Prologue Savants et policiers








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Louis Boussenard

Les secrets de Monsieur Synthèse



BeQ

Louis Boussenard

Les secrets de Monsieur Synthèse

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1085 : version 1.0


Du même auteur, à la Bibliothèque :
Le tour du monde d’un gamin de Paris

Aventures périlleuses de trois Français au Pays des Diamants

Le Défilé d’Enfer

Les Robinsons de la Guyanne

La terreur en Macédoine

Les secrets de Monsieur Synthèse

Édition de référence :

Paris, À la librairie illustrée.

Prologue



Savants et policiers



I


Chez le préfet de police. – Portefeuille volé. – Le rapport du Numéro 27. – Monsieur Synthèse. – Un crédit de cent millions. – Un homme qui vit sans manger ni dormir. – Commande et livraison de cinq cents scaphandres. – Coup de couteau. – L’agent Numéro 32. – Un professeur de « substances explosives ». – Alexis Pharmaque. – Les paroles s’envolent, les écrits se volent. – La piste. – Encore Monsieur Synthèse. – La maison mystérieuse de la rue Galvani. – Portes closes. – Consigne inflexible. – La flotte de Monsieur Synthèse. – Le Grand-Œuvre.

Ce jour-là, c’était au commencement d’avril 1884, M. le préfet de police paraissait en proie à une violente préoccupation. Assis devant un vaste bureau encombré de papiers, il inventoriait le contenu d’un portefeuille, et s’interrompait fréquemment pour tortiller sa fine moustache déjà grisonnante, ou fourrager les boucles de sa chevelure harmonieusement disposée au petit fer.

Puis, son impatience étant exaspérée plutôt que calmée par ces tiraillements des appendices pileux, il se levait brusquement, repoussait d’un coup de jarret le fauteuil qui s’éloignait en ronflant, et parcourait, d’un pas saccadé, le cabinet tendu de reps vert, l’immuable reps sans lequel il n’est point d’art décoratif pour nos modernes administrations.

– Et cet imbécile d’agent qui n’arrive pas ! murmura-t-il en se mirant à la dérobée dans la grande glace à cadre noir scellée sur la cheminée.

Pour la troisième fois son doigt pressa un bouton d’ivoire qui mit en mouvement tout un système de carillons électriques.

Au même instant, un huissier très grave, rasé de près, au crâne luisant, écarta la portière, s’avança de trois pas avec une sorte d’empressement solennel et sembla prendre racine au milieu d’une rosace du tapis.

– Le Numéro 27 ?... fit brièvement le préfet.

– Le Numéro 27 arrive à la minute, et attend dans l’antichambre le bon plaisir de Monsieur le préfet.

– Qu’il vienne !...

« Mais allez donc... dépêchez-vous » ! dit-il en bousculant l’huissier toujours solennel, dont les jambes n’évoluaient qu’avec une majestueuse lenteur.

Puis, le préfet poussa un soupir de satisfaction, s’assit sur son fauteuil, couvrit d’un buvard le portefeuille toujours ouvert, prit une lime à ongles pour se donner une contenance, composa son visage et attendit.

– Le Numéro 27 !... annonça l’huissier.

– C’est bon ! Je n’y suis pour personne.

Puis, avisant le nouvel arrivant, un homme d’une trentaine d’années, au visage intelligent, mais singulièrement pâle, il l’interpella rudement, sans même lui rendre son salut.

– Vous voilà donc enfin, Monsieur !

« Comment ! Il est dix heures du matin, et je vous attends depuis hier soir !...

« Je vous charge d’une mission confidentielle, très importante, avec recommandation expresse de faire toute la diligence possible, et vous me laissez « croquer le marmot » pendant douze heures !

– Mais, Monsieur le préfet...

– Silence !

« Votre mission accomplie bien ou mal, je n’en sais rien encore, vous vous amusez à badauder au lieu d’accourir, et vous vous faites voler, comme un niais, le portefeuille renfermant, avec mes instructions, ce rapport qui me tient tant à cœur !

L’agent, franchement interloqué, en voyant son chef instruit d’une particularité qu’il croyait être seul à partager avec le voleur, ne put retenir un geste de surprise.

Puis, à ce geste, aussitôt réprimé, succéda, rapide comme la pensée, un jeu de physionomie indiquant un travail mental pouvant se formuler ainsi :

– Tiens !... Tiens !... Est-ce que le patron serait plus fort que je ne le pensais ?

« Se défie-t-il de moi ?

« Est-ce lui qui m’a fait voler mon portefeuille ?

« Mais à quoi bon !

– Eh bien ! vous ne dites rien ?...

« Qu’avez-vous à répondre ?

– Que le fait est rigoureusement vrai.

« On m’a enlevé mon portefeuille... Oh ! très subtilement, et le filou qui a fait le coup, est un malin.

« Mais, à malin malin et demi, et mon coquin a été le premier volé.

« Car, d’une part, le portefeuille ne contenait pas un sou, et mon rapport est écrit en caractères cryptographiques dont seul je possède la clef.

– Vous croyez ? fit ironiquement le magistrat.

– Absolument, Monsieur le préfet.

– Si pourtant je vous montrais ce document, ou plutôt sa traduction en bon français, que diriez-vous ?

– Que c’est impossible !

– Tenez, mon garçon, voici l’original écrit par vous au crayon, et voici la traduction...

« Je garde cette dernière... lisez votre factum à haute voix ; pendant ce temps, je vais collationner.

Mais l’agent, complètement abasourdi, croyant rêver, demeure comme pétrifié, les bras collés au corps, sans même paraître voir le mouvement de son chef qui lui tend le papier.

Le préfet savoure un instant son triomphe, et reprend de sa voix dure :

– Il me semble que j’attends !

Le Numéro 27 paraît faire un effort violent, tire son mouchoir de sa poche, essuie la sueur qui ruisselle sur son visage livide, prend le papier, et lit d’une voix altérée :

« Affaire Synthèse.

« Conformément aux ordres de mon chef, j’ai cherché à m’édifier sur le compte d’un personnage mystérieux qui, depuis environ un mois, constitue pour la société parisienne une sorte d’énigme vivante...

– Voilà, ou je ne m’y connais pas, de la véritable littérature de journal à un sou, interrompit ironiquement le magistrat.

« Mais, continuez... nous collationnons...

« La critique viendra en temps et lieu.

– ... « Ce personnage, qui répond au nom bizarre de Monsieur Synthèse, habite au Grand-Hôtel.

« Monsieur Synthèse est un grand vieillard dont il est impossible de préciser l’âge, mais, nonobstant sa verdeur, on peut assurer qu’il a doublé le cap de la soixantaine...

– De plus en plus roman-feuilleton, murmura le préfet.

– ... « Il paraît être d’origine hollandaise ou suédoise, continue le Numéro 27, et son existence est des plus étranges. Il reçoit peu. Ses deux serviteurs, des nègres rébarbatifs, de véritables cerbères, font subir aux visiteurs une sorte d’examen, leur demandent des mots de passe, et les évincent rigoureusement quand leurs réponses ne sont pas satisfaisantes.

« On dit de Monsieur Synthèse, qu’il est un savant maniaque toujours occupé à couvrir des feuilles blanches de formules chimiques et d’équations algébriques, et que c’est là l’unique motif de la claustration rigoureuse qu’il s’impose.

« On dit également que sa fortune est colossale ; que dans son appartement, les gemmes les plus précieuses : diamants, saphirs ou rubis, traînent littéralement partout, et qu’il possède plusieurs coffres remplis de ces pierreries.

« Il y a là peut-être un peu d’exagération, mais ce que je puis affirmer, c’est qu’il possède un crédit de cent millions sur la maison Rothschild.

– Vous dites bien cent millions ?

– Je tiens le fait du caissier principal.

– Diable ! Voilà qui est positif.

« Ses pierres peuvent n’être que des cailloux... mais l’or de MM. de Rothschild est de bon aloi.

« Continuez.

– ... « On ajoute, et la chose paraît surabondamment prouvée par les affirmations des gens de l’hôtel, que Monsieur Synthèse ne mange pas et ne dort jamais.

« Il n’est pas descendu une seule fois à la table d’hôte, et ne s’est jamais fait servir quoi que ce soit dans son appartement. Ses noirs n’ont jamais introduit de provisions dans l’hôtel, et ils disent, à qui veut les entendre, que leur maître ne sait pas ce que c’est que le sommeil.

« Du reste, il n’y a, dans l’appartement, ni lits, ni divans, ni chaises longues.

« Ces singularités, fort étranges, eussent peut-être suffi pour signaler ce personnage à l’attention discrète de l’autorité...

– Vous avez raison et votre littérature a parfois du non.

« Attention discrète... c’est bien cela...

« Il faut être discret à l’égard d’un original qui peut tirer à vue cent millions, et pourtant il est bon de se renseigner sur lui.

– ... À l’attention discrète de l’autorité, reprit le Numéro 27 heureux de l’approbation de son chef, si un fait, indéniable, celui-là, car il appartient au domaine de la vie réelle, n’eût traversé cette existence mystérieuse.

« Monsieur Synthèse, quelques jours après son arrivée à Paris, s’est mis en rapport avec l’importante maison Rouquayrolle et Denayrouse, et a fait une commande de cinq cents scaphandres.

« Ces appareils, perfectionnés, sont pourvus chacun d’un réservoir ayant à peu près les dimensions d’un sac de soldat. L’air respirable, emmagasiné dans ce réservoir sous une forte pression, peut subvenir aux besoins du plongeur pendant six heures. Les pompes servant à injecter l’élément respiratoire, ainsi que les tuyaux communiquant avec les appareils sont, par ce fait, supprimés, et l’homme, emportant sa provision d’air avec lui, possède une entière liberté de mouvement et d’action. Ces scaphandres sont dits : indépendants.

« La livraison a été faite il y a cinq jours, gare Saint-Lazare, payée comptant et expédiée au Havre par un train spécial.

« Les cinq cents appareils sont arrimés déjà dans la cale d’un grand steamer, Anna, amarré au quai du bassin de l’Eure. »

– C’est bien tout, n’est-ce pas ?

– C’est tout pour le moment, Monsieur le Préfet.

– Bon ! Vos hiéroglyphes sont de tout point conformes à ma traduction.

« Je n’ai rien à reprendre aux termes de ce rapport qui me dédommage agréablement de la prose habituelle à mes auxiliaires.

« Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un embryon d’enquête ; je ne doute pas que vous n’arriviez bientôt à extraire de cette série de mystères, une bonne et substantielle note de police, rigoureuse comme une équation, et à expliquer tous ces phénomènes d’une façon satisfaisante.

« Mais, soyez excessivement prudent, et ne vous amusez plus à vous laisser voler niaisement...

– Oh ! Monsieur le préfet, ce n’est pas pour mon plaisir que j’ai été délesté de mon portefeuille, et nanti d’un joli coup de couteau...

– Vous !... Un coup de couteau... Où cela ?... Quand donc ?

– Hier soir, à neuf heures, une demi-heure environ après avoir été volé, je rentrais chez moi, tout bouleversé, pour écrire de mémoire un second rapport.

« J’habite, vous le savez, quai de Béthune.

« Un inconnu, qui me suivait sur les talons, me dépasse brusquement, s’arrête devant moi, me dévisage un instant, allonge le bras et me frappe à toute volée.

« Il me semble recevoir un coup de poing en pleine poitrine... je pousse un cri... je vois danser les becs de gaz, puis, je m’abats sur le trottoir.

« L’inconnu s’enfuit à toutes jambes, pendant que deux gardiens de la paix accourent à mon cri.

« Ils me relèvent, me font revenir à moi, je me fais reconnaître à eux, et ils m’emmènent à l’Hôtel-Dieu.

« L’interne de garde me fit un pansement, déclara que la blessure n’offrait aucun danger, insista cependant pour me garder pendant la nuit, et me rendit ma liberté il y a une demi-heure.

« Voilà, Monsieur le préfet, pourquoi je n’ai pu me présenter devant vous à l’heure dite.

– Eh ! mon pauvre garçon, que ne le disiez-vous plus tôt !

« Comment, un coup de couteau !

« Ah çà ! il est donc bien vrai qu’on assassine à Paris ?

– Il paraît, Monsieur le préfet.

– Voilà qui complique singulièrement la situation.

« À propos, il est inutile que je vous intrigue plus longtemps.

« Vous connaissez ce portefeuille ?

– C’est le mien.

– L’homme qui vous l’a volé a été arrêté quelque temps après, dans une bagarre, et conduit au commissaire.

« On l’a fouillée ; on a trouvé sur lui ce carnet avec votre carte d’agent et différents papiers que le commissaire a eu l’intelligence de m’envoyer sur l’heure.

« J’ai trouvé votre rapport et je l’ai fait déchiffrer par un de mes employés...

« Tout cela est élémentaire.

« Mais ce que je trouve infiniment moins clair, non moins que désagréable pour vous, c’est cette tentative dont vous avez été victime.

« N’y aurait il pas une corrélation entre ces deux faits ?

– Cela me paraît fort possible.

– Eh bien, nous aviserons.

« Pour le moment, demeurez tranquille ; restez chez vous quelques jours, car je crois que vous êtes « brûlé ».

En attendant, voici pour vous dédommager.

Le préfet, à ces mots, ouvrit un coffre-fort, en tira une pincée de louis et les mit dans la main de l’agent qui se confondit en remerciements.

– Un mot encore avant de vous retirer.

« Asseyez-vous un moment, car vous êtes fatigué.

« Voyons, quelle est votre appréciation personnelle sur cette livraison de cinq cents scaphandres ? car, c’est là, pour l’instant, le clou de la situation.

« Que Monsieur Synthèse se passe de manger et de dormir, peu nous importe !

« Il est bien libre de recommencer les expériences du docteur Tanner et de faire plus fort que l’excentrique Américain.

« Mais les scaphandres !

– Vous avez raison, Monsieur le préfet.

« Un particulier, fût-il fermier général de toutes les pêcheries de Ceylan, ou affolé par la perspective d’être un jour titulaire unique des actions du Vigo, c’est-à-dire fût-il archi-millionnaire ou archi-fou, ne penserait jamais à commander l’équipement de cette future armée de scaphandriers...

– C’est vrai ! Un régiment, sinon une armée de plongeurs !

– Mon avis, puisque vous me faites l’honneur de m’appeler à le formuler, est qu’il serait bon de mettre l’embargo sur l’Anna, le steamer de Monsieur Synthèse.

– C’est grave, et je dois en référer au ministre.

« Il faudrait, d’autre part, savoir si ce personnage est de nationalité étrangère, et ne pas nous créer à la légère des complications diplomatiques.

« Et pourtant, on ne laisse pas sortir d’un port français cinq cents scaphandres sans savoir où ils vont.

« ... Nous traversons en ce moment une sorte de crise dont les manifestations revêtent toutes les formes...

« Crises politiques, agricoles, financières, commerciales... Il y a beaucoup de mécontents... Les individus conspirent, les partis s’agitent, les nations arment... Les particuliers se jalousent... Les peuples se haïssent...

« Ce mystère, qui nous intrigue en ce moment, ne se rattache-t-il pas, par un fil invisible, à cet état de marasme plus facile à deviner qu’à formuler ?

« Qui sait si nous ne sommes pas sur la piste d’un complot contre l’existence d’un souverain ou la sécurité d’un peuple ?

... Il fallait que la perplexité du préfet de police fût bien vive, pour qu’il se laissât ainsi aller à monologuer devant son modeste collaborateur

S’apercevant enfin qu’il pensait tout haut, il interrompit brusquement sa tirade et congédia le Numéro 27, en lui recommandant de nouveau la plus grande circonspection.

Il allait profiter de ce rare moment de solitude pour retourner sous toutes ses faces l’énigme dont Monsieur Synthèse était le mot, quand l’huissier reparut, toujours grave et solennel.

– Le Numéro 32 attend dans le petit cabinet, dit-il de sa voix onctueuse.

– Faites-le entrer, répondit le préfet de l’accent résigné d’un homme sachant que son temps ne lui appartient pas.

« Tiens ! c’est vous !

« Je vous croyais en Suisse, occupé à surveiller les nihilistes réfugiés.

– Je suis rentré depuis huit jours.

– Et je ne vous ai pas vu encore ?

– Je filais un particulier qui m’a rudement donné de fil à retordre ; et comme j’étais filé moi-même sans savoir au juste par qui, j’ai pensé qu’il serait imprudent de me présenter à la « Maison ».

– C’est bon ; et quoi de nouveau ?

– Beaucoup de nouveau, Monsieur le préfet.

– Avez-vous un rapport bien circonstancié ?

– Un rapport verbal, Monsieur le préfet.

– Pourquoi pas une note écrite ?

– Parce que le proverbe : « Verba volant, scripta manent » est faux comme la plupart des proverbes.

« Les paroles s’envolent, mais les écrits se volent...

– C’est juste.

« Racontez-moi votre histoire, et ne craignez pas de me donner des détails.

« Tout ce qui se rattache aux faits et gestes des gens que vous êtes chargé de surveiller est de la dernière importance.

– J’étais à Genève depuis cinq semaines, et, grâce aux agents que la police moscovite entretient dans la ville, j’étais parfaitement au courant des faits et gestes des réfugiés.

« Ma tâche était facile d’ailleurs, puisque j’avais seulement à m’occuper de ceux qui passaient en France ou revenaient de France en Suisse.

« Je m’étais tout particulièrement attaché à la personne d’un individu d’allures bizarres, d’aspect incohérent, de nationalité au moins douteuse, mais de profession parfaitement définie.

« C’était un chimiste ; mais un chimiste comme on n’en voit plus et qui semblait sortir d’un de ces laboratoires bourrés de cornues, de matras, d’appareils baroques, de crocodiles empaillés où les alchimistes du Moyen Âge élaboraient leurs sorcelleries.

« Tout en lui était extraordinaire, jusqu’à son nom qui me frappa tout d’abord.

« Il s’appelait, ou plutôt, il s’appelle Alexis Pharmaque.

– Mais, ce n’est pas un nom, cela, c’est un calembour.

« Alexipharmaque, en un seul mot signifie, je crois, contrepoison, remède à un principe morbifique.

– Le dictionnaire de Pierre Larousse m’a renseigné à ce sujet.

– Ce ne peut être qu’un sobriquet.

– C’est plus que probable.

« Quoi qu’il en soit, mon Alexis Pharmaque possédait, dans une maison retirée, à l’extrémité d’un faubourg, un laboratoire admirablement agencé, où il fabriquait, du matin au soir et du soir au matin, toute la série des explosifs connus et inconnus.

– Diable !

– Fulminates, pyroxyles, nytro-benzine, bellinite, séranine, pétrolite, sebastine, panclastite, mataziette, tonite, glonoïne, dynamite, dualine, glyoxyline, saxifragine, gélatine destructive, et tant d’autres dont je ne sais pas le nom, il expérimentait tout, et vivait, tranquille comme un Dieu ferme, au milieu de ces tonnerres en bouteilles.

« Entre temps, et comme si c’eût été la chose la plus naturelle du monde, il enseignait la chimie aux Russes réfugiés, et plus spécialement la partie de cette science relative aux substances explosives.

« Je fus un de ses élèves, sinon les plus savants, du moins les plus zélés.

« L’existence de notre professeur s’écoulait dans un calme absolu, sans être aucunement troublée par les études et les expériences pour le moins scabreuses, quand un fait imprévu vint la révolutionner de fond en comble.

« Une lettre, une simple lettre, arrivée de France un beau matin, arracha M. Alexis Pharmaque à son laboratoire, à ses formules, à ses expériences.

« On me réclame à Paris, nous dit-il sans préambule. Un savant, illustre entre tous, m’appelle près de lui. Je recevrai des appointements superbes, ce qui m’importe peu ; mais j’aurai la faculté de faire de la chimie transcendante, en qualité de préparateur de Monsieur Synthèse dont le nom...

– Hein ! interrompit le préfet de police abasourdi, vous dites Monsieur Synthèse ?

– Oui, Monsieur le préfet.

« Quel nom bizarre, à côté de celui d’Alexis Pharmaque !

« Encore un pseudonyme, probablement...

« Ces savants ne peuvent rien faire comme tout le monde !

« Et, sans plus tarder, notre professeur nous fait ses adieux, laisse pour une somme dérisoire son laboratoire à un des Russes, entasse dans une malle ses manuscrits, et prend le premier train pour Paris.

« Flairant une aventure, je me fais une tête pour n’être pas reconnu du voyageur, je monte dans le même train et je rentre en France avec lui.

– Très bien !... Très bien, cela.

– Arrivé à Paris, je file mon homme qui me conduit en voiture jusqu’à la rue Galvani, une rue neuve qui va de la rue Laugier au boulevard Gouvien-Saint-Cyr.

« La voiture s’arrête devant un vaste mur de clôture percé d’une petite porte bâtarde, et d’une large porte cochère à deux battants de fer.

« Au premier coup de sonnette, cette dernière s’ouvre toute grande, puis se referme sur la voiture, en me laissant à peine le temps d’apercevoir, entre cour et jardin, une maison spacieuse à un seul étage, et des communs s’étendant fort loin.

« J’attendis vainement pendant une heure la sortie du fiacre ; je dus, de guerre lasse, rentrer chez moi, me promettant d’éclaircir la chose le lendemain, dès la première heure.

« En principe, cela semble très facile, d’entrer dans une maison parisienne, de faire causer les gens, et d’obtenir des renseignements sur ses habitants.

« C’est pour nous l’a, b, c du métier.

« Mais, je dus singulièrement rabattre de mes prétentions, devant des portes impitoyablement closes, devant le mutisme exaspérant de gens qui ne veulent pas desserrer les dents, devant une consigne inflexible, devant l’impénétrabilité absolue des hommes et des choses.

« Naturellement je me piquai au jeu ; et cela d’autant plus que je voyais le mystère s’épaissir davantage.

« J’usai de tous les prétextes, je dirai presque de tous les moyens pour me créer des intelligences dans la place, ou tout au moins m’y introduire. Je devins tour à tour commissionnaire, facteur de télégraphe, inspecteur du gaz et des eaux de la ville...

« J’en fus pour mes frais de déguisement.

« À peine avais-je sonné à la porte maudite, qu’un grand diable de nègre en livrée apparaissait, m’adressait la parole dans une langue incompréhensible pour moi ; et comme je m’évertuais à lui parler français, il me congédiait en grimaçant un sourire qui le faisait ressembler à un bouledogue.

« J’enrageais d’autant plus que je voyais, à intervalles plus ou moins irréguliers, un coupé attelé d’un cheval noir, rapide comme le vent, arriver, les portières relevées, s’engouffrer au grand trot par la porte qui s’ouvrait et se refermait pour ainsi dire automatiquement.

« Comme je ne le voyais pas plus ressortir que le fiacre de mon ci-devant professeur, j’en conclus qu’il y avait une issue donnant sur le boulevard Gouvion-Saint-Cyr.

« C’est là que je me mis en faction hier après-midi, dans une voiture attelée d’un excellent cheval, et conduite par un de nos agents.

– À la bonne heure, interrompit le préfet de plus en plus intéressé.

– Ma foi, ma patience fut récompensée plus tôt même que je ne l’espérais.

« À peine étais-je installé depuis une heure, qu’une porte percée dans un grand mur, que je croyais circonscrire un terrain vague, s’ouvrit brusquement : le coupé apparut et fila comme une flèche.

« Mon cocher, nanti préalablement d’instructions en conséquence, lui emboîta le pas sans plus tarder, quitte à crever son cheval pour ne pas perdre de vue l’enragé trotteur.

« Après une course fantastique à travers Paris, nous arrivâmes à l’angle de la place Sorbonne, en face la grande maison de produits chimiques Fontaine et Cie, et j’eus le bonheur de voir descendre Alexis Pharmaque en personne.

« Je le laissai pénétrer dans le magasin, puis je me mis à faire les cent pas sur le trottoir, de l’air d’un promeneur oisif.

« Je saisis le moment précis où mon homme sortait après avoir terminé ses affaires, pour le heurter légèrement, comme par mégarde.

– Tiens ! c’est vous, cher maître ! m’écriai-je d’un air ravi.

– Eh ! mon cher monsieur... vous ici !... par quel hasard ?

– J’ai été rappelé à Paris par une grave maladie de mon père, et je viens me faire inscrire au secrétariat de la faculté des sciences.

– Vous travaillez donc toujours ?

– Ma foi, j’ai pris goût à la chimie sous votre habile direction, et je tiens à continuer ces études si bien commencées.

– C’est parfait, et je vous félicite.

– Et vous, cher maître, que devenez-vous ?

– Oh ! moi, je suis au comble de mes vœux.

« Figurez-vous que je dirige un laboratoire grand comme ceux de la Sorbonne et du Collège de France réunis ; que j’ai pour auxiliaires des chimistes hors ligne, et pour patron l’homme le plus extraordinaire des doux hémisphères.

– Oui, Monsieur Synthèse.

« Je me suis rappelé le surnom bizarre de celui qui vous appela de Genève la semaine dernière.

– Son nom véritable, voulez-vous dire.

« Un être merveilleux, sublime, incomparable, plus savant à lui seul que la Bibliothèque nationale, plus riche que tous les financiers du monde entier, plus puissant que tous les monarques et les princes qui figurent sur l’almanach de Gotha !

– Alors, ajoutai-je à tout hasard, vous avez renoncé à l’étude spéciale des substances explosives ?

– Eh ! mon cher, il s’agit bien de ces enfantillages, quand nous sommes à la veille d’entreprendre une œuvre gigantesque, inouïe, invraisemblable, dont l’idée seule me transporte d’admiration, presque de terreur.

« Je ne puis trouver d’expressions pour vous peindre mes sentiments, car les mots ne sont que des mots, et ma langue est impuissante à formuler les pensées qui congestionnent mon cerveau.

« Du reste, ce secret n’est pas le mien, et je ne puis vous en dire plus long.

« Sachez seulement que vous entendrez bientôt parler de nous ; que le nom de Monsieur Synthèse et de ses humbles collaborateurs rayonnera sur le monde entier comme un météore, quand nous aurons réalisé le Grand-Œuvre, la conception géniale de notre maître à tous !

« Mais, je vous quitte... adieu, ou plutôt au revoir.

« Le temps me presse et il me reste tant à faire pour achever nos derniers préparatifs !

– Vous partez bientôt ?

– Dans huit ou dix jours, avec un personnel immense.

« Quatre navires, vous entendez bien, quatre grands vapeurs, bourrés littéralement d’agents chimiques de toute nature, de machines inconnues, d’appareils merveilleux, vont transporter Monsieur Synthèse et ses aides...

– C’est prodigieux !...

– Vous l’avez bien dit, prodigieux.

« Tenez, pour vous donner une simple et très vague idée de l’importance de cette entreprise, apprenez que, entre autres accessoires, un de nos bâtiments transportera cinq cents scaphandres !...
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