Alain (Émile Chartier) (1927)








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De l’insomnie


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L’innocence se trouve jointe au sommeil d’après un préjugé ancien et vénérable. En joignant de même ensemble les termes opposés, je voudrais traiter de l’insomnie comme d’un genre de méchanceté, je dirais même com­me de l’essentielle méchanceté. Mais, sans espérer de comprendre tout à fait l’admirable étymologie du mot méchant, qui est méchéant ou mal tombant, il faut pourtant que je ramène cette idée de méchanceté dans l’être même qui la porte, en considérant, à l’exemple de Platon, que le mal que l’on fait ou que l’on désire aux autres n’est que l’accident secondaire du mal que l’on se fait ou que l’on se désire à soi-même. Et cela seul enferme que la méchanceté ne soit jamais volontaire. Depuis que Platon a pris pour son compte le mot de Socrate  : « Nul n’est méchant volontairement », je vois que cette maxime a été plutôt réfutée que comprise, parce que l’on ne s’est point avisé de ceci, que méchanceté était premièrement colère et sédition dans le méchant, et, dans le fond, simple agitation entretenue d’elle-même, comme le mot irritation, en son double sens, le fait entendre si bien. Nous voilà à l’insomnie, car ce n’est qu’une fureur, comme de se gratter.
Avant de venir à cet état violent, je veux dire quelque chose aussi des fous, qui, dans toute étude des passions, ou violences contre soi, doivent figurer comme des images grossies de nous-mêmes, grossies, mais non point tant déformées. Je remarque d’abord que la méthode de partir des fous, afin d’ex­pliquer le sage, qui est celle des médecins, ne réussit point. On retombe toujours à un mécanisme ; car il est trop clair que c’est l’animal machine qui forme ici les réponses, les invectives, les monotones ou convulsives actions. Mais aussi l’on oublie aisément ce qui est de l’homme en ce tumulte animal, c’est-à-dire un genre de malheur et même d’humiliation qui ne se connaît plus lui-même, mais qui reste marqué de pensée. Sans compter que l’idée fataliste, prise ainsi du fou par une sorte de contagion, est étendue naturellement à toutes nos idées. C’est nier que la difficulté de penser soit au fond de tous nos malheurs et même de nos crimes ; c’est enlever tout sens à ce beau mot de passion, toujours éclairé d’une sorte de justice ; et c’est vivre sans amour que de prendre par système l’homme au plus bas ; l’homme est ainsi fait que, même enfant, il méprise l’indulgence dont il tire pourtant avantage, et estime au contraire la sévérité, comme à lui due. Mais, en dépit de l’universelle prière, il faut de proche en proche refuser à tous cette sévérité de l’estime, que l’on a d’abord refusé au fou. Cette position fait une sorte de sage par indif­fé­rence ; non sans colère ; non sans une misanthropie de système, qui corrompt jusqu’à la joie de comprendre ; car la pensée, en ce monde à l’envers, n’est jamais qu’un genre de manie tranquille. Et cette méthode est peut-être la suite d’un métier aigre et mécontent de soi ; car les médecins ne sont guère mieux aimés que les médecines. Or, dans ces pages, et dans toutes celles qui sui­vront, j’essaie une manière opposée de penser aux fous, et d’abord aux malades, et d’abord aux impatients de toute espèce, qui est de représenter le sage, roi de cette planète, et qui prétend au courage, à la tempérance, à la sagesse, à la justice, de le représenter aux prises avec soi-même, et jouant tous les drames humains en ce monologue, dont le dialogue, comme le poignard et le poison, n’est qu’un épisode ; il suffit que l’on pense à Hamlet ou à Othello pour comprendre ce que j’entends par là. Et c’est d’après ces crises et tem­pêtes, dont chacun n’a que trop l’expérience, que j’essaie de descendre aussi près qu’il se peut du point où l’homme ne se connaît plus lui-même, c’est-à-dire où le mécanisme le reprend tout. Or, sur les fous, je fus éclairé par un mot de grande portée, jeté à moi par un homme qui sans doute n’y pense plus, et qui, par sa fonction, avait écouté en arbitre les revendications des fous et des folles. « Les fous, me dit-il, sont des méchants. » Seulement écartons l’idée de méchanceté volontaire, qui est elle-même une idée de fou, et concevons le méchant comme un homme qui se nuit à lui-même, par mal se prendre, par mal se gouverner ; comme un homme qui, en quelque sorte, veut vouloir, et ne sait.
De nouveau nous voilà à l’insomnie, en même temps que nous tenons le mot méchant en son vrai sens, qui est maladroit. Maladroit l’homme qui voudrait dormir et ne peut. Je vois bien pourquoi d’après ce qui a été ci-dessus expliqué. On peut désirer le sommeil et même s’appliquer à le vouloir ; le loisir de l’homme est même à ce prix. Il est aisé de dormir lorsque l’on est au bout de ses forces ; mais cette existence est terrassée et animale ; elle exclut la contemplation, les arts et le culte. L’équilibre humain veut que l’on dorme par décret et préférence, je dirais même par précaution, comme on conte de plusieurs grands capitaines, et comme il est heureusement vrai de presque tout homme. L’expérience de cet état heureux, où l’on touche au sommeil, où l’on y revient, fait qu’on travaille à le retrouver, mais non pas toujours comme il faudrait. Qui ne voudrait terminer ces confuses délibérations, où l’on revient sans cesse au même point, ou rompre ce cercle de pensées amères, auxquelles on ne trouve point de remède ? Mais il n’est pas nécessaire que des incidents nourrissent l’insomnie. Elle se nourrit d’elle-même, et il arrive que le souci de dormir soit le principal souci de celui qui ne peut dormir. De toute façon, l’échec du vouloir vient de ce qu’on ne sait pas vouloir.
Nous n’avons aucun pouvoir directement sur le cours de nos pensées ; c’est cela d’abord qui irrite ; les pensées sont des choses légères et sans corps ; ou plutôt elles nous semblent telles. Chacun connaît cette chasse aux fantô­mes, où nos coups donnent force à l’adversaire, toute victorieuse raison de ne point penser à une telle pensée nous ramenant et nous fixant à y penser. Il y a donc un art de ne point penser à quelque chose, et un art de ne penser à rien, dont je sommeil serait la récompense. Mais il faudrait, pour y atteindre, connaître un peu mieux que nous n’avons coutume ce mécanisme des idées de traverse, communément décrit sous le nom d’association des idées ; en quoi je ne puis voir rien de solide, si l’on entend qu’une idée par elle-même en amène une autre pourvu qu’elle y soit ordinairement liée ; si cela était, nos pensées n’auraient point de fin. Mais surtout j’attends qu’on me produise une expé­rience où une idée vienne à la suite d’une autre, sans que les objets autour y soient pour rien. Cette expérience est impossible, il faudrait que nous fussions hors de ce monde. Au contraire, il est ordinaire que le passionné, quand il suit son discours chéri, emprunte continuellement ses renouvellements, qui sont métaphores pour lui, aux choses qui sont devant ses yeux ou sous ses mains. D’après ces remarques, la doctrine de l’association des idées serait entière­ment à reprendre. Je conseille de relire là-dessus Hume, mais sans préjugé. Car il dit bien qu’une impression vive, c’est-à-dire provenant d’un objet, réveille aussitôt son compagnon ordinaire, et c’est ainsi qu’une fleur fanée évoque aussitôt un lieu et des circonstances ; mais il ne dit jamais qu’une impression faible ait ce pouvoir. Par la vertu d’une description exacte, il échappe au piège dialectique, selon lequel nous pourrions développer un monde de choses hors de toute perception. À quoi j’oppose cette idée, déjà exposée et qui s’éclairera encore dans la suite, c’est que l’homme qui ne perçoit point dort.
D’où je reviens à une méthode pour conduire indirectement le cours de nos pensées. Dans l’occupation du jour, rien n’est plus simple, et chacun le sait bien. Tourner la tête, cela change tout. La puissance des cartes ou des échecs, que Hume avait remarquée, est d’abord en ceci que des perceptions nettes effacent aussitôt nos pensées errantes ; c’est pourquoi je ne crois point que ces couleurs vives des cartes soient peu de chose dans le jeu. Mais de cela plus loin. Il reste que, si l’on veut ne point penser du tout, il faut d’abord s’appliquer à ne rien percevoir, c’est-à-dire, les sens fermés autant qu’on peut, ne rien interroger autour, et d’abord ne point remuer, ne point entretenir ce commentaire des muscles s’éveillant un peu, qui donne corps aux moindres impressions. Mais qui ne voit que la pensée la plus contraire au sommeil est de remarquer qu’on ne dort point, et d’en chercher autour de soi les preuves et les causes ?
Il reste à marquer ce que je disais, qui est une fureur de ne rien pouvoir. Il faut regarder avec attention par là, car j’expliquerai plus d’une fois que le principal des passions et même des vices est ce scandale, à savoir qu’on n’y peut rien, et que l’on met le désespoir au comble en jugeant qu’on n’y peut rien. « Cela est indigne de moi » ; d’où vient le mot indignation, qui marque toutes nos peines. Et j’y insiste maintenant parce que, dans l’insomnie, l’indignation est souvent le seul mal, par une condamnation de soi. Et l’esprit tire encore ici de son malheur, comme de tout malheur à soi-même prédit, une sorte de satisfaction dogmatique. D’où ce paradoxe assez comique, qu’il y a une prétention à ne pas dormir, une colère si, ayant dormi, on a manqué en quelque sorte à son malheur, et enfin, au réveil, une application à se prouver à soi, et à prouver aux autres, que l’on n’a point dormi. Il y, a donc un genre d’insomnie imaginaire, comme de maladie imaginaire ; mais soudain une meilleure réflexion nous conduit à cette idée que tout est imaginaire dans l’insomnie, et souvent dans la maladie, par ceci que l’imagination est quelque chose de terriblement réel, si on la conçoit, ainsi qu’il faut, comme consistant en cette agitation du corps humain, qui s’entretient d’elle-même et s’irrite, de façon que la peur de ne point dormir, comme toute peur, nous prive à coup sûr de ce qu’il faut appeler le sommeil libre.
Je reviens au méchant, afin de fermer ce large cercle de l’insomnie. Le méchant est celui qui tombe au mécanisme et qui ne peut s’en consoler. Oh! les bons et nobles méchants ! Comme j’aperçois bien que la méchanceté en eux n’est qu’un désespoir, ou mieux une de ces timidités irritées, comme on voit en ces pianistes, par eux-mêmes condamnés, qui craignent la faute, la prévoient, la regardent et y tombent. Ce regard noir ne me concerne point. Ce n’est pas à moi qu’il en veut ; non. Il me dit  : « Écartez-vous ; me voilà à me nuire à moi-même ; il n’en peut rien résulter de bon ni pour vous ni pour personne. Ne voyez-vous pas bien que je suis méchant ? » D’où cette sombre nuance de nos passions, d’après laquelle la confiance même, enfin l’amour plein, est une sorte d’injure, parce qu’elle contredit une opinion abhorrée, mais assurée. Les théologiens disent bien que Lucifer ne veut pas être sauvé. N’entendons pas mal ; ce n’est pas qu’il se perde par volonté ; c’est au con­traire parce qu’il est assuré que vouloir ne peut rien, et qu’ainsi son propre et intime mal est sans remède. Au vrai c’est le refus du remède qui est le seul mal ; et cette assurance dans le désespoir est l’orgueil en effet, qui serait donc de penser de soi plus de mal qu’il n’est juste. Bref, il y a bien de la prétention dans nos vices.

Livre I  : Le sommeil

Chapitre V
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