La Bibliothèque électronique du Québec








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Jack London

La petite dame de la Grande Maison



BeQ

Jack London

La petite dame de la Grande Maison

Titre original :

The Little Lady of The big house (1916)

roman traduit de l’américain par

Louis Postif

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 194 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Croc-Blanc

Le peuple de l’abîme

L’appel de la forêt

Les vagabonds du rail

Martin Eden

Construire un feu

La petite dame de la Grande Maison

Collection 10/18

Numérisation :

David Prévéral

Relecture :

Jean-Yves Dupuis

I


Il s’éveilla dans l’obscurité, simplement, facilement, sans autre mouvement qu’un lever de paupières sur un décor d’ombre. À la différence de tant d’autres dormeurs obligés de tâter et d’écouter pour reprendre contact avec le monde, il se reconnut à l’instant même de son éveil, en temps, en lieu et en personne, et reprit sans effort le conte interrompu de sa vie. Il était Dick Forrest, propriétaire de vastes terrains, qui s’était endormi depuis plusieurs heures, après avoir mis une allumette comme signet entre les pages de Road Town et éteint l’électricité.

Une fontaine endormie gargouillait dans le voisinage. Puis il perçut un son faible et lointain, qui eût échappé à une oreille moins fine, mais qui le fit sourire de plaisir. Il reconnaissait le beuglement de King Polo, le champion des bœufs à cornes courtes, trois fois primé aux foires de Sacramento, en Californie. Le sourire s’attarda un bon moment sur la figure de Dick Forrest à la pensée des nouveaux triomphes que King Polo remporterait cette année au cours des tournées d’expositions bovines dans l’est des États-Unis. Il leur montrerait qu’un bœuf né et élevé en Californie peut rivaliser avec les meilleurs bœufs nourris de grains dans l’Iowa ou importés par mer.

Quand son sourire se fut effacé, c’est-à-dire après plusieurs secondes, il allongea la main dans l’obscurité et appuya sur le premier bouton d’une série de trois rangées.

La lumière tamisée d’un plafonnier révéla une chambre sur porche dont trois cloisons se composaient d’un treillis de cuivre à mailles fines. Du quatrième côté, le mur de la maison, en béton, était percé de portes-fenêtres à la française.

Il appuya sur le second bouton de la rangée, et une vive lumière se concentra sur un espace déterminé, éclairant une pendule, un baromètre et deux thermomètres, un centigrade et un Fahrenheit. Presque d’un seul coup d’œil, il lut le message des cadrans : heure, 4,30 : pression atmosphérique, 29,80, ce qui était normal à cette altitude et en cette saison ; température, 36° Fahrenheit. Une autre pression sur le bouton replongea dans l’obscurité les indications de l’heure, de la chaleur et de l’atmosphère.

Un troisième bouton alluma sa liseuse, disposée de façon à éclairer de derrière et de haut sans fatiguer les yeux. Il éteignit le plafonnier, prit sur son pupitre un gros paquet d’épreuves d’imprimerie, puis, crayon en main, en entreprit la correction après avoir allumé une cigarette.

Cette pièce était évidemment la chambre à coucher d’un homme actif, cependant il y régnait un confort qui n’avait rien de spartiate. Le lit de fer gris émaillé s’harmonisait avec le mur de béton. Au pied du lit débordait une couverture en peaux de loups gris avec les queues. En guise de descente de lit s’étalait une épaisse fourrure de bouc montagnard, sur laquelle était posée une paire de pantoufles.

Sur le vaste pupitre où s’entassaient en ordre livres, revues et buvards, il y avait place pour des allumettes, des cigarettes, un cendrier et une bouteille thermos. Un dictaphone était disposé sur un support articulé.

À six heures précises, après qu’une lumière grise eut commencé à filtrer à travers le treillis, Dick Forrest, sans lever les yeux de dessus ses épreuves, étendit la main droite et appuya sur un bouton du deuxième rang : cinq minutes après, un Chinois aux pieds chaussés de feutre entra dans la chambre, portant sur un petit plateau de cuivre poli une tasse et une soucoupe, une petite cafetière d’argent et un minuscule pot au lait de même métal.

« Bonjour, Oh-là-là ! fit Dick Forrest en l’accueillant avec un sourire des yeux et des lèvres.

– Bonjour, maître, répondit Oh-là-là tout en déblayant une place sur le bureau et en versant le café au lait. »

Sans attendre de nouveaux ordres, et remarquant que son maître buvait déjà d’une main tout en corrigeant de l’autre, Oh-là-là ramassa sur le plancher un bonnet rose pâle, transparent et orné de dentelles, et s’éclipsa sans bruit par la porte-fenêtre.

À six heures et demie, ponctuellement, il reparut avec un plateau plus grand. Dick Forrest mit les épreuves de côté, prit un livre intitulé : Élevage Commercial des Grenouilles, et se prépara à manger. Le déjeuner était simple mais assez substantiel ; encore du café, un demi-pamplemousse, deux œufs à la coque préparés dans un verre avec un morceau de beurre dans chacun et bouillants, puis une tranche de lard cuit à point, provenant de ses propres porcheries et de son usine de salaison.

Déjà le soleil entrait à flots et brillait sur le lit. En dehors du treillis couraient de nombreuses mouches prématurément écloses pour la saison et encore engourdies par la fraîcheur nocturne. Forrest, en mangeant, observait la chasse des guêpes. Hardies, plus résistantes à la gelée que les abeilles, elles avaient déjà pris leur vol et opéraient des ravages parmi les mouches. En dépit de leur bourdonnement avertisseur, ces jaunes chasseresses de l’air, qui manquent rarement leur proie, fondaient sur leurs impuissantes victimes et les emportaient. La dernière mouche avait disparu avant que Forrest eût dégusté sa dernière goutte de café, marqué d’une allumette la page de L’Élevage Commercial des Grenouilles et repris ses épreuves.

Au bout d’un certain temps, il se laissa distraire par le cri mélodieux de l’alouette, première vocalise du jour. Il regarda la pendule : elle marquait sept heures. Il mit de côté ses épreuves et entreprit une série de conversations par l’intermédiaire du tableau, qu’il manipulait d’une main experte.

« Allo, Oh-Joie ! fut son premier appel. – M. Tayer est-il levé ?... Très bien. Montre-lui l’installation d’eau chaude, peut-être qu’il ne la connaît pas... Oui, c’est cela. Arrange-toi pour trouver un autre garçon aussitôt que possible. Il y en a toujours des tas au retour du beau temps... Fais de ton mieux. Au revoir !... »

« M. Hanley ?... Oui, fut sa seconde conversation quand il eut déplacé la fiche. J’ai pensé à ce barrage sur le Buckeye. Il me faut les chiffres du transport de sable et de celui des cailloux... C’est cela. Je m’imagine que le transport de sable coûtera de six à dix cents de plus par mètre que celui des cailloux. C’est la dernière rampe qui éreinte les attelages. Faites le calcul... Non, nous ne pourrons commencer avant une quinzaine... Oui, oui, les nouveaux tracteurs, si on les livre, libéreront les chevaux de labour, mais il faudra les renvoyer pour le contrôle... Non, vous verrez M. Éveran à ce sujet. Au revoir. »

Troisième appel :

« M. Dawson ? Ah ! ah ! Deux degrés 25 dans ma chambre sur porche en ce moment. Il doit y avoir de la gelée blanche dans les prairies. Mais ce sera probablement la dernière fois pour cette année... Oui, ils m’ont juré que les tracteurs seraient livrés voilà deux jours... Téléphonez à l’agent de la gare... À propos, allez trouver Hanley de ma part. J’ai oublié de lui dire d’envoyer les ratières en même temps que les pièges à mouches...

« Au revoir ! »

Forrest sortit du lit en pyjama, enfila ses pantoufles et par une porte-fenêtre gagna la salle de bains où Oh-là-là avait déjà rempli la baignoire. Une douzaine de minutes après, rasé de frais, il était de retour dans son lit et lisait son livre sur les grenouilles pendant que Oh-là-là, apparu à point, lui massait les jambes.

Jambes bien tournées d’un gaillard solidement bâti mesurant un mètre quatre-vingts de taille et pesant quatre-vingt-dix kilos : jambes qui, d’ailleurs, racontaient son histoire. La cuisse gauche portait une cicatrice de vingt-cinq centimètres de long. À la cheville du cou-de-pied au talon, s’étalaient une demi-douzaine de cicatrices de la grosseur d’un demi-dollar. Quand Oh-là-là massait un peu trop fort le genou gauche, Forrest ne pouvait retenir un tressaillement.

Le tibia droit était émaillé de marques sombres, et, juste au-dessous du genou, on distinguait nettement une entaille de l’os. À mi-chemin entre le genou et l’aine, apparaissait la marque d’une ancienne blessure de trois pouces, curieusement couturée de points minuscules.

Un hennissement soudain et joyeux du dehors lui fit remettre l’allumette entre les pages du traité des grenouilles, et tandis que Oh-là-là commençait à habiller son maître au lit, Forrest, se retournant légèrement, regarda dans la direction du hennissement. Sur la route, entre les balancements pourprés des premiers lilas en fleurs, et monté par un pittoresque cow-boy, un grand cheval allait l’amble ; sa robe rougeâtre brillait au soleil matinal ; il levait haut ses fanons d’un blanc de neige et secouait sa crinière ; ses regards erraient à travers champs, et son appel faisait vibrer les échos.

Dick Forrest éprouva un plaisir mêlé d’inquiétude : plaisir de voir cette superbe bête avancer entre les haies de lilas ; inquiétude que son hennissement n’éveillât la jeune femme qui lui souriait dans un cadre ovale pendu au mur. Il regarda vivement l’autre aile de la maison qui projetait sa grande ombre à travers la cour de soixante mètres et où elle habitait. Les stores de sa chambre sur porche étaient baissés et ne bougèrent pas. L’étalon hennit de nouveau, et rien ne remua qu’une troupe de canaris sauvages qui s’envolèrent des parterres de la cour et resplendirent au soleil levant comme des embruns d’or verdâtre.

Il suivit l’étalon du regard jusqu’à ce qu’il disparût entre les lilas, puis, revenant comme toujours à l’actualité, il questionna son serviteur.

« Comment se conduit ce nouveau domestique, Oh-là-là ? Se montre-t-il à la hauteur ?

– Lui assez bon garçon, je crois, répondit le Chinois. Lui tout jeune, trouver tout nouveau. Lui un peu lambin, mais je crois tourner bien.

– Qu’est-ce qui te le fait croire ?

– Moi l’éveiller trois fois, quatre fois en comptant aujourd’hui. Lui dormir comme un bébé et s’éveiller avec sourire tout comme vous. Ça beaucoup bon.

– Je m’éveille donc en souriant ? » demanda Forrest.

Oh-là-là hocha la tête avec énergie.

« Toujours vos yeux s’ouvrent et sourient, votre bouche sourit et toute votre figure, comme ceci... et tout de suite. Un homme qui s’éveille ainsi possède beaucoup de bon sens. Je le sais. Ce nouveau garçon fait de même. Bientôt, il sera un beau garçon. Vous verrez, son nom est Chow Gam. Comment l’appellerez-vous ici ? »

Dick Forrest réfléchit.

« Quels noms avons-nous déjà ?

– Oh-Joie, Oh-Bien, Oh-Hélas et moi je suis Oh-là-là, énuméra le Chinois. Oh-Joie dit qu’il appellera le nouveau garçon... »

Il hésita et regarda son maître d’un air malicieux. Forrest l’encouragea d’un signe de tête.

« Oh-Joie dit qu’il appellera le nouveau garçon Oh-Diable !

– Oh, oh ! dit Forrest en riant de bon cœur. Oh-Joie est un farceur. Un fameux nom, mais qui ne conviendra pas. Il y a la dame. Nous devrons trouver autre chose.

– Oh-oh, cela serait un très bon nom. »

L’écho de son exclamation résonnait encore dans la conscience de Forrest, et il reconnut la source de l’inspiration de Oh-là-là.

« Très bien. Le jeune homme s’appellera Oh-oh. »

Oh-là-là inclina la tête, s’éclipsa à travers une porte-fenêtre et revint aussitôt avec le restant des vêtements de Forrest ; il l’aida à enfiler gilet de dessous et chemise, lui passa une cravate autour du col pour qu’il la nouât lui-même, puis s’agenouilla pour lui mettre ses guêtres et éperons.

Un chapeau melon et une cravache complétèrent l’accoutrement. La cravache était tressée de lanières à la mode indienne, et dix onces de plomb en alourdissaient le manche, retenu au poignet par une boucle de cuir.

Cependant, Forrest n’était pas encore libre. Oh-là-là lui tendit plusieurs lettres en lui expliquant qu’elles étaient venues de la gare la veille au soir après le coucher de Monsieur. Forrest en déchira les coins et les parcourut à la hâte, sauf la dernière à laquelle il s’attarda un moment en fronçant les sourcils ; il prit le dictaphone accroché au mur, tourna le bouton pour actionner le cylindre et se mit à dicter rapidement, sans s’arrêter pour chercher ses mots ou ses idées :

« En réponse à votre lettre du 14 mars, je suis vraiment fâché d’apprendre que vous avez chez vous la fièvre aphteuse. Je regrette que vous jugiez à propos de m’attribuer la responsabilité de cette épidémie. Et je suis navré d’apprendre que le verrat que je vous ai envoyé soit mort.

« Je ne puis que vous assurer qu’ici nous n’avons pas trace de fièvre aphteuse, que nous n’en avons pas eu depuis huit ans, à l’exception de deux animaux importés de l’Est, voilà deux ans, et qui, tous deux, selon notre habitude, furent isolés dès leur arrivée et détruits avant que la contagion pût se répandre parmi nos troupeaux.

« Vous est-il jamais venu à l’idée que les chemins de fer sont pour une bonne part responsables de la propagation du fléau ? Existe-t-il une compagnie de chemins de fer qui désinfecte un wagon ayant transporté des animaux atteints ? Consultez les dates, d’abord de mon embarquement du verrat, puis du jour de sa réception, et enfin du jour où se sont manifestés les symptômes. Comme vous le dites, par suite de retards sur la voie, le verrat est resté cinq jours en route ; et c’est seulement le septième jour après sa réception que les premiers symptômes ont apparu : ce qui fait douze jours depuis son départ de chez moi.

« Je me vois obligé de vous contredire. Vous ne sauriez m’imputer le désastre qui s’est abattu sur votre troupeau. D’ailleurs, pour en être doublement sûrs, écrivez au Vétérinaire d’État pour lui demander si oui ou non mes domaines sont indemnes du fléau.

« Votre bien dévoué... »
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