Essai sur les éléments principaux de la représentation








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Le miroir des idées

Michel Tournier

(Extraits)
Sommaire :

- Introduction (pages 1 à 14) p. 4

- Le chat et le chien (pages 38 à 40) p. 9

- La chasse et la pêche (pages 41 à 43) p.11

- Le bain et la douche (pages 44 à 47) p.13

- L’hélice et la nageoire (pages 48 à 50) p.16

- Le rail et la route (pages 57 à 59) p.18

- Pierrot et Arlequin (pages 60 à 61) p.20

- L’arbre et le chemin (pages 71 à 73) p.22

- Le sel et le sucre (pages 74 à 76) p.24

- La fourchette et la cuiller (pages 77 à 78) p.26

- La cave et le grenier (pages 79 à 81) p.28

- L’eau et le feu (pages 82 à 83) p.30

- Le plaisir et la joie (pages 96 à 98) p.32

- La peur et l’angoisse (pages 102 à 104) p.34

- Le gris et les couleurs (pages 143 à 145) p.36

- La droite et la gauche (pages 152 à 154) p.38

- La source et le buisson (pages 178 à 181) p.40
Ce petit traité part de deux idées fondamentales. La première pose que la pensée fonctionne à l'aide d'un nombre fini de concepts-clés, lesquels peuvent être énumérés et élucidés. La seconde admet que ces concepts vont par paires, chacun possédant un « contraire » ni plus ni moins positif que lui-même.

Les concepts-dés de la pensée sont bien connus des philosophes qui les appellent des catégories et tentent parfois d'en établir la table. Aristote en distinguait dix : l'essence, la qualité, la quantité, la relation, l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation et la manière d'être. Leibniz en comptait six : la substance, la quantité, la qualité, la relation, l'action et la passion. Kant admet douze catégories, soit quatre fondamentales, et, pour chacune d'elles, trois subordonnées. Cela donne :




Unité

1. quantité Pluralité

Totalité




Réalité

2. qualité Négation

Limitation




substance-accident

3. relation Cause-effet

Réciprocité




Possibilité

4. modalité Existence

Nécessité

Enfin Octave Hamelin, dans son Essai sur les éléments principaux de la représentation (1907), établit la genèse successive de onze catégories, selon le schéma thèse-antithèse-synthèse :

Thèse : relation

Antithèse : nombre

Synthèse : temps

Antithèse : espace

Synthèse : mouvement Antithèse : qualité

Synthèse : altération Antithèse : spécification

Synthèse : causalité

Antithèse : finalité

Synthèse : personnalité

Il va de soi que plus le nombre des catégories est réduit, plus elles sont abstraites et plus l'effort de construction du philosophe est ambitieux. Les 114 concepts-clés présentés dans cet essai constituent au contraire un très modeste travail d'abstraction commandé par le souci d'embrasser la plus grande richesse concrète possible. C'est ainsi qu'on sera peut-être surpris de voir y figurer le chat et le chien, l'aulne et le saule, le cheval et le taureau, etc. C'est qu'au-delà des êtres concrets qu'ils désignent, ces concepts s'entourent d'une signification emblématique et symbolique considérable.

Comme dans d'autres tables de catégories, ces concepts sont accouplés par contraires. Mais il faut bien voir qu'il ne s'agit pas d'oppositions contradictoires.

À Dieu par exemple s'oppose le Diable, être parfaitement concret, et non pas l'absence de Dieu de l'athéisme. De même à l'Être s'oppose le Néant qu'illustrent des expériences vécues, et non pas le Non-Être. L'amitié est confrontée à l'amour, et non à l'indifférence, etc.

Cette démarche binaire s'est révélée extraordinairement féconde, et on peut dire que tout le livre en est sorti. On dirait qu'un concept isolé offre à la réflexion une surface lisse qu'elle ne parvient pas à entamer. Opposé à son contraire en revanche, il éclate ou devient transparent, et montre sa structure intime. La culture n'avoue sa force dissolvante qu'en présence de la civilisation. L'encolure du taureau est mise en évidence par la croupe du cheval. C'est grâce à la fourchette que la cuiller manifeste sa douceur maternelle. La lune ne nous dit ce qu'elle est qu'en plein soleil, etc.

Fallait-il tenter de dialectiser ces 114 idées à la manière d'Octave Hamelin, ou les laisser en vrac, comme un matériau de pensée à la fois disparate et disponible ? L'ordre de leur exposition constituait à lui seul un choix révélateur. Le parti fut donc pris d'aller du plus particulier au plus universel. On part du chat et du cheval pour aboutir à Dieu et à l'Être. Je me souviens d'une panoplie d'armes anciennes exposées contre un mur dans un château. On avait tout naturellement placé les armes les plus lourdes en bas, les plus légères en haut, de telle sorte qu'on montait de la massue à la hache et de l'épée à l'arc couronné de ses flèches empennées. Mais je ne suis pas sûr que l'Être et Dieu soient plus légers que le chat et le chien...

II est vrai que, si l'on considère la colonne de droite et celle de gauche, on peut déceler une vague affinité entre les concepts qui les composent respectivement. Entre le chien, la cave, le sédentaire, la droite et Dieu, entre le chat, le grenier, le nomade, la gauche et le Diable, etc., est-il permis de relever une parenté ? C'est là un jeu qui doit être laissé à la liberté du lecteur.

Le rire et les larmes

Le rire et les larmes sont le propre de l'homme, et n'ont donc pas d'équivalent dans le monde animal. Ce sont deux convulsions involontaires qui concernent principalement le visage.

L'ancienne édition du Larousse médical est muette sur les larmes. En revanche sa description du rire mérite d'être citée :

Le rire peut présenter plusieurs degrés. Dans un premier degré, il est caractérisé par la dilatation subite de l'orbiculaire des lèvres et la contraction du risorius de Santorini, du canin et du buccinateur, en même temps que l'expiration est entrecoupée, mais reste silencieux.

À un deuxième degré, les contractions musculaires gagnent en propagation toutes les dépendances du nerf facial et s'étendent jusqu'aux muscles du cou, en particulier au peaucier.

Enfin à un troisième degré, le rire ébranle tout l'organisme; les larmes coulent; l'urine s'échappe chez la femme; le diaphragme comprime par saccades toute la masse intestinale, jusqu'à produire parfois une sensation douloureuse.

Le rire et les larmes ont des significations opposées. L'homme qui rit exprime sa supériorité, l'homme qui pleure son infériorité à l'égard de la personne ou de la situation qui provoque leur réaction. Mais on notera qu'ils n'agissent ni l'un ni l'autre. Ce sont des témoins. L'homme qui agit n'a le temps ni de rire ni de pleurer. C'est pourquoi le théâtre est le lieu privilégié du rire et des larmes. La comédie fait rire, la tragédie fait pleurer ces témoins d'un genre particulier que sont les spectateurs.

Il existe plusieurs théories du rire. La plus achevée est celle proposée par Henri Bergson dans son livre Le Rire (1900). La société, par la perfection de son organisation, est menacée de sclérose. Les gestes qu'elle nous enseigne et nous impose risquent de devenir mécaniques. Notre société menace de ressembler à une fourmilière ou à une ruche. Il convient de veiller à ce que la spontanéité de la vie et la souplesse de l'adaptation à des situations nouvelles soient préservées. Le rire est là pour cela. Par le rire, chaque membre de la société est invité à punir tout autre membre qu'il prendra en flagrant délit de conduite mécanique. Par exemple un robot avançant sur un trottoir risque tout naturellement de se heurter à un bec de gaz. Il n'y aura là aucun sujet à rire. Mais un homme qui heurte un bec de gaz parce qu'il est plongé dans la lecture de son journal suscite le rire : il s'est conduit comme un robot, et il mérite l'humiliation du rire des témoins. Le comique surgit chaque fois que du mécanique se plaque sur du vivant.

Les larmes constituent une simplification extrême des conduites d'un individu face à une situation qu'il se sent incapable de maîtriser. Tout se passe comme si la situation ne trouvant aucune réponse valable dans le programme dont dispose l'individu, ce dernier n'avait plus que la ressource d'une mise à plat totale de sa conduite. Qui ne sait plus quoi faire ou quoi dire face aux agressions du monde extérieur a encore la ressource ultime de fondre en larmes. Peut- être de cette liquéfaction de son être surgira une réponse nouvelle et adaptée. L'homme en pleurs est « démonté », comme une machine dont toutes les pièces ont été désassemblées et isolées.

CITATION

Le rire d'une vierge est une plaie exquise. Lanza del Vasto

Le chat et le chien

Le chat et le chien sont les plus domestiques de tous les animaux, c'est-à-dire les mieux intégrés à la maison (domus). Mais ils s'y intègrent de façon bien différente.

On a dit du chat que c'était un tigre d'intérieur, un fauve en miniature. Il est bien certain que sa docilité à l'égard des exigences de l'homme est beaucoup plus limitée que celle du chien, de telle sorte qu'il conviendrait de le qualifier d'apprivoisé, plutôt que de domestique. Quelle différence y a-t-il entre un animal domestique et un animal apprivoisé ? Le premier est né dans la maison. Le second est né dans la nature, et n'a été introduit que plus tard dans la maison. Or il est bien connu que les chattes aiment à faire leurs petits au-dehors pour les apporter ensuite un par un au foyer humain.

L'indépendance du chat vis-à-vis de l'homme se manifeste de cent façons, notamment par son peu de goût pour le sucre et les mets sucrés dont raffole le chien, mais surtout par son refus d'apprendre les gestes qui rendent service à l'homme. Jean Cocteau disait qu'il préférait les chats aux chiens, parce qu'on n'a jamais vu de chat policier. Mais on n'a jamais vu non plus de chat berger, de chasse, d'aveugle, de cirque, de traîneau, etc. Le chat semble mettre un point d'honneur à ne servir à rien, ce qui ne l'empêche pas de revendiquer au foyer une place meilleure que celle du chien. Il est un ornement, un luxe.

C'est aussi un solitaire. Il fuit ses semblables tandis que le chien recherche les siens avec ardeur.

Le chien souffre de son dévouement excessif à l'homme. Il est avili par son maître qui le contraint parfois à des tâches ignobles. Pis que cela : on dirait que les éleveurs mettent en œuvre toute la science génétique pour fabriquer des races de chiens de plus en plus laides et monstrueuses. Après les teckels qui tiennent du serpent par la petitesse de leurs pattes et les bouledogues qui ne respirent qu'en suffoquant, on a inventé des bergers allemands à l'arrière-train surbaissé, des levrettes affligées d'un tremblement incoercible, des chiens dépourvus de poils, etc. Ces infirmités ont visiblement pour fonction d'exciter sans cesse la pitié et la sollicitude du maître, et de leur donner un objet.

Il y a des hommes à chat et des hommes à chien, et ces deux traits coexistent rarement. Du chien, on attend une impulsion à ouvrir la porte et à partir à la conquête du dehors. L'homme ne promène pas son chien, c'est lui qui est promené par son chien. Il compte sur lui pour explorer en son nom les coins et recoins de la rue, de la campagne ou de la forêt environnante. Son flair dont le chat est dépourvu est un instrument de détection à distance que l'homme prétend s'approprier.

Au contraire, le chat invite à rester à la maison, à s'acagnarder au coin du feu ou sous la lampe. Il ne s'agit pas de sommeiller, mais de méditer au contraire. C'est par sagesse et non par paresse que le chat dédaigne l'agitation inutile. Le chien est un primaire, le chat un secondaire.
CITATION

Mieux vaut être un chien vivant qu'un lion mort. L'Ecclésiaste

La chasse et la pêche

La chasse et la pêche fournissaient avec la cueillette les ressources alimentaires de l'humanité préhistorique. La cueillette a été remplacée par l'agriculture, et la chasse par l'élevage. Seule la pêche continue à être pratiquée professionnellement, parce que les mers couvrent 70,8 % de la surface du globe terrestre. Mais elle est elle-même en crise. On en est à fixer aux chalutiers des quotas de pêche, et, inévitablement, on s'achemine vers la pisciculture.

Cependant la chasse et la pêche continuent à se pratiquer sportivement, et elles correspondent à des psychologies tout opposées. On est rarement à la fois chasseur et pêcheur. Il y a dans la chasse une agressivité qui s'épanouit dans un cérémonial ostentatoire. La chasse à courre avec son rituel ancestral relève des privilèges aristocratiques et même royaux. Tous les rois étaient chasseurs, aucun ne fut jamais pêcheur. La fanfare des piqueurs, la bahulée de la meute et les uniformes rouges des veneurs entourent la chasse à courre d'un faste violemment spectaculaire La généralisation ultérieure de la chasse au fusil et la pétarade qui l'accompagne vont dans ce même sens. Le chasseur est un actif primaire. Il arbore une virilité conquérante, et se veut le roi de la forêt.

La pêche au contraire s'entoure de mystère et de silence. Nul ne sait ce qu'il y a et ce qui se passe au dessous du miroir des eaux. Il y a des chiens de chasse, pas des chiens de pêche, bien que certaines races adorent l'eau. Mais ni le labrador ni le terre- neuve ne profitent de leurs qualités de nageurs pour pêcher. La nature paraît parfois cruelle. Au chat, elle a donné un goût prononcé pour le poisson, et une horreur insurmontable de l'eau. En dépit du nom d'une rue parisienne rendue célèbre par Balzac, on n'a jamais vu un chat pêcher. Comme pour mieux marquer la frontière entre la chasse et la pêche, on ne chasse pas les oiseaux marins. Se nourrissant de poissons, leur chair n'est pas comestible.

Le chasseur s'enorgueillit d'une venaison qui fournit sa table plus noblement que celle du roturier. Le cerf, le lièvre, le faisan et le sanglier y remplacent le bœuf, le lapin, le poulet et le porc. Cette cuisine sauvage possède un fumet âpre et mordant qui s'exaspère avec la chair faisandée. Au contraire, la fraîcheur demeure l'impératif absolu de la pêche.

Le pêcheur incline à la rêverie et à la méditation mystique. Son royaume est fait de profondeur et d'obscurité. C'est un secondaire contemplatif. On notera que l'Ancien Testament nous montre Esaü, ardent chasseur, évincé sans gloire pour un plat de lentilles par son frère jumeau Jacob. Les Évangiles sont pleins de poissons et d'histoires de pêche, mais ils ne mentionnent pas la chasse. L'homme de Dieu est appelé un « pêcheur d'hommes », car sa mission est de rassembler et de sauver ses semblables par une évangélisation qui rappelle le coup de filet du pêcheur. D'ailleurs le poisson a été le signe de ralliement des premiers chrétiens et le nom crypté de Jésus.
CITATION

De l'autre côté du vallon, sur le bord de la forêt, Julien aperçut un cerf, une biche et son faon.

Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles mortes, broutait le gazon; et le faon tacheté, sans l'interrompre dans sa marche, lui tétait la mamelle.

L'arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué. Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde, déchirante, humaine. Julien exaspéré, d'un coup en plein poitrail, l'étendit par terre.

Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière flèche. Elle l'atteignit au front et y resta plantée.

Le grand ail' n'eut pas l'air de la sentir; enjambant pardessus les morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui, l'éventrer; et Julien reculait dans une épouvante indicible. Le prodigieux animal s'arrêta, et, les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta trois fois.

Maudit! Maudit! Maudit! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère !

La Légende de saint Julien l'Hospitalier Gustave Flaubert

Le bain et la douche

Dans notre relation intime avec l'eau, nous devons choisir entre les figures sacrées de deux pachydermes gigantesques et mythologiques, Behémoth et Ganega.

Il est facile de reconnaître l'hippopotame dans la description enthousiaste que le Livre de Job nous donne de Behémoth. Il vit dans le secret des marécages, couvert par l'ombre des saules. Il se couche au milieu des lotus et des roseaux. Il ne craint pas la crue du fleuve quand même les eaux du Jourdain lui monteraient jusqu'aux naseaux.

Ganega, dieu-éléphant, s'arrose avec sa trompe pour se laver et se rafraîchir. C'est un principe actif qui doit être invoqué avant toute entreprise. Il tient sous ses pieds le rat, le plus infatigable des animaux. Ganega s'oppose à Behémoth comme l'action s'oppose au rêve et comme la douche s'oppose au bain.

Êtes-vous bain ou douche ? On ne saurait exagérer l'importance caractérologique de cette alternative.

Vous êtes bain, me dites-vous ? Soit. Vous avez opté pour la position horizontale. Vous flottez immobile et rêveur dans une eau tiède, parfumée, mousseuse, c'est-à-dire trouble ou même opaque. Vous fermez les yeux. Mais prenez garde ! Vous êtes sans défense, vulnérable, offert à tous les coups. Marat fut poignardé dans sa baignoire par Charlotte Corday. Sous la douche, il se serait défendu, c'est sûr !

Il faut aller plus loin. Vous êtes en état de régression. Vous revenez à l'état de fœtus flottant dans le liquide amniotique. La baignoire, c'est le ventre de maman, demeure douce, accueillante, protectrice. Vous retardez avec angoisse l'épreuve de la sortie du bain, comme une naissance cruelle qui vous laissera nu, mou et grelottant sur le carrelage dur et froid du sol.

L'homme se douche debout au contraire. L'eau limpide le fouette pour qu'il s'élance dans la journée nouvelle dont il prévoit les travaux. Il se frotte activement avec une savonnette, se masse lui-même, comme un sportif avant l'effort. Son propre corps l'intéresse. Il ne déteste pas qu'un miroir lui renvoie son image.

La douche idéale, c'est le torrent issu de la pureté des neiges éternelles et tombant dru dans la vallée rocheuse. La publicité des eaux minérales puise abondamment dans cette mythologie vigoureuse et puritaine. Boire cette eau, c'est doucher l'intérieur de son organisme et lui administrer une sorte de baptême intérieur. Car l'eau courante et limpide de la douche s'entoure d'une signification baptismale. C'est par une douche toute l'iconographie le montre, non par un bain, que Jean-Baptiste a baptisé Jésus dans le Jourdain. Sous la douche, le pécheur se lave de ses fautes, et rend à son corps une innocence originelle. La propreté avec tout son halo moral hante l'homme sous la douche, alors qu'elle n'est qu'un souci lointain pour le baigneur.

On l'aura bien sûr compris : politiquement la douche se situe à gauche, le bain à droite.

CITATION

Le sable rouge est comme une mer sans limite,, Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.

Une ondulation immobile remplit l'horizon aux vapeurs de cuivre ou l'homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues, Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile L'air épais, où circule un immense soleil. Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil, Fait onduler son dos dont l'écaille étincelle.

Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes, Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes, Vont au pays natal à travers les déserts.

D'un point de l'horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit, Pour ne point dévier du chemin le plus droit,

Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.

Celui qui tient la tête est un vieux chef Son corps est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine; Sa tête est comme un roc, et l'arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.

Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche, Il guide au but certain ses compagnons poudreux ; Et, creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

L'oreille en éventail, la trompe entre les dents, Ils cheminent, l'œil clos. Leur ventre bat et fume, et leur sueur dans l'air embrasé monte en brume; et bourdonnent autour mille insectes ardents.

Mais qu'importent la soif et la mouche vorace, et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ? Ils rêvent en marchant du pays délaissé, des forêts de figuiers où s'abrite leur race.

Ils reverront le fleuve échappé des grands monts, où nage en mugissant l'hippopotame énorme, où, blanchis par la lune et projetant leur forme, Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.

Aussi; pleins de courage et de lenteur, ils passent comme une ligne noire, au sable illimité; et le désert reprend son immobilité quand les lourds voyageurs à l'horizon s'effacent.

Les Éléphants

Leconte de Lisle

L'hélice et la nageoire

Pendant des millénaires, les barques et les galères ont été propulsées par l'effort des rameurs. La rame imite la nageoire du poisson et propulse le bateau de façon discontinue. C'est le « coup de rame ». Puis on inventa l'hélice dont l'effet est continu mais il fallait pour cela une source d'énergie supérieure que seul un moteur pouvait produire.

L'histoire de la conquête de l'air est encore plus instructive. En effet, aussi longtemps que les constructeurs d'aéronefs, imitant les oiseaux, les équipèrent d'ailes battantes, l'engin se révéla incapable de décoller. Ce que le « coup de rame » pouvait faire sur l'eau, le « coup d'aile » s'en montrait incapable. Là aussi il fallut attendre l'hélice et son effort continu fourni par un moteur.

La nature ignore la roue, sans doute parce que la nature est accumulation, maturation, vieillissement, toutes choses que nie la roue, symbole de retour indéfini au point de départ. La nature procède dans le monde animal par mouvements discontinus. En vérité nos bras et nos jambes sont faits pour exécuter des gestes variés. Quand nos jambes marchent, elles accomplissent un mouvement répété, mais discontinu et décomposable en plusieurs temps. Très tôt, l'homme a inventé la roue et a substitué le mouvement continu de la machine aux mouvements discontinus de l'esclave ou de l'animal. S'il est vrai que les civilisations précolombiennes ne connaissaient pas la roue, c'est qu'elles étaient restées proches de la nature jusqu'à la monstruosité.

On a pu dater la naissance de l'horloge à l'invention de la roue d'échappement qui transforme le mouvement discontinu du balancier en rotation continu des aiguilles.

De tous les mouvements discontinus de l'organisme vivant, les battements du cœur sont sans doute les plus populaires par tout le symbolisme vital et sentimental qui s'y rattache. Or, là aussi, la technique humaine intervient pour substituer le continu au discontinu. Les cœurs artificiels, qu'on pourra bientôt implanter dans la poitrine des malades, ne battront pas. Ce sont des turbines à mouvement rotatif continu. Le geste traditionnel du médecin « prenant le pouls » du malade n'aura plus lieu : il n'y aura plus de pouls.

Il est vrai que de tous les muscles du corps, le cœur est celui dont la discontinuité se rapproche le plus du mouvement continu. C'est vrai notamment de sa façon de se reposer. Alors que l'immobilité pendant les heures de sommeil constitue le repos habituel du corps, le cœur, lui, bat sans interruption de la naissance à la mort. Non qu'il ne prenne jamais de repos, mais parce qu'il se repose pendant la fraction de seconde qui sépare deux battements. En d'autres termes, son repos, son sommeil, ses vacances sont pulvérisés et intimement mêlés à son activité.

Ces vacances du cœur, si particulières, sont un idéal de vie réservé à quelques privilégiés. Avoir un travail si bien intégré à la vie quotidienne, si bien rythmé dans ses phases d'effort et de maturation qu'il contient en lui-même son repos et ses vacances, voilà un privilège d'artiste ou à tout le moins d'artisan d'art, d'aristocrate du travail. Ce qu'est le cœur justement par sa fusion du continu et du discontinu.

CITATION

Le 20 juin 1849, deux vapeurs identiques équipés d'une machine de même puissance de 400 chevaux, mais l'un à hélice, le Niger, l'autre à roues, le Basilick, furent invités par l'Amirauté britannique à jouer au «jeu de la corde », sur mer calme: leurs arrières étant réunis par un solide câble (pour résister à 800 chevaux, il fallait qu'il le fût!), chacun tira de son côté. Le pauvre Basilick, à roues, qui par calme se trouvait pourtant dans ses conditions optimales, fut honteusement traîné à reculons à un nœud et demi de vitesse !

La Grande Histoire des bateaux Jean Merrien

Le rail et la route

Les enfants d'avant 1950 avaient bien de la chance. Il leur était donné d'assister au plus beau spectacle qui fut jamais : l'entrée en gare d'une locomotive à vapeur. Certes on n'a jamais rien vu de plus grand, majestueux, chaud, murmurant, soupirant, soufflant, fort, gracieux, élégant, érotique, puissant et féminin qu'une locomotive à vapeur. Un seul métier paraissait désirable aux petits garçons d'alors : chauffeur de locomotive. D'autant plus que l'homme remplissant cette fonction grandiose exhibait une tête superbement fardée de suie avec au front une énorme paire de lunettes de course.

Cette splendeur de la locomotive, Émile Zola l'a bien comprise, puisque son roman, La Bête humaine, raconte une histoire d'amour entre un chauffeur et sa locomotive. Elle s'appelle Lison, et son ventre d'acier brûle de tous les feux de la passion. Le phénomène ferroviaire ne pouvait certes échapper à ce grand visionnaire. De son vivant, ce sont 20000 kilomètres de voies ferrées qui furent construits, irradiant sur tout le territoire français et reliant les plus petits villages entre eux, avec tout ce qu'il faut pour cela de tunnels, viaducs, gares et maisons de garde-barrière. Et il convient de rappeler qu'à l'époque tout se faisait à la main pelle, pioche et barre à mine avec des mulets et des ânes.

Le monde du rail, c'est avant tout la corporation des cheminots, caste héréditaire, bardée de privilèges et subtilement hiérarchisée. Sa religion est la ponctualité, car les trains doivent circuler sur le réseau avec la rigueur des astres gravitant au ciel.

Cette immense horloge connut quelques années un véritable monopole des voyages et des transports terrestres. Jusqu'au jour où l'automobile vint tout remettre en question. L'opposition rail-route commence par une option d'autant plus frappante qu'elle semble tout arbitraire : le train roule à gauche, l'auto roule à droite. Mais c'est surtout le choix de la souplesse contre celui de la régularité qui domine. L'automobiliste part quand il veut et emprunte l'itinéraire de son choix. Cette liberté, il la paie il est vrai par l'insécurité et l'imprévisibilité de son heure d'arrivée. Alors que le train ignore superbement les vicissitudes de la météorologie, l'automobile souffre cruellement de la neige, du verglas et du brouillard. Liberté, oui, mais risques d'accident peut-être mortel, de panne, d'embouteillage.

Quant aux professionnels de la route, ils s'opposent point par point à ceux du rail. Farouchement individualistes ils sont souvent propriétaires de leur véhicule, les « gros bras » s'imposent un rythme forcené pour rentabiliser leur affaire. Et ils gagnent dans leur lutte avec le rail. Dans tous les pays du monde, le déficit des chemins de fer augmente d'année en année, et des réseaux entiers sont abandonnés pour cause de non-rentabilité. Certains le regrettent, comme la disparition d'une certaine forme de civilisation.

CITATION

Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,

Ton glissement nocturne à travers l'Europe illuminée, train de luxe

Et l'angoissante musique qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,

Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd,

Dorment les millionnaires.

Je parcours en chantonnant tes couloirs

Et je suis ta course vers Vienne et Budapest,

Mêlant ma voix à tes cent mille voix,

Harmonika-Zug!

Odes- Valery Larbaud

Pierrot et Arlequin

Pierrot et Arlequin sont avec Colombine et Scaramouche les figures principales de la Commedia dell' Arte italienne. Il y a aussi Polichinelle, Matamore, Scapin, etc. Ces personnages nous sont donnés avec leur costume et leur caractère traditionnels. II appartient au comédien d'improviser son discours sur un canevas convenu avec ses partenaires.

Pierrot est vêtu d'un costume ample, flottant, noir et blanc. Il est naïf, timide, préfère la nuit au jour et tient des discours amoureux à la lune. C'est aussi un sédentaire.

Arlequin est habillé d'un collant formé de losanges de toutes les couleurs (sans blanc ni noir). Il porte un masque tandis que Pierrot n'est que poudré. Il est agile, entreprenant, insolent et ami du soleil. Rien ne l'attache. Il
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