Thèse pour le Doctorat de sociologie








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Position et potentialités d’évolution


Dans la définition de la classe posée par Marx, la question centrale est la position dans le mode de production — impliquée par la source de revenu, conséquence de la propriété des biens fonciers, du capital, de la simple force de travail —, ce qui correspond typiquement à une vision microsociologiquement statique du phénomène de la stratification sociale, caractérisée par une stabilité des individus dans des positions données14. Il est essentiel pourtant de passer d’un regard instantané à un regard évolutif, autrement dit de la statique à la dynamique, simplement parce que les individus et les groupes voient leur position sociale se déplacer. Cette prise en considération de la succession des positions pose une difficulté majeure : idéalement, pour situer des individus et des groupes d’individus, il conviendrait de connaître l’entièreté de leur vie, or, celle-ci n’est connue que pour les morts...

L’indétermination fondamentale de l’avenir individuel comme collectif interdirait donc de comprendre la succession des positions à venir d’un individu encore en vie. La prise en considération des Lebenschancen (life chances), des potentialités d’évolution, peut en apparence lever cette indétermination, et apporter une information essentielle sur la stratification sociale, comme Weber l’a nettement relevé. Le terme de Lebenschance, intégré à sa définition de la classe sociale (Weber, 1968, p.927) et l’intérêt pour la mobilité sociale, tant individuelle que d’une génération à l’autre (p. 302), souligne bien l’insuffisance non seulement descriptive, mais aussi théorique, de l’instantané de la position, et tend à contourner l’écueil de l’indétermination de l’avenir d’un individu présent : la notion de « chances de vie », que, nous l’avons dit, nous recouvrirons du terme de potentialités d’évolution, laisse de l’indéterminisme de l’avenir sa nature aléatoire, selon un aléa variable selon les individus, l’avenir fixant à chacun un sort plus ou moins probable, fonction d’un passé donné (héritage, expériences, éducation, mais aussi accumulation de capitaux matériels et autres que matériels, mais encore de handicaps accumulés comme les séquelles d’un chômage long et disqualifiant ou vu comme tel par un potentiel employeur).

A l’évidence, l’intégration des potentialités d’évolution est en tant que telle une remise en cause du regard exclusivement fondé sur la profession ou le revenu : le fait qu’à profession et revenus égaux les potentialités d’évolution sont distinctes tient de l’évidence. Il est clair que, du fait même de la carrière professionnelle, un revenu ou une profession donnés ne signifient pas la même chose lorsque cette position est l’aboutissement d’une carrière ou lorsqu’elle est simplement un point de départ. Plus généralement, les passages d’une strate à une autre dépendent de l’accumulation de ressources passées, comme du niveau d’études initiales15. Tous ces éléments convergent pour représenter l’espace social comme la succession continue de positions, où les individus sont caractérisés par des chances distinctes d’évolution. Cette conception wéberienne est confrontée à deux sources d’indétermination :

  • d’une part, l’évaluation des potentialités dépendent étroitement de la position de qui les évalue — l’acteur, les différents observateurs —, c’est-à-dire des informations dont chacun dispose pour évaluer l’avenir (voire le connaître) : entre la probabilité objective que l’observateur idéalement omniscient et la probabilité subjective repérée par l’individu lui-même en situation, quel est le juste point de vue ? Tous les observateurs extérieurs ne sont pas non plus logés à la même enseigne, du fait notamment du recul historique : nous évaluons certainement moins bien les potentialités d’évolution des groupes sociaux de la France contemporaine que nos futurs collègues de 2097.

  • d’autre part, ces probabilités peuvent très bien ne pas être susceptibles d’une évaluation : telle est la nature de l’incertitude16 au sens de Knight. Le degré d’évaluabilité des probabilités d’évolution d’un individu est alors en tant que tel un élément de stratification : à position instantanée égale, disposer d’assurances sur l’avenir pourrait être un élément favorable alors que le doute insoluble serait un élément négatif. Lechevalier (1995, pp.94-98) rappelle en effet un corollaire essentiel de la notion d’incertitude : s’il existe classiquement une « aversion pour le risque » — lorsque les probabilités connues d’événements adverses existent — qui est le fondement-même de l’assurance, des expériences mettent aussi en évidence une « aversion pour l’ambiguïté », en cas d’incertitude, c’est-à-dire lorsque les probabilités des sorts à venir ne sont pas connues — mais il n’existe pas alors d’assurance possible.

Par ailleurs, une troisième difficulté se présente : s’il existe des perspectives d’évolution différentes selon les individus, il arrive aussi, historiquement, que des groupes entiers se modifient, mettant en évidence des variations de potentialités d’évolution collectives. La disparition des Canuts de Lyon, la sensibilité des différentes professions à une crise économique, le différentiel de protection des salariés de différentes entreprises selon des accords collectifs spécifiques sont autant d’éléments différenciant ces potentialités d’évolution collectives dépassant le cas individuel. Plus généralement, un changement de régime historique de fonctionnement de l’économie, comme le passage d’une économie « féodale » ou « agricole » au régime industriel capitaliste, ou au régime d’économie mixte, modifie les potentialités d’évolution , sans qu’elles soient le plus souvent prévisibles ni probabilisables ; l’entrée dans une crise profonde de l’Etat-providence, tout à fait envisageable sans que l’on puisse la tenir pour certaine, pourrait modifier aussi profondément les potentialités d’évolution de certaines parties de la population — qui bénéficient de droits dont la pérennité à long terme n’est en rien assurée —, sans que personne ne sache vraiment dans quelle mesure ni dans quelle direction.

C’est pourquoi nous évitons la formulation probabiliste et individualiste — de « chances de vie » ou de « probabilités d’existence » — pour ne conserver que celle, plus générale, de « potentialités d’évolution », individuelle et collective, se référant à des configurations d’avenir authentiquement probabilisables ou non. Nous entendrons par là les possibilités ouvertes de changement favorable, ou défavorable, de position des individus et des groupes.
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