Alain (Émile Chartier) (1927)








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Ce que c’est que sommeil

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On a considéré longtemps la chaleur comme un être subtil, comme une vapeur déliée et corrosive qui se promenait d’un corps à l’autre, à peu près comme l’eau pénètre un linge étendu ou au contraire l’abandonne, selon le temps qu’il fait. La nuit fut un être, il reste encore un être pour beaucoup, un être qui vient et qui s’en va. Or Platon annonçait déjà que c’est la relation qui est objet dans nos meilleures pensées, et vraisemblablement dans toutes. Nous savons que la nuit n’est que l’ombre ; et l’être de la nuit n’est que l’être de l’ombre ; c’est une des relations entre la lumière, le corps opaque et nos yeux. La chaleur aussi n’est qu’une relation. Je voudrais qu’on ne considérât point non plus le sommeil comme un être qui vient et qui s’en va, de façon que, de même que la nuit n’est qu’un cas remarquable de l’ombre, de même le som­meil apparaisse comme un cas remarquable par rapport à cette ombre, inséparable de nos pensées, et qui nous fait, d’instant en instant, savants, purs ignorants, puis de nouveau savants des mêmes choses. L’attention et l’inatten­tion vont ensemble comme des sœurs. Puisqu’on ne peut penser sans méta­phores, comme nous dirons, que les métaphores soient rabattues au rang de l’apparence, comme font les peintres pour les formes et les couleurs.
Le premier aspect du sommeil est cette immobilité non tendue, ce consen­tement à la pesanteur dont je parlais. L’expérience fait voir que, lorsque l’on s’est mis dans cette situation et que l’on est en quelque sorte répandu sur une surface bien unie, quand ce serait la terre ou une planche, on ne sait pas long­temps qu’on y est. Aussitôt, par cette immobilité même, par cette indolence, par cette espèce de résolution que nous prenons de ne lever même pas un doigt sans impérieux motif, les choses cessent d’avoir un sens, une position, une forme ; le monde revient au chaos ; d’où souvent des erreurs ridicules, qui marquent un réveil d’un petit moment. Mais la venue du sommeil est surtout sensible par ceci que je ne réfléchis pas sur ces erreurs, et qu’ainsi je ne les élève pas même au niveau de l’erreur. Ce triangle du ciel m’a paru être un chapeau bleu ; mais cette sotte pensée annonce le réveil. Il y a une prétention dans l’erreur, et un commencement de recherche. L’heureuse pensée de l’homme qui va dormir ne s’élève point jusque-là, elle s’en garde. Il y a un appel de l’apparence, que nous connaissons bien. Il n’y a pas de solution de l’apparence si l’on ne bouge ; il n’y en a point non plus si l’on bouge, car les premières apparences font place à d’autres apparences ; j’ai souvent ri des astronomes qui nous conseillent de nous transporter dans le soleil ; car le ciel, vu du soleil, ne serait pas plus clair par la seule apparence que le ciel vu de la terre. Ce serait un autre problème, nullement plus facile; le passage de la lune sur la terre n’est pas plus aisé à comprendre que l’éclipse de soleil. Nous voilà donc au plus grand travail, mouvement et pensée ensemble. Ou, autrement dit, la première apparence nous éveillera, car, quelque réponse que nous fassions à la question  : « Qu’est-ce que c’est ? » ce n’est jamais cela. Ce triangle bleu, donc, me somme d’agir et de penser ; je sais très bien ce que je refuse, et c’est pourquoi je refuse. Et remarquez qu’aucune apparence n’a ici de privilège, car toutes sont fantastiques au premier moment. C’est pourquoi il n’y a que le sursaut du corps qui nous réveille ; des apparences absurdes ne nous éveillent point par elles-mêmes ; elles ne sont absurdes que pour l’homme éveillé. Voilà déjà que nous rêvons. Revenons au seuil.
Je vois trois choses principales à dire si l’on veut décrire convenablement le sommeil. La première, qui est sans doute déjà assez expliquée, c’est que les choses ne sont perçues que par une continuelle investigation, l’apparence étant niée et surmontée. Je ne vois à dire encore que ceci, c’est que l’apparence n’est telle que surmontée, c’est-à-dire par relation avec une opinion qui la cor­rige ; c’est à ce moment-là que l’apparence se montre. Il ne faut donc point tenter de dresser quelque apparence non surmontée, qui serait encore une pensée. Ce monde, s’il ne se déploie, se replie ; voilà la nuit autour de nous. Secondement, il y a à dire que nous ne connaissons point les choses sans une continuelle action. Ces doutes, ces essais, ces investigations ne vont jamais sans quelque mouvement de notre corps, qui se dispose à tourner autour de l’arbre, à toucher le sceptre, à faire sonner l’armure. Attention, l’idée est diffi­cile ; on la manque aisément. Je veux dire que la nourriture vient à nos percep­tions par le sentiment vif de mouvements commencés et retenus. Cette agitation sentie est proprement l’imagination. C’est elle qui creuse le gouffre. Que serait le creux du gouffre sans le mouvement d’y tomber et de se garder d’y tomber ? Cette agitation réalise la distance. Il faut conclure que ce corps couché et immobile fait que nous ne percevons rien ; autre nuit plus proche, plus intime.
La troisième chose à dire est que hors des objets du monde nous ne pensons rien. Cela demande de plus amples explications. Penser est certai­nement se retirer du monde, et, en un certain sens, refuser le monde. Cette remarque est juste, pourvu qu’on ne fixe pas le mouvement de la pensée en ce refus plutôt que dans le retour aussitôt après. J’expliquerai dans la sorte autant que je pourrai ces éclairs, je dirais presque ces étincelles de croire et de décroire, par quoi l’apparence est apparence. Mais c’est l’objet qui soutient le doute. Sur l’objet s’appuie la fuite ; contre l’objet se heurte le retour. Je veux dire seulement ici que ceux qui se refusent à l’objet et cherchent pensée en eux-mêmes n’y trouvent rien. J’ai observé que le mouvement de la réflexion est bien de fermer les yeux, et même d’ajouter aux paupières l’écran des mains ; mais aussitôt les yeux comme reposés se rouvrent et se rejettent au monde. Bref, nous ne pensons que nos perceptions. Je sais que le monde des souvenirs fait comme une monnaie qui a cours par la complaisance. Là-dessus on voudra bien remarquer, d’abord, que la voix, haute ou basse, ne cesse de donner un objet réel à nos pensées, réel, mais trop dépendant alors de nos affections, d’où d’étonnantes divagations en tous, par ce renversement de penser ce qu’on dit au lieu de dire ce qu’on pense. Toutefois, il faut remarquer là-dessus et pour y revenir plus d’une fois, qu’un beau langage, c’est-à-dire selon les maîtres, forme un objet encore réglé et résistant, qui a sauvé plus d’un penseur aux yeux fermés. Telle est la première remarque que je propose au lecteur attentif. La seconde est que le commun langage appelle souvenirs non pas principalement des pensées, mais d’abord des objets propres à soute­nir celles de nos pensées qui n’ont plus d’objet ; tel est un portrait ; telle est une fleur fanée. Tous ces monuments, car c’est leur nom, sont de puissants signes faute desquels personne n’a jamais pu se recueillir sans se perdre. C’est toujours langage, mais ferme langage. Et remarquez que l’art monumental, le plus ancien de nos maîtres à penser, cherche toujours la plus lourde et la plus résistante matière, afin que cet autre monde soit puissant assez contre le monde. Ces murs épais ne sont point d’abord pour la durée, mais d’abord pour soutenir la pensée présente, et tirer au dehors la vie intérieure, toujours par elle-même au bord du sommeil. Chacun a l’expérience de cette rêverie réglée et à chaque instant sauvée par ce regard des yeux priant. Ici est le culte et les images, car il faut nier l’image, mais conserver l’image présente. On saisit la puissance des ruines, par insuffisance, mais insuffisance perdue. Il est beau de penser ce qui manque à l’objet, et, en toute pensée, c’est le plus beau. Mais il est d’expérience aussi que cette insuffisance n’existe que par l’objet même; dont le lecteur des œuvres de Tacite, ruines par volonté, achevées encore par le temps, sait quelque chose ; car si ce style n’avait pas, par la vénération, mais encore par autre chose qui est matière et impénétrable, une sorte de masse résistante, nos pensées seraient aussitôt errantes, et légères comme des ombres ; et c’est ainsi, faute d’objet, que l’on s’endort.
Faute de recherche, donc, et c’est la partie délibérée du sommeil, faute de mouvement aussi, et c’est le soutien de la nature, faute d’objet enfin par ces deux causes, et par la nuit et par le silence, voilà par quoi nous passons au sommeil. Je note ici, comme une vérification assez étonnante, les pratiques des endormeurs et magnétiseurs, ou comme on voudra dire, pratiques qui vont toujours, premièrement à rassembler l’inquiétude sur un point rétréci et par lui-même sans différences, deuxièmement à réduire les mouvements, et troisièmement à réduire l’objet perçu à des paroles, ce qui rend l’opérateur maître de ce délire somnolent qui suit la parole. Ces remarques éclaireront assez, si l’on veut les suivre, tout un ordre de miracles sur lesquels l’attention revient de temps en temps par mode, et qui séduisent soit par la puissance, soit par ce bonheur d’approuver où ce qui nous reste d’enfance retourne aisément comme à un sein maternel. Ainsi revenons-nous chaque jour à ce bonheur de nos premiers ans, bénissant, en dernière pensée, le secourable tissu humain, vrai berceau et seul berceau.

Livre I  : Le sommeil

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