'un point de vue purement newtonien ; mais alors (Mazzini) les vivants pourraient dans leur croissance exemplairement relever de cette force-ci.

La volonté systématique, omniprésente chez Kant, peut se comprendre aussi en relation avec cette multiplication des forces postulées à des fins explicatives particulières. L’appendice à la Dialectique transcendantale est déjà clair sur ce point, en indiquant comme une exigence de la raison la réduction des multiples forces à une seule (A651/B879). La problématique fondamentale de la faculté de juger réfléchissante, énoncée dans l'introduction de la CJ, et qui concerne l’unité des lois empiriques de la nature, reformule le même souci si l’on souligne que les lois empiriques de la nature mettent en jeu à leur niveau des forces particulières. Ici encore, dans les termes de l’Unique argument, la raison indique de chercher à réduire maximalement la technique divine - assemblage de lois singulières multiples gouvernant des forces spécifiques – à un système des lois de la nature.

Pour ce qui est du vivant lui-même, sa croissance du relève ou semble relever d’une force propre. Bourguet inaugure la différence entre agrégation et intussusception : ce qui s’ajoute à l’organisme (ingéré, etc.) prend le caractère ou la nature de cet organisme, à la différence des pierres qui s’accroissent en rajoutant des morceaux qui gardent leur nature1. Cette différence de croissance semble alors recouvrir une différence de forces. Bildungstrieb, Bildungkraft sont inventés pour rendre compte d’une génération des vivants pour laquelle les systèmes préformationnistes apparaissent de plus en plus inadaptés2. Wolff avec sa vis essentialis, Blumenbach avec son Bildungstrieb en sont les plus importants promoteurs1 ; mais des variantes de la notion sont monnaie courante2. Et fondamentalement, les protagonistes de ces discussions sont engagés dans des débats importants les uns avec les autres, dont Kant est à la fois acteur (dans ses deux opuscules sur les races3) et témoin. En effet, Blumenbach critique Mazzini pour indiquer que le Bildungstrieb est irréductible à toute cristallisation. Et tout en reprenant l'idée épigénétique à Wolff il en démarque son Bildungstrieb, la vis essentialis wolffienne étant type-independent et donc ne rendant pas compte de la spécificité des résultats d’une embryogenèse. Kant se sentira solidaire de Blumenbach, comme l’attestent ses Leçons de Métaphysique4, mais fondamentalement sa tentative se comprend à la fois comme une élucidation philosophique de la multiplication des forces (avec le souci de systématicité héritier de l’Unique argument) et comme une police de ces concepts.



Au §64 de la CJ il se demande donc : comment nous apparaît un être organisé ? Il s’agit de déployer le phénomène avant même de rendre compte du lexique des forces en jeu. Plus tard, Kant distinguera lui aussi la force formatrice propre aux être organisés, de la force motrice propre à al matière brute ; mais - et la différence est essentielle – cette distinction est un résultat de l’analyse, le concept de force formatrice est comme requis par l’ensemble des outils conceptuels nécessaires pour rendre compte du phénomène de l’être organisé (et non « constaté » en lui), il est en quelque sorte « déduit ».

Ce §64 présente comme une phénoménologie de l’être organisé. Noter le glissement : à l’époque Kant ne dit pas « vie », il dit « Organisierte Wesen », et ceci parce que la différence vie/non-vie généralement identifie vie et animal, et à partir de là vie et âme1. Kant reste dans le domaine des sciences de la nature, il ne postule donc pas d’âme ; à partir de là son analyse vaut pour tout « être organisé », c’est-à-dire aussi bien plantes et animaux. Le choix de l’arbre comme exemple vise à déporter le lecteur hors d’une équation trop facile entre vie et mouvement volontaire ou désir. Le concept de vie, empreint de cette connotation de « désir », relève moins de la science de la nature que de l’anthropologie ou de la philosophie pratique. La Critique de la raison pratique définit ainsi la vie de cette manière : « La VIE est, pour un être, le pouvoir d’agir selon les lois de la faculté de désirer. » (Ak.V, 10).2

L’être organisé nous apparaît alors comme exhibant une triple production de lui-me^me par lui-même (hervorbringen) :

    • au niveau de l’individu, l’arbre se reproduit comme arbre en se régénérant à chaque saison;

    • au niveau de l’espèce, un arbre produit un autre arbre de la même espèce par dissémination de ses graines, de sorte que l’espèce se produit elle-même continuellement;

    • au niveau des parties l’arbre produit perpétuellement les feuilles qui en retour entretiennent l’arbre.

Kant pourrait expliciter le fait que ces trois processus s’entremêlent : l’espèce se reproduit par l’arbre individuel, celui-ci se reproduit par ses feuilles qui lui permettent de se nourrir et de respirer, et enfin les parties elles-mêmes sont produites par l’individu et rendent possible, grâce aux graines qu’elles deviennent, sa dissémination comme individu donc la reproduction de l’espèce. L’arbre nous apparaît alors comme le cercle de ces trois processus, qui à chaque fois présentent comme une causalité circulaire. La circularité va essentiellement des parties aux tout : les parties de l’arbre causent le tout qui à son tour cause les parties (on pourrait ajouter que si l’individu est une partie de la classe qu’est l’espèce, on retrouve à un autre niveau cette circularité des parties et du tout.) La question est alors : par quel concept cette circularité causale devient elle pensable ? La question même de savoir quelles forces sont légitimes ici n’entre pas en jeu directement, sa solution dérivera de l’enquête ici menée. Ce qui apparaît à ce niveau phénoménologique en tout cas, c’est une propriété spécifique de ces processus qui les rend irréductibles au explications physiques usuelles : l’intussusception. Kant indique par contraste la catégorie sous laquelle l’arbre ne saurait rentrer intégralement, celle de « mécanisme » : sa croissance “se distingue de tout accroissement suivant des loi mécaniques (…) la plante donne à la matière qu’elle s’incorpore une qualité spécifique (…) tout art en demeure indéfiniment éloigné.” (Ak. V, 371) En effet, par l’intussusception l’arbre ne grandit pas par ajout de parties extérieures mais il fait les parties extérieures siennes. Cette propriété néanmoins, avant d’être analysée par une force spéciale, doit être intégrée dans le tout des processus qui forme le phénomène de l’arbre, afin que l’on puisse reconstruire le schème conceptuel sous lequel l'appréhension des vivants devient intelligible. La nature de la « force » qui sous tendrait l’intussusception ne viendra qu’après cette reconstruction du schème conceptuel biologiste, donc en conclusion du §65. Et ce schème ne pourra donc pas être ce que Kant appelle « mécanisme », qui est l’explication du tout à partir des parties (ce qui est bien plus restreint qu’un simple concept de causalité efficiente généralisé dans le principe de la Seconde Analogie de l’expérience, comme le remarquait Peter Mc Laughlin1).



  1. Redéfinir les catégories de la finalité.

Le phénomène de l’arbre consiste en la circularité causale des parties et du tout, de l’individu et de l’espèce. Or une telle circularité signifie un effet cause de la cause, soit ce qu’on appelle une causalité finale (Ak.V, §65, 372). La troisième Critique redéfinit alors les catégories dessinées dans l’Unique argument. La finalité est ici pensée comme le principe propre de la faculté de juger réfléchissante. Celle-ci trouve, comme on sait, la règle pour le cas. Cela signifie que la myriade de cas particuliers dans la nature, une affection pathologique, un délit, un animal inconnu, reçoivent leur concept grâce à la faculté de juger simplement réfléchissante2 (au contraire de la faculté de juger déterminante qui définit les cas à partir des lois a priori de la nature données par l’entendement pur). Mais un tel jugement n’est possible que si l’on présuppose que la nature présente elle-même en sa forme en un « système logique ». Cette présupposition nous dit que la nature s’organise d’elle-même en genres, espèces, variétés, ou, en d'autres termes, qu’elle doit être pensée comme construite afin d’être connaissable, ou encore finale envers notre entendement. Ainsi la finalité est bien le principe propre de la faculté de juger réfléchissante.

Ce principe transcendantal (car ni empirique ni susceptible d’être infirmé par de l’empirique) sert alors à « introduire dans l’agrégat des lois empiriques, prises comme telles, chaque fois que la chose est possible une organisation d’ordre systématique » (PI §II, 205 ns). La faculté de juger réfléchissante présuppose toujours une esquisse de système pour qu’un universel puisse correspondre au particulier jugé. Le système est comme une protoorganisation en touts et parties. L’agrégat, dans la phrase, s’oppose maintenant au système comme le mécanique – application immédiate des lois a priori - au technique – précellence d’une esquisse pour l’application des lois. En ce sens, contrairement à l’Unique argument, « technique » ne s’oppose plus à « système » mais à « mécanisme ». Les catégories fondamentales de la finalité, y compris la finalité comme technique, ne sont plus comme dans l’Unique argument l’utilité ou le rapport fin-moyen (pour lequel la technique divine comme diversité de fins assemblées extérieurement s’oppose au système comme diffraction d’un processus unique en utilités relatives diverses), mais bien le rapport tout-parties. « Technique » et « mécanique » concernent l’engendrement, « système » et « agrégat » concernent l’entité ; les premiers membres de chaque dichotomie indique une précellence du tout par rapport aux parties alors que les seconds membres indiquent une constitution du tout sur la base des parties. Ces catégories commandent l’analyse de la fin naturelle comme organisme au §65.

Kant écrit donc, rapprochant systèmes et techniques auparavant opposées : « Par finalité absolue des formes de la nature, j’entends leur configuration externe ou bien leur constitution interne qui sont telles que leur possibilité doit être fondée dans notre faculté de juger sur une Idée de celles-ci. Car la finalité est une légalité du contingent comme tel. C’est de façon mécanique que la nature, comme simple nature, procède à l’égard de ses productions considérées comme des agrégats; mais c’est de façon technique, c’est-à-dire en même temps comme art qu’elle procède à leur égard si on les considère comme systèmes: ainsi les cristallisations, les figures variées des fleurs, ou la structure interne des végétaux et des animaux. » (PI, Ak. XX, 217)

Ce passage distingue les deux figures de la finalité, qui seront les deux dimensions de la CJ : quant à la forme, la finalité est l’objet du jugement esthétique, quant à la configuration interne elle est objet du jugement biologique – « structure interne des végétaux et des animaux ». Dans tous les cas, la possibilité de l’entité (considérée extérieurement ou intérieurement) est fondée sur notre Idée de celle-ci ; mais ici la nature procède techniquement dans la mesure même où l’entité est appréhendée comme systématique – et non pas, selon l’Unique argument, comme assemblage d’utilités diverses.

A cette première spécification de la finalité, comme entité dont la possibilité se fonde sur une Idée, Kant apporte une qualification, qui exprime le concept fondamental de finalité que l’œuvre entend élucider : la finalité est « la légalité du contingent comme tel. » La structure interne des animaux ou des végétaux, en effet, résulte des lois de la nature ; mais entre une structure viable et une structure inviable, en tant que simple produit des lois de la nature, il n’y a pas de différence. Cette différence résulte de l’Idée même de viabilité que nous introduisons, c’est-à-dire d’adaptation et de fonctionnalité. Mais au regard des lois de la nature, encore une fois, la viabilité des structures est contingente; cette nécessité selon laquelle une structure est viable ou ne l’est pas (pensons au « principe des conditions d‘existence » selon Cuvier) repose sur l’Idée en question ici, qui apparaît bien alors comme la légalité du contingent comme tel.

Seule cette nécessité d’un genre spécial fait de la finalité un concept à prétention objective, alors que lorsqu’on l’identifie à l’utilité, ce n’est qu’une appréciation subjective car une même chose peut être utile à tout et n’importe quoi, et néanmoins ne pas avoir cette utilité pour raison objective de son existence, comme Kant le reconnaissait déjà contre les partisans de la téléologie (et de généralisation de la finalité comme technique) dans l’Unique argument1. Tel est ce qu’exprime l’analyse détaillée de l’œil dans la Première introduction.
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