La recherche sur le commerce des services sexuels au Québec








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3.1 Les féministes
de la fin du XIXe siècle 21



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Dans les premiers moments du mouvement de réforme, si la «prostitution» est encore considérée comme un vice, les «prostituées» ne sont plus identi­fiées comme les grandes fautives. Leur choix peut aisément s'expliquer par leur subordination sociale et économique et par le double standard de moralité selon le sexe qui les réduit à l'état d'objets sexuels. La «prostitution» est alors présentée comme une activité volontaire et temporaire de femmes adultes des classes ouvrières. Selon Dubois et Gordon 22, ce premier moment marque un grand pas dans le développement du féminisme: des femmes respectables, de classe moyenne ont pris le risque d'essayer de rejoindre des femmes stigmati­sées comme «prostituées», cibles d'une moralité punitive et misogyne et ont affirmé, au-delà des divisions de classes et de morale, la collectivité des femmes.
Dans ce contexte, la critique féministe se tourne plutôt vers le pouvoir des hommes dont la sexualité non contenue menace la pureté des relations hommes-femmes: la solution est d'amener les hommes au standard de vertu des femmes. Mais très tôt, ce courant de libération cède sous le poids des forces conservatrices et les féministes joignent la croisade des réformateurs moraux de la fin du XIXe siècle. Leur analyse de la «prostitution» ainsi que leur position face aux «prostituées» se modifient. À l'image de la femme qui vend ses services sexuels sous le poids des pressions sociales et économiques se substitue alors celle de la jeune victime innocente, séduite et trompée ou encore écrasée par la faim ou la violence physique. Au début du XXe siècle, la lutte s'oriente contre la «traite des blanches». À travers ces modifications, la cible des attaques féministes n'est plus le pouvoir de tous les hommes, pères et maris inclus, mais de certains hommes marqués par le vice: les féministes visent, entre autres, certains aristocrates pervertis ou encore des étrangers qui kidnappent ou leurrent des jeunes filles pures. Le commerce des services sexuels est présenté comme une forme d'esclavage.
La conception du rôle de l'État se transforme également. Initialement, les féministes luttent pour les «prostituées» et cherchent à éviter ou faire abolir les réglementations qui peuvent affecter leur pratique, les exclure de leur milieu et augmenter leur vulnérabilité. Mais en épousant la cause des réforma­teurs moraux, elles orientent leurs actions contre le «vice» de la «prostitution» et prônent alors le recours au droit comme outil idéal de lutte. La solution est d'éliminer les exploiteurs, proxénètes et tenanciers de maisons de débauche et d'assurer la réhabilitation des «prostituées». Par contre, on ne suggère pas la criminalisation des clients ni la révocation des lois qui touchent les «prosti­tuées» même si elles sont vues comme des victimes 23. Les conséquences ont été désastreuses pour les femmes qui vendaient des services sexuels. Isolées de leur milieu, elles ont dû chercher soutien affectif et protection contre les autorités judiciaires auprès des souteneurs. Qui plus est, elles sont rapidement devenues la cible première des nouvelles lois adoptées pour éliminer le vice de la «prostitution».
Dans cette campagne contre le commerce des services sexuels, les féministes du XIXe siècle n'ont pas cherché à redéfinir les rapports sociaux existants entre les sexes. Leur objectif initial était plutôt de préserver le statu quo, hautement valorisé, à travers le mariage et la famille. À cette fin, il fallait élever le comportement masculin au standard de moralité féminine, assujettir tous et chacune aux mêmes règles de chasteté et de fidélité. L'institution de la «prostitution» se devait d'être éliminée et dans la mesure où les «prostituées» affirmaient la vente des services sexuels comme choix, elles étaient étiquetées comme déviantes, exclues de la communauté des femmes. On peut alors comprendre la facilité avec laquelle on est passé des solutions de protection des «prostituées», vues comme des victimes, à celles d'enfermement de jeunes filles déviantes de la classe ouvrière, avec objectif de normalisation de leur sexualité.
Le point de référence dans cette entreprise de normalisation est la concep­tion d'une sexualité hétérosexuelle, moralisante et différente selon le sexe. Pour les féministes du XIXe siècle, la sexualité des femmes n'est pas associée au plaisir, à la réalisation de soi mais bien au danger (danger du péché, de perte de respectabilité, de maladies vénériennes, de grossesses non désirées, etc.). Selon Dubois et Gordon 24, les féministes de cette époque ont accepté comme inévitable la soumission des femmes au pouvoir sexuel des hommes et ont simplement tenté de sauver les femmes des conséquences les plus néfastes qui en découlaient. Elles n'ont pas su reconnaître que les jeunes femmes de classe ouvrière vivaient leur sexualité à partir de paramètres spécifiques, diffé­rents de ceux des femmes de classe moyenne et respecter leurs options de vie. En luttant contre le commerce des services sexuels, les féministes ont du coup contribué à définir et construire le point de vue dominant sur la sexualité à la fin du XIXe siècle 25.
Les féministes du XIXe siècle ont donc tenté de sauver les «prostituées» en condamnant la «prostitution». Mais à travers les avatars de leur lutte, elles ont joint les rangs des réformateurs moraux et favorisé l'adoption de lois qui ont contribué à exclure les «prostituées» de leur milieu de vie, ont facilité leur étiquetage et rendu plus difficile chez elles un changement d'options de vie. La campagne des réformateurs moraux a permis de créer la catégorie de «prostituée», de fille publique, à partir de laquelle on a cherché à contrôler la sexualité des jeunes femmes de classe ouvrière 26.


3.2 Les féministes du XXe siècle


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La fin des années 1960 marque les premiers moments du mouvement féministe occidental contemporain. Dans leur quête vers la libération, les féministes ont fait appel à la recherche pour mieux décrire la réalité, expliquer les faits et mettre en question le discours scientifique 27. Plusieurs mouve­ments de pensée (féministe libéral, féministe radical, féministe marxiste, féministe socialiste) sous-tendent alors différentes analyses théoriques sur le caractère oppressif des rapports sociaux de sexe dans le cadre desquelles la problématique de la «prostitution» trouve place.
En effet, conçu dans le cadre plus global de l'oppression des femmes dans la société, le commerce de services sexuels représente, pour les féministes tant libérales, radicales, que marxistes et socialistes, le symbole même de l'infé­riorité sociale et économique des femmes. La femme qui vend des services sexuels est présentée comme une victime des structures économiques et patriarcales 28. Pour les féministes libérales, la problématique renvoie aux conditions d'inégalité et de discrimination auxquelles sont confrontées les femmes sur le marché du travail. En présence de normes et de valeurs qui les placent en position de subordination et limitent leurs possibilités d'autono­mie financière, c'est en toute rationalité que certaines femmes choisissent de gagner leur vie en vendant des services sexuels. Pour les féministes marxistes, la femme est opprimée sous le régime capitaliste: d'abord comme femme à la maison dont le travail non rémunéré, sous l'autorité du mari, assure la repro­duction des forces de travail et produit une nouvelle génération de travailleurs; ensuite comme travailleuse, membre du prolétariat. La vente de services sexuels est conçue comme un service des femmes de classe ouvrière aux hommes de la bourgeoisie qui ne pourra être éliminé tant que celles-ci devront accomplir des travaux monotones et durs pour de très maigres salaires. Pour les féministes socialistes, l'oppression des femmes renvoie à la fois au capitalisme et au patriarcat et l'on ne pourra toucher aux fondements de la «prostitution» qu'en prenant en compte ces deux structures. Contrairement aux féministes marxistes, elles affirment que la «prostitution» n'est pas limitée aux femmes de classe ouvrière et au capitalisme et qu'elle perdurera tant que les femmes seront définies en fonction des hommes. Pour les féministes radicales, la «prostitution» s'explique par l'appropriation de la sexualité des femmes par les hommes. Les femmes sont définies comme des objets sexuels destinés à répondre aux besoins des hommes, que ce soit comme épouses ou comme «prostituées». Tous les groupes féministes cherchent alors à exprimer leur opposition à la «prostitution» tout en maintenant un appui aux femmes qui vendent des services sexuels.
La dénonciation féministe n'épargne pas ici les hommes, dont les privilèges comme groupe sont dénoncés. Les analyses pointent du doigt les clients, souteneurs, policiers ou autres acteurs et dénoncent les rapports de pouvoir hommes-femmes qui s'actualisent dans le commerce des services sexuels. Les féministes marquent alors leur refus du double standard de moralité à partir duquel les femmes qui vendent des services sexuels sont stigmatisées et non pas les hommes; elles dénoncent les lois et leur application qui touchent davantage les femmes. En effet, pour les féministes contem­poraines, l'État constitue moins une réponse qu'une partie du problème. Les lois contre la «prostitution» contribuent à maintenir et à renforcer les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes dans la société. Aussi sont-elles majoritairement en faveur de la décriminalisation du commerce des services sexuels. Certaines féministes favorisent le retrait de toutes les lois qui tou­chent à la «prostitution»; d'autres préconisent la décriminalisation des activités des femmes mais le maintien des lois contre les hommes qui tirent profit du commerce des services sexuels. L'objectif est de réduire la victimisation des femmes par l'État et de les protéger de la violence qu'elles subissent dans le contexte actuel. Pour les féministes libérales, par exemple, c'est une étape essentielle pour atteindre l'égalité politique et la pleine reconnaissance des droits des femmes. Pour les féministes radicales, c'est une stratégie à court terme qui vise à réduire la victimisation des femmes.
Les féministes contemporaines situent la mise en cause de l'institution de la «prostitution» dans le cadre plus global de la problématique des rapports sociaux entre les sexes. Pour les féministes libérales, la «prostitution» renvoie au déséquilibre des avantages et à l'inégalité des droits entre les deux sexes; pour les féministes marxistes, elle s'inscrit dans le cadre de l'asservissement global des femmes sous le capitalisme où celles-ci sont réduites à se vendre, que ce soit à travers le mariage ou la «prostitution»; pour les féministes socialistes, elle est une forme d'exploitation des femmes à la fois comme travailleuses et comme femmes; pour les féministes radicales, elle constitue une facette de l'appropriation des femmes, du contrôle de leur sexualité par les hommes. Dans tous les cas, l'institution de la «prostitution» est au cœur des rapports sociaux entre les hommes et les femmes: la libération des femmes passe nécessairement par son élimination.
Finalement, si la sexualité représente encore un danger pour les femmes, elle devient enjeu de luttes et dimension de vie à se réapproprier. Par contre, la sexualité des femmes est largement présentée en opposition à celle des hom­mes et toute la question du plaisir et de l'épanouissement sexuel des individus demeure en retrait. Ici, les réflexions les plus approfondies sont celles de féministes radicales dont l'analyse situe les fondements de l'oppression des femmes dans le contrôle de leur sexualité et dans les institutions à partir desquelles ce contrôle est exercé par les hommes (la famille, l'hétérosexualité, la «prostitution»). La «prostitution» constitue donc une des formes systéma­tiques de violence qui contribue au contrôle de la sexualité des femmes. Elle est inacceptable en elle-même parce qu'elle implique que la sexualité est un droit masculin, qu'il soit acheté, vendu ou approprié par le viol ou le harcèlement sexuel.
Les féministes contemporaines ont donc tenté de réaliser un équilibre difficile en accordant leur appui aux «prostituées» tout en condamnant en même temps l'institution de la «prostitution». Mais au moment où les femmes qui pratiquent le commerce des services sexuels se sont elles-mêmes consti­tuées en actrices dans l'univers discursif de la «prostitution», des points de discorde ont tôt fait d'émerger.

4. Les regroupements
de «prostituées»

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Durant le milieu des années 1970, des femmes employées dans le secteur des services sexuels de différents pays (Canada, États-Unis, Hollande, France, etc.) ont commencé à se regrouper pour discourir elles-mêmes sur leur pratique et défendre leurs intérêts 29.
Selon celles-ci, le commerce des services sexuels n'est ni un vice, ni le symbole même de l'infériorité sociale et économique des femmes. Refusant le statut de victimes, elles affirment la «prostitution» comme travail et comme choix. C'est, disent-elles, un travail volontairement choisi pour la majorité des femmes et la «prostitution» forcée ne peut être combattue que si l'on accorde une reconnaissance sociale à la «prostitution» volontaire. En somme, elles proposent une nouvelle définition de la «prostitution» et une nouvelle image des «prostituées» qui mettent en cause et la morale traditionnelle et la morale féministe sur cette question. La «prostitution» n'est pas un problème social, c'est un métier stigmatisé. Les «prostituées» ne sont pas des femmes déviantes ou des victimes totales, mais des personnes bien ordinaires, qui ne souffrent pas de problèmes psychologiques ou sociaux spécifiques et qui partagent les besoins et aspirations de tout le monde. Pour les regroupements de «prosti­tuées», les relations avec les clients ou les souteneurs ne posent pas en elles-mêmes de problèmes fondamentaux. Ils mettent par contre en cause l'action policière qui rend leur métier difficile et périlleux.
Les regroupements de «prostituées» conçoivent donc que l'État est une source première des problèmes reliés à la pratique de leur métier. C'est la criminalisation qui les rend vulnérables à l'exploitation des souteneurs, tenan­ciers ou autres; c'est elle qui contribue à cautionner et perpétuer leur victimisation par les clients, souteneurs ou même policiers; c'est elle qui les dépouille du droit à une vie familiale stable et décente. En somme, c'est à travers les lois que les «prostituées» se voient dépouillées de leur humanité et de toute possibilité de recours. Elles réclament donc l'abolition des lois contre la «prostitution». Les femmes qui vendent des services sexuels veulent bien se soumettre aux règles juridiques imposées à toute pratique légitime (droit du travail, impôt sur le revenu), mais refusent toute forme de contrôle, de réglementation qui contribuerait à maintenir la stigmatisation contre les «prostituées».
Si pour les regroupements de «prostituées» le droit est instrument d'oppression, il est aussi outil de lutte. COYOTE (Call Off Your Old Tired Ethics), un regroupement américain formé en 1973 et composé de femmes de maison, d'avocats et d'avocates, de féministes et de «prostituées», a entrepris de nombreuses poursuites judiciaires pour défendre les intérêts des femmes dans le commerce des services sexuels 30. Oui plus est, les regroupements de «prostituées» présentent leur lutte comme une quête de reconnaissance des droits civiques pour les femmes qui pratiquent le commerce de services sexuels. Dans le cadre du premier congrès international des «prostituées» tenu à Amsterdam en 1935, les représentantes adoptaient une charte des droits des «prostituées», réclamant le droit des femmes dans le commerce des services sexuels à la protection de leurs droits et libertés civiles, à des conditions de travail adéquates, aux mêmes bénéfices sociaux que tous les autres citoyens, aux mêmes régimes de taxation, de normes de santé, etc.
À travers ces requêtes, les regroupements de «prostituées» affirment l'existence des «prostituées» comme des travailleuses qui partagent le sort, c'est-à-dire les conditions de travail et de vie, de l'ensemble des femmes dans la société. Pour certaines, les «prostituées» sont même des femmes libérées en ce qu'elles refusent le contrôle de leur sexualité par les hommes à travers les institutions de la famille et du mariage et affirment leur pouvoir en offrant des services sexuels sur une base d'affaires. Pour d'autres, le commerce des ser­vices sexuels représente un emploi comparable à bien d'autres parmi les ghettos d'emplois accessibles aux femmes dans nos sociétés. Beaucoup de féministes considèrent que ces tentatives de légitimation de la «prostitution» confortent les rapports sociaux entre les sexes. Mais en affirmant l'unité des femmes au-delà de la division vierge/putain qui est au cœur même du contrôle de la sexualité des femmes, les «prostituées» mettent en cause la construction sociale de catégories de femmes à partir desquelles on maintient le contrôle sur leur vie et les rapports de pouvoir entre les sexes.
D'ailleurs, le discours des regroupements de «prostituées» situe la «prosti­tution» dans le cadre plus large de l'appropriation de la sexualité des femmes par les hommes. Les analyses mettent en évidence l'éducation sexuelle des jeunes filles qui circonscrit leur sexualité au mariage ou tout au moins à une relation stable et appose un stigma à toute expérience sexuelle en dehors de ces normes. Elles réclament le droit des femmes au contrôle de leur corps, le droit de définir leur sexualité en dehors du discours traditionnel moralisateur mais aussi du discours féministe qui entérine une définition étroite de la sexualité féminine associée à l'amour et l'affection. Pheterson 31 affirme que la tâche de reconnaître le refus de la chasteté comme une réalité humaine nor­male et non pas comme le choix de vie de personnes inférieures appelle à des changements fondamentaux de valeurs et d'attitude. La position des regrou­pements de «prostituées» fait donc appel à une redéfinition de la sexualité.
La parole des regroupements de «prostituées» a confronté les féministes à leur conception du commerce des services sexuels et de la sexualité et à leur position face aux «prostituées». Pour certaines d'entre elles, il est maintenant acquis que les féministes peuvent difficilement penser la problématique de la «prostitution» sans accorder leur appui aux femmes qui vendent des services sexuels et qui réclament le droit à une vie décente sans quitter leur emploi.


5. La problématique du commerce
des services sexuels

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Notre cheminement nous entraîne maintenant à repenser la problématique du commerce des services sexuels en reconnaissant la nécessité de secouer, d'abord et avant tout, le carcan moral qui a étroitement circonscrit jusqu'ici les analyses sur cette question. Il nous apparaît, en effet, essentiel de refuser toute condamnation a priori de la «prostitution» et des «prostituées».
Cette position nous amène aussi à prendre distance de certaines approches dont l'impact a justement été de reconduire le stigmate relié au commerce des services sexuels. D'abord, l'analyse étiologique traditionnelle du comporte­ment des femmes qui vendent des services sexuels doit faire place à l'analyse de la criminalisation du comportement de ces femmes 32. Ensuite, il faut éviter de limiter l'examen aux politiques criminelles appropriées à l'égard de la «prostitution». C'est bien sûr une question fondamentale qui affecte les «prostituées» dans leur quotidien même et qui ne doit pas être ignorée. Mais centrer l'analyse autour du droit maintient l'orientation axée sur l'individu et sur les formes les plus visibles du commerce des services sexuels; sont alors reconduites d'emblée les représentations traditionnelles de la «prostitution» et les discussions dérivent essentiellement vers les remèdes, les solutions du moindre mal à privilégier. En mettant ainsi l'accent sur le recours au droit au détriment d'autres dimensions de la problématique, on risque d'entraver l'émergence de discours alternatifs sur la «prostitution».
Par ailleurs, pour favoriser l'expression de discours alternatifs, il nous apparaît désormais nécessaire de situer la «prostitution» dans le cadre plus large de la construction de la sexualité dans un contexte historique donné. D'une part, mettre l'accent sur cette question amène à lever le voile sur les présupposés implicites qui orientent les positions de tous et chacun envers la «prostitution» et ouvre la voie à une redéfinition de la problématique en dehors des «évidences» sur lesquelles s'appuient ces différentes positions et derrières lesquelles s'abritent les présupposés moraux. D'autre part, l'analyse de la «prostitution» comme partie prenante de la construction de la sexualité, enjeu de contrôle et de résistance dans des sociétés données, permet d'arracher cette problématique au caractère ahistorique qui la marque et de lui rendre sa complexité. Elle prend donc place dans la construction de la sexualité, siège d'oppression, certes, mais aussi enjeu de luttes et de résistance et site potentiel de libération et d'épanouissement pour les femmes.
Une telle approche exige que le ou la chercheure explicite ses propres normes morales et sa conception de la sexualité. En partant du principe que les croyances et les comportements des chercheurs façonnent les résultats de recherche, on comprend combien, en face d'une question qui touche tous et toutes de si près, ce prérequis puisse s'avérer essentiel pour dépasser les limites auxquelles on s'est trop souvent buté jusqu'ici. Cette approche peut nous permettre non seulement d'échapper au piège trop connu de la prétendue «neutralité» scientifique mais aussi de continuer à travailler avec la colère, qui, comme le dit si bien Delphy 33, alimente notre révolte face à l'oppression, tout en ne nous laissant pas emporter tout entiers par celle-ci.
C'est sur ces bases, en effet, qu'il nous semble important d'orienter les analyses, en tenant compte des rapports sociaux de sexe, de classe et de «race» qui s'actualisent dans la «prostitution» et en redéfinissant la problé­matique à partir du monde même des femmes qui pratiquent le commerce des services sexuels. Non pas qu'il nous faille dès lors glorifier les pratiques de services sexuels avec compensation et nier toutes les formes d'exploitation des femmes et des jeunes filles qu'elles ont permises et permettent encore et toujours, mais il nous apparaît essentiel de ne pas perdre de vue les femmes qui vendent des services sexuels dans notre lutte contre les différentes formes d'oppression des femmes, ni de les réduire au statut de victimes, incapables de comprendre et de gérer leur vie. C'est pourquoi il est primordial d'orienter notre recherche à partir du monde même des femmes qui vendent des services sexuels, à la fois pour définir les problèmes à étudier et l'approche à privilégier. La recherche féministe a souvent mis l'accent sur des recherches de participation. Ici encore plus qu'ailleurs, une telle approche pourrait nous permettre de lever le voile sur des dimensions encore «taboues» de la question et d'élaborer des connaissances qui, dégagées de nos carcans moraux, témoignent de la complexité de la problématique. Si l'on peut déjà compter sur de nombreuses analyses abordant le thème de la «prostitution», force est de constater que les acquis à partir d'une telle perspective sont fort peu nom­breux, que ce soit en Europe, en Amérique ou encore plus spécifiquement chez nous, au Québec.


6. La recherche sur le commerce
des services sexuels au Québec


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Les connaissances sur le commerce des services sexuels, au Québec comme ailleurs, portent la marque des problématiques que l'on croît connaître depuis toujours, d'une part, et qui renvoient à des tabous, d'autre part. Si les discours sont multiples, les acquis sont moins nombreux.
On peut, en premier lieu, compter sur quelques recherches informatives sur le monde de la «prostitution», largement limitées par la marginalisation de ces pratiques au commerce de services sexuels dans la rue. Les données sont tributaires d'informateurs bienveillants: si la collaboration des policiers est acquise, celle des femmes qui pratiquent le commerce des services sexuels doit être gagnée et celle des souteneurs ou entremetteurs peu fréquente 34. Soulignons ici la contribution de Jean-Guy Nadeau 35, dont la dimension pastorale de la recherche a permis une ouverture nouvelle ou renouvelée sur cette question et l'amorce d'un dialogue dans le respect de toutes les personnes concernées et de l'être humain en général.
On peut également compter sur quelques recherches historiques, fort intéressantes et qui contribuent à nous resituer le monde de la «prostitution» visible dans le cadre des différents enjeux qui marquent le Québec à des moments de son histoire 36.
Là encore, les «prostituées» perdent leur caractère essentiel de femmes déchues pour prendre le statut d'actrices sociales, de femmes québécoises qui tentent d'assurer leur survie et bien-être dans le cadre d'un Québec où leur subordination comme femmes est inscrite dans les structures. Ce travail est à compléter; il nous apparaît en effet important de retracer les pratiques de services sexuels et leur contrôle au Québec à travers différents moments de son histoire. Ces recherches pourraient nous permettre de dégager les constructions sociales de la sexualité et de la féminité à ces différentes époques au Québec.
Mais il faudrait aussi penser au travail à faire en ce qui concerne le Québec contemporain. Il nous reste encore à recenser et analyser les diffé­rentes formes de services sexuels pratiquées par les Québécoises, des plus visibles aux plus discrètes, des plus professionnelles à celles qui relèvent davantage d'une certaine forme d'esclavage. Nous ne savons pas davantage quelle place ces pratiques occupent dans leur vie: nous pensons, entres autres, à des étudiantes qui paient leurs études à partir de ce travail, à des profes­sionnelles qui cachent leurs pratiques stigmatisées dans l'anonymat des grandes villes ou encore à certaines dont la vie tout entière est absorbée dans un monde marginal, vivant d'illégalismes de toutes sortes. Et nous ne saurions négliger toute la question du contrôle, pénal ou autre, de ces pratiques qui suscite beaucoup de débats et marque fortement le quotidien des femmes qui s'adonnent au commerce des services sexuels.
Le plus important est peut-être de faire partir le questionnement de recherche des femmes elles-mêmes, sujets de leur vie. Cette démarche peut nous amener à définir de plus près les besoins de ces différents groupes de femmes (besoins assurément multiples et différents selon les groupes) et de penser les politiques et remèdes à mettre de l'avant à partir de ces besoins. En les instituant sujets et participantes à la recherche, nous pourrons cerner les thèmes plus spécifiques qu'elles définissent comme majeurs dans leur vie et développer des analyses qui ne partent plus de la condamnation a priori de la vente des services sexuels mais plutôt du parti pris critique envers les femmes qui y oeuvrent.
Finalement, il nous faut considérer plus globalement la construction de la sexualité pour les Québécoises et Québécois et la place qu'y occupe la «prostitution». Un projet qui nous amène d'autant plus loin dans le temps que les tabous en cette matière pèsent encore lourd.

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