Littérature russe léon Tolstoï (Толстой Лев Николаевич) 1828 1910 ma confession (Исповедь) 1882 Traduction de «Zoria»








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


LITTÉRATURE RUSSE —

Léon Tolstoï

(Толстой Лев Николаевич)

1828 – 1910

MA CONFESSION

(Исповедь)


1882

Traduction de « Zoria », Paris, Albert Savine, 1887.
TABLE

PRÉFACE 3

I 6

II 12

III 19

IV 27

V 35

VI 45

VII 56

VIII 63

IX 67

X 75

XI 81

XII 86

XIII 94

XIV 100

XV 105

XVI 112



PRÉFACE


La vive admiration que l’on manifeste à Paris pour les ouvrages de Tolstoï, la sympathie avec laquelle on accueille chaque nouveau volume de ses œuvres, et l’intérêt qu’on porte à son individualité, m’ont donné l’idée de traduire ce petit volume intitulé Ma Confession.

Ce livre n’a jamais été publié en Russie. Confession trop franche pour être tolérée dans un pays où la pensée même est sévèrement contrôlée, il n’a circulé dès l’année 1882 qu’en nombreux manuscrits parmi la société intelligente de toute la Russie. Ensuite, à Genève, il a eu deux éditions, dont la dernière date de 1886.

Je regrette de ne l’avoir pas traduit plus tôt ; il aurait dû précéder Que faire ?, Ma Religion, et leur servir d’introduction, puisque c’est justement le récit de l’évolution par laquelle Tolstoï a été amené à ses dernières idées. Or, pour tous ceux qui s’intéressent à notre illustre écrivain, cette évolution doit présenter un vif intérêt. Le psychologue, le moraliste, le médecin même y trouveront des matériaux pour leurs observations et leurs recherches, car, envisagée sous tous ces points de vue, la confession d’un grand écrivain, faite avec une entière franchise, ne peut pas être stérile.

Y lira-t-on l’explication de l’état où se trouve actuellement Tolstoï ? Pourra-t-on en tirer une explication pour les idées bizarres qui se sont emparées de lui dans ces dernières années ?

Je l’espère, et j’espère surtout qu’on pourra annoncer une réaction dans son esprit et une guérison complète, si c’est une maladie.

Qu’on me comprenne bien ; je suis loin de classer Tolstoï parmi les aliénés. Admiratrice passionnée de mon cher compatriote, j’aurais éprouvé trop de peine à en parler, si jamais je l’avais pensé. Mais si j’ose exprimer mon humble opinion, je le crois fatigué moralement, comme du reste il le dit lui-même : « Je tombai malade, plutôt moralement que physiquement, etc. », ou : « Il arriva ce qui se produit quand une maladie intérieure est sur le point de se déclarer, etc. »

Or, on ne saurait expliquer autrement ce manque de logique dans ses raisonnements qu’on remarque après une critique sérieuse et suivie. Je dis une critique suivie, car Tolstoï possède au plus haut point ce don de captiver le lecteur dès le premier abord et de le rendre esclave souvent contre sa propre volonté, tant le choix des exemples est heureux, le style irrésistible et la sincérité de l’auteur convaincante.

Hélas ! c’est une triste influence que celle-ci en Russie !... Son pessimisme ne pousse pas à l’action, il ne tend pas à élever les malheureux jusqu’à nous, il veut que nous nous abaissions jusqu’à eux...

Mais comme le disait M. Sarcey dans sa conférence sur Que faire ? 1, les idées ne sont pas dangereuses en France. Effectivement, à part le charme du style bien affaibli par une traduction, le caractère français, l’état politique de la nation et bien d’autres raisons l’empêchent de tomber sous l’influence des dernières idées de Tolstoï qu’il regardera plutôt comme une simple curiosité.
Zoria.

I


J’ai été baptisé et élevé selon les principes de l’Église chrétienne orthodoxe. On me les enseigna dès mon enfance, pendant toute mon adolescence et ma jeunesse. Mais, à dix-huit ans, après une seconde année d’Université, je ne croyais déjà plus à rien de ce qu’on m’avait appris.

Certains souvenirs me donnent même à penser que jamais je n’ai cru sérieusement et que ce que je prenais pour la foi n’était que confiance en ce que professaient les grands.

Cette confiance elle-même était très chancelante.

Je me rappelle que, lorsque j’avais onze ans à peu près, nous eûmes, un dimanche, la visite de Volodinka2 M., un élève du gymnase mort depuis, qui nous annonça comme une grande nouvelle une toute récente découverte faite au gymnase. Cette découverte consistait en ce que Dieu n’existait pas et que tout ce qu’on nous enseignait n’était que vaine invention.

C’était en 1838.

Je me rappelle combien mes frères aînés s’intéressèrent à cette nouveauté, en m’engageant à me joindre à eux. Nous nous animâmes tous extrêmement et reçûmes cette nouvelle comme quelque chose de très amusant et de tout à fait possible.

Je me rappelle encore que, pendant son séjour à l’Université, mon frère aîné, Dimitri, s’adonna tout à coup à la religion avec la passion qui lui était propre. Lorsqu’il commença à assister à tous les services, à jeûner, à mener une vie pure et morale, nous tous, les plus âgés même, nous nous moquâmes de lui en le gratifiant, Dieu sait pourquoi, du surnom de Noé.

Je me souviens encore que M. Maussin-Pouchkine, alors recteur de l’Université de Kazan, nous invitait parfois à danser et comme mon frère refusait son invitation, il voulut le décider en lui disant ironiquement que David avait aussi dansé devant l’Arche.

Je faisais chorus alors à ces plaisanteries des aînés et j’en tirais la conclusion qu’il fallait apprendre le catéchisme et aller à l’église, mais qu’il ne fallait pas prendre tout cela trop au sérieux.

Je me souviens aussi que, très jeune encore, je lus Voltaire, et que ses moqueries, loin de me révolter, m’amusaient beaucoup.

Mon abandon de la foi se fit comme cela arrivait et arrive encore aux personnes de notre monde.

Il me paraît que cela se passe dans la plupart des cas ainsi :

Les hommes vivent comme vit tout le monde, et tout le monde base sa vie sur des principes qui non seulement n’ont rien de commun avec la religion, mais qui, le plus souvent, lui sont complètement opposés. L’enseignement de la Religion n’a pas d’action sur la vie. Il ne règle, en aucune façon, nos rapports avec les autres hommes, et dans notre propre existence, jamais il ne nous arrive de le consulter. Cet enseignement trouve son application là, quelque part, loin de la vie, et indépendamment d’elle. Si l’on se trouve en contact avec lui, c’est comme avec un phénomène tout extérieur, qui n’est pas du tout lié à la vie.

Par la vie de l’homme, par ses actions, alors comme aujourd’hui, il est impossible de savoir s’il croit ou non.

S’il y a une différence entre celui qui professe publiquement l’orthodoxie et celui qui la nie, ce n’est pas en faveur du premier :

Alors comme à présent, l’aveu et la pratique ostensible de l’orthodoxie se rencontrent, dans la plupart des cas, chez des personnes bornées, cruelles, immorales et se croyant une grande importance, tandis que l’intelligence, l’honnêteté, la franchise, la bienveillance et la morale se trouvent généralement parmi les hommes qui se disent incrédules.

On enseigne le catéchisme dans les écoles et on envoie les écoliers à l’église ; on exige des employés du gouvernement des certificats de communion. Mais l’homme de notre société, qui n’apprend plus et qui n’est pas au service du gouvernement, maintenant et autrefois encore plus, peut vivre des années et des années sans se rappeler une seule fois qu’il vit parmi des chrétiens et que lui-même est considéré comme pratiquant la religion chrétienne orthodoxe.

Alors, de même que maintenant, ce qui a été admis sans examen et maintenu par la pression, fond sous l’influence du savoir et de l’expérience de la vie, qui sont contraires à la Religion. Et cependant l’homme vit, souvent très longtemps, en s’imaginant que la foi, dans laquelle il a été instruit dans son enfance, vit pleinement en lui, tandis qu’il n’y en a plus de traces depuis longtemps.

S..., un homme franc et spirituel, m’a raconté comment il cessa de croire.

Il avait vingt-six ans, lorsqu’un jour à la chasse, pendant l’heure du repos, il se mit à prier suivant une habitude d’enfance.

Son frère, qui chassait avec lui, était couché sur le foin et le regardait. Quand S... eut fini sa prière et se disposa à se coucher, son frère lui dit :

— Et tu fais cela encore à présent ?

Et ils ne se dirent rien de plus. Mais S... ne pria plus depuis ce jour, et voici trente ans qu’il ne prie pas, ne communie pas et ne va pas à l’église. Et cela, non parce qu’il connaît les convictions de son frère et qu’il les a adoptées ; non parce qu’il a décidé quelque chose dans son âme, mais seulement parce que la parole prononcée par son frère a été comme la légère poussée du doigt sur un mur près de tomber, entraîné qu’il est par son propre poids. Cette parole ne fit que lui montrer que l’endroit où il supposait que la Religion résidait, était une place vide depuis longtemps et qu’ainsi les paroles qu’il disait, les croix et les saluts qu’il faisait pendant sa prière, n’étaient que des actions sans le moindre sens. Ayant saisi leur absurdité, il ne put les continuer.

C’est ainsi que cela arrive et que cela est arrivé, je crois, pour la majorité des hommes de notre éducation. Je parle des hommes sincères envers eux-mêmes et non de ceux qui font de la Religion un moyen d’atteindre n’importe quel but éphémère.

Ces gens-là sont les athées les plus authentiques, parce que, si la Religion n’est pour eux qu’un moyen d’arriver à quelque but mondain, ce n’est bien sûr pas la conviction qui les mène.

C’est comme si ces hommes avaient senti la lumière du savoir et de la vie fondre cet édifice artificiel ; ils s’en sont déjà aperçus ou bien n’ont pas encore ouvert les yeux.

L’instruction religieuse que j’avais reçue depuis mon enfance disparut en moi de la même manière que chez les autres, avec la seule différence que, comme j’avais commencé à lire des ouvrages de philosophie depuis l’âge de quinze ans, c’est avec discernement et de très bonne heure que j’abjurai ma foi première.

Dès l’âge de seize ans, je ne priai plus et je n’allai plus à l’église et ne fis plus mes dévotions, et en cela je suivais ma propre impulsion.

Je ne croyais pas à ce qu’on m’avait enseigné depuis mon enfance, mais je croyais à quelque chose.

À quoi ?

Je ne pouvais pas le dire d’une manière précise.

Je croyais en Dieu, ou plutôt je ne niais pas Dieu, mais quel Dieu ?

Je ne niais pas le Christ non plus, ni son enseignement, mais en quoi cet enseignement consistait-il ?...

Aujourd’hui, en me rappelant ce temps, je vois clairement que ma Religion était ce quelque chose qui, en dehors de l’instinct purement animal, guidait ma vie.

Ma seule, ma véritable croyance en ce temps-là, était ma foi dans le perfectionnement.

Mais en quoi consistait le perfectionnement et quel était son but ?

Je n’aurais pu le dire.

Je tâchais de me perfectionner spirituellement. J’apprenais tout ce que je pouvais sur les horizons que m’ouvrait la vie. J’essayais de développer ma volonté. Je composais des règles que je m’efforçais de suivre ; je me perfectionnais physiquement par toutes sortes d’exercices, cultivant ma force et mon adresse et m’habituant à la fatigue et à la patience par toute espèce de privations.

Toutes ces réformes, je les prenais pour du perfectionnement.

Le commencement de tout était certainement le perfectionnement moral ; mais bientôt cela se changea en perfectionnement général, c’est-à-dire en désir d’être meilleur, non pas à mes propres yeux ou à ceux de Dieu, mais en désir d’être meilleur aux yeux des autres hommes. Et bientôt cette tendance se modifia en désir d’être plus fort que les autres hommes, c’est-à-dire plus célèbre et plus riche que les autres.
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