L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission








télécharger 0.93 Mb.
titreL'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission
page9/22
date de publication17.05.2017
taille0.93 Mb.
typeDocumentos
b.21-bal.com > loi > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   22

[100] Il est impossible de prévoir quel sera demain le principe de sélection, quels seront les emplois, ce que seront les demandes. Ce qu’on peut prévoir, c’est que les chances iront aux plus polyvalents, à ceux qui auront le plus de recul – ainsi les mathématiciens, par opposition à ceux qui sont d’emblée prisonniers d’une application ou l’autre des mathématiques, l’actuariat, par exemple. Si d’aucuns se plaignent aujourd’hui qu’ils ont du mal à trouver de bons chercheurs diplômés, la conclusion à tirer est à l’opposé de la conclusion imbécile qu’en tirent ceux des leaders politiques qui crient aussitôt à l’inutilité des exigences intellectuelles et vouent aux géhennes la recherche fondamentale ou les études supérieures. Car le problème est alors qu’il y a manque, pas qu’il y a pléthore, et la solution évidente n’est pas de former moins, mais de former davantage et mieux. L’ineptie de leur conclusion leur apparaîtrait mieux peut-être dans le domaine plus manifeste du sport, que nous venons d’évoquer pour cette raison. Elle consisterait à déduire, devant la faiblesse d’une équipe : jouons moins, ayons moins de joueurs, simplifions la stratégie au maximum ! Si les choses vont mal, on fera jouer davantage et mieux, et un plus grand nombre.

Bref, il est dans le meilleur intérêt des sociétés de stimuler désormais les études à tous les niveaux – en particulier les études supérieures et la recherche fondamentale – plus qu’elles ne l’ont jamais fait, et par-dessus tout dans les domaines les plus fondamentaux, dont les retombées, moins immédiatement apparentes, sont cependant toujours les plus déterminantes et porteuses d’avenir. Leur financement adéquat doit être une absolue priorité, malgré qu’on en ait. Comme l’écrit Roger Chamberland, l’éducation étant « le noyau dur de toute civilisation ; c’est sur la formation scolaire et civique qu’elle repose plus que sur les cotes de la bourse, la valeur de la monnaie et les investissements. Les coupures ont eu des effets dévastateurs sur notre système d’éducation et il serait inutile de revenir sur toutes les conséquences qu’elles ont entraînées » 143. La [101] nouvelle ignorance fait partie de ces conséquences, même si elle a en outre bien d’autres causes.

Appliquées à l’université, ces réflexions permettent les conclusions initiales suivantes.

La justification d’une université est qu’elle préserve le lien entre la connaissance et l’appétit de vivre, en réunissant jeunes et aînés dans la considération imaginative du savoir. L’université fournit de l’information, mais elle la fournit avec imagination. Du moins, telle est la tâche qu’elle devrait accomplir pour la société. Une université échouant à cet égard n’a pas de raison d’exister. Cette atmosphère d’exaltation, provenant d’une considération imaginative, transfigure la connaissance. Un fait n’est plus un simple fait : il est investi de toutes ses possibilités.

Bref, « une université est imaginative ou n’est rien – du moins rien d’utile » 144.

Le fait que nous donnions plus souvent des exemples tirés des arts et des sciences ne saurait être interprété comme voulant exclure les disciplines plus immédiatement pratiques : l’administration, par exemple. En ce cas, la fonction principale de l’étude est de former des administrateurs plus dynamiques, aptes aux affaires, aux relations personnelles, imaginatifs, créateurs, constructifs. Dans l’organisme social complexe du monde moderne, l’aventure de la vie et l’aventure intellectuelle vont de pair. Ces disciplines pratiques illustrent d’ailleurs de manière exemplaire une difficulté tout à fait centrale confrontant l’éducation. Aux jeunes débutants au travail, on tend à confier des tâches subordonnées ne faisant pas appel tout de suite aux qualités qui seront essentielles plus tard et à quoi seule peut préparer une bonne formation ; lesquelles qualités risquent cependant d’être dévaluées et étouffées à l’étape initiale de l’emploi 145.

Les imposteurs sont donc invariablement ces épigones parasites qui figent le savoir de ceux dont ils se prétendent faussement les disciples, comme on fit des millénaires durant [102] pour Aristote lui-même, en matière de science surtout, au mépris de son propre exemple. Certes, l’élève doit d’abord croire ce qu’on lui présente – il n’est que de constater, apprenant la géographie, par exemple, tous les actes de foi nécessaires –, mais dans le dessein de poursuivre, se donnant en même temps les moyens de vérifier et de découvrir, en vue d’être à son tour fécond.

Quant aux Lettres, pourquoi ne pas faire confiance à l’intelligence et à la sensibilité de l’étudiante ou de l’étudiant en encourageant de toutes les façons possibles sa lecture personnelle, active, donc animée de questions, des grandes œuvres elles-mêmes, plutôt que de s’évertuer par tous les moyens à les en éloigner, à la manière de censeurs de jadis, s’employant à les occulter à coup de « non-lectures préfabriquées qui transforment un texte en prétexte », comme le dit si justement George Steiner ? En un mot, les inciter à vivre eux-mêmes au contact direct de chefs-d’œuvre de Sophocle, Shakespeare (Œdipe Roi et King Lear sont indépassables), Dante, Cervantès, Molière, Dostoïevski, tant d’autres encore. (D’autres cultures offrent d’autres exemples. Là encore la diversité s’impose. Ce qui est inadmissible c’est la bigoterie, le maintien forcé dans les ligues mineures, la peur de l’excellence, que jamais on n’admettrait ailleurs – dans le sport, par exemple, ou en matière de santé, pour peu que celle-ci soit en péril.) Les jeunes ont d’excellentes chances d’y reconnaître leur propre questionnement le plus profond, sous une forme sans doute mieux articulée au départ. Les immenses questions existentielles, celle du bien et du mal par exemple, que ces œuvres posent de façon concrète, n’échappent guère aux jeunes qui n’ont pas été tenus trop longtemps à distance, voire endoctrinés (pour ne pas dire terrorisés) à leur encontre. L’expérience ne laisse pas de démontrer qu’ils en sortent stimulés, agrandis sur le plan intellectuel et affectif, si on a bien voulu leur accorder la chance et la liberté qui leur revient 146.

[103] Le principe de la diversité s’applique aussi bien, de toute évidence, à la diversité des cultures elles-mêmes. Une des richesses indéniables de notre temps est l’accès croissant à d’autres cultures. Dans les termes de Claude Lévi-Strauss,

Chaque culture représente un capital de richesse humaine considérable. Chaque peuple a un capital de croyance et d’institutions qui représente dans l’ensemble de l’humanité une expérience irremplaçable. Alors que l’humanité se sent menacée d’uniformisation et de monotonie, elle reprend conscience de l’importance des valeurs différentielles. Nous devrions renoncer complètement à chercher à comprendre ce qu’est l’homme si nous ne reconnaissions pas que des centaines, des milliers de peuples ont inventé des façons originales et différentes d’être humain. Chacune nous apporte une expérience de la condition d’homme différente de la nôtre. Si nous n’essayons pas de la comprendre, nous ne pouvons pas nous comprendre 147.

Aussi cette diversité de la culture et des cultures devra-t-elle être maintenue si on ne veut pas, par l’effet d’Internet entre autres, tomber sous le couperet de l’uniformisation et de la monotonie dont parle Lévi-Strauss. Les nouvelles technologies de l’information de l’ère Internet offrent d’immenses possibilités, mais la question est : dans quelle direction poursuivre ce processus de création culturelle ? Un certain fétichisme de la technique, observait Adorno, fait que d’aucuns prennent « la technique pour la chose elle-même, comme fin en soi, possédant sa force propre, et ils oublient ainsi qu’elle est le prolongement du bras de l’homme ». Les moyens sont fétichisés, « parce que les fins, une vie digne de l’homme, sont cachées et séparées de la conscience de l’homme ». Certains [104] iront jusqu’à « imaginer un système de transport conduisant les victimes aussi rapidement que facilement à Auschwitz, mais à oublier ce qui leur adviendra une fois là-bas ». La question n’est pas la vitesse ou l’efficacité du système de transport, mais à quel usage il sera mis.

Certes le rêve d’une communauté humaine harmonieuse, planétaire, où l’on puisse perfectionner ses connaissances, aiguiser son intelligence, échanger et fraterniser avec des personnes de toutes cultures, travailler pour la paix, est-il on ne peut plus louable et à cultiver par tous les moyens, dont Internet. De même le rêve de nouvelles solidarités entre les humains et les cultures, contre les tyrannies et les totalitarismes de toutes sortes. La facilité d’accès à des documents, à des informations et à des enseignements à distance, parfois de qualité, affranchis des barrières des institutions, des lourdeurs administratives, de contraintes de toutes sortes, d’ordre financier notamment, les services inappréciables aux handicapés, aux malades, aux délaissés, même pour l’apprentissage, ce sont là autant de progrès magnifiques qui ouvrent des possibilités dont on doit chercher à tirer le maximum dans les meilleurs délais.

Mais pour que ces rêves deviennent réalité, ils devront passer par la culture. La lutte contre les totalitarismes, par exemple, ne peut pas être menée autrement, comme nous l’avons indiqué déjà ; car elle suppose avant tout du jugement, des connaissances, une maîtrise du langage, une volonté articulée (la seule solution de rechange étant la violence aggravant la violence de manière insensée) ; on est donc reconduit au point de départ : qu’en est-il de la culture, de la formation et de l’éducation ? De même qu’une éducation aux médias s’impose, de même pour Internet, qui exigera de plus en plus de discernement. Il faut noter d’autre part qu’à peine 3 % de la population du globe a accès à un ordinateur ; et encore moins utilisent Internet, l’immense majorité de nos contemporains ignorant en fait jusqu’à l’existence de ces nouvelles technologies. Aussi, « l’essor d’Internet crée une nouvelle inégalité entre les inforiches et les infopauvres » (Ignacio Ramonet).

[105] José Saramago exprime des réserves qui doivent être prises en compte :

L’information ne nous rend plus savants et plus sages que si elle nous rapproche des hommes. Or, avec la possibilité d’accéder, de loin, à tous les documents dont nous avons besoin, le risque augmente d’inhumanisation. Et d’ignorance. Désormais la clé de la culture ne réside pas dans l’expérience et le savoir, mais dans l’aptitude à chercher l’information à travers les multiples canaux et gisements qu’offre Internet. On peut ignorer le monde, ne pas savoir dans quel univers social, économique et politique on vit, et disposer de toute l’information possible. La communication cesse ainsi d’être une forme de communion. Comment ne pas regretter la fin de la communication réelle, directe, de personne à personne ?

À quoi s’ajoute l’assaut d’Internet par les marchands et par les grands mastodontes de la communication. Si donc Internet permet les plus grands espoirs, ce ne saurait être par la grâce d’une magie subite. La culture, l’éthique, la façon de les communiquer et leurs exigences, demeurent les mêmes quel que soit le système de transport. Non la moindre de ces exigences est celle de la langue dont l’appauvrissement systématique menace toujours gravement la vie de l’esprit et les libertés, comme nous l’avons rappelé au chapitre précédent 148.

Un médecin ignare, distrait ou impatient, est parfois la cause de graves souffrances et de morts indignes. Les maladies iatrogènes, la iatrogenèse (de iatros : médecin) font partie des fléaux aujourd’hui reconnus. Cela étant, comment l’ignorance, active ou passive, touchant la culture, l’humain proprement dit, ne tirerait pas, elle, à conséquence ? Peut-on prétendre que l’inconscience et l’incompétence de certains responsables politiques ou de certains éducateurs face à la vie de l’esprit et à la vie humaine tout court, à cette quête de [106] significations définissant avant tout les personnes, n’auraient pas, elles, d’impact ? Il est à craindre que pareille prétention ne procède bien plutôt de cette envie décelée au cœur de l’époque par Kierkegaard, et dont l’effet, écrivait-il, est double : « […] elle est égoïste chez l’individu et elle entraîne l’égoïsme de la société autour de lui, qui travaille dès lors contre lui » 149.

[107]

La nouvelle ignorance
et le problème de la culture.

Chapitre IV
L’AFFECTIVITÉ ET LES ARTS


« How with this rage shall beauty hold a plea,
Whose action is no stronger than a flower ? »
(Shakespeare, Sonnet 65).

« Where art thou, Muse, that thou forget’st so long
To speak of that which gives thee all thy might ? »
(Sonnet 100).

« O learn to read what silent love hath writ ;
To hear with eyes belongs to love’s fine wit »
(Sonnet 23).

1. L’ÉDUCATION PREMIÈRE

Retour à la table des matières

L’être de possibilités infinies que nous sommes n’est d’abord qu’une ébauche, avons-nous vu. Mais ceci est vrai tout autant du désir et de l’affectivité que de l’intelligence. Or l’affectivité engage, elle, l’être tout entier, qui ne peut donc croître et s’épanouir sans l’approfondissement de ses relations avec ses proches, à l’intérieur de la famille, sans ce développement de l’estime de son vrai soi que seul l’amour personnel reçu dans la première enfance peut assurer. Richesse qui prime sur toutes les autres richesses, la possession de soi fait naître le souci d’exister « qui est ou qui devient souci d’exister pour l’autre, souci d’exister de l’autre » (Barbara Walter). La toute première expérience des relations personnelles passe par la tendresse, par le sens du toucher. La psychologie des profondeurs nous a rendus plus sensibles aux déviations, aux problèmes de personnalité, aux abîmes où risque d’entraîner toute carence grave d’amour personnel dans l’enfance. Aussi, les dramatiques conséquences, déjà évoquées, du délaissement des enfants ne sauraient-elles trouver d’autre forme de [108] prévention ou d’autre remède que l’amour lui-même. Elles démontrent la justesse de l’observation de Jean Lacroix selon laquelle l’éducation est « avant tout atmosphérique » 150.

L’amour s’apprend, par l’amour reçu d’abord, qui le premier donne le goût de vivre en donnant sens à l’existence. « C’est là le fond de la joie d’amour, lorsqu’elle existe : nous sentir justifiés d’exister » (Sartre). L’amour déclare : « il est bon que tu existes » ; la haine cherche au contraire l’exclusion, l’élimination, elle est aveugle et homicide. Le désir de reconnaissance (Anerkennung), si profond en chaque être humain, trouve sa forme la plus parfaite dans le désir d’être aimé et d’aimer en retour. Témoignant du « bonheur métamorphosant de la bienveillance et de la compassion », Bertrand Besse-Saige, tétraplégique depuis dix ans, ajoute : « Certes, ce n’est pas à la mode, mais tous les phénomènes de mode sont régis par la peur et le besoin de se sécuriser en groupe, en se protégeant par des stéréotypes qui figent l’évolution vraie 151 ».

Certes invisibles sont ces immenses réseaux d’amour et de haine, de passions de toutes sortes, d’indifférence aussi, entre nous tous, humains. Ils sont pourtant tellement réels et omniprésents qu’ils motivent, d’une manière ou d’une autre, à des degrés divers, toutes nos actions, individuelles et collectives. On dit que les personnes qui souffrent d’un handicap mental ou intellectuel sont spécialement sensibles à cet univers inapparent, qu’elles possèdent une « conscience d’amour » (Jean Vanier). Ce sont ces émotions, ces motifs, ces mouvements de notre être intime que la musique fait revivre et qui expliquent en partie l’importance si grande de [109] la musique dans l’expérience humaine, comme nous le verrons plus loin.

Malaisée à discerner est, en outre, la part de nos désirs qui sont en réalité des désirs mimétiques, suscités par des modèles, donc des désirs selon l’Autre plutôt que selon Soi, « triangulaires », comme dit René Girard, qui a su montrer de manière convaincante à quel point nous choisissons en fonction d’un tiers 152. La découverte du double bind, de la « double contrainte », par Gregory Bateson et l’école de Palo Alto, fait de son côté vivement ressortir, de manière inédite, la contingence de notre condition. Le cas exemplaire est celui des mères (ou des familles) qui multiplient les déclarations d’amour et de dévouement, mais qui chaque fois que leurs enfants répondent à ces avances, les repoussent inconsciemment en faisant preuve, parfois malgré elles, d’une froideur extrême. Voilà l’enfant pris dans l’étau de deux messages contradictoires quant à la réalité vitale par excellence. Le langage d’amour ne fait pas sens, puisque son seul lieu de vérification est l’amour même et que cet enfant ne le trouve pas. Incapable encore de parler, l’enfant n’a alors d’autre issue qu’un dédoublement pathologique, une fuite dans la schizophrénie. De même, dans la mesure où la société tient un discours (logos) que contredit son comportement (ethos), elle crée elle-même, à son tour, une situation de double contrainte 153. Une des plus remarquables œuvres romanesques modernes, What Maisie Knew, de Henry James, a réussi à représenter, en revanche, la corruption de parents irresponsables, à travers les yeux d’une enfant innocente, incroyablement lucide, qui ne se laissera pas corrompre.

Le narcissisme qui peut aller jusqu’à la schizophrénie est le narcissisme appelé secondaire, dangereux pour la cohérence de la personnalité parce qu’il incite à « désinvestir les objets extérieurs pour ramener tout son intérêt sur soi », à se « réfu[110]gier dans l’imaginaire » et dans des « positions régressives ». Nous avons tenté de montrer plus haut, justement, qu’il y a un narcissisme secondaire de la culture, spécialement florissant de nos jours. Le narcissisme primaire, au contraire, est essentiel et salutaire puisqu’il commence lorsque l’enfant se prend comme objet d’intérêt et établit aussi une relation aux autres. Il s’occupe alors de lui-même et peut « investir d’autres objets d’amour dans des productions sociales et culturelles jusqu’au sentiment réellement amoureux, où l’autre est connu pour lui-même ». Ainsi que le fait remarquer Hegel, il faut un climat d’amour et de confiance pour que la vie éthique elle-même puisse s’enraciner dans les enfants « sous la forme d’un sentiment immédiat qui ne connaît pas encore d’opposition », leur permettant par la suite de sortir de « l’immédiateté naturelle » pour les faire « accéder à l’indépendance et à la personnalité libre ». Un des acquis indéniables de la psychanalyse freudienne est d’avoir démontré à neuf le succès du processus interactif d’extériorisation et d’intériorisation de l’amour, dont témoigne l’autonomie de l’individu humain qui en a bénéficié 154.

Il n’est pas jusqu’au développement même du cerveau qui ne dépende de la première éducation. Il convient de donner ici la parole à un biologiste ; Christian de Duve écrit :

Les connaissances récemment acquises sur le développement du cerveau sont d’une importance capitale et devraient être martelées aux oreilles de tous les futurs parents. La manière dont vous traitez vos enfants façonne littéralement leur cerveau. Si vous voulez qu’ils développent un réseau neuronal riche, qui est la condition d’une riche personnalité, vous devez leur parler dès la naissance, leur chanter des chansons, les caresser, attirer leur attention visuelle, leur donner des jouets aux formes et couleurs diverses ; en somme, vous devez leur apporter une multitude de stimulations sensorielles grâce auxquelles ils pourront construire les innombrables circuits neuronaux qui sous-tendent l’épa[111]nouissement de la vie mentale. Priver un enfant de telles stimulations revient à enrayer définitivement son développement psychique, comme l’atteste l’étude de nombreux cas 155.

Plus les sensations seront diverses chez l’enfant, plus son intelligence s’éveillera. Les éducateurs ont ainsi à veiller sur la diversité et la qualité même des sensations, d’autant qu’elles sont essentielles, on vient de le voir, au développement du système neuronal. Il est évident que, si l’on n’y prend garde, la technologie génère une paresse et un endormissement des facultés du corps. Les Anciens accomplissaient des prodiges techniques avec très peu de moyens et une habileté manuelle par conséquent plus grande que la nôtre. Nous accomplissons des prodiges techniques nettement supérieurs, mais au moyen d’instruments de notre fabrication qui se substituent à nos mains, devenues souvent moins habiles. Le sport, le développement des habiletés manuelles, l’entraînement du regard, de l’écoute, sont d’un grand secours. Tout passe d’une certaine manière par l’attention, l’esprit alerte, observateur, entraîné. L’œil exercé du coureur des bois voit et entend dans la forêt infiniment plus et mieux que le citadin, il voit de manière distincte ce que les autres – comme nous – voient aussi mais sans le voir, entend ce que les autres entendent également sans l’entendre. De même le vrai marin en mer, l’alpiniste en montagne. (On laisse à penser ce que peuvent donner, en lieu et place, les écrans de télévision ou de jeux vidéo.)

À des yeux aveugles ou fermés, on présenterait en vain le plus éblouissant des spectacles. Mettez une page écrite sous les yeux d’un analphabète, il ne verra rien d’autre que des traces dénuées de sens. Or les analphabétismes sont multiples. L’être humain sans formation ne voit pas ce qu’il a sous les yeux, avons-nous dit à la suite de Hegel. Ce sont en premier lieu les arts qui lui permettent de voir ce qu’il ne verrait pas autrement. L’art de lire, par exemple, lui découvre le monde immense, prodigieux, tout intérieur pourtant, de la lecture. Sans les lectures [112] que nous proposent à leur tour la culture et l’éthique nous ne voyons guère le monde et nous voyons encore moins nous-mêmes, en notre humanité. Encore faut-il s’entendre sur ce que signifie ici le mot de lecture. Valéry dénonçait ce qu’il appelait « un enseignement élémentaire des Sciences – qui laisse un médecin, un avocat moins instruit du système du monde qu’un contemporain de Thalès – (écliptique, saisons) ». Proust écrit : « J’avais assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens ». Ceux ou celles qu’on appelle à tort primitifs « lisent » bien davantage que ces illettrés, dans la mesure où, familiers de la nature, ils en admirent l’ordre et la beauté, sont aptes à en déchiffrer maints messages, et sont aussi plus près d’eux-mêmes, moins encombrés d’objets les éloignant de leur être intime comme le fait avec une efficacité croissante l’environnement technologique qui assure si bien notre confort. La sorte d’« animal urbain » que beaucoup d’entre nous risquent de devenir (ou sommes déjà) est en péril d’abstraction, d’enfermement, d’irréalité entretenue, d’« anorexie » (René Girard) intellectuelle et affective à un degré encore jamais vu dans l’histoire, ainsi que le montrent à l’envi les insoutenables statistiques évoquées au tout début du présent essai.

Le plus grand danger [écrivait Bettelheim] d’une prospérité due à la machine vient de ce que nous vivons pour la première fois à une époque où le confort matériel est accessible à presque tous. Si, de ce fait, nous le recherchons non pas en surcroît de satisfactions affectives mais comme leur substitut, nous risquons d’en devenir esclaves ; nous aurons besoin d’un progrès technologique toujours accru pour masquer notre insatisfaction affective et notre malaise 156.
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   22

similaire:

L\L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

L\L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

L\L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

L\L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

L\L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission

L\Education à l’Environnement et au Développement Durable
«Our Common Future» (Notre avenir à tous) publié en 1987 est l’un des documents fondateurs du développement durable et a servi de...

L\Organe conscient du Parti Imaginaire
«le cours normal des choses». Inversez. C'est ce cours ordinaire qui est la suspension du bien. Dans leur enchaînement, les mouvements...

L\«La recherche de l’eau dans notre système solaire»
«En quoi la recherche de l’eau dans notre système solaire est-elle un défi pour l’avenir»

L\Biologie des micro-organismes et conservation des aliments
«libre» est disponible : plus cette quantité d’eau est importante (le maximum étant pour l’eau pure), plus les micro-organismes se...

L\Lignes directrices relatives aux biobanques et bases de données de...
«Adn: Molécule qui renferme toutes les informations génétiques transmissibles qui dirigent les activités des cellules de notre corps....








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
b.21-bal.com