Essai sur la pensée et la vie sociale préhistoriques








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Chapitre XIII : La religion

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François Cosentini, La sociologie génétique (1905)
Chapitre XIV
LA MORALE

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Aucun peuple n'est absolument dénué de toute notion religieuse, il n'en est pas chez qui la vie morale fasse absolument défaut.
Certains confondent ou identifient le sentiment religieux et le sentiment moral. C'est une faute très grave; la morale se forme et se développe indépendamment de la religion, bien qu'il y ait une action réciproque de l'un à l'autre de ces deux sentiments.
Nous avons montré par ailleurs que la religion dérive de la tendance animiste et de la façon d'entendre les phénomènes naturels et psychiques; c'est seulement vers la fin de l'évolution sociale primitive qu'elle a pu entraîner la morale à sa suite. Cette dernière au contraire, née de la sociabilité, est régulatrice des relations humaines.
La religion entre en rapport avec la morale et s'y associe quand elle devient à son tour un élément de cohésion sociale, et commence à exercer son influence sur l'organisation de la société.
La sociabilité est nécessaire à l'éclosion des sentiments moraux; sans société, il ne peut y avoir de morale. L'idée morale implique la notion de bien mutuel, d'aide réciproque, de coopération entre individus, pour constituer et conserver tout ce qui est bien, qui tend vers des buts individuels tout en respectant les rapports sociaux; d'autre part, l'idée morale implique l'exclusion absolue de tout ce qui peut nuire à l'activité individuelle ou sociale. En d'autres termes, elle implique l'idée de bien et exclut l'idée de mal.
La moralité existe aussi chez certaines espèces animales, sous une forme généralement élémentaire, mais parfois supérieure à celle de quelques races sauvages. Comme l'a observé Letourneau, la plupart d'entre ces espèces ignorent le cannibalisme, qui caractérise presque toutes les races inférieures, et dont on a tant de preuves à l'époque préhistorique.
Un grand nombre d'espèces animales ont constitué des sociétés, où l'on admire une ingénieuse division du travail et dont les associés tendent vers le bien être commun. Certains vertébrés supérieurs, comme les singes, ont organisé des sociétés qui présentent beaucoup d'analogies avec les groupements inférieurs humains.
Une des causes qui déterminent la formation des sociétés humaines est la conservation des individus de même espèce; viennent ensuite le besoin d'aliments et celui de protection mutuelle. Ces deux besoins aboutissaient à la vie commune; les actes communs devinrent habituels, et leur pratique héréditairement transmise se changea en un instinct particulier: l'instinct social.
Une autre cause de la vie en commun, c'est le besoin de reproduction, qui est un moyen de conserver l'espèce, mais aussi une autre cause d'association.
Ce sont ces causes qui donnèrent naissance aux premiers groupements humains.
La vie sociale étant le moyen le plus sûr de conserver l'individu et l'espèce, les hommes acquirent peu à peu cette tendance à vivre en commun, qui devienne héréditaire, constitua l'instinct social.
Au degré de sociabilité correspond le degré de moralité. Plusieurs espèces animales ont, de par leurs instincts sociaux, des sentiments moraux analogues aux nôtres et parfois même supérieurs: l'amour de la progéniture, la fidélité conjugale, le désir de la louange, la générosité, le sentiment du devoir, le sacrifice pour le bien commun; elles ont aussi les sentiments que nous considérons comme immoraux: la haine, l'orgueil, le mépris.
Les abeilles, les fourmis, les castors, offrent des exemples évidents de véritable moralité, de vie disciplinée, de coopération intelligente et pratiquement féconde, qui supposent l'obéissance à une loi tacite.
Ces sociétés animales laissent bien derrière elles les sociétés sauvages vivant en promiscuité ou par petits groupes, sans travail industriel, sans respect des femmes et des vieillards, en pratiquant le cannibalisme.
On peut facilement concevoir la moralité de l'homme primitif. Les preuves de sa cruauté sont nombreuses et évidentes. Semblable aux animaux de son temps, exaspéré par la lutte pour l'existence, forcé de lutter contre des bêtes féroces et de disputer sa nourriture à ses semblables, plongé dans les ténèbres par son faible entendement, privé de toute industrie, l'individu primitif dut obéir à des sentiments tout égoïstes. C'est pourquoi ses coutumes et ses instincts brutaux sont la conséquence de l'adaptation au milieu.
Mais, à côté des sentiments égoïstes, naissent bientôt les sentiments que Spencer appelle égo-altruistes, expression première de la vie morale. L'amour sexuel et l'amour paternel, qui ont poussé à la création de nombreuses sociétés animales, donnèrent également à l'homme certaines notions de moralité, facilitèrent la cohésion des éléments qui composaient le clan primitif, et établirent des liens d'affection, de sympathie et d'aide réciproque, qui s'étendirent peu à peu du groupe familial au clan entier, par l'effet de la vie commune.
Ces sentiments égo altruistes prirent un plus grand développement quand les différentes hordes s'allièrent pour mieux résister aux agressions ou pour mieux attaquer elles mêmes. Les premières associations humaines ayant été ainsi établies, le respect et l'aide mutuels durent se consolider par la division du travail, et s'étendre grâce à la vie commune de leurs membres.
Le principe d'hérédité psychologique complète ce premier développement de la vie morale, car, une fois habituels et transmis par l'hérédité, ces premiers sentiments moraux se changèrent en instincts. Ce développement eut lieu dans la période néolithique. Les faits qui attestent l'extension du sens moral sont le passage de la vie nomade à la vie sédentaire, la substitution des habitations lacustres ou champêtres aux cavernes, les principes de navigation, d'industrie, de commerce et les rites funéraires.
L'importance et la signification morale de tous ces faits ne sont pas niables. La vie pastorale et agricole a également pour conséquence une certaine stabilité dans la demeure; par suite elle fait naître un sentiment de respect et de solidarité mutuels, et implique un sens pratique de justice, une coexistence juridique des groupes humains qui vivent en commun.
Quand les unions de ces groupes furent reconnues utiles, elles devinrent permanentes et donnèrent naissance au clan primitif. Avec le clan, les sentiments individuo sociaux devinrent sentiments sociaux purs, par respect de la vie et des biens d'autrui; le sentiment égoïste de conservation devint l'instinct social de conservation du groupe, et ce groupe fut considéré comme un tout moral, comme un organisme supérieur aux intérêts et à la valeur individuels.
Enfin, quand le groupe fut suffisamment nombreux, le besoin d'une distribution des fonctions sociales, selon les aptitudes et les capacités de chacun et en vue du bien commun, se fit bientôt sentir ce qui détermina la division du travail, le développement de la distinction entre les diverses classes de la société, et les rapports juridiques moraux et nécessaires à la vie commune.
Le passage des cavernes aux habitations lacustres et champêtres fit sortir l'individualité familiale de l'état de promiscuité et de confusion; peu à peu les familles formèrent des unités morales particulières. Une systématisation morale et juridique des rapports familiaux naquit bientôt et l'on vit une plus large expansion des sentiments moraux dans la vie publique.
La navigation, l'industrie et le commerce, créés à l'âge néolithique, et plus développés à l'âge des métaux, supposent le mécanisme de l'échange. Par suite, les instincts brutaux s'atténuent, et les rapports moraux et juridiques entre les divers clans s'affirment; la notion de solidarité s'étend de plus en plus et fait naître les principes de justice (suum cuique tribuere, neminem laedere), fondements de toute vie juridique.
Enfin les rites funéraires, qu'attestent les monuments mégalithiques, nous révèlent que les sentiments de pitié et de bienveillance s'étendent des vivants aux morts, que les liens familiaux deviennent plus inébranlables, que le culte des aïeux s'établit, que l'amour et le respect envers autrui se consolident, et, ce qui vaut mieux encore, qu'ils sont consacrés par la religion.

Bibliographie

Chapitre XIV: La morale


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François Cosentini, La sociologie génétique (1905)
Chapitre XV
LE DROIT

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Le droit primitif s'harmonise entièrement avec la morale, car les règles juridiques ne sont que des règles morales admises et sanctionnées par la collectivité, règles nécessaires à la conservation et au développement organique de la société.
Les circonstances qui ont contribué au développement des idées morales (passage de la vie nomade à la vie sédentaire, des cavernes aux habitations lacustres et terrestres, débuts du commerce, de l'industrie, de la navigation, rites funéraires) donnèrent une violente impulsion aux idées juridiques.
Le droit fut nécessairement en rapport avec la religion: les croyances déterminaient les coutumes et les pensées de l'homme primitif; il était naturel que la loi ancienne, qui précisément se fondait sur la coutume, revêtit un caractère religieux et fut cette religion même appliquée aux relations humaines. Aussi les lois restèrent elles comme une règle sacrée et immuable; ce furent des traditions qui se transmirent de génération en génération, et, quand elles furent écrites, elles apparurent aussitôt dans les livres sacrés.
A cette époque le droit, par son origine et par son contenu, a un caractère essentiellement religieux: par son origine, car toute règle juridique est tenue pour un dérivé direct ou indirect de la divinité; on croyait en effet que la divinité avait fixé et révélé cette règle; par son contenu, car les préceptes religieux étaient également des préceptes juridiques. La loi était un texte sacré, que gardait la classe sacerdotale chargée de son interprétation; la transgression de ces règles était tenue pour un acte anti-religieux, offense directe à la divinité. Aussi la peine consistait elle en une expiation religieuse, le procès en un jugement de Dieu.
Il est également prouvé que les idées juridiques ne sont pas le fruit d'une convention, comme le soutient l'ancienne théorie du contrat social. Au début du genre humain le droit est plutôt une habitude; la loi, comme le remarque Fustel de Coulanges, s'est présentée elle même sans que personne ait été la chercher. C'est ce qui a permis à Vico d'établir que le droit est « né avec les coutumes mêmes des nations, selon les idées que celles ci eurent de leur nature ».
Ensuite vient la loi écrite, quand le droit codifié ne se développe plus spontanément. Les lois écrites sur des tables établirent les coutumes que l'on confia à une oligarchie privilégiée. Quand une ville formule ses lois, elle trouve le droit déjà établi et elle l'accepte parce qu'il est partie intégrale des coutumes. Les législateurs anciens (Solon, Lycurgue, Minos, Numa), auxquels on attribue les lois, ne les ont point faites, ils les ont trouvées établies et n'ont eu que la peine de les écrire.
Mais tout cela ne se produit qu'à une époque de beaucoup postérieure, car l'écriture naquit très tard; par suite, le droit codifié représente une différenciation marquée et un grand pas dans l'évolution du droit positif.
Avant la constitution de l'autorité qui rend obligatoire toute règle de conduite, c'est-à-dire avant que l'État ne se constituât, il y eut dans les groupes sociaux primitifs une même façon d'agir sous forme de coutume, qui correspond à une forme déterminée de justice.
Ces règles habituelles, sanctionnées par l'usage, constituèrent une forme de gouvernement rudimentaire au sein des sociétés primitives. Cette constitution réglait la lutte pour la vie, défendait le groupe contre l'égoïsme des individus, réprimait tout acte arbitraire, et subordonnait enfin l'utilité personnelle à celle de tous. Par suite, la coutume correspond à des façons d'agir uniformes et constantes, reconnues utiles à la conservation du groupe. L'habitude et l'imitation furent les deux tendances psychologiques qui affermirent la coutume. Elles eurent pour origine la tendance à répéter les actes des individus ou des groupes dont on reconnaissait la supériorité.
Ce sentiment d'utilité commun aux deux tendances agit de telle sorte que la coutume ne se résout pas seulement en pratique abandonnée à la volonté de chacun, mais en une règle de conduite; bientôt en effet naît la ferme conviction qu'on doit faire tout ce qui est utile, et la sanction de l'opinion publique, qui a pour base le sentiment de l'utilité sociale, exerce une pression sur l'esprit des individus et confère une continuité et une stabilité singulières aux règles de conduite.
Une certaine confusion, comme le fait observer Sumner Maine, dominait les esprits primitifs; par suite, on ne réussit guère à distinguer ce qu'on fait de ce qu'on doit faire, et la règle s'identifiait souvent avec la conduite. Au reste, ce qu'on se transmet de génération en génération acquiert par soi même une certaine autorité, celle de la tradition. Aussi quand naissent le culte ancestral et la religion familiale, c'est un devoir religieux que d'adopter et de suivre les pratiques des ancêtres, pour se les rendre favorables ou pour éviter leur colère.
L'idée de la coutume se rattache donc à celle de la divinité; c'est à dire que la règle juridico-sociale revêt un caractère religieux.
On peut expliquer ainsi comment, sans qu'il existe une autorité, il y a quelques règles qui relient entre eux les intérêts sociaux.
La justice primitive, la règle suprême de la vie en commun, correspond à cette coutume primitive; elle reconnaît les droits, les devoirs et la liberté de chacun. Les débuts de la justice doivent même se rattacher au clan primitif, groupe fermé, obéissant à une étroite solidarité, qui fortifie l'assurance de paix, de défense et d'aide mutuelles. Le groupe intervient alors tout entier pour obtenir la réparation d'une offense faite à l'un de ses membres. C'est ainsi que naît l'institution de la vengeance, plus cruelle encore si l'offenseur appartient à un autre groupe: on la considère comme un devoir sacré.
Les critères de cette justice primitive s'inspiraient de la peine du talion, qui exige une concordance parfaite entre le mal subi et le châtiment infligé. Cette loi, apanage d'une époque de luttes acharnées, s'atténue ensuite par le progrès des coutumes: peu à peu, on substitue à la vengeance brutale un contrat, en vertu duquel la partie lésée a droit à un dédommagement.
Si l'offenseur appartient au clan, la justice collective se manifeste alors par son exclusion du groupe et même par sa mort. Quand la famille patriarcale fut constituée avec une organisation bien nette, les mêmes critères prévalurent, et elle sanctionna une véritable juridiction interne du groupe familial, indépendante de l'État et exercée par le chef de famille, juge suprême de tous les siens.
Les éléments constitutifs de la conscience éthico-juridique et les facteurs qui lui servent de base sont nombreux; mais on peut les rapporter soit aux conditions du milieu naturel ou social, soit au caractère de l'homme primitif.
Il est évident que le climat, la faune, la flore, les conditions naturelles du pays ont déterminé un certain genre de vie, des idées et des coutumes offrant une première base à la conscience juridique. Les conditions du milieu expliquent également la lutte acharnée pour l'existence que l'homme engagea soit contre les individus de même espèce pour leur disputer sa nourriture, soit contre les autres animaux. Cette lutte devait naturellement assurer la victoire aux êtres les mieux doués.
Mais quand les hordes primitives commencèrent à s'associer dans leur propre intérêt pour se protéger réciproquement ou pour attaquer plus facilement d'autres groupes, les causes et les méthodes de lutte se transformèrent; c'est en vertu de cette transformation que les sentiments individuo sociaux se développèrent, et avec eux la conscience éthico juridique. Dès lors la lutte pour l'existence cessa d'être physique et brutale; elle revêtit une forme morale primitive, et devint, comme l'a dit Ihering, une lutte pour le droit. Quand l'expérience des avantages de la vie sociale étendit le sentiment de la justice des individus à la société, considérée comme un tout organique, la lutte pour l'existence devint plus humaine, plus civilisée, et servit à opposer au principe de force le principe de raison et d'équité; si elle n'a pas établi la prépondérance de ce dernier principe, comme prétend le faire la civilisation actuelle, du moins a t elle contribué à limiter l'action de la force brutale.
Un autre facteur du droit est cette aptitude de l'homme à se transformer intellectuellement et moralement, à s'adapter au milieu social comme il s'adapte au milieu physique. Cette adaptation du caractère, à chaque changement dans les conditions sociales, correspond à une conscience éthico juridique déterminée. Cette faculté d'évolution représente la condition fondamentale du progrès dans la législation comme dans l'organisation sociale.
Mais à côté de cette force transformatrice, qui est principe dynamique, il existe une autre force, celle de persistance, qui représente le principe statique; c'est l'hérédité psychologique, qui joue dans le monde social le rôle de la persistance de la force et de la conservation de l'énergie dans le monde naturel.
Les conditions intellectuelles et morales sont héréditairement transmissibles, elles constituent à la longue les instincts sociaux, qui, s'ils sont instincts pour l'individu, ne le sont guère pour l'espèce.
Les mouvements réflexes fréquemment répétés deviennent automatiques; les actes de la défense sociale prennent également une forme automatique et se conforment à un type déterminé, à mesure que la structure sociale devient plus étroite et les combats plus fréquents: ainsi se forment les instincts sociaux.
Ce type de défense nettement marquée est celui qui fait la différence entre l'homme et l'animal. Ce dernier ne dépasse guère ce type de défense il ne parvient pas à régler consciemment cette défense: l'homme s'élève moralement au dessus de l'animal, il cède à des exigences sociales de plus en plus complexes, en vertu de l'hérédité, de la sélection et de l'adaptation.
Les aptitudes et les tendances héréditaires deviennent le fondement véritable de toute notre vie intellectuelle et morale; elles nous enferment dans un cercle d'influences qui nous dominent de toutes parts. C'est pourquoi, à une époque quelconque de l'évolution sociale, on peut rencontrer des sentiments, des conceptions, des phénomènes datant d'une période antérieure, des survivances qui, selon Tylor, nous permettent de reconnaître les coutumes et les conceptions sociales primitives parmi les manifestations de l'époque historique.
Cette opposition entre le principe dynamique et le principe conservateur de l'esprit régit l'histoire entière de la civilisation: le premier principe triomphe aux périodes de progrès, le second l'emporte aux périodes d'arrêt ou de recul. Nous ne prétendons pas pour cela que le principe statique a nui à la marche de la civilisation: il a donné naissance à des phénomènes et à des conceptions juridico-sociales utiles à la vie commune. Mais c'est de l'instinct de conservation, guide nécessaire pour la continuation et pour le développement de l'existence même, qu'est né le sentiment de propriété. Le besoin d'apaiser sa faim pousse également l'homme et l'animal à s'emparer d'une proie. Il y a dès lors association psychique entre l'idée de l'objet acquis et celle du plaisir éprouvé. Or, tout organisme ayant naturellement une tendance au plaisir, les objets qui l'excitent constituent pour cette tendance une force d'attraction. Quand l'association psychique s'affermit dans la conscience, cette appétition se rend indépendante et s'étend au delà des besoins immédiats; c'est l'origine de la notion élémentaire de propriété.
Une autre catégorie de l'instinct de conservation, et à vrai dire son expression la plus noble, est l'instinct de liberté. Il apparaît dans sa forme primitive limité aux seuls mouvements du corps, et sous cette première forme, il est également le fait des animaux; les oiseaux en cage, ou le chien attaché en sont des exemples.
Ce sentiment s'affirme bientôt chez l'homme et s'affermit de plus en plus: la cause en est qu'outre son activité organique et physique, l'individu développe au plus haut degré son activité morale. Ce sentiment tend par association vers tous les buts mentaux et sociaux qu'il faut atteindre.
Bientôt, ces trois sentiments égoïstes de conservation, de propriété et de liberté, deviennent égo-altruistes, car la vie sociale les modère, les limite, les corrige et les transforme. La conception d'utilité, qui poussait les hommes à s'associer entre eux, devait nécessairement faire évoluer ces trois sentiments, dont la prédominance eût rendu toute société impossible. Par suite, un courant de sympathie pour les êtres exposés aux mêmes plaisirs et aux mêmes douleurs se forme dans l'esprit de chacun, en même temps que l'idée d'une limite imposée à toute activité personnelle par les autres activités. C'est ce qui caractérise l'évolution du principe même de conservation, car le respect de la vie, de la liberté, de la propriété d'autrui assure la vie, la liberté et la propriété individuelles, tandis que le phénomène contraire engendre une réaction qui met tous ces bienfaits en danger.
C'est aussi ce qui consolide la conscience éthico-juridique et fait naître le sentiment du juste et de l'injuste. Tout acte est juste quand il facilite les conditions sociales d'existence commune; tout acte est injuste quand il entrave ces conditions. Aussi les idées de justice et d'injustice expriment elles à l'origine le bien et le mal au point de vue des relations sociales. Et même dans ce premier sens, leur application fut bien étroite, car on ne les respecta qu'au sein de chaque horde primitive, et avec l'assentiment des plus forts.
Mais au fur et à mesure que l'échange des produits nécessita des rapports entre les diverses tribus, le champ d'application s'élargit, et les rapports juridiques s'étendirent peu à peu des tribus voisines aux peuples les plus éloignés et de races diverses, jusqu'à affirmer de nos jours la solidarité juridique de la grande famille humaine.
Cette extension des idées de justice et d'injustice fixa le droit; au sens subjectif, le droit implique la faculté des associés d'agir dans les limites du juste; au sens objectif, il implique une organisation des règles directrices de la vie commune, capable de régir au point de vue social les actes des individus et les intérêts collectifs. Ces deux points de la vie du juste en sont la conception pleine et entière.
Les défenseurs de la théorie patriarcale et ceux de la théorie matriarcale ne s'accordent pas sur le problème des origines du droit. Les premiers, comme Sumner Maine et Fustel de Coulanges, se basent sur l'examen approfondi des législations anciennes, en particulier sur la législation romaine, qui offre un développement typique complet. Ils soutiennent que le droit ancien n'obligeait pas les individus, mais les familles, et qu'il s'occupait seulement des divisions entre les grands groupes ou les unités sociales. La législation des assemblées ne regardait que les chefs des familles. La famille, ajoutent ils, n'a pas reçu ses lois de la ville: le droit privé existait au sein du foyer domestique. Quand la cité formula ses lois, ce droit était déjà établi, et elle l'accepta, parce qu'il était inhérent aux coutumes. A l'appui de cette théorie ils citent les Cyclopes d'Homère, que l'Odyssée nous dépeint de la façon suivante:
«Les Cyclopes n'ont ni juges ni assemblées délibérantes; chacun exerce une autorité absolue sur ses femmes et ses enfants, sans songer à s'associer aux autres.»
C'est là pour Fustel de Coulanges la situation de l'homme primitif, qui vit en groupes isolés dépendant du père de famille.
Les arguments qui empêchent d'accepter la théorie patriarcale et, par suite, de considérer la famille patriarcale comme phénomène premier et comme point de départ de l'évolution sociale, viennent ébranler cette théorie. Si, comme on l'admet en général, un long temps s'est écoulé avant que la famille naisse de la promiscuité primitive, le droit familial est une élaboration bien postérieure de la conscience juridique. Si l'on considère que les premières communautés humaines ont dû se former en vue de la défense commune, et de la nécessité de lutter ensemble, que les sentiments domestiques ne pouvaient pas se développer dans la confusion des grottes et des cavernes, il est permis de conclure que le droit, pour ainsi dire, social, dut précéder le droit familial; c'était le droit encore soumis aux sentiments égoïstes, le droit brutal de la force et de la violence; mais la nécessité sociale de la défense commune devait évidemment régler les rapports entre les membres du clan primitif et faire naître ce droit, considéré comme règle première des relations sociales. Le développement de la sympathie et de l'altruisme, la nécessité de rapports entre les groupes, le mécanisme des échanges et toutes les raisons qui ont toujours élevé de plus en plus la conscience juridique, contribuèrent à élargir le champ du droit jusqu'à y comprendre de nos jours l'humanité tout entière.

Bibliographie

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«Le Cerveau et la Pensée» (1980), in G. Canguilhem, philosophe, historien des sciences, 1992, p. 11 à 33 isbn 2226062017

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