Thèse pour le Doctorat de sociologie








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Attribution des ressources sociales et contraintes


Des deux traditions majeures de l’analyse des classes3 (voir infra chapitre 1-3), celles issues de la théorie des classes selon Marx et selon Weber, du lieu pertinent de la formation de la stratification sociale, nous retenons deux traits qui nous semblent saillants : d’une part l’insistance de la tradition marxienne sur la « position dans le mode de production » des propriétaires de biens de production et de ceux de la simple force de travail ; d’autre part l’orientation de la tradition weberienne par les Lebenschancen impliquées par la « situation de marché ». Dans le premier cas, la question semble essentiellement orientée sur une fonction, impliquant des contraintes différentiées résultant d’un rapport de force bénéfique — celui du propriétaire des biens de production — ou maléfique — celui du détenteur de la seule force de travail — dont découle, via l’exploitation4 de l’un par l’autre, un accès différencié aux moyens d’existence et aux biens — par le revenu. Dans le second cas, les moyens d’existence d’un individu sont la résultante d’une plus ou moins grande rareté et utilité reconnue aux individus sur le marché du travail — en fonction de leur qualification — ou sur le marché des biens et des titres de propriété, qui impliquent des contraintes distinctes et ouvrent des droits différentiés à des revenus permettant de s’approprier des biens marchands.

Dans les deux cas, l’attribution des ressources sociales — les biens et les services produits par la société — disparaît comme fondement en tant que tel de la stratification sociale et n’est qu’une conséquence ou une résultante des moyens d’appropriation offerts par une position spécifique — dans le mode de production, ou sur le marché du travail et celui des biens — qui forme le fondement de la stratification. Le point de vue adopté dans un cas comme dans l’autre est la disposition de capitaux spécifiques, possession ou non du capital productif pour Marx, possession de ressources en un sens généralisé à l’accumulation de biens productifs matériels comme immatériels dont la qualification, et de leur rétribution qui est conséquence d’un rapport d’exploitation dans le premier cas, d’un rapport de marché, c’est-à-dire d’un équilibre socialement construit entre utilité et rareté, dans le second — des revenus. La difficulté même du repérage de la stratification proposé par ce type de définition fondée sur les ressources individuelles mobilisées — capitaux et qualification — à l’origine d’une position sociale donnée est que, pour maintenir sa nature opératoire, il faut multiplier la liste de ces ressources à mesure que la société se complexifie : le complément weberien — la qualification du travailleur, qui permet ainsi de comprendre la position des médecins, des avocats, des ingénieurs —, déjà nécessaire au début du siècle, évident aujourd’hui, ne suffit plus, puisqu’il faut ajouter maintenant, notamment, l’accumulation de droits sociaux, avant de constater, dans quelques décennies, que le clivage s’est déplacé encore vers de nouvelles ressources — relations, accès à l’information cachée, etc.

Pour les deux conceptions, ces ressources individuelles mobilisées — le capital dans un cas, le capital et la qualification dans l’autre — impliquent de que l’on pourrait appeler la « fonction sociale » du détenteur : le détenteur du capital comme rentier ou comme entrepreneur, celui de la qualification le professionnel de tel et tel métier, le détenteur d’aucune autre ressource que la force de travail comme prolétaire, etc. Dans la mesure où cette fonction implique une activité concrète, un lieu de socialisation spécifique — l’atelier et l’usine de l’ouvrier, l’échoppe de l’artisan, le cabinet du médecin, le bureau de l’entrepreneur —, et éventuellement un ensemble structuré de pairs — le syndicat, le corps de métier ou la guilde, l’ordre et l’union patronale — la fonction est, du point de vue sociologique, un facteur essentiel. Pourtant, il nous semble nécessaire de comprendre la fonction non pas comme importante en soi, mais du point de vue des contraintes qui, socialement, doivent échoir aux membres de chaque groupe de fonction, contraintes qui s’estiment à l’aune du type de prestation censée être fournie par ces groupes de fonction, de leurs droits et des devoirs dont ils doivent s’acquitter.

Nous proposons donc d’inverser les termes, et de fonder la stratification non pas sur la fonction sociale impliquée par les ressources individuelles mobilisées, mais sur les contraintes impliquées par cette fonction — en tout premier lieu dans le monde du travail, même s’il n’est pas exclusif, puisqu’il faut englober aussi l’usage de la citoyenneté, la capacité d’émancipation individuelle et collective, la capacité à faire subir sa domination ou à éviter celle des autres. De la même façon, nous proposons de fonder la stratification non pas sur le revenu — d’une part sa source, comme le profit, la rente, ou le salaire, d’autre part son ampleur —, mais sur la capacité à se voir attribuer des biens ou services produits par la société : l’accès aux ressources sociales.

Aussi les auteurs classiques ne font-ils appel qu’indirectement aux deux facettes complémentaires de ces deux dimensions que sont fonction et revenu : d’une part le système des contraintes qui vont avec chaque fonction, et d’autre part l’accès aux — ou l’attribution des — ressources sociales, produites par la société de l’autre.

Cette idée s’inspire de Halbwachs qui fit un premier pas dans ce retournement des facettes : la stratification, selon Halbwachs, transite par la fonction sociale (un métier) et par la dépense — pour autant, Halbwachs ne pouvait encore imaginer un système économique où l’attribution des ressources ne correspond pas à une dépense, mais à des droits d’une autre nature, comme c’est le cas pour la santé et l’éducation, et partiellement pour tout bien dont le prix est fixé en deçà de ce que le marché fixerait dans une économie purement marchande. « Ainsi, (...) dans la représentation des classes, on retrouve à la fois l’idée d’un ensemble de professions et l’idée d’un ensemble de dépenses, puisque ces deux termes expriment l’un comme l’autre, quoique de façon diverse, la situation de l’homme dans la société, c’est-à-dire le degré auquel il participe à la vie collective sous ses formes les plus appréciées » (1946, p. 51). Plus encore, Halbwachs a vu la nécessité de la mise en relation des peines et des plaisirs, qui justifie l’intérêt de l’analyse des consommations ouvrières. Halbwachs pose en effet que : « La représentation de classe ne se ramène pas plus à celle d’un groupe de professions qu’à celle d’une catégorie de revenus. Mais elle ne se ramène pas non plus à la juxtaposition pure et simple, et non motivée, de l’une et de l’autre. Si l’on y trouvait rien d’autre, il faudrait reconnaître qu’elle n’a pas de contenu propre, et convenir qu’elle n’est qu’une fiction. La difficulté nous paraît naître de ce qu’on oppose ainsi l’occupation et la dépense, le travail et la consommation, exactement comme la peine au plaisir. Cela est très obscur » (Halbwachs, 1913, p.VII). Pourtant, plaidant pour la mise en relation, et après s’être approché de notre idée (relier la contrainte et l’attribution) le temps d’un paragraphe, Halbwachs s’en éloigne trop rapidement.

Quant à l’autre facette, l’importance de la position dans le système des contraintes sociales est évidente : contraintes subies d’obéissance, de rendement, d’horaire, de ponctualité, essentiellement, pour les salariés (le lien salarial est un lien de subordination) ; contraintes par rapport aux contractants, aux acheteurs, aux prêteurs, au fisc et aux règlements divers, mais encore contrainte syndicale — lorsqu’il sont réellement devenus une force sociale et politique à part entière, dans les économies mixtes de l’après-guerre —, pour l’entrepreneur ; contraintes résultant de l’immobilisation d’un avoir mis à la disposition d’un autre, comportant les risques d’inflation, de krach boursiers, de faillite de l’emprunteur — qui peut exercer une contrainte réciproque sur le prêteur, en le menaçant de perte du capital déjà prêté s’il ne consent à une rallonge — ou toute autre forme de pertes du capital, pour le cas du rentier ; contrainte d’exactitude de l’information mobilisée par le spéculateur, sous peine de perdre sa fortune plutôt que de la gagner ; contraintes quotidiennes quant à la capacité à maîtriser sa vie et son bien-être et celui de ses proches5. Ces contraintes peuvent donc contenir des notions telles que « domination » ou « exploitation », sans y être circonscrites. Ces contraintes sont parfois susceptibles d’être reportées sur d’autres acteurs, ce qui caractérise sous différentes formes les salariés avec fonction d’encadrement, mais aussi les contremaîtres, ou encore les industriels engagés dans un rapport de sous-traitance. Il existe ainsi — au moins partiellement — une hiérarchie de la contrainte. Mais au-delà de cette hiérarchie, certains acteurs sont caractérisés par des contraintes spécifiques, comme le manager non-propriétaire, susceptible de rendre des comptes à un conseil d’administration d’actionnaires, comme l’industriel subissant la contrainte des prêteurs, du marché — contraintes qui peuvent être reportées, mais indirectement, sur les salariés.

Trois précisions s’imposent : d’abord, comme on l’a vu, les contraintes auxquelles nous nous référons ne sont pas toutes subies, mais peuvent aussi être reportées sur d’autres — il en résulte donc, au moins en partie, une relation de contraintes en cascades, résultant d’une hiérarchie de la contrainte — ; ensuite, les contraintes telles qu’elles se présentent aux acteurs sociaux ne peuvent être subsumées en une simple variable continue susceptible d’ordonner les individus selon un degré ou une échelle de contrainte — les contraintes qui pèsent sur l’ouvrier sont en partie d’un autre ordre et d’une autre nature que celles subies par le capitaliste, et celles du rentier distinctes de celles de l’entrepreneur, par exemple, impliquant l’impossibilité de tracer une hiérarchie univoque de la moindre contrainte à la contrainte maximale — ; enfin, l’accès aux ressources sociales ne sont pas nécessairement proportionnées aux contraintes — certains métiers contraignants pouvant très bien correspondre à une attribution moindre de biens et services6.

Cette analyse fondée sur les contraintes n’est pas très éloignée de la proposition de Dahrendorf (1972 [1959], notamment pp. 137-142) définissant la classe comme « groupes de conflits sociaux dont le facteur déterminant (ou differentia specifica) réside dans la participation, ou l’exclusion de l’exercice de l’autorité au sein de toute association régie par l’autorité » (p.139-140). Notre idée est que, au-delà du problème de la polysémie de la notion7, « autorité » ne peut rendre compte en tant que telle de toute une série de rapports sociaux concrets que « contrainte » éclaire parfaitement, sauf à aller jusqu’à la racine de l’établissement d’un ordre social spécifique qui valide la domination de certains groupes d’acteurs sur d’autres. Ainsi, si les prêteurs obtiennent leurs intérêts des emprunteurs, ce n’est pas du fait de leur autorité reconnue par l’emprunteur, mais de la capacité à faire peser une contrainte — légale — en cas de non paiement des intérêts ; de la même façon, ce n’est pas l’autorité du conseil d’administration des propriétaires qui conduit à infléchir la politique des directeurs salariés des entreprises, mais la contrainte — le droit de les remercier en cas de conflit sur ce que doit être cette politique. De la même façon, les chômeurs ne sont pas dans un rapport d’autorité avec les entrepreneurs auprès de qui ils recherchent un emploi — ce rapport d’autorité n’existe pas tant que le chômeur n’est pas encore le salarié de l’employeur, c’est-à-dire engagé dans le lien de subordination qu’est légalement le salariat — mais bien sous un rapport de contrainte — le groupe des seconds faisant peser sur le premier la possibilité de préférer un autre salarié potentiel moins exigeant ; évidemment, cette contrainte dépend essentiellement de l’état du marché du travail, puisqu’elle pèse plus en période de chômage de masse qu’en période de plein emploi. De même l’acheteur sur le vendeur, qui peut lui refuser ce qu’il désire : vendre. Plus subtilement, il nous semble que l’élévation du revenu des salariés relativement à celui des employeurs lors des Trente glorieuses ne peut trouver d’interprétation dans le cadre de l’autorité : est-ce là une conséquence de l’affaiblissement de l’autorité des entrepreneurs, la croissance de celle des salariés, ou plutôt le fait que, via les luttes syndicales et politiques, via aussi le plein emploi qui fut le cœur de la construction sociale des Trente glorieuses, la contrainte du salariat sur le patronat — celle que les salariés font peser sur leur entrepreneur direct, et plus généralement les capacités politiques à modifier les règles du jeu social, notamment du point de vue des normes de rétribution et de celles de la redistribution — s’est historiquement accrue en cette période ? Nous penchons pour la seconde interprétation.

Evidemment, la conception de Dahrendorf est tout à fait soutenable, dans la mesure où tous ces rapports de contrainte d’une strate sociale à une autre sont spécifiques de l’ordre social des démocraties de marché que nous connaissons où le droit à la propriété est légalement constitué, et permet au prêteur ou au propriétaire de prendre les mesures de rétorsion nécessaires, dès lors qu’il se sent lésé dans ses intérêts. Cet ordre est en tant que tel la conséquence de l’autorité politique (ou de la domination macrosociale) de la strate des prêteurs ou des propriétaires de parts d’entreprise qui configure et maintient cet ordre-là plutôt qu’un autre : nous pouvons imaginer d’autres ordres sociaux où l’épargne serait aux mains d’un monopole officiel centralisé, qui attribuerait des subventions, et où les prérogatives de la propriété seraient assumées par un conseil appelé soviet ; ce serait là un autre ordre social, fondé sur l’autorité d’autres strates de la population. La contrainte serait ainsi, au bout du compte, la conséquence lointaine d’une autorité originelle de certaines strates de la population dans la création d’un ordre social donné. Mais si nous n’acceptons d’aller aussi profond aux racines de la question, nous devons admettre que ce n’est pas l’autorité de Monsieur Mulliez qui pèse sur l’entreprise Auchan mais la contrainte spécifique de son droit de propriété — autrement dit son autorité au sens de Herrschaft compris comme domination. En définitive, l’intérêt des développements de Dahrendorf est de souligner qu’au-delà de la domination ou contrainte locale de certains acteurs en situation de conflits d’intérêts directs — dans l’entreprise —, il existe une domination globale, ou une contrainte généralisée, où ces conflits d’intérêts se stabilisent dans le cadre d’un ordre social donné qui est conséquence des équilibres de ces conflits : le système de capitalisme de marché pur correspondant à un système ou les propriétaires et emprunteurs ont le dessus, le système socialiste où les non-propriétaires ont le dessous, le système d’économie mixte — démocratie sociale de marché — où sous différentes formes des équilibres négociés ont émergé.

Derrière cette idée de contrainte, nous trouvons la question de la façon dont elle s’exerce : dans un système proprement capitaliste, le droit de propriété sera le lieu essentiel d’exercice des et de soumission aux contraintes ; dans un système proprement socialiste, la position dans le système de conception et de fabrication de la norme et de la planification devient essentielle ; dans le système mixte, la co-élaboration des droits par la propriété et son interaction avec le négociation des conventions sociales conduisent à la complexification du système de contrainte. Pour plagier Dahrendorf8 : l’autorité nous apparaît comme une forme spécifique de la contrainte, qui ne l’épuise pas, dans la mesure où l’on peut très bien subir une contrainte de qui l’on n’admet pas l’autorité et de qui n’a pas d’autorité.

Les classiques ont préféré comme nous l’avons dit la fonction sociale et le revenu à l’attribution et la contrainte, et spécifiquement, la ligne naturelle était d’aller de la fonction au revenu. Il nous semble essentiel, au contraire, de considérer plutôt la face complémentaire de chacun de ces termes : les contraintes auxquelles les individus soumettent les autres, auxquelles ils sont soumis, qu’ils reportent éventuellement sur d’autres, de par leur métier, profession, fonction, d’une part, et d’autre part l’accès aux ressources sociales que la société consent aux individus en contrepartie de leur participation à la production de ces ressources sociales. De plus, il convient d’analyser ces deux faces dans leur relation, et non séparément.

Ce retournement nous semble nécessaire dans la mesure où il est le seul à permettre de comprendre combien le phénomène de la stratification est complexe et dépasse la question d’une typologie d’individus en fonction de leur profession, ce qui est pourtant le procédé majoritaire, commun aux utilisateurs de la PCS, et qui se retrouve au fondement de la conception des schémas de classe, qu’il s’agisse de celui de Goldthorpe ou de Wright (même si ce dernier a plus en vue la façon dont s’exerce la profession). De notre point de vue, la profession ne fait sens, socialement, que du fait du système de contraintes mutuelles qu’elle met en jeu, et parce qu’elle ouvre droit à des niveaux de revenus en général comparables — sauf dans l’agriculture, parmi les indépendants en général, comme dans l’encadrement de haut niveau des entreprises. Le revenu est central non pas en soi mais dans la mesure où ouvre la possibilité soit d’une dépense marchande, mode majoritaire — exclusif dans le système de marché pur — d’attribution des ressources en biens et services, soit (via l’épargne) en rendant possible la modification de la position individuelle dans le système de contraintes mutuelles — sécurité pour l’avenir pour le petit épargnant, ou accroissement du capital productif ou financier du propriétaire ou du rentier.

Ainsi, la profession — ou la PCS — n’ont vraiment d’intérêt qu’en tant qu’ils permettent, généralement, de considérer des groupes homogènes définis par une position semblable dans le système de contraintes. Pourtant, pour appliquer à la situation présente une remarque de Bücher (1893), il faut se demander où sont les PCS des rentiers, des allocataires du Revenu minimum d’insertion (RMI), sinon fondus dans la catégorie des inactifs, qui peut compter des millionnaires et des exclus du système économique marchand — et de celui des autres dispositifs de l’économie sociale ? Les rentiers — sous leur forme classique — sont évidemment en très faible nombre, et seront pour la plupart rangés parmi d’autres professions qu’ils auront eu le temps d’occuper — notamment comme chefs d’entreprise, par exemple —, ou comme retraités, s’ils sont âgés. De ce point de vue, la profession n’épuise pas tout le jeu de la stratification sociale.

Plus fondamentalement, cette insistance sur la contrainte et sur l’attribution permet ce que la référence à la fonction ou au revenu, n’autorisent vraiment : la compréhension de la possibilité d’une variation, dans l’espace et le temps, du degré et de la nature des contraintes mutuelles — une société où les syndicats sont devenus légitimes n’a pas le même système de contraintes que celle où ils sont inexistants ou marginaux. Cette référence ne permet pas non plus de concevoir l’éventualité d’une variation de l’attribution en biens et services octroyée aux différents acteurs, en fonction de régimes socio-économiques distincts conduisant sur différentes des formes de valorisation des fonctions sociales. Il nous semble que, du point de vue de leur fonctions respectives, les propriétaires d’entreprises, les cadres et les ouvriers représentent des strates caractérisées par une grande stabilité dans la société française depuis 1945, et ce point de vue ne permet de rien comprendre aux évolutions qui ont eu lieu depuis lors ; du point de vue du revenu, il est certes possible de lire plus d’évolutions dans le contenu de chacun de ces groupes professionnels ou groupes de fonction, mais il reste excessivement limité ; en revanche, si nous nous intéressons à l’attribution des biens — transitant notamment pas l’attribution de droits — et aux contraintes subies par chacun de ces groupes de fonction, les changements qu’ils ont subi connus devient nettement plus lisible. Il est clair que dans une société marchande sans syndicats reconnus comme institution ni représentation des intérêts des salariés les plus modestes — la France d’avant 1945 —, les contraintes qui pèseront sur les strates populaires et l’attribution des biens et services qui leur sera consentie pourront revêtir une nature et une intensité différentes de ce qui résultera d’un système d’économie sociale issu des Trente glorieuses.

F I-1 1 : Schème des corollaires de la stratification



Il résulte de cette structuration un schéma mettant en vis-à-vis la conception classique (de la fonction au revenu) et celle qu’induit notre proposition. Dans la conception classique, il est clair, en (toute) première approximation, que la fonction induit un accès au revenu, qui est la conséquence de cette fonction. Il en découle une nette préférence de la tradition sociologique pour le premier terme plutôt que pour le second, supposé être une simple résultante — « Le grossier bon sens transforme la distinction des classes en ‘ampleur du porte-monnaie’ », dénonçait Marx dans Critique morale et morale critique (cité par Dahrendorf, 1972, p.11), le revenu n’étant que la résultante de rapports fixés en amont.

Pourtant, comme souvent pour les processus sociaux, les rapports de causes à effets qui, en apparence, sont des plus clairs, peuvent s’avérer être des circularités, ce que notre conception illustre bien, simplement parce que les contraintes et l’attribution sont en relation mutuelle et non dans un rapport de causalité univoque. Il peut sembler absurde de supposer qu’un de ces aspects — la fonction ou le revenu — est antérieur à l’autre, pour la raison que l’un et l’autre aspects sont en relation : la fonction fait le revenu, mais en vue de tel niveau de revenu, certaines fonctions sont plus recherchées. Comme Halbwachs (1913, p.VII) le souligna, ces deux aspects sont inséparables, et ne peuvent être simplement juxtaposés, devant être mis en relation. Pour utiliser un argument d’inspiration aristotélicienne, l’appropriation des biens peut très bien constituer la (ou une des) cause(s) finale(s) de la concurrence autour de la conquête de telle et telle profession ou fonction sociale.

Par conséquent, pour modifier ce que Lenski (1966) posait comme formant la question centrale de la stratification — l’interrogation « Qui a quoi et pourquoi ? »9 — il semblerait plus juste de poser la question : « Qui a quoi et comment ? ». Ce « comment ? » signifie ici « en relation avec quel type de contraintes ? » : de quelles contraintes et de quelle capacité à faire subir à d’autres des contraintes, c’est-à-dire en relation avec quelle position dans un système donné de contraintes ?

Il convient aussi de s’affranchir d’un regard exclusivement orienté par l’avoir et l’acquisition (de biens matériels, de revenu, ou encore l’accumulation d’un capital), qui risque de guider sur une conception fondée sur les droits de propriété, et non sur les droits dans un sens plus général, puisqu’il est plus que cela : le regard serait par là trop empreint d’économicisme néo-classique alors que nous devons, aujourd’hui, parce que l’économie ne peut être vue comme fonctionnant sur un fondement exclusivement marchand, concevoir une attribution de nature non-marchande10. Pour autant, ce principe de lecture nous semble contenir l’idée marxienne de position dans le mode de production tout comme celle, weberienne, de position au regard du marché, en leur donnant une formulation plus générale et par force susceptible d’être prise en considération sur une période historique plus longue :

  • d’un côté, celui de la contrainte, le mode de production comme le marché fixaient les individus dans un rapport donné de contraintes sociales, spécifiques et historiques, propre au capitalisme du XIXe siècle ;

  • de l’autre, celui de l’attribution des ressources sociales, pour Marx, du rapport de production dans lequel étaient engagés travailleurs et détenteurs des droits sur la propriété des biens de production découlait un rapport de répartition qui fixait l’attribution des biens et services, limité pour les prolétaires à leur simple reproduction ; pour Weber, l’implication sur le marché fixe tout autant l’attribution légitime des ressources sociales. Dans le capitalisme du XIXe siècle, l’attribution légitime des biens découlait directement et exclusivement11 de la position dans le mode de production, ou de la position au regard du marché, dans la version weberienne de la même question.

Il n’en est plus de même dans les sociétés caractérisées par une économie mixte où l’attribution des ressources transite au moins partiellement par celle de droits sociaux non directement liés à l’implication dans le « mode de production », ni au marché : les cadres d’analyse marxien comme weberien doivent être régénérés du fait de l’ouverture d’un nouveau monde économique, où la part des relations non-marchandes est devenue importante, du fait de l’extension d’un Etat-providence, facteur de « démarchandisation »12. Les définitions classiques sont caduques si l’on ne généralise pas leurs attendus à cette part non-marchande de l’économie : certains revenus ne sont pas la contrepartie d’une position dans le mode de production ni d’un rapport marchand quelconque, et l’accès à certains biens comme la santé, l’éducation, parfois même le logement, ne sont pas nécessairement la conséquence de la dépense, mais la conséquence d’un droit d’attribution sur ces biens, selon des modalités à préciser.

Nous comprenons que, pour parvenir à une lecture du système de stratification sociale tel que nous l’ont légué les Trente glorieuses, il est essentiel de sortir du cadre trop étroit du « système de production » ou de la « situation de marché » pour passer à une définition plus générale, celle fondée sur le système de contraintes et d’attribution des ressources en biens et services délivrées par la société. Nous entendons par là que chaque société conçoit, produit et codifie différemment et distinctement, pour chacun de ses membres ou plus exactement pour chacune des strates sociales qui la constituent, la nature et l’étendue de leur droit de jouissance sur ce que cette société produit et le degré et la nature de ces contraintes que devront subir chacune de ces strates en contrepartie de — ou en relation avec — ce qui leur sera attribué. Là apparaissent les enjeux de la stratification sociale : c’est autour de ce droit d’attribution et de ces contraintes, qui peuvent transiter par des relations marchandes ou non-marchandes (par l’octroi sélectif et spécifique d’accès à des biens et services sans contrepartie monétaire et/ou l’attribution de moyens monétaires selon des contraintes hétérogènes), qu’émergera la stratification.

Le système économique historique du capitalisme du XIXe siècle a pu être vu comme fondé exclusivement sur la production concurrentielle marchande, celle assurée par un système d’acteurs atomisés et autocentrés se voyant octroyer en contrepartie des revenus de leur travail ou de leur propriété les moyens de leur consommation marchande individuelle. Le système de la seconde moitié du XXe peut en partager quelques aspects, puisqu’il demeure des domaines économiques marchands d’acteurs atomisés et autocentrés, mais il n’est pas possible d’en avoir une vision aussi simple : la moitié de la richesse nationale est soit insufflée dans le secteur de la production non-marchande (au-delà des domaines régaliens de l’intervention traditionnelle de l’Etat : l’éducation et la santé, par exemple), soit redistribuée selon des droits non-marchands d’attribution13 (retraites, allocations diverses,...). En valeur, la moitié de l’activité économique consiste soit à fournir des biens et services gratuits ou à prix réduit, soit à fournir sur un rapport non marchand, ou partiellement non-marchand, les moyens d’une consommation marchande.

Il ne s’agit dons plus là, à strictement parler, d’un rapport de production, ni d’un rapport de répartition au sens du partage entre salaire, profit et rentes des classiques, alors que l’attribution des ressources échappe pour une partie substantielle à un rapport concurrentiel marchand. Quel est alors le principe de stratification commun avec celui de Marx ou de Weber ? Ce principe de stratification commun est la légitimité sociale d’attribution des ressources en biens et services délivrés par l’économie : au XIXe cette légitimité était fondée sur l’exclusive de la production concurrentielle marchande, alors qu’au XXe cette légitimité est mixte.

Il en résulte que, dans l’ancien capitalisme, la stratification provenait de la position dans le système productif concurrentiel marchand : soit par le travail et sa nature — le métier — soit par la possession du capital productif. Dans le nouveau système, mixte, la strate est la conséquence soit de la position dans le système productif, soit d’un statut offrant un revenu ou bien des droits sur les ressources collectives. Cette définition, plus large, permet donc de traduire et de généraliser pour notre époque les définitions marxiennes et weberiennes, sans les trahir pour autant.
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