Alain (Émile Chartier) (1927)








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La conscience

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Perdre conscience ou perdre connaissance, comme on dit quelquefois, c’est la même chose que dormir. Je n’en suis pas encore à vouloir épuiser cette riche notion de la conscience. Je prends la conscience au bord du som­meil, et, autant qu’il est possible, sans aucune réflexion. Des degrés m’appa­raissent, depuis la claire perception jusqu’à la somnolence qui borde le sommeil plein. Des degrés aussi depuis la lumineuse délibération jusqu’à cet élan de sauter qui est au bord d’un autre gouffre, l’action. Cette description est bien aisée par analogie avec les degrés de l’ombre, de la pénombre et de la lumière, mais je crois que cette analogie est trompeuse aussi, et que toutes ces peintures crépusculaires sont à refaire d’après cette idée qui vient de se montrer en quelque sorte d’elle-même, c’est que les degrés inférieurs suppo­sent les supérieurs. Car ces situations où l’on borde le sommeil ne se soutien­nent point ; on n’y peut rester comme on reste dans la pénombre, et à dire vrai on ne sait qu’on y est que lorsque l’on n’y est plus. Si je suis sur le point de m’endormir et si je m’endors, je ne sais rien du passage ; mais si de cet état ou du sommeil je me réveille et me reprends, alors le passage apparaît comme éclairé par un reflet de cette pleine conscience. Bref, j’aperçois ici des pièges admirables ; car il faut faire grande attention pour saisir ces états crépuscu­laires ; il faut s’en approcher avec toute précaution, et n’y point tomber. Pour simplifier je dirais que c’est notre pleine liberté qui s’essaie ici et qui joue en quelque sorte à ne rien vouloir, à ne rien préférer, à ne rien affirmer. Enfin, la conscience sans réflexion n’apparaît qu’à la réflexion. C’est dire que la faible conscience n’est un fait que dans la plus haute conscience. Il y a donc une sorte de sophisme, à bien regarder, si l’on suppose qu’un être vive en cet état de demi-conscience, et y reste toujours, et sache néanmoins qu’il y reste. C’est transformer en choses les jeux de la pensée ; c’est vouloir que la demi-conscience existe comme la lumière atténuée de cette cave. Remarquant cette bordure et cette pénombre de vos pensées, vous prétendez, la laissant telle, la séparer, et qu’elle pense pour soi, non pour vous. Pour parler autrement, c’est vouloir que ce qui se définit par ne pas penser soit encore une pensée. Les souvenirs, qui viennent et s’en vont, comme s’ils sortaient de cette ombre et y rentraient, sont ce qui donne appui à cette intime mythologie ; car il faut faire grandement attention pour remarquer que, ce qui est conservé et qui revient, c’est toujours une action, comme réciter. Faute d’avoir bien regardé là, on imagine les souvenirs comme des pensées qui sont ordinairement derrière nous en quelque sorte, et à un moment se montrent. En partant de là on déve­loppe aisément une doctrine aussi fantastique que l’ancienne doctrine des ombres et des enfers. Car rien n’empêche qu’une idée soit encore une idée dans cette ombre, qu’elle vive, s’élabore, se fortifie, se transforme, dans cette ombre. Il ne faut pas moins qu’une doctrine des rêves, une doctrine de la personne, et une doctrine de l’idée pour effacer tout à fait cette illusion aimée. Je devais la signaler dès maintenant ici parce que je veux traiter de la con­science comme d’une puissance humaine non divisible, et qui, à son moindre degré, se trouve supposée toute. En d’autres mots, je veux décrire la conscien­ce comme la fonction de réfléchir, fonction de luxe inséparable du loisir et de l’excédent qui sont le propre de la société humaine.
Reprenons l’hypothèse connue des Martiens occupant la terre. L’homme, au regard de ces êtres, n’est qu’un animal comme le rat ou le lapin. Essayons de concevoir l’homme soumis à cette existence difficile, l’homme affamé, menacé, poursuivi, toujours fatigué, toujours inquiet, toujours jeté de la som­nolence à l’action. Chacun admettra que les fonctions supérieures de l’esprit seraient aussitôt perdues ; mais on admettra moins aisément que les inférieu­res disparaîtraient tout aussi vite, et, pour mieux dire, aussitôt. Comte, attentif à nos frères inférieurs, et porté par les signes à leur supposer quelque chose qui ressemblerait à nos plus humbles pensées, mais rejeté aussi de là, par cette vue qu’il a formée mieux qu’homme au monde, à savoir que nos plus humbles pensées sont des pensées, universelles dans le double sens du mot, échangées, enseignées, conservées, cultivées, comme les plus anciennes mythologies le font voir, Comte a aperçu finalement les conditions d’une déchéance au-des­sous du concevable. Le fait est, dit-il, que l’humanité règne sur la planète et détruit continuellement toute société animale, jetant ainsi les autres espèces dans un état de lutte, de fatigue, et de terreur, qui exclut tout vrai langage, toute culture, toute mémoire à proprement parler, faute de cet excédent qui rend le loisir possible. Mais, encore une fois, et afin de ne pas manquer l’idée, concevons un homme qui n’ait absolument pas de temps et que l’événement talonne sans cesse. Il y a de ces peurs paniques où l’individu galope, frappe, écrase, sans avoir conscience de ce qu’il fait. Peut-être voudra-t-on dire qu’il ne sait pas s’il n’a pas eu conscience au moment même, et s’il n’a pas oublié simplement les pensées ou perceptions qu’il avait dans le temps qu’il sauvait ainsi sa vie. Mais il faut savoir de quoi nous parlons et de quoi il parle en supposant un peu de conscience sur ses actes, un peu de conscience séparée de sa propre conscience. Cette séparation va contre le mot ; conscience ajoute à science ceci que les connaissances sont ensemble. La conscience égrenée n’est pas seulement faible ; elle tombe au néant. Ou, pour mieux dire, la bordure de conscience, séparée du centre qui l’éclaire, n’est rien de concevable. Parce que cet homme fuyant n’a pas eu le loisir de s’entretenir avec lui-même, de con­templer un moment plusieurs chemins, enfin de douter, pour dire le mot, c’est comme s’il ne savait point du tout. Savoir c’est savoir qu’on sait. La réflexion n’est pas un accident de la pensée, mais toute la pensée. Revenez à l’exemple du gouffre et du vertige. Sans aucune réflexion sur ce que je vois en me penchant, peut-on dire que je vois ? En vain les bêtes ont des yeux, en vain les choses s’y peignent au fond comme en des tableaux ; ces tableaux sont pour nous qui observons comment leur œil est fait, non pour elles, parce qu’elles n’ont point loisir ni repos, ni discussion avec elles-mêmes. Mais qu’est-ce que discuter avec soi, sinon prendre à témoin ses semblables et la commune pen­sée ? Une pensée qui ne revient pas, qui ne compare pas, qui ne rassemble pas, n’est pas du tout une pensée ; en ce premier sens, on peut dire qu’une telle pensée n’est pas universelle, parce qu’elle ne rassemble pas le loin et le près ; il n’y a que l’univers qui fasse une pensée. Mais il faut dire aussi qu’une pensée qui ne convoque point d’autres pensants et tous les juges possibles n’est pas non plus une pensée. Les formes premières de la pensée seraient donc l’univers autour de l’objet et le faisant objet, et la société autour du sujet et le faisant sujet.
Je vais droit au but, et trop vite sans doute. Mais cette pensée même que je forme est soumise à la condition de toute pensée, qui est que l’on commence par finir. C’est cette totale ambition et cette prétention au delà de toute prétention qui fait qu’une pensée est une pensée. Si vous n’êtes pythagoricien d’un moment, éclairant à la fois le haut et le bas et pour ainsi parler l’anti-terre et l’autre côté de la lune, vous n’êtes rien pour vous-même. Et ce mouvement hardi explique toutes nos erreurs, comme on voit chez les primitifs, où la moindre pensée ferme un cercle immense selon la forme d’une loi universelle. Partout ainsi, toujours ainsi. Ils ont pris une tortue énorme sur la plage le jour même où un missionnaire est venu ; ils ne peuvent point croire qu’un de ces événements ne soit point le signe de l’autre, c’est-à-dire q’il n’y ait point de liaison réelle de l’un à l’autre. En quoi Ils ne se trompent pas tout à fait, car tout tient à tout ; et si les causes qui ont apporté et retourné cette tortue avaient manqué, si la mer, les vagues, le flux, le vent avaient été autres, ce mission­naire n’aurait peut-être point abordé ce jour-là, ou bien il aurait abordé en un autre lieu, et autrement. Mais, comme ils ne connaissent pas assez les antécé­dents et toute cette double aventure, ils lient comme ils peuvent ; et cette pensée est plutôt incomplète que fausse ; mais c’est bien une pensée ; d’autant qu’ils s’en déchargent, pour le détail, sur quelque puissance supérieure qui a voulu ensemble ces deux choses de la même manière qu’ils veulent, eux, leurs familières actions. C’est ainsi qu’ils perçoivent toutes choses. Ils ne voient point une tortue qu’ils ne voient Dieu. Mais qu’est-ce que voir une tortue ? Qu’est-ce enfin que voir ? Dire que l’espace est donné avant ses parties, ce qui n’est que décrire, c’est dire que l’univers soutient chaque objet et le fait être. Mais qu’est-ce encore que voir une tortue, sinon appeler les témoins et discuter avec eux en soi-même, de façon que, par le langage, cette tortue les accorde entre eux ? Deux choses sont donc a priori et ensemble dans la moindre pensée, l’univers des choses et l’univers des hommes. Et toutes les erreurs de ces primitifs viennent de ce qu’ils visent à ne rompre ni un de ces univers ni l’autre, ne pensant jamais moins que tout et tous, comme chacun fait.
On saisit par là que la conscience ne peut pas être petite ni grande, ni errante, ni séparée, ni subjective, comme on dit trop vite. Ne penser que soi ce serait dormir. Ainsi toute l’idée de Comte apparaît, au delà même de ce qu’il a montré, se bornant à dire que d’un côté il n’y a point de pensée séparable du langage et du monde des hommes, de l’autre que hors du monde des hommes et de cette association continue qui donne loisir en même temps que mémoire, l’homme ne serait qu’un animal pourchassé, agissant ou dormant, sans cette provision de repos qu’assure le sommeil par précaution. Toutefois, en disant d’après cela que c’est l’humanité qui pense, il mythologise encore, d’où l’on vient quelquefois à une conscience sociale qui serait à la société comme notre conscience est à notre corps. C’est passer au monde des choses et perdre les relations. La conscience est bien sociale par cette nuit des villes, qui assure et règle le repos, luxe des luxes, par cette confiance qui affermit chacun en ses pensées, par cette corrélation de l’un à l’autre qui seule permet de dire moi, par ce capital enfin du langage, provision essentielle, qui modère nos senti­ments et règle nos pensées, en même temps qu’elle nous les propose comme en un miroir où nous les percevons. Mais c’est notre conscience qui est sociale. Cette métaphysique n’est pas hors de nous ni loin de nous. Nous y participons même en solitude, et encore par la plus secrète de nos pensées en solitude. Ces idées seront développées, mais il fallait les faire paraître dès maintenant, corrélativement à ce sommeil d’institution, voulu, aimé, cherché, qui est proprement humain.

Livre I  : Le sommeil

Chapitre VII
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