Centre rhone –alpes d’ingenerie sociale solidaire & territoriale








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Dominique Andolfatto et Sylvie Contrepois (dir.)Syndicats et dialogue social. Les modèles occidentaux à l’épreuve, 2016.
La rhétorique politique entre conviction et intoxication

Entretien avec Cécile Alduy

Propos recueillis par Jean-François Marmion

Discours à géométrie variable, « éléments de langage » élevés au rang des beaux-arts, petites phrases tronçonnées, mixées et diffusées instantanément dans l’océan d’informations de la Toile… Il apparaît plus difficile que jamais de discerner ce qui relève de la bonne foi, de la tactique et de l’esbroufe dans la parole politique.

Vous avez étudié 500 déclarations de Jean-Marie et Marine Le Pen sur un quart de siècle. Pouvez-vous rappeler vos principales observations ?

La conclusion essentielle est l’extraordinaire continuité entre les discours du père et de la fille sur le programme et les thématiques, et la subtilité des inflexions essentiellement stylistiques que Marine Le Pen a fait subir à ce fonds commun. En résumé : M. Le Pen change les mots, pas les idées du Front national. Contrairement aux autres partis, on constate au Front national une très grande pérennité de la vision du monde, des axes programmatiques, des mots-clés prioritaires et même des phrases entières. M. Le Pen hérite de son père des « lieux communs », au sens rhétorique du terme, mais elle en modernise le vocabulaire (« déclin » plutôt que « décadence », « cultures » plutôt que « races »), et élimine les énoncés les plus répulsifs (les clichés antisémites et le racisme biologique). Dans les interviews pour un large public, ce toilettage lexical s’accompagne d’une reformulation, de l’argumentaire anti-immigration en une bataille pour la laïcité et pour l’emploi. Nous nous trouvons face à un « double discours » au sens où se superposent une version « light », politiquement correcte à destination des médias de grande écoute, et la version traditionnelle du Front national pour les discours aux militants.

Peut-on définir, au Front national ou dans d’autres partis français, ce qui relève de la tentative de manipulation ou de simples efforts de persuasion dans l’évolution des grandes lignes de force du discours politique ?

Distinguer manipulation et « simple persuasion » relève de la gageure dans le cas du discours politique, car on ignore toujours l’état d’esprit du locuteur. À moins d’avoir connaissance d’un système organisé de fabrication de chiffres, de falsification de données, de propagande ou de mensonge avéré à des fins de domination, nous faisons face à deux problèmes symétriques : celui de l’intentionnalité de l’orateur, et celui de la perception de cette intentionnalité. Autrement dit : est-ce que le locuteur est volontairement en train de déformer la réalité ou d’user de techniques abusives de persuasion, ou bien est-il perçu comme étant de mauvaise foi ? Pour qu’il y ait manipulation, il faut intention de tromper, de mentir, voire de nuire. Or on peut croire sincèrement aux contre-vérités qu’on énonce. J’ai interviewé Jean-Marie Le Pen : les chiffres qu’il cite sur l’immigration sont inexacts, mais il y croit. Son discours est transparent, sincère, même si le moindre « fact-checker » relève de nombreuses déformations de la réalité. Parallèlement, la manipulation suppose également un jugement de valeur extérieur à l’orateur, sur ses buts et sa sincérité. Il est bien connu que l’on reproche toujours à l’adversaire d’être dans la manipulation, et qu’on se réclame soi-même simplement désireux de convaincre. Même le recours à l’émotion, que ce soit susciter l’empathie grâce à un storytelling efficace ou solliciter la peur ou la haine, est une technique de persuasion rhétorique classique. Le recours au pathos n’est pas moins éthique en politique qu’ailleurs, car le politique est aussi une communauté cognitive et émotionnelle.

Le recours aux « éléments de langage » et le règne des communicants ont-ils instauré de nouvelles formes de manipulation dans le discours politique, ou ont-ils simplement modernisé de vieilles ficelles ?

Les éléments de langage ont effectivement pour objet de manipuler, au sens de « prendre en main » l’agenda médiatique et d’imposer une interprétation des événements. On semble s’éloigner ici de la persuasion pour entrer dans les techniques de contrôle de l’opinion publique, voire de l’information. Mais ces éléments de langage n’ont de nouveau que le nom. George Orwell, dans son essai Politics and the English Language (1946), s’en prend déjà à ces expressions toutes faites qui servent à masquer, édulcorer ou transfigurer le réel pour en donner une image plus satisfaisante : « Le langage politique (…) a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. » Et d’ajouter : « Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, répétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés (…), leur bétail est mitraillé (…) : cela s’appelle la pacification. » Certes, il existe aujourd’hui des équipes de communicants dédiées à la fabrication de ces fragments de discours qui fonctionnent comme des lieux communs à usage éphémère et tactique. La déformation de la réalité s’est professionnalisée, mais la nature du procédé (forcer une expression « prêt-à-penser » sur la réalité) n’a pas fondamentalement changé.

Est-ce que la dynamique du flot d’informations toujours plus abondantes, parfois aussi vite commentées qu’oubliées, change quelque chose dans la construction et la présentation d’arguments politiques sur la scène médiatique ?

Oui, et les effets proprement politiques de cette transformation rhétorique de la parole politique et de sa réception sont immenses, et encore mal évalués. La révolution majeure de l’ère de l’information est l’accélération et l’accès généralisé, mais décentré, à des sources de données infinies et non hiérarchisées. La logique du flux continu sur les émetteurs qui transmettent la parole politique (médias traditionnels, réseaux sociaux) a pour conséquence une médiatisation croissante de la parole politique, qui n’arrive au citoyen qu’après de nombreux intermédiaires qui auront découpé, interprété, déformé le discours originel en de minuscules citations. On perd totalement la logique d’ensemble, l’idée d’une progression, d’une argumentation du discours, pour entrer dans une logique du « mot-image », qui doit frapper et communiquer en quelques syllabes toute une vision ou un programme. Le discours devient mot. On l’écrit en paquets de 140 signes pour Twitter.

Que vous inspire la rhétorique des différents partis politiques à l’heure où la lutte contre Daesh devient officiellement une guerre ?

Depuis les attentats du 13 novembre 2015, interprétés immédiatement comme « un acte de guerre » par le président Hollande, on observe une radicalisation de la rhétorique guerrière dans tous les partis, non seulement contre Daesh, mais envers les adversaires et « ennemis de l’intérieur », accusés, traqués, vilipendés avec une certaine violence verbale. À chaque nouvel attentat, l’unité nationale et le discours de dépassement de soi et des clivages volent de plus en plus vite en éclats, pour faire place à une escalade rhétorique sécuritaire et à un climat de suspicion et de dénonciation d’ennemis et de responsables. Alors que s’engage la campagne pour les présidentielles 2017, il est à craindre que l’exploitation politicienne de la menace terroriste (celle qui tend à cliver, accuser, diviser à des fins électorales) s’amplifie.

Cécile Alduy

Professeure de littérature française à Stanford University (Californie), elle a publié Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste (Seuil, 2015).
Politique et Internet : une citoyenneté renouvelée ?

PAR STÉPHANIE WOJCIK · PUBLICATION 01/06/2016 · MIS À JOUR 31/05/2016

La contribution du numérique au fonctionnement des régimes démocratiques est régulièrement mise en question, qu’il s’agisse de faire sa critique ou de faire perdurer son existence, en améliorant l’expression et la participation citoyennes. On assiste à un foisonnement d’initiatives démocratiques portées tantôt par des institutions, tantôt par des citoyens, de manière individuelle ou collective. Par exemple, si le « projet de loi El Khomri » (appelé aussi « Projet de loi Travail ») a suscité au printemps 2016 des mécontentements manifestés notamment par voie et/ou voix numérique, celui d’Axelle Lemaire, Secrétaire d’Etat chargée du Numérique, relatif à la « République numérique » a bénéficié de contributions postées par les internautes sur une plateforme dédiée à la consultation, puisque cinq nouveaux articles ont été rajoutés.

Dans le même temps, des mouvements se structurent en faisant des outils numériques des instruments d’un renouveau démocratique ou d’une autre manière de faire de la politique. On pense aux Indignés, ou à La Nuit Debout. Il y a aussi le Parti Pirate et son concept de « démocratie liquide » appuyé par des wikis  ; mais ses objectifs peinent à se concrétiser, car ils sont menacés autant par une institutionnalisation, délétère pour ses principes fondateurs, que par la faiblesse de l’institutionnalisation. Plus récemment, le collectif #mavoix envisage de renouer avec la pratique du mandat impératif – dans ses choix, l’élu serait obligatoirement tenu par les votes de ses électeurs – dont le vote électronique permettrait l’effectivité à grande échelle.

Au-delà de ces exemples que l’on pourrait multiplier, et qui illustrent le caractère hétérogène de ces initiatives, qu’est-ce que cela implique pour les chercheurs, de s’intéresser au rapport politique/numérique, ou plus précisément aux possibles effets démocratiques d’Internet ?

  • Greffet F., Wojcik S., 2014, « La citoyenneté numérique. Perspectives de recherche », Réseaux, n°184-185, 125-159.

De l’utopie au désenchantement ?

Il faut d’abord rappeler que l’apparition de la plupart des techniques de communication s’est accompagnée de discours utopiques sur une possible revitalisation de l’espace public et de la démocratie, par exemple à travers la création de communautés permettant aux citoyens de débattre et décider collectivement de leur destin.

A ces utopies originelles, se sont rapidement opposées des recherches empiriques démontrant de manière moins enthousiaste le maintien, voire le renforcement, des inégalités et des positions dominantes dans le champ politique : les jeunes, les immigrés, les pauvres sont généralement absents des instances traditionnelles de la participation politique, et ils ne sont pas davantage audibles dans l’espace numérique lorsqu’il est piloté par les autorités institutionnelles. Mieux encore, les individus les mieux armés politiquement car détenteurs d’un fort capital social et culturel leur assurant un sentiment de compétence sont ceux qui tirent le plus grand profit des ressources informatives et des possibilités d’expression promises par le réseau.

D’autres travaux ont montré que les Etats les moins enclins à favoriser la liberté d’expression utilisent les réseaux numériques pour mieux contrôler leurs ressortissants ; mais aussi que les Etats démocratiques ne se privent pas d’opérer la surveillance massive de leurs citoyens arguant de la nécessité d’assurer leur sécurité.

Pourtant, d’autres observations tempèrent ce désenchantement en mettant en évidence des phénomènes tels que la coordination de publics disséminés géographiquement, facilitant des mobilisations de grande ampleur : mouvements altermondialistes (début des années 2000), contestations des pouvoirs en place dans les pays arabes (début des années 2010).

Dès lors, vont se dessiner un ensemble de controverses quant à la réalité des apports du Web au renouvellement de pratiques démocratiques au sein de systèmes représentatifs dont on s’accorde à constater l’essoufflement.

  • Wojcik S., 2011, « Prendre la démocratie électronique au sérieux. De quelques enjeux et controverses sur la participation politique en ligne », in Forey E., Geslot C., dir., Internet, machines à voter, démocratie, Paris : L’Harmattan, Coll. Questions contemporaines, 111-141.

Sur et sous quelques controverses

Nombre de débats ne sont pas tranchés. Par exemple, est-ce que l’ouverture des données que pratiquent les administrations publiques dans certains pays favorise la transparence de la vie politique, sape la confiance dans les institutions, ou contribue à ancrer davantage les services publics dans une logique néolibérale de management à travers la délégation à des acteurs privés de la prise en charge de services d’intérêt général ? Cette question se pose pour la France qui a récemment adhéré à l’Open government partnership  qui promeut la transparence, la participation, la collaboration, l’accountability ou redevabilité des élus.

Autre question : les nouvelles possibilités d’expression encadrées ou non par les acteurs majeurs du système représentatif (dont les partis politiques) permettent-elles d’inclure les populations désaffiliées de la politique ? Les réponses sont contrastées selon les terrains explorés. Nous avons pu montrer dans une enquête menée auprès d’un public impliqué dans la campagne présidentielle en ligne de 2012, que les jeunes participent davantage que les autres catégories d’âge et que l’engagement politique sur Internet et les réseaux socio-numériques (Twitter, Facebook…) est le plus souvent associé à un engagement politique sur le terrain. En revanche, les outils comme les pétitions en ligne tendent plutôt à la reproduction des hiérarchies hors ligne.

Ces recherches montrent les difficultés de généralisation quant aux répercussions des technologies invitent à ne pas considérer Internet comme un bloc homogène, mais plutôt comme un ensemble d’activités susceptibles d’engendrer des effets différenciés.

C’est ainsi que notre étude d’un débat sur une usine de retraitement des déchets organisé à la fois en ligne et hors ligne par la Commission Nationale du Débat Public a montré que les participants mobilisent davantage, sur la plateforme en ligne, le bien commun comme horizon normatif de leur argumentation que lors des réunions publiques. Dit autrement, les registres argumentatifs sur lesquels s’appuient les citoyens pour faire valoir leur point de vue diffèrent selon les arènes dans lesquelles ils se déploient et, plus encore, selon les diverses fonctionnalités de la plateforme considérée : un blog n’est pas investi de la même manière qu’un système de questions-réponses ou un wiki. En réalité, la participation est encodée dans le dispositif qui ne matérialise pas uniquement les intentions de ses promoteurs, mais aussi et surtout des possibilités et des formats d’action et d’interaction qui peuvent parfois aller à l’encontre des conceptions de la citoyenneté de ceux auxquels le dispositif s’adresse.

  • Greffet F.Wojcik S.Blanchard G., 2014, « S’engager dans la campagne présidentielle sur Internet. Les formes multiples de la participation politique en ligne », Politiques de Communication, n°3, 25-58.

  • Monnoyer-Smith L., Wojcik S., 2012, « Technology and the quality of public deliberation : a comparison between on and offline participation », International Journal of Electronic Governance, vol.5, n°1, 24-49.
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