I une ménagerie à bord








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L’enseignement de la loi


Alors, quelque chose de froid toucha ma main. Je tressaillis violemment et aperçus tout contre moi une vague forme rosâtre, qui ressemblait à un enfant écorché plus qu’à un autre être. La créature avait exactement les traits doux et repoussants de l’aï1, le même front bas et les mêmes gestes lents. Quand fut dissipé le premier aveuglement causé par le passage subit du grand jour à l’obscurité, je commençai à y voir plus distinctement. La petite créature qui m’avait touché était debout devant moi, m’examinant. Mon conducteur avait disparu.

L’endroit était un étroit passage creusé entre de hauts murs de lave, une profonde crevasse, de chaque côté de laquelle des entassements d’herbes marines, de palmes et de roseaux entrelacés et appuyés contre la roche, formaient des repaires grossiers et impénétrablement sombres. L’interstice sinueux qui remontait le ravin avait à peine trois mètres de large et il était encombré de débris de fruits et de toutes sortes de détritus qui expliquaient l’odeur fétide.

Le petit être rosâtre continuait à m’examiner avec ses yeux clignotants, quand mon Homme-Singe reparut à l’ouverture de la plus proche de ces tanières, me faisant signe d’entrer. Au même moment, un monstre lourd et gauche sortit en se tortillant de l’un des antres qui se trouvaient au bout de cette rue étrange ; il se dressa, silhouette difforme, contre le vert brillant des feuillages et me fixa. J’hésitai – à demi décidé à m’enfuir par le chemin que j’avais suivi pour venir –, puis, déterminé à pousser l’aventure jusqu’au bout, je serrai plus fort mon bâton dans ma main et me glissai dans le fétide appentis derrière mon conducteur.

C’était un espace semi-circulaire, ayant la forme d’une demi-ruche d’abeilles, et, contre le mur rocheux qui formait la paroi intérieure, se trouvait une provision de fruits variés, noix de coco et autres. Des ustensiles grossiers de lave et de bois étaient épars sur le sol et l’un d’eux était sur une sorte de mauvais escabeau. Il n’y avait pas de feu. Dans le coin le plus sombre de la hutte était accroupie une masse informe qui grogna en me voyant ; mon Homme-Singe resta debout, éclairé par la faible clarté de l’entrée, et me tendit une noix de coco ouverte, tandis que je me glissai dans le coin opposé où je m’accroupis. Je pris la noix et commençai à la grignoter, l’air aussi calme que possible, malgré ma crainte intense et l’intolérable manque d’air de la hutte. La petite créature rose apparut à l’ouverture, et quelque autre bipède avec une figure brune et des yeux brillants vint aussi regarder par-dessus son épaule.

« Hé ? grogna la masse indistincte du coin opposé.

– C’est un Homme, c’est un Homme, débita mon guide ; un Homme, un Homme, un Homme vivant, comme moi !

– Assez ! » intervint avec un grognement la voix qui sortait des ténèbres.

Je rongeais ma noix de coco au milieu d’un silence impressionnant, cherchant, sans pouvoir y réussir, à distinguer ce qui se passait dans les ténèbres.

« C’est un Homme ? répéta la voix. Il vient vivre avec nous ? »

La voix forte, un peu hésitante, avait quelque chose de bizarre, une sorte d’intonation sifflante qui me frappa d’une façon particulière, mais l’accent était étrangement correct.

L’Homme-Singe me regarda comme s’il espérait quelque chose. J’eus l’impression que ce silence était interrogatif.

« Il vient vivre avec vous, dis-je.

– C’est un Homme ; il faut qu’il apprenne la Loi. »

Je commençais à distinguer maintenant quelque chose de plus sombre dans l’obscurité, le vague contour d’un être accroupi la tête enfoncée dans les épaules. Je remarquai alors que l’ouverture de la hutte était obscurcie par deux nouvelles têtes. Ma main serra plus fort mon arme. La chose dans les ténèbres parla sur un ton plus élevé :

« Dites les mots. »

Je n’avais pas entendu ce qu’il avait ânonné auparavant, aussi répéta-t-il sur une sorte de ton de mélopée :

« Ne pas marcher à quatre pattes. C’est la Loi... »

J’étais ahuri.

« Dites les mots », bredouilla l’Homme-Singe.

Lui-même les répéta, et tous les êtres qui se trouvaient à l’entrée firent chorus, avec quelque chose de menaçant dans leur intonation.

Je me rendis compte qu’il me fallait aussi répéter cette formule stupide, et alors commença une cérémonie insensée. La voix, dans les ténèbres, entonna phrase à phrase une suite de litanies folles, que les autres et moi répétâmes. En articulant les mots, ils se balançaient de côté et d’autre, frappant leurs cuisses, et je suivis leur exemple. Je pouvais m’imaginer que j’étais mort et déjà dans un autre monde en cette hutte obscure, avec ces personnages vagues et grotesques, tachetés ici et là par un reflet de lumière, tous se balançant et chantant à l’unisson :

« Ne pas marcher à quatre pattes. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?

– Ne pas laper pour boire. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?

– Ne pas manger de chair ni de poisson. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?

– Ne pas griffer l’écorce des arbres. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?

– Ne pas chasser les autres Hommes. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ? »

On peut aisément imaginer le reste, depuis la prohibition de ces actes de folie jusqu’à la défense de ce que je croyais alors être les choses les plus insensées, les plus impossibles et les plus indécentes. Une sorte de ferveur rythmique s’empara de nous tous ; avec un balancement et un baragouin de plus en plus accélérés, nous répétâmes les articles de cette loi étrange. Superficiellement, je subissais la contagion de ces brutes, mais tout au fond de moi le rire et le dégoût se disputaient la place. Nous parcourûmes une interminable liste de prohibitions, puis la mélopée reprit sur une nouvelle formule.

« À lui, la maison de souffrance.

– À lui, la main qui crée.

– À lui, la main qui blesse.

– À lui, la main qui guérit. »

Et ainsi de suite, toute une autre longue série, la plupart du temps en un jargon absolument incompréhensible pour moi, fut débitée sur lui, quel qu’il pût être. J’aurais cru rêver, mais jamais encore je n’avais entendu chanter en rêve.

« À lui, l’éclair qui tue.

– À lui, la mer profonde », chantions-nous.

Une idée horrible me vint à l’esprit, que Moreau, après avoir animalisé ces hommes, avait infecté leurs cerveaux rabougris avec une sorte de déification de lui-même. Néanmoins, je savais trop bien quelles dents blanches et quelles grilles puissantes m’entouraient pour interrompre mon chant, même après cette explication.

« À lui, les étoiles du ciel. »

Pourtant, ces litanies prirent fin. Je vis la figure de l’Homme-Singe ruisselante de sueur et, mes yeux s’étant maintenant accoutumés aux ténèbres, je distinguai mieux le personnage assis dans le coin d’où venait la voix. Il avait la taille d’un homme, mais semblait couvert d’un poil terne et gris assez semblable à celui d’un chien terrier. Qu’était-il ? Qu’étaient-ils tous ? Imaginez-vous entouré des idiots et des estropiés les plus horribles qu’il soit possible de concevoir, et vous pourrez comprendre quelques-uns de mes sentiments, tandis que j’étais au milieu de ces grotesques caricatures d’humanité.

« C’est un homme à cinq doigts, à cinq doigts, à cinq doigts..., comme moi », disait l’Homme-Singe.

J’étendis mes mains. La créature grisâtre du coin se pencha en avant.

« Ne pas marcher à quatre pattes. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ? » dit-elle. Elle avança une espèce de moignon étrangement difforme et prit mes doigts. On eût dit le sabot d’un daim découpé en griffes. Je me retins pour ne pas crier de surprise et de douleur. Sa figure se pencha encore pour examiner mes ongles ; le monstre s’avança dans la lumière qui venait de l’ouverture et je vis, avec un frisson de dégoût, qu’il n’avait figure ni d’homme ni de bête, mais une masse de poils gris avec trois arcades sombres qui indiquaient la place des yeux et de la bouche.

« Il a les ongles courts, remarqua entre ses longs poils l’effrayant personnage. Ça vaut mieux : il y en a tant qui sont gênés par de grands ongles. »

Il laissa retomber ma main et instinctivement je pris mon bâton.

« Manger des racines et des arbres – c’est sa volonté », proféra l’Homme-Singe.

– C’est moi qui enseigne la Loi, dit le monstre gris. Ici viennent tous ceux qui sont nouveaux pour apprendre la Loi. Je suis assis dans les ténèbres et je répète la Loi.

– C’est vrai, affirma un des bipèdes de l’entrée.

– Terrible est la punition de ceux qui transgressent la Loi. Nul n’échappe.

– Nul n’échappe, répétèrent-ils tous, en se lançant des regards furtifs.

– Nul, nul, nul n’échappe, confirma l’Homme-Singe. Regardez ! J’ai fait une petite chose, une chose mauvaise, une fois. Je jacassai, je jacassai, je ne parlais plus. Personne ne comprenait. Je suis brûlé, marqué au feu dans la main. Il est grand ; il est bon.

– Nul n’échappe, répéta dans son coin le monstre gris.

– Nul n’échappe, répétèrent les autres en se regardant de côté.

– Chacun a un besoin qui est mauvais, continua le monstre gris. Votre besoin, nous ne le savons pas. Nous le saurons. Certains ont besoin de suivre les choses qui remuent, d’épier, de se glisser furtivement, d’attendre et de bondir, de tuer et de mordre, de mordre profond... C’est mauvais. – Ne pas chasser les autres Hommes. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ? – Ne pas manger de chair ni de poisson. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ?

– Nul n’échappe, interrompit une brute debout dans l’entrée.

– Chacun a un besoin qui est mauvais, reprit le monstre gardien de la Loi. Certains ont besoin de creuser avec les dents et les mains entre les racines et de renifler la terre... c’est mauvais.

– Nul n’échappe, répétèrent les bipèdes de l’entrée.

– Certains écorchent les arbres, certains vont creuser sur les tombes des morts, certains se battent avec le front, ou les pieds, ou les ongles, certains mordent brusquement sans provocation, certains aiment l’ordure.

– Nul n’échappe, prononça l’Homme-Singe en se grattant le mollet.

– Nul n’échappe, dit aussi le petit être rose.

– La punition est rude et sûre. Donc, apprenez la Loi. Répétez les mots. »

Immédiatement, il recommença l’étrange litanie de cette loi et, de nouveau, tous ces êtres et moi, nous nous mîmes à chanter et à nous balancer. La tête me tournait, à cause de cette monotone psalmodie et de l’odeur fétide de l’endroit, mais je me raidis, comptant trouver bientôt l’occasion d’en savoir plus long.

« Ne pas marcher à quatre pattes. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ? »

Nous faisions un tel tapage que je ne pris pas garde à un bruit venant du dehors. Jusqu’à ce que quelqu’un, qui était, je pense, l’un des deux Hommes-Porcs que j’avais aperçus, passant sa tête par-dessus la petite créature rose, cria sur un ton de frayeur quelque chose que je ne saisis pas. Aussitôt ceux qui étaient debout à l’entrée disparurent ; mon Homme-Singe se précipita dehors, l’être qui restait assis dans l’obscurité le suivit – je remarquai qu’il était gros et maladroit et couvert de poils argentés – et je me trouvai seul.

Puis, avant que j’eusse atteint l’ouverture, j’entendis l’aboiement d’un chien.

Au même instant, j’étais hors de la hutte, mon bâton de chaise à la main, tremblant de tous mes membres. Devant moi, j’avais les dos mal bâtis d’une vingtaine peut-être de ces bipèdes, leurs têtes difformes à demi enfoncées dans les omoplates. Ils gesticulaient avec animation. D’autres faces à demi animales sortaient, inquiètes, des autres huttes. Portant mes regards dans la direction vers laquelle ils étaient tournés, je vis, venant à travers la brume, sous les arbres, au bout du passage des tanières, la silhouette sombre et la terrible tête blanche de Moreau. Il maintenait le chien qui bondissait, et, le suivant de près, venait Montgomery, le revolver au poing.

Un instant, je restai frappé de terreur.

Je me retournai et vis le passage, derrière moi, bloqué par une énorme brute, à la face large et grise et aux petits yeux clignotants. Elle s’avançait vers moi, je regardai de tous côtés et aperçus à ma droite, dans le mur de roche, à cinq ou six mètres de distance, une étroite fissure, à travers laquelle venait un rayon de lumière coupant obliquement l’ombre.

« Arrêtez ! » cria Moreau en me voyant me diriger vers la fissure ; puis il ordonna : « Arrêtez-le ! »

À ces mots, les figures des brutes se tournèrent une à une vers moi. Heureusement, leur cerveau bestial était lent à comprendre.

D’un coup d’épaule, j’envoyai rouler à terre un monstre gauche et maladroit, qui se retournait pour voir ce que voulait dire Moreau, et il alla tomber en en renversant un autre. Il chercha à se rattraper à moi, mais me manqua. La petite créature rose se précipita pour me saisir, mais je l’abattis d’un coup de bâton et le clou balafra sa vilaine figure. L’instant d’après, j’escaladais un sentier à pic, une sorte de cheminée inclinée qui sortait du ravin. J’entendis un hurlement et des cris :

« Attrapez-le ! Arrêtez-le ! »

Le monstre gris apparut derrière moi et engagea sa masse dans la brèche. Les autres suivaient en hurlant.

J’escaladai l’étroite crevasse et débouchai sur la solfatare du côté ouest du village des hommes-animaux. Je franchis cet espace en courant, descendis une pente abrupte où poussaient quelques arbres épars, et arrivai à un bas-fond plein de grands roseaux. Je m’y engageai, avançant jusqu’à un épais et sombre fourré dont le sol cédait sous les pieds.

La brèche avait été, pour moi, une chance inespérée, car le sentier étroit et montant obliquement dut gêner grandement et retarder ceux qui me poursuivaient. Au moment où je m’enfonçai dans les roseaux, le plus proche émergeait seulement de la crevasse.

Pendant quelques minutes, je continuai à courir dans le fourré. Bientôt, autour de moi, l’air fut plein de cris menaçants. J’entendis le tumulte de la poursuite, le bruit des roseaux écrasés, et, de temps en temps, le craquement des branches. Quelques-uns des monstres rugissaient comme des bêtes féroces. Vers la gauche, le chien aboyait ; dans la même direction, j’entendis Moreau et Montgomery pousser leurs appels. Je tournai brusquement vers la droite. Il me sembla à ce moment entendre Montgomery me crier de fuir, si je tenais à la vie.

Bientôt le sol, gras et bourbeux, céda sous mes pieds ; mais, avec une énergie désespérée, je m’y jetai tête baissée, barbotant jusqu’aux genoux, et je parvins enfin à un sentier sinueux entre de grands roseaux. Le tumulte de la poursuite s’éloigna vers la gauche. À un endroit, trois étranges animaux roses, de la taille d’un chat, s’enfuirent en sautillant devant moi. Ce sentier montait à travers un autre espace libre, couvert d’incrustations blanches, pour s’enfoncer de nouveau dans les roseaux.

Puis, soudain, il tournait, suivant le bord d’une crevasse à pic, survenant comme le saut-de-loup d’un parc anglais, brusque et imprévue. J’arrivais en courant de toutes mes forces et ne remarquai ce précipice qu’en m’y sentant dégringoler dans le vide.

Je tombai, la tête et les épaules en avant, parmi des épines, et me relevai, une oreille déchirée et la figure ensanglantée. J’avais culbuté dans un ravin escarpé, plein de roches et d’épines. Un brouillard s’enroulait en longues volutes autour de moi, et un ruisselet étroit d’où montait cette brume serpentait jusqu’au fond. Je fus étonné de trouver du brouillard dans la pleine ardeur du jour, mais je n’avais pas le loisir de m’attarder à réfléchir. J’avançai en suivant la direction du courant, espérant arriver ainsi jusqu’à la mer et avoir le chemin libre pour me noyer ; ce fut plus tard seulement que je m’aperçus que j’avais perdu mon bâton dans ma chute.

Bientôt, le ravin se rétrécit sur un certain espace, et, insouciamment, j’entrai dans le courant. J’en ressortis bien vite, car l’eau était presque brûlante. Je remarquai aussi une mince écume sulfureuse flottant à sa surface. Presque immédiatement le ravin faisait un angle brusque et j’aperçus l’indistinct horizon bleu. La mer proche reflétait le soleil par des myriades de facettes. Je vis ma mort devant moi.

Mais j’étais trempé de sueur et haletant. Je ressentais aussi une certaine exaltation d’avoir devancé ceux qui me pourchassaient, et cette joie et cette surexcitation m’empêchèrent alors de me noyer sans plus attendre.

Je me retournai dans la direction d’où je venais, l’oreille aux écoutes. À part le bourdonnement des moucherons et le bruissement de certains insectes qui sautaient parmi les buissons, l’air était absolument tranquille.

Alors, me parvinrent, très faibles, l’aboiement d’un chien, puis un murmure confus de voix, le claquement d’un fouet. Ces bruits, s’accrurent, puis diminuèrent, remontèrent le courant, pour s’évanouir. Pour un temps, la chasse semblait terminée, mais je savais maintenant quelle chance de secours je pouvais trouver dans ces bipèdes.

Je repris ma route vers la mer. Le ruisseau d’eau chaude s’élargissait en une embouchure encombrée de sables et d’herbes, sur lesquels une quantité de crabes et de bêtes aux longs corps munis de nombreuses pattes grouillèrent à mon approche. J’avançai jusqu’au bord des flots, où, enfin, je me sentis en sécurité. Je me retournai et, les mains sur les hanches, je contemplai l’épaisse verdure dans laquelle le ravin vaporeux faisait une brèche embrumée. Mais j’étais trop surexcité et – chose réelle, dont douteront ceux qui n’ont jamais connu le danger – trop désespéré pour mourir.

Alors, il me vint à l’esprit que j’avais encore une chance. Tandis que Moreau, Montgomery et leur cohue bestiale me pourchassaient à travers l’île, ne pourrais-je pas contourner la grève et arriver à l’enclos ? tenter de faire une marche de flanc contre eux et alors, avec une pierre arrachée au mur peu solidement bâti, briser la serrure de la petite porte et essayer de trouver un couteau, un pistolet, que sais-je, pour leur tenir tête à leur retour ? En tous les cas, c’était une chance de vendre chèrement ma vie.

Je me tournai vers l’ouest, avançant au long des flots. L’aveuglante ardeur du soleil couchant flamboyait devant mes yeux ; et la faible marée du Pacifique montait en longues ondulations.

Bientôt le rivage s’éloigna vers le sud et j’eus le soleil à ma droite. Puis, tout à coup, loin en face de moi, je vis, une à une, plusieurs figures émerger des buissons – Moreau, avec son grand chien gris, ensuite Montgomery et deux autres. À cette vue, je m’arrêtai.

Ils m’aperçurent et se mirent à gesticuler et à avancer. Je restai immobile, les regardant venir. Les deux hommes-animaux s’élancèrent en courant pour me couper la retraite vers les buissons de l’intérieur. Montgomery aussi se prit à courir, mais droit vers moi. Moreau suivait plus lentement avec le chien.

Enfin, je secouai mon inaction et, me tournant du côté de la mer, j’entrai délibérément dans les flots. J’y fis une trentaine de mètres avant que l’eau me vînt à la taille. Vaguement, je pouvais voir les bêtes de marée s’enfuir sous mes pas.

« Mais que faites-vous ? » cria Montgomery.

Je me retournai, de l’eau jusqu’à mi-corps, et les regardai.

Montgomery était resté haletant au bord du flot. Sa figure, après cette course, était d’un rouge vif, ses longs cheveux plats étaient en désordre, et sa lèvre inférieure, tombante, laissait voir ses dents irrégulières. Moreau approchait seulement, la face pâle et ferme, et le chien qu’il maintenait aboya après moi. Les deux hommes étaient munis de fouets solides. Plus haut, au bord des broussailles, se tenaient les hommes-animaux aux aguets.

« Ce que je fais ? – Je vais me noyer. »

Montgomery et Moreau échangèrent un regard.

« Pourquoi ? demanda Moreau.

– Parce que cela vaut mieux qu’être torturé par vous.

– Je vous l’avais dit », fit Montgomery, et Moreau lui répondit quelque chose à voix basse.

« Qu’est-ce qui vous fait croire que je vais vous torturer ? demanda Moreau.

– Ce que j’ai vu, répondis-je. Et puis, ceux-là – là-bas !

– Chut ! fit Moreau en levant la main.

– Je ne me tairai pas, dis-je. Ils étaient des hommes : que sont-ils maintenant ? Moi, du moins, je ne serai pas comme eux. »

Mes regards allèrent plus loin que mes interlocuteurs. En arrière, sur le rivage, se tenaient M’ling, le domestique de Montgomery, et l’une des brutes vêtues de blanc qui avaient manié la chaloupe. Plus loin encore, dans l’ombre des arbres, je vis un petit Homme-Singe, et, derrière lui, quelques vagues figures.

« Qui sont ces créatures ? m’écriai-je, en les indiquant du doigt et élevant de plus en plus la voix pour qu’ils m’entendissent. C’étaient des hommes – des hommes comme vous, dont vous avez fait des êtres abjects par quelque flétrissure bestiale – des hommes dont vous avez fait vos esclaves, et que vous craignez encore. – Vous qui écoutez, m’écriai-je, en indiquant Moreau, et m’égosillant pour être entendu par les monstres, vous qui m’écoutez, ne voyez-vous pas que ces hommes vous craignent, qu’ils ont peur de vous ? Pourquoi n’osez-vous pas ? Vous êtes nombreux...

– Pour l’amour de Dieu, cria Montgomery, taisez-vous, Prendick !

– Prendick ! » appela Moreau.

Ils crièrent tous deux ensemble comme pour étouffer ma voix. Derrière eux, se précisaient les faces curieuses des monstres, leurs yeux interrogateurs, leurs mains informes pendantes, leurs épaules contrefaites. Ils paraissaient, comme je me l’imaginais, s’efforcer de me comprendre, de se rappeler quelque chose de leur passé humain.

Je continuai à vociférer mille choses dont je ne me souviens pas : sans doute que Moreau et Montgomery pouvaient être tués ; qu’il ne fallait pas avoir peur d’eux. Telles furent les idées que je révélai à ces monstres pour ma perte finale. Je vis l’être aux yeux verts et aux loques sombres, qui était venu au-devant de moi, le soir de mon arrivée, sortir des arbres et d’autres le suivre pour mieux m’entendre.

Enfin, à bout de souffle, je m’arrêtai.

« Écoutez-moi un instant, fit Moreau de sa voix ferme et brève, et après vous direz ce que vous voudrez.

– Eh bien ? » dis-je.

Il toussa, réfléchit quelques secondes, puis cria :

« En latin, Prendick, en mauvais latin, en latin de cuisine, mais essayez de comprendre. Hi non sunt homines, sunt animalia quae nos habemus... vivisectés. Fabrication d’humanité. Je vous expliquerai. Mais sortez de là.

– Elle est bonne ! m’écriai-je en riant. Ils parlent, construisent des cabanes, cuisinent. Ils étaient des hommes. Prenez-y garde que je sorte d’ici.

– L’eau, juste au-delà d’où vous êtes, est profonde... et il y a des requins en quantité.

– C’est ce qu’il me faut, répondis-je. Courte et bonne. Tout à l’heure. Je vais d’abord vous jouer un bon tour.

– Attendez. »

Il sortit de sa poche quelque chose qui étincela au soleil et il jeta l’objet à ses pieds.

« C’est un revolver chargé, dit-il. Montgomery va faire de même. Ensuite nous allons remonter la grève jusqu’à ce que vous estimiez la distance convenable. Alors venez et prenez les revolvers.

– C’est ça ; et l’un de vous en a un troisième.

– Je vous prie de réfléchir un peu, Prendick. D’abord, je ne vous ai pas demandé de venir dans cette île. Puis, nous vous avions drogué la nuit dernière et l’occasion eût été bonne. Ensuite, maintenant que votre première terreur est passée et que vous pouvez peser les choses – est-ce que Montgomery vous paraît être le type que vous dites ? Nous vous avons cherché et pour votre bien, parce que cette île est pleine de... phénomènes hostiles. Pourquoi tirerions-nous sur vous quand vous offrez de vous tuer vous-même ?

– Pourquoi avez-vous lancé vos... gens sur moi, quand j’étais dans la hutte ?

– Nous étions sûrs de vous rejoindre et de vous tirer du danger ; après cela, nous avons volontairement perdu votre piste, pour votre salut. »

Je réfléchis. Cela semblait possible. Puis je me rappelai quelque chose.

« Mais ce que j’ai vu... dans l’enclos..., dis-je.

– C’était le puma.

– Écoutez, Prendick, dit Montgomery. Vous êtes un stupide imbécile. Sortez de l’eau, prenez les revolvers et on pourra causer. Nous ne pouvons rien faire de plus que ce que nous faisons maintenant. »

Il me faut avouer qu’alors, et, à vrai dire, toujours, je me méfiais et avais peur de Moreau.

Mais Montgomery était un homme avec qui je pouvais m’entendre.

« Remontez la grève et levez les mains en l’air, ajoutai-je, après réflexion.

– Pas cela, dit Montgomery, avec un signe de tête explicatif par-dessus son épaule. Manque de dignité.

– Allez jusqu’aux arbres, dans ce cas, s’il vous plaît.

– Quelles idiotes cérémonies ! » dit Montgomery.

Ils se retournèrent tous deux et firent face aux six ou sept grotesques bipèdes, qui étaient debout au soleil, solides, mobiles, ayant une ombre et pourtant si incroyablement irréels. Montgomery fit claquer son fouet et, tournant immédiatement les talons, ils s’enfuirent à la débandade sous les arbres. Lorsque Montgomery et Moreau furent à une distance que je jugeai convenable, je revins au rivage, ramassai les revolvers et les examinai. Pour me satisfaire contre toute supercherie, je tirai sur un morceau de lave arrondie et eus le plaisir de voir la pierre pulvérisée et le sable couvert de fragments et de plomb.

Pourtant j’hésitai encore un moment.

« J’accepte le risque », dis-je enfin, et, un revolver à chaque main, je remontai la grève pour les rejoindre.

« Ça vaut mieux, dit Moreau, sans affectation, avec tout cela, vous avez gâché la meilleure partie de ma journée. »

Avec un air dédaigneux qui m’humilia, Montgomery et lui se mirent à marcher en silence devant moi.

La bande des monstres, encore surpris, s’était reculée sous les arbres. Je passai devant eux aussi tranquillement que possible. L’un d’eux fit mine de me suivre, mais il se retira quand Montgomery eut fait claquer son fouet. Le reste, sans bruit, nous suivit des yeux. Ils pouvaient sans doute avoir été des animaux. Mais je n’avais encore jamais vu un animal essayer de penser.

VIII



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