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[10] Les avancées extraordinaires des sciences et des technologies, pour ne parler que d’elles, devraient stimuler de tels espoirs. La plus étonnante révélation des voyages dans l’espace aura été que l’objet le plus fascinant et beau du système solaire, peut-être même de toute la galaxie, est notre propre planète. Les photos rapportées de l’espace éblouissent mais ne sauraient mentir, même si on a peine à en croire ses yeux. La structure la plus étrange que nous connaissions dans l’univers, l’énigme scientifique par excellence dans le cosmos, défiant tout effort de compréhension, c’est la terre, dont nous commençons à peine à apprécier la splendeur depuis l’espace. C’est pourtant d’elle que de plus en plus de jeunes aujourd’hui désespèrent au point de s’en s’évader par une panoplie de moyens, préférant même parfois la quitter à jamais. Pourquoi 14 ?

[11]

La nouvelle ignorance
et le problème de la culture.

Chapitre I
DOUBLES IGNORANCES
« C’est entretenir un homme assoupi que de s’adresser à un sot :
à la fin il dira : “Qu’y a-t-il ?”
Pleure sur un mort, car il a quitté la lumière,
pleure aussi sur un sot, il a perdu l’intelligence.
Pleure moins amèrement sur un mort, car il a trouvé le repos
tandis que la vie du sot est pire que la mort.
Le deuil pour un mort dure sept jours,
celui du sot et de l’impie tous les jours de leur vie »
(Le Siracide, 22, 10-12, trad. TOB).

1. CRISES

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Au cœur des graves crises que traversent nos sociétés, se découvre la culture. N’est-on pas cependant malvenu d’oser parler à nouveau de culture devant ce qu’on a pu appeler la « défaite absolue » que représente pour l’humanité « notre familiarité avec l’horreur » ? Car « l’art, les préoccupations intellectuelles, les sciences de la nature, de nombreuses formes d’érudition florissaient très près, dans le temps et dans l’espace, des lieux de massacre et des camps de mort » nazis. N’y a-t-il pas eu « clivage entre l’éducation et la pratique politique, entre l’héritage de Weimar et la réalité de Buchenwald à quelques mètres de là » ? L’après-culture que représente Auschwitz n’a-t-elle pas installé l’Enfer de Dante « au-dessus du sol » ? On se souvient que George Steiner reprochait au pourtant remarquable essai de T. S. Eliot, Notes towards a Definition of Culture, son « impuissance » à « affronter le problème ». Le Kosovo, la Bosnie, le Rwanda, l’Algérie et tant d’autres lieux du monde actuel ne nous ont-ils pas rendus, aujourd’hui encore, « familiers avec l’horreur » ? À preuve le [12] fait que souvent « on repousse même celui qui ne fait qu’en parler, comme si – dans la mesure où il le fait sans ménagement – il devenait lui le coupable à la place des criminels », ainsi que le relevait Adorno à propos d’Auschwitz 15.

Le texte de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, et l’extraordinaire unanimité dont il a fait l’objet par-delà des divergences multiples, sont des acquis majeurs du XXe siècle. On y constate en effet que la reconnaissance de « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ». Droits, au demeurant, indivisibles. L’article premier précise que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » 16. Cinquante ans plus tard, les propos cités n’ont pas pris une ride et s’avèrent en réalité plus pressants que jamais. Il n’empêche que ce qui frappe tout autant, ce soit leur inefficacité apparente. Comme en témoignent les catalogues d’atrocités répertoriées par Amnistie Internationale, les droits humains sont en réalité de plus en plus bafoués dans notre monde. Si les principes de la Déclaration continuent d’être violés dans plus de 140 pays et territoires, c’est que ces principes n’ont guère pénétré les consciences. Comment y remédier ?

De plus, le monde n’est-il pas divisé en des peuples de la faim et des peuples de l’opulence ? Aux inégalités entre pays riches et pays pauvres se joignent des inégalités sociales criantes à l’intérieur d’un même pays, et les formes de discrimination les plus odieuses : « 1,3 milliard de personnes vivent dans la pauvreté » ; « près de 800 millions d’êtres humains ne man[13]gent pas à leur faim » et « plus d’un tiers des enfants des pays en développement souffrent de malnutrition et d’insuffisance pondérale » (Michel Beaud). « Même au plus noir de la dépression de 1929, il n’y avait pas eu un nombre aussi élevé de laissés-pour-compte. Si, aux 20 millions de sans-emploi, on ajoute les exclus de toutes sortes, cela fait une population européenne de quelque 50 millions de personnes paupérisées. […] Dix millions d’entre elles vivant en dessous du seuil de la pauvreté absolue ». Ces inégalités croissent de jour en jour. L’expression « Quart Monde » sert à désigner les pays les moins avancés, d’une part, et les secteurs d’extrême indigence dans les pays à moyen ou haut revenu. Partout, sous-développement et surdéveloppement se côtoient de manière inadmissible. De nouvelles inégalités, de nouvelles marginalisations, de nouvelles situations d’extrême pauvreté accompagnent le processus de mondialisation, source d’immenses profits, donnant le spectacle, où qu’elles se manifestent, d’injustices si flagrantes que l’élimination de ces situations où des personnes humaines sont privées de l’essentiel, devrait être une priorité absolue 17. On en est loin. Le « bien » le plus lucratif dans le monde actuel, ce sont les armes de mort ; des technocrates ont eu la brillante idée d’en favoriser la vente à des pays du Tiers Monde, ruinés depuis par la dette contractée envers ceux-là mêmes qui les fabriquent, car il a bien fallu emprunter pour de pareils achats 18. Il semble en outre que « les 3 personnes les plus riches du monde possèdent une fortune supérieure à la somme des produits intérieurs bruts des 48 pays les plus pauvres, soit le quart de la totalité des [14] États du monde ». En réalité, « selon les Nations Unies, pour donner à toute la population du globe l’accès aux besoins de base (nourriture, eau potable, éducation, santé), il suffirait de prélever, sur les 225 plus grosses fortunes du monde, moins de 4 % de la richesse cumulée. » En ce qui concerne la famine, Amartya Sen, prix Nobel d’économie en 1998, fait remarquer que « l’un des faits les plus remarquables de la terrible histoire de la faim, c’est qu’il n’y a jamais eu de famine grave dans aucun pays doté d’une forme démocratique de gouvernement et possédant une presse relativement libre » 19.

La « justice » exige que l’on rembourse ses dettes (intérêts exorbitants y inclus) même envers les plus riches, lesquels s’enrichiront ainsi davantage encore. Mais exige-t-elle qu’on le fasse à coup d’amputations brutales, au mépris des plus démunis ; oblige-t-elle à la « livre de chair » ? Cette « justice »-là aurait-elle préséance sur la justice sociale, sur l’équité même ? Au nom de quoi, si ses résultats doivent s’appeler chômage, misère sans nom, violence, destruction de la paix sociale, c’est-à-dire de la société ? Croit-on pouvoir servir de la sorte l’économie elle-même, fût-ce au sens le plus sommaire du terme ? Ignacio Ramonet résume excellemment le problème : « […] la marchandisation généralisée des mots et des choses, des corps et des esprits, de la nature et de la culture, qui est la caractéristique centrale de notre époque, place la violence au cœur du nouveau dispositif idéologique. » 20

2. AUTODESTRUCTION

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Et n’est-on pas, d’autre part, tout aussi malvenu d’oser parler à nouveau de culture devant la montée, en nos sociétés de relative opulence matérielle, notamment en Amérique du Nord et en Europe, du phénomène d’autodestruction, chez [15] les gens âgés certes, mais spécialement chez les jeunes – la drogue, la violence, la criminalité, la panoplie de conduites à symbolique suicidaire, ou tout simplement le suicide au sens littéral du terme – qui paient ainsi de leur vie pour une société exsangue, en mal d’idéal, dont il est injuste de leur faire porter le blâme ? N’est-ce pas là plutôt le problème urgent pour les éducateurs ou les parents que nous sommes tous, de près ou de loin ? Comme la « culture » n’a pas su, semble-t-il, endiguer la sauvagerie, ni les calamités économiques, sociales et politiques, ni non plus ces derniers maux qui sont propres à nos sociétés, se préoccuper de culture ne prend-il pas couleur d’évasion et d’irresponsabilité 21 ?

Au strict point de vue du seul calcul pourtant, même les « pragmatiques » (entre guillemets : ils sont tout le contraire dans les faits) à courte vue devraient être sensibles à l’augmentation vertigineuse des coûts économiques qu’entraîne l’abus des drogues, par exemple, et s’interroger sur le pourquoi des toxicomanies. On sait qu’aux États-Unis, à tout le moins, le sida se transmet davantage par les aiguilles contaminées qu’utilisent les usagers d’héroïne pour les piqûres intraveineuses. Les soins des millions de personnes concernées, en majorité des jeunes, nécessiteront, observe l’éminent médecin biologiste Lewis Thomas, « les technologies les plus hautes et les plus coûteuses accessibles à la médecine, pour des périodes prolongées, des mois, des années même, de morts lentes, douloureuses, et (dans l’état actuel des choses) absolument inévitables. […] Je ne suis même pas en mesure [ajoute-t-il] d’estimer l’ampleur de la pure perte pour le pays, en termes simplement financiers, de nombres aussi énormes de nos plus jeunes citoyens » ; à quoi s’additionnent les immenses coûts – ne fût-ce qu’en dollars, toujours pour ceux qui ne comprennent rien d’autre – qui s’ensuivent au niveau du judiciaire, du « correctionnel », des institutions. Le vrai pragmatisme (fût-ce, encore une fois, celui du gestionnaire étroit qui n’entre[16]verrait que l’aspect monétaire) exige, comme le remarque Lewis Thomas, qu’on cherche à découvrir « quelles sont les choses qui ont si mal tourné dans nos sociétés qu’elles ont pu inciter autant de nos plus jeunes à tenter de s’évader de cette société précisément au moyen de drogues (sans mentionner le suicide) ». À quoi attribuer pareille pathologie de la société et, surtout, pareil drame chez les jeunes 22 ?

Il faut le reconnaître, « nous vivons dans une société qui prend plaisir à tuer l’universel en chaque être », et c’est cet assassinat qui « mène le suicidaire au suicide ». Ce qui tue les humains, comme ce qui les fait vivre, ce sont les idées, on ne le dira jamais assez, encore que ce soit trop souvent à leur insu, comme en témoigne la conclusion célèbre de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, par John Maynard Keynes :

Les idées, justes ou fausses, des philosophes de l’économie et de la politique ont plus d’importance qu’on ne le pense en général. À vrai dire, le monde est presque exclusivement mené par elles. Les hommes d’action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste passé. Les visionnaires influents, qui entendent des voix dans le ciel, distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque écrivailleur de Faculté. […] Ce sont les idées et non les intérêts constitués qui, tôt ou tard, sont dangereuses pour le bien comme pour le mal 23.

3. VIDES

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Le vide qui « ne manque » pas, selon le mot d’Estragon dans En attendant Godot, semble double – affectif et intellectuel à la fois, engendrant l’ennui, une carence profonde de [17] motivation, exacerbée par une culture narcissique où l’on se complaît à l’envi dans l’illusion et la fantasmagorie ; des « idoles » tiennent lieu de modèles d’existence, tels l’actrice ou l’acteur (en grec : hypokritos) dont le métier consiste précisément à ne pas être eux-mêmes, à faire semblant d’être un ou une autre – à l’instar de Iago : « I am not what I am » (« Je ne suis pas ce que je suis » : Othello, I, i, 66) 24. (Nul ne niera qu’ils puissent être d’excellentes personnes par ailleurs.) Il y a ici une source majeure, et manifeste, de la violence à l’école. Raoul Vaneigem voit juste : « L’ennui engendre la violence. » 25 Semblablement, comme le relève Marc Augé, « les nouvelles techniques de la communication et de l’image rendent le rapport à l’autre de plus en plus abstrait ; nous nous habituons à tout voir, mais il n’est pas certain que nous regardions encore. La substitution des médias aux médiations contient ainsi en elle-même une possibilité de violence » 26.

L’explosion du savoir et les défis inédits posés par les nouvelles technologies, la « surabondance événementielle », la « surabondance spatiale » (Marc Augé), le fétichisme de la technique, les leurres qu’offre le magnifique déploiement de moyens techniques d’information – ordinateurs, médias électroniques, Internet, et ce n’est évidemment là qu’un début – s’accompagnent d’une perte d’expérience, de contact aussi avec le sensible, avec le réel concret, d’une passivité et d’une apathie accrues, d’un renoncement à l’expérience propre d’imaginer et de penser – qu’exige par exemple la lecture –, voire à l’expérience de ses propres sentiments, à la satisfaction [18] de désirs ou de besoins vraiment siens. D’excellentes études en ont fait état depuis longtemps déjà et se multiplient 27. Dieu étant « mort », les objets, par opposition aux personnes, prennent une importance démesurée (au sens de hubris). En un brillant compte rendu du roman de John Updike, In the Beauty of the Lilies, George Steiner prend acte du fait qu’« en un monde où Dieu est ou bien mort ou bien l’objet d’une démence homicide, les choses ont accédé à une vie fantastique, omnivore. Plus est flagrante la fiction de second ou de troisième ordre (Updike se délecte à simuler le non-monde des films, des photographies, de la télévision), plus se fait irrésistible la prétention à une réelle présence. L’“univers décimé” – décimé par la sortie de Dieu – il faut le remplir à déborder de fatras et d’artifice. […] Le fondement de l’humain était une divinité (disparue). Les choses peuvent se débrouiller toutes seules 28 ».

L’universel mathématique a l’avantage d’être, au mieux, univoque, sinon tautologique. Sous certaines de ses formes, l’arithmétique élémentaire, par exemple, il est immédiatement accessible à tous, ne nécessitant aucune expérience, étant sans contenu, sans différences autres que quantitatives, sorte d’éternel retour du même en ce sens. Il ne faut pas se le cacher, si merveilleuse qu’en puisse être la théorie, le nombre n’en est pas moins « la continuité la plus morte, la continuité [19] privée de concept, indifférente, dénuée d’opposition », et le mode du quantitatif demeure celui de « la différence indifférente », ainsi que le notait Hegel. Le symbole mathématique, dont la manipulation a permis les prodiges qu’on sait en sciences modernes, est plus vide encore ; nous savons encore moins, en son cas, de quoi nous parlons, selon le mot profond de Bertrand Russell 29. La fascination justifiée d’un Wittgenstein pour les mathématiques ne l’a pas empêché lui non plus de les critiquer avec profondeur, et d’affirmer, en revanche, le caractère « transcendantal » de l’éthique.

On sait depuis Gödel que même une science aussi « simple » et « tautologique » que l’arithmétique est incomplète, c’est-à-dire qu’il y existe une infinité d’énoncés indécidables, dont on ne peut donc démontrer ni la vérité ni la fausseté. Le système total ne peut être qu’une idée-limite. « L’avènement d’un tel système réaliserait l’éclatement de l’expérience, la fin de ce dialogue incessant avec le monde qui constitue la vie de la science, et l’établissement d’une totalité close, pleine et silencieuse dans laquelle il n’y aurait plus ni monde ni science mais seulement le retour éternel de l’homogène, l’échange perpétuel de l’identique avec lui-même » (Jean Ladrière) 30.

Il n’empêche qu’« au fond de la culture actuelle se retrouve partout le modèle de la tautologie, le Je égal à lui-[20]même » (Lustiger). La facilité d’accès de l’universalité formelle lui confère une puissance inouïe, comme il est clair en l’univers des techniques qui en dépendent, voire dans le cas d’un symbole aussi vieux que celui de l’argent, qui profite maintenant d’un autre effet de cet universalisme mathématique : la communication universelle et immédiate, instantanée, qui permet désormais au symbole monétaire de s’immiscer en toutes les relations humaines. (« Ce qui est nouveau, écrit Michel Beaud, c’est que l’argent, clé de l’achat et de l’avoir, mais aussi clé de la subsistance et du vivre, est en passe de devenir la seule valeur universelle ».) Elle a rendu possible en outre la maîtrise technique de l’imaginaire électronique – un imaginaire réduit à la même univocité, et donc infiniment appauvri, mais constitué d’objets virtuels et de mondes artificiels qu’on croit plus réels que le réel concret, conférant à l’être humain « une sorte de prothèse d’existence qui lui offre un reflet narcissique à l’échelle de la planète ». Pour le petit enfant, le monde est un « perpétuel spectacle », car il ne fait, au début, que voir ; or la vue est « idéaliste » (Maine de Biran) ; il y a ainsi, chez le tout-petit, « excès de subjectivité », il ignore encore l’œuvre, le travail, le réel en ce sens. Aussi convient-il de se demander si une société de spectacle comme la nôtre ne risque pas, à cet égard à tout le moins, l’infantilisme 31. Pour reprendre, en l’altérant, un mot célèbre de Nietzsche, « l’irréel croît ».

Voilà donc que se réalisent les prophéties les plus pessimistes, depuis Tocqueville et la « médiocrité », en passant par Nietzsche et le nihilisme, jusqu’à Spengler, Heidegger et après, comme le constate Cornelius Castoriadis dans La montée de l’insignifiance, ajoutant avec à-propos : « Elles sont même en train d’être théorisées dans un contentement de soi arrogant autant que stupide dans le “postmodernisme” ». [21] C’est ce que tente en effet, en Italie, le mouvement de « pensée » appelé avec justesse debole (débile, faible) par ses propres représentants. Les vides en question menacent avant tout l’essence créatrice de la culture. Il est clair que cette dernière doit au contraire pouvoir contribuer à ce que cette phase de léthargie soit la plus courte possible32.

4. ÉDUCATION ET CULTURE

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Certes, « le plus grand et le plus difficile problème qui puisse se poser à l’être humain, écrivait Kant, c’est l’éducation : car le discernement [Einsicht] dépend de l’éducation, et l’éducation, à son tour, dépend du discernement » (Über Pädagogik, AK IX, 446). Comment sortir de ce cercle au moins apparent ? De tout temps, la question de l’éducation a été au centre des débats. « La première des choses pour l’être humain, c’est, je pense, l’éducation [paideusis] », constatait déjà Antiphon le Sophiste (DK 87 B 60). Mais jamais sans doute n’est-elle apparue aussi problématique qu’aujourd’hui, où des réformes précipitées – marché et contestations obligent – répètent les erreurs passées et aggravent les problèmes, où l’on ampute – et greffe – à grande hâte avant tout diagnostic responsable, comme c’est désormais l’usage en économie et en administration.

Il est devenu banal de relever la crise de l’éducation, la crise de la culture, la crise des sciences dites exactes ou des sciences dites humaines, la « détresse » de l’enseignement, la « mort » des lettres, la démission des clercs, le vide du « pédagogisme » (« apprendre à apprendre » – mais quoi ?), le « naufrage » de l’université, et le reste. L’abondance de travaux de première qualité qui de nos jours dénoncent l’une ou l’autre de ces crises et offrent des diagnostics, est un signe de santé permettant l’espoir. Les constatations sont étonnamment similaires d’un pays à l’autre, notamment celle d’une paupéri[22]sation de la connaissance même des langues maternelles, lesquelles constituent pourtant l’accès premier, pour chacun, au langage, lieu par excellence de la réflexion critique et donc de la pensée, ainsi que le rappelle Danièle Sallenave déplorant, comme Michel Freitag, le glissement vers la démagogie qu’entraîne la diminution du sens critique et de la capacité d’expression. L’apparition de nouveaux dieux (« consommation », « science », « technologie », par exemple) fait bien voir que le problème fondamental est « métaphysique », et non pas un simple « problème d’ingénierie » (Neil Postman). « Combien de “marchands de tapis” ai-je rencontrés sur le marché universitaire, autant chez les promoteurs de la recherche que chez ceux qui se targuent du titre d’intellectuels », atteste Gabriel Gagnon dans un texte lucide et courageux. En France (comme ailleurs), il semble bien que le « niveau » qui « monte » à l’école ne soit que trop souvent celui du « flot montant de l’ignorance » (Jacqueline de Romilly). Pour George Steiner, les études sont en majeure partie aujourd’hui planned amnesia (une « amnésie planifiée ») ; Michel Serres a parlé du « désastre éducatif global » des sociétés contemporaines. D’une façon générale, « nos gains inouïs de connaissance se paient en gains inouïs d’ignorance […]. Le nouvel obscurantisme, différent de celui qui stagne dans les recoins ignares de la société, descend désormais des sommets de la culture. Il s’accroît au cœur même du savoir, tout en demeurant invisible à la plupart des producteurs de ce savoir, qui croient toujours faire uniquement œuvre de Lumière » (Edgar Morin) 33.
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