Essai sur la pensée et la vie sociale préhistoriques








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Chapitre I : La sociologie génétique;
son objet, son rôle, ses sources d'études



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François Cosentini, La sociologie génétique (1905)
Chapitre II
LES SOCIÉTÉS ANIMALES

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On a jugé que l'étude des sociétés animales devait précéder celle de la société humaine. Cette étude a fait l'objet particulier des travaux de Jäger, d'Espinas, de Perrier, de Fiamingo, de Girod, et plus récemment d'Asturaro.
La théorie de Darwin en a, accru l'importance, car elle démontra avant tout que «lorsque le milieu, dans lequel vit une espèce d'êtres vivants, commence à varier, l'espèce subit graduellement des modifications destinées à s'adapter aux nouvelles conditions d'existence; ces modifications se transmettent par hérédité, en déterminant la formation de variétés de races et enfin de nouvelles espèces ».
L'espèce humaine a donc eu d'humbles origines; elle a succédé à des espèces inférieures, avec lesquelles on peut à présent lui trouver quelques rapports de parenté.
Cette théorie a été confirmée par les découvertes paléontologiques, qui ont révélé les points de jonction de l'homme et des animaux, pendant le passage de l'époque tertiaire à l'époque quaternaire.
Comme conséquence évidente les sentiments, les activités et les fonctions rudimentaires qui se manifestent dans les collectivités humaines primitives doivent déjà se trouver à l'état embryonnaire dans le règne animal. Espinas a écrit que les sociétés humaines forment le joint entre les sommets de la sociologie et de la biologie, et que les lois des faits sociaux se rencontrent chez les animaux. En passant d'un ordre à l'autre, la synergie organique devient solidarité; l'unité organique, conscience invisible; la continuité, tradition; la spontanéité du mouvement, création des idées; la distinction des fonctions, division du travail; la coordination des éléments, sympathie; leur subordination, respect et dévotion; la détermination des phénomènes, décision et liberté de choix.
Il y a beaucoup d'analogies mentales qui relient l'homme à ses frères inférieurs. Plusieurs tendances et aptitudes dont nous sommes fiers, se trouvent déjà plus ou moins développées chez les animaux; on peut observer la même chose à propos des manifestations sociales.
Sans doute, ajoute Espinas, l'homme est un être social, et l'idée de société implique celle de concours actif des individus plus ou moins doués de sensibilité, de volonté et d'intelligence, pour arriver à un but commun. A ce point de vue l'étude des sociétés animales est intéressante et instructive. Eu ce qui concerne les aptitudes sociales, il est évident que les plus beaux résultats ne se rencontrent ni chez les mammifères, ni même chez ceux des animaux qui approchent le plus de l'homme: leurs groupements rudimentaires ne sont rien en comparaison des savantes républiques des abeilles et des fourmis.
Tout le monde connaît ces sociétés nombreuses et bien ordonnées, où l'instinct sexuel est subordonné à l'intérêt social, où le régime des castes est en vigueur, ou la division du travail est poussée si avant, où la prévoyance sociale est si développée. Dans cette société, point de despotisme; on accomplit librement tout acte nécessaire, l'initiative individuelle a pour guide unique l'instinct du devoir. Et quels exemples frappants nous offrent la plupart de ces petites républiques, où l'égoïsme familial est remplacé par un altruisme sans exemple dans les agrégats humains.
C'est ainsi que de la présociologie, étude des sociétés animales, on passe à la sociologie, étude des sociétés humaines. Celles-ci sont déjà le produit d'une évolution très avancée, tandis que les sociétés animales constituent, selon M. Fiamingo, la forme sociale la plus simple, née de causes biologiques (procréation sexuelle), ou de causes sociales (sentiments sympathiques, ou impulsions hédonistes).
L'instinct de reproduction et l'instinct de conservation président à la formation des sociétés animales. Chaque fois qu'un individu se sent faible et incapable de repousser les attaques de l'ennemi, il va chercher ses confrères animaux, sûr de trouver chez eux un aide qui lui permettra de triompher dans tout danger et d'obtenir plus facilement sa proie.
Le zoologiste russe Kessler fut le premier après Darwin à considérer l'aide comme une loi naturelle et comme le facteur principal de l'évolution. C'est cette loi qui a présidé au développement progressif du royaume animal et même de l'humanité; dans l'évolution du monde organique, elle joue un rôle plus important que la loi de lutte.
Le rôle de chaque individu dans l'association diffère beaucoup selon les types de la société. Il y a des sociétés indifférentes, où l'associé se joint à la masse, formant un corps social unique et résistant, dans lequel les animaux conservent leur indépendance parfaite, indifférents au sort de leurs voisins. Quand le besoin s'en fait sentir, ils se réunissent, mais ils se séparent aussitôt le but atteint. Dans les sociétés réciproques la réunion des associés a lieu dans les mêmes conditions. L'association est temporaire; mais chaque animal met en commun sa force et son intelligence; il demande aux autres leur activité physique et morale, et leur donne la sienne en retour. Il y a échange direct et constant d'impressions, mais il n'y a pas un lien durable, qui assure la persistance de l'association; chaque associé reprend sa liberté après l'action. Dans les sociétés permanentes, l'association devient durable, les individus qui la constituent sont unis par des liens étroits, et se prêtent une aide mutuelle; ils veillent chacun à son tour à la garde et à la protection de la société.
La division du travail s'établit, quand on donne à chaque membre la faculté de développer ses aptitudes personnelles. C'est ainsi que l'association forme une unité homogène, un véritable organisme social, dont chaque famille représente un organe et chaque individu un membre. Les familles et les individus disparaissent; mais ils produisent, avant leur disparition, une descendance d'êtres, qu'ils engagent dans leurs travaux communs, et qui les remplacent dans les cadres de l'association.
Par suite, alors que dans les sociétés animales indifférentes et réciproques, l'association repose sur le seul individu, dans les sociétés permanentes l'individu et la famille ne jouent qu'un rôle secondaire; ce qui est nécessaire, c'est la persistance de la descendance du membre fondateur de l'association.
Parmi les sociétés animales indifférentes des vertébrés, rappelons celles des poissons migrateurs (saumons, harengs, sardines, etc.) des oiseaux (hirondelles, pigeons voyageurs) des rats, des lemmings; parmi les sociétés réciproques, celles des grues, des loups, des républicains, (philetoreus socialis) des castors; parmi les sociétés permanentes, celles des corneilles, des perroquets, des solipèdes, des ruminants, et des singes, et particulièrement celles des singes antropomorphes, qui se rapprochent le plus de la famille humaine.
Parmi les invertébrés on doit remarquer les sociétés des guêpes, des frelons, des abeilles, des fourmis, des termites. II y a en outre les colonies des ascidies, des taupes, des polypes, des siphonophores, des éponges, des coraux, des vers.
De l'étude de tous ces groupes, si soigneusement approfondie par les naturalistes, on peut déduire que la vie sociale humaine n'est pas un phénomène sui generis; non seulement les éléments psychiques et biologiques qui gouvernent les sociétés humaines, gouvernent aussi les animaux, mais encore il est vraisemblable que l'expérience des premières communautés humaines a primitivement beaucoup emprunté à l'expérience animale.
On remarque déjà dans la vie économique de quelques animaux le choix des aliments, le soin et la régularité méthodiques des travaux, la tendance à diminuer les efforts, la ruse, la dextérité et l'usage des moyens artificiels pour se procurer les aliments, la variation des procédés techniques des travaux, l'habileté édificatrice et la multiplicité des matières premières servant aux constructions. On y voit aussi le sentiment de la propriété, l'émigration, l'épargne et l'accumulation des richesses, la protection artificielle du corps, la recherche du confort et des ornements, la gloutonnerie, l'ivresse, le gaspillage, le vol, la mendicité, la réciprocité des services, l'association du travail, qui dans la ruche et dans la fourmilière atteignent des formes très complexes.
Ces analogies fondamentales entre la vie animale et la vie humaine se rattachent au phénomène même de la subordination nécessaire de l'activité humaine aux énergies naturelles. L'homme a donc dû profiter, à plusieurs égards, de l'expérience des animaux; par suite il a aussi profité de leur expérience sociale. Étudier la société primitive, c'est donc rechercher la continuité qui, au point de vue social, rattache l'homme aux animaux.
Selon Vanni 10, l'espèce zoologique dont l'homme dérive, fut sans doute une espèce sociale: la vie commune animale a donc préparé la sociabilité humaine. Je dirais même qu'elle en a été la condition absolue. On peut encore, en comparant la nature intime des associations animales, déterminer les traits caractéristiques, le moment originaire, et le critérium distinctif entre le fait social.
Si l'on analyse et si l'on décrit les formes de l'existence collective des animaux, les types plus ou moins élevés d'organisation, l'origine des phénomènes sociaux, qui dans les sociétés humaines atteignent un développement considérable, les moyens de communication sociale, le langage, les relations sexuelles, la famille, l'élevage de la progéniture, l'obéissance à un guide ou à un chef, la division par classes, l'esclavage, le rôle économique individuel ou collectif, le sentiment esthétique, on trouve des enseignements précieux pour l'étude de l'homme, qui a prétendu connaître sa propre nature en s'isolant soigneusement du reste de la vie universelle.
On a observé que les sociétés animales demeurent à l'état embryonnaire comparativement aux sociétés humaines: cela vient de ce qu'elles n'ont point de but social particulier. Elles n'ont d'autre rôle que celui de conserver l'individu et l'espèce. Pour atteindre ce but, trois phénomènes sont nécessaires: la recherche des aliments, la défense personnelle, le soin de la progéniture. L'association n'aide que bien rarement à la recherche des aliments; elle augmente plutôt les difficultés: à cet égard la vie solitaire est plus utile que la vie sociale. La coopération sert à la défense contre les ennemis ou le climat; elle accroît les forces pour triompher de l'ennemi, et la protection pour s'en défendre, elle multiplie les travaux contre les intempéries. Il est rare que la société aide à l'élève de la progéniture, la mère suffit d'ordinaire à cette fonction.
Il ne faut donc pas exagérer l'importance du rôle des sociétés animales dans l'étude de la sociologie génétique: on doit en effet considérer les différents degrés de développement physique et psychique, et les variétés immenses dues à l'accumulation des expériences. L'évolution humaine, selon Spencer 11, surpasse tellement les autres en extension, en complication, en importance, qu'elle les rend presque trop insignifiantes pour qu'on en parle en même temps.
Il est évident que par une élaboration intellectuelle supérieure, la société humaine s'est bien différenciée des sociétés animales; à plusieurs égards elle s'est même libérée des conditions extérieures d'existence, car les individus ont tous contribué, soit à mieux s'occuper de leur bien-être mutuel, soit à développer toujours davantage leur esprit de solidarité.
On ne doit pourtant pas oublier que les sociétés primitives et les sociétés sauvages observées jusqu'à ce jour, ne diffèrent pas tellement des sociétés animales, qu'on puisse croire toute comparaison absurde. Tout phénomène humain a dû avoir un début très humble. Si nous voulons nous faire une idée de la société primitive, nous ne la pouvons rattacher à aucun autre phénomène actuel, nous devons forcément remonter à ceux qui nous sont montrés par les sociétés animales et sauvages. L'étude de ces sociétés est d'une valeur très appréciable pour la sociologie humaine, elle offre une source inépuisable d'analogies et de comparaisons.


Bibliographie

Chapitre II : Les sociétés animales


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François Cosentini, La sociologie génétique (1905)
Chapitre III
LES SAUVAGES MODERNES


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Les sociétés sauvages modernes offrent une analogie plus évidente encore avec les hommes primitifs. Leur étude a eu au XIXe siècle un développement considérable, grâce aux innombrables récits des voyageurs.
Tacite a donné de très précieux renseignements sur les populations sauvages de son temps dans la Germania: c'est l'unique document de ce genre que nous ait laissé l'antiquité. Il existait, paraît-il, un ouvrage très intéressant d'Aristote sur les sociétés barbares de son temps; mais il a été perdu.
J. B. Vico, qui fit tant d'heureuses découvertes relatives au monde primitif, reconnut qu'il n'y avait aucun fondement dans la comparaison entre les sauvages modernes et les anciens peuples; il basa son raisonnement sur les différences des constitutions intellectuelles. Il attribua l'erreur commune de tous les savants sur ce point à la propriété qu'a notre intelligence de concevoir les faits inconnus et éloignés, d'après les faits actuels connus.
Au XVIe siècle, l'étude des peuplades sauvages acquit une plus grande importance. Turgot, de Brosses, Volney considéraient les sauvages comme une image vivante de l'état social primitif ils étaient convaincus que cette analyse comparée devait expliquer la formation graduelle de la société. De Brosses écrivait 12 : « Il faut éclairer les ténèbres de l'antiquité inconnue afin d'observer si quelque chose de semblable n'arrive pas même sous nos yeux.»
Plus récemment on a multiplié et approfondi ces observations; on les a associées aux découvertes admirables de la palethnologie, on a étudié les degrés différents de la civilisation, afin de connaître par analogie les faits et gestes de l'humanité primitive. Les ouvrages de Sumner Maine et de Lyall sont, à cet égard, d'une importance exceptionnelle; ils ont décrit la vie des sauvages indiens, qui rappelle de très près les coutumes et les actes de l'antiquité classique. Leurs études furent continuées et développées par Tylor, Bagehot, Spencer, Letourneau, et particulièrement par Lubbock, qui étudia soigneusement les sauvages qui ignoraient les métaux, et se trouvaient par suite, dans des conditions intellectuelles et matérielles analogues à celles des hommes primitifs.
Le vrai fondement de ces recherches nous est expliqué par Tylor et par Lubbock. Ils estiment que le caractère de l'homme civilisé garde les vestiges très nets d'une condition passée, condition dans laquelle les sauvages se rapprochent de nous, tandis qu'au contraire les nations civilisées s'en éloignent. Pour eux, la condition, les coutumes et les habitudes des peuples sauvages ne rappellent qu'à certains égards celles de nos aïeux. Elles expliquent bien des coutumes des sociétés modernes qui n'ont aucun rapport avec notre état social actuel. Elles expliquent aussi certaines idées qui sont, en quelque sorte, incrustées dans nos esprits comme le fossile sur la roche; cette comparaison nous permet de soulever une partie du voile qui sépare le présent de l'avenir. En outre, les sauvages semblent avoir une condition sociale plus grossière et plus primitive que celle dont jouissaient au début les nations destinées à marquer les progrès de la civilisation.
Si l'histoire ne suffit pas à éclairer la condition primitive de l'homme, - car l'usage des métaux a précédé celui de l'écriture -, la tradition, à laquelle on ne peut accorder que peu de créance, nous fait également défaut. Lubbock crut nécessaire d'effectuer des recherches qui éclairent la condition des races primitives de notre continent. Le paléontologiste ne peut expliquer certaines espèces fossiles, s'il ne connaît les représentants actuels qui se trouvent dans d'autres régions; de même, si l'on veut comprendre les restes palethnologiques, il faut les comparer aux armes, aux outils grossiers, à la vie et aux coutumes des sauvages.
On doit également rejeter l'hypothèse d'après laquelle les sauvages se trouvent dans des conditions d'infériorité et de dégénérescence vis-à-vis de leurs aïeux, hypothèse suggérée peut être par la tradition biblique. Ils ne peuvent pas, en effet, se soustraire aux lois de l'hérédité psychologique, qui exigent la conservation de toutes les habitudes et de toutes les coutumes utiles au bien-être matériel, et l'accumulation progressive de l'expérience d'une tribu particulière, en vertu des lois de symbiose. Si l'on admet, au contraire, que le sauvage est plus enclin que l'homme civilisé à conserver jalousement ses traditions et ses coutumes, et qu'il se refuse absolument à accepter toute innovation, il faut bien admettre que l'hérédité psychologique se manifeste chez lui de façon plus régulière et plus précise.
L'évolution régressive est un phénomène évidemment confirmé par la science. Plusieurs sociologues ont cherché à la prouver pour les Boschimans, les Hottentots, les Fuégiens, les Indiens de l'Amérique du Nord. Mais quand bien même on pourrait étendre cette preuve à tous les sauvages, on n'arriverait jamais à prouver la civilisation primitive, car tous les résultats des recherches préhistoriques contrarient cette hypothèse. La marche vers un état de barbarie pourrait au surplus être interprétée comme un retour à une condition sociale primitive, originelle, qui marqua les débuts de l'homme. L'hypothèse de la décadence et de la dégénérescence ne peut donc nullement avoir la signification qu'on lui veut attribuer.
Il faut résumer ici les traits caractéristiques des investigations qu'on a faites sur les sociétés sauvages. On a comparé les sauvages aux enfants, et cela est assez juste; tous deux sont inconstants dans leurs résolutions, ils prononcent difficilement 1'l et l'r, tous deux sont cruels, non par volonté, mais par sottise naïve; tous deux manquent de termes correspondants aux idées abstraites, et n'ont pas de mots pour exprimer les nombres; leurs conceptions religieuses sont très grossières et proviennent d'une fausse interprétation des phénomènes; bref, le sauvage a le caractère de l'enfant avec la passion et la force de l'âge mûr; tel a dû être l'homme primitif.
Si, comme le pensent les naturalistes et, en particulier Haeckel, la condition primitive de l'individu indique celle de la race, si la preuve la meilleure des affinités d'une espèce se trouve dans les degrés par lesquels cette espèce a passé, la vie de chaque individu n'est que la récapitulation de l'histoire de la race, et le développement progressif d'un enfant montre celui de l'espèce. Cette comparaison, malgré son caractère relatif, peut offrir une idée sommaire des conditions intellectuelles et matérielles ainsi que du caractère moral des sauvages modernes.
Examinons ceux qui sont au degré le plus bas de la civilisation, les Fuégiens, les Boschimans, les Hottentots, les Australiens, les Esquimaux, les Indiens d'Amérique, les Néo-Zélandais, etc., qui n'ont pas encore su utiliser les métaux. Chez eux, la pierre est généralement employée comme matière première servant à fabriquer des outils et des armes: cet usage marque partout un degré de civilisation primitive.
A cet âge de la pierre il y a non seulement des différences de degré, mais aussi des différences remarquables de forme, puisque cette dernière varie, selon le climat, la végétation, les aliments. Le sauvage qui vit dans les pires conditions ne peut naturellement employer qu'une ou deux armes, celles qu'il peut emporter avec lui, et qui sont d'une utilité générale. Les arcs, les flèches, les frondes, les bâtons de jet, les animaux domestiques, les faïences, les connaissances agricoles sont des éléments qui varient d'une tribu à l'autre. Ils n'ont pas suffisamment progressé, car l'état de parfait isolement des tribus sauvages qui se battent continuellement, entrave toute instruction mutuelle.
L'usage du feu doit se rattacher à celui de la pierre; il est l'élément qui montre le commencement des transformations sociales. Deux méthodes s'emploient pour l'obtenir: les Fuégiens ont recours à la percussion, tandis que les habitants des îles de la mer du Sud frottent deux morceaux de bois l'un contre l'autre. D'autres tribus, les Tasmaniens et les Australiens, par exemple, connaissent l'usage du feu, mais ne savent pas l'allumer; aussi le conservent-ils toujours soigneusement.
Les sauvages ont peu d'animaux domestiques: le chien est le premier à vivre en compagnie de l'homme. Il lui sert de compagnon de chasse et de gardien, et pendant longtemps peut être, il a dû demeurer le seul être domestiqué.
Leurs habitations sont très humbles; ce sont pour la plupart des chaumières sales, qui ne sont peut être qu'une imitation de demeures construites pour elles-mêmes par différentes espèces animales.
La plupart des sauvages manquent de vaisselle; ils la remplacent souvent par des pierres creusées, et y ajoutent parfois un rebord d'argile. D'autres emploient des vases en bois ou des gousses de fruits; beaucoup ignorent l'art de filer et l'agriculture.
Les conditions intellectuelles et morales correspondent aux conditions matérielles: le langage se réduisant à un nombre limité de mots, l'impossibilité de concevoir les idées abstraites, par absence de numération et par manque de réflexion, attestent la pauvreté de leur intelligence. L'impitoyable cruauté, les traitements infligés aux femmes, les idées religieuses grossières, la croyance à la sorcellerie, le goût des douleurs infligées à autrui et à soi même, nous donnent une idée exacte de la moralité du sauvage.
Ce dernier est donc partout la conséquence de cette différenciation d'aptitudes physiques, intellectuelles et morales, qui, dans toutes les sociétés, font subsister côte à côte les types supérieurs et inférieurs. On peut donner de ce fait l'explication suivante dans l'ordre social s'effectue également le phénomène que Laplace observait dans l'ordre cosmique si un mouvement entraîne une masse, toutes les parties de cette masse ne sont pas animées de la même vitesse; quelques-unes demeurent en arrière, et voient ensuite augmenter peu à peu la distance qui les sépare des autres.
Ce sont à peu près les conclusions auxquelles permet d'aboutir l'étude des sauvages les plus rudimentaires. Elles sont d'un grand secours pour reconstituer l'embryogénie du monde primitif.
On a fait cependant plusieurs objections pour combattre la valeur de cette méthode.
Les sauvages, comme l'a dit Vico, sont dans des conditions intellectuelles différentes de celles des hommes primitifs, et, ce qui importe davantage, ils sont dans un milieu différent. Ils demeurent, en effet, dans leur état primitif, et ne tendent pas à se modifier quand bien même ils sont en contact avec des peuples civilisés. Les hommes primitifs au contraire devaient être doués, sommairement il est vrai, d'aptitudes à s'élever; les conditions externes, qui contribuèrent à leur progrès, devaient déjà les favoriser. Le sauvage a une expérience toute faite; l'homme primitif a dû l'acquérir. En d'autres termes, l'homme préhistorique, comme l'a dit Bagehot 13, avait une moralité, une religion, des connaissances acquises semblables à celles du sauvage d'aujourd'hui; mais où réside la différence, c'est qu'il n'avait pas eu le temps d'imprégner son esprit d'habitudes et de croyances mauvaises: la longue suite des temps a imprimé aux sauvages cette marque indélébile; l'homme primitif était plus jeune, et n'avait pas tant de siècles derrière lui. C'est pourquoi d'aucuns ont trouvé étrange de rechercher les éléments essentiels et constitutifs de la société civile parmi certains groupes sociaux, qui loin d'avoir servi au développement, sont demeurés stationnaires.
Comment donc l'analogie, cette inépuisable source d'erreurs, peut elle avoir un fondement de vérité?
A cette objection nous répondons que l'analogie peut nous ramener à la vérité scientifique, qu'elle peut acquérir une valeur considérable quand les phénomènes comparés sont de même nature. Si l'on a constaté des faits identiques chez les sauvages et chez les primitifs, on peut affirmer qu'ils répondent aux nécessités et aux besoins naturels d'un état analogue de civilisation rudimentaire; par suite leur procédé de formation est semblable. On doit seulement éviter l'erreur qui consiste à trop généraliser, et n'étendre cette analogie de développement à des faits de nature différente, qu'avec de solides points de comparaison. Tylor a fait également une objection de valeur considérable: il faut accorder peu de créance aux récits des voyageurs et des missionnaires, parfois observateurs superficiels et plus ou moins ignorants du langage des indigènes. Ils peuvent en effet difficilement comprendre les pensées et les sentiments des sauvages, car la mentalité de ceux-ci diffère tellement, de la nôtre, qu'on ne peut être sûr de comprendre leurs conceptions et les motifs de leurs actions.
Spencer a savamment illustré l'automorphisme, c'est à dire la tendance naturelle à considérer et à juger les sentiments, les idées, les actions d'autrui à un point de vue parfaitement subjectif et individuel, de sorte qu'on en arrive à ne croire pas possible et naturel un état mental et social très différent du nôtre. En autres termes, l'automorphisme est la tendance précisément opposée au sentiment du relatif, du réel, à l'esprit historique sur lequel ont tant insisté les positivistes, et dont l'usage est condition dernière et essentielle de l'intelligibilité des faits humains, de l'élaboration d'une science sociale.
Ces difficultés augmentent naturellement, soit que l'on remonte aux phénomènes sociaux plus éloignés de notre époque par des conditions de races, de milieu, de temps, soit que l'on se trouve en présence de sauvages dans un milieu nouveau et différent. Ajoutons que ces données, recueillies souvent par des voyageurs incompétents, simples curieux, sans unité d'entendement et sans rigueur de méthode, constituent en général un ensemble de faits qui permet d'établir les thèses les plus diverses et les plus contradictoires.
On peut, avec Ferri, répondre que si cette objection vaut à titre d'exception probante et d'avertissement, elle ne diminue, ni la valeur de la méthode d'étude, ni celle de la plupart des faits confirmés par de nombreux observateurs dignes de foi.
La difficulté consiste donc à juger rigoureusement les faits, à comparer les différentes relations des voyageurs, pour examiner quelle est la plus véridique, et quels résultats communs on en peut tirer.
Les doutes que soulève Sumner Maine 14 n'ont pas une valeur absolue. Cet auteur croit que les mœurs et les croyances des sauvages sont une base trop faible pour établir des conclusions solides. Les sauvages, dit il, n'ont pas d'histoire par suite même de leur sauvagerie. Ils peuvent avoir subi toutes sortes d'influences étrangères, ou même être restés dans leur état primitif. En outre, leur nombre est limité; leur rareté et la quantité relativement considérable de leurs groupements prouve bien la faiblesse de toutes les théories qui les concernent.
Le défaut historique du raisonnement de Sumner Maine provient de l'impossibilité à transmettre aux générations successives le souvenir des gestes, puisqu'il n'y a point d'histoire véritable. Comment peut-on trouver un peuple qui reste toujours enfermé en soi même, isolé de tous les autres, un peuple qui demeure attaché à ses habitudes traditionnelles, et se préoccupe, comme c'est le cas pour les tribus sauvages, des besoins animaux? Ce qui intéresse seulement, ce n'est pas l'histoire, mais l'observation directe, exacte, scrupuleuse. Elle nous permet de considérer l'humanité à son premier degré de civilisation, qui correspond aux besoins les plus élémentaires; et par suite elle peut nous montrer l'état où l'humanité primitive a dût se trouver nécessairement. Quant aux nombreuses communautés dont parle Sumner Maine, c'est un fait qui facilite plutôt notre but, car il nous permet de comparer, d'établir des degrés dans l'organisation sociale, et de découvrir les stades successifs de développement.
L'objection de Schiattarella n'est pas plus juste. Pour lui 15, comparer les conditions actuelles de milieu et de climat des peuples sauvages à celles de nos aïeux et user de cette analogie de climats, de milieu, de temps pour en déduire une identité de mœurs, de coutumes, de besoins et d'habitudes, est un acte contraire aux exigences de toute recherche scientifique. On arrive ainsi à confondre des époques géologiques différentes, qui ont fait varier la vie et les coutumes.
On aboutit à une interprétation fausse des faits de l'archéologie préhistorique, en confondant sous la même dénomination de primitif l'homme archéolithique et l'homme néolithique, alors que les recherches ethnographiques ont montré une grande différence de civilisation entre ces deux types, qui ont existé à des époques très éloignées l'une de l'autre.
Il faut avant tout observer que la différence de milieu n'implique pas nécessairement une différence dans toutes les autres manifestations de la vie individuelle et sociale: la plupart des besoins les plus élémentaires de la vie, et quelques fonctions psychiques, s'expliquent sans un rapport étroit avec le milieu extérieur. Ce milieu vient donner aux autres manifestations une couleur spéciale, mais le fondement génétique reste toujours le même. D'autres faits enfin sont coordonnés entre eux par nécessité causale, et justifient de la sorte l'unité de développement du sauvage et de l'homme primitif.
En outre, les recherches sur les sociétés sauvages comblent les lacunes de la palethnologie; elles nous révèlent les liens qui existent entre des faits différents, et nous aident à comprendre l'évolution de certains phénomènes. Si, comme l'observe Ferri 16, on rencontre aussi souvent dans le domaine préhistorique des faits qui s'appliquent à la condition des sauvages modernes, on a une confirmation indirecte d'une hypothèse qui correspond aux lois de l'évolution, et d'après laquelle on peut généralement étudier chez les sauvages actuels les conditions de l'humanité primitive; c'est une justice rendue au principe que la méthode comparative a si heureusement appliqué dans la science, principe posant en fait que la comparaison complète l'observation.
On peut prendre un autre élément de comparaison en étudiant les individus et les classes frustes de tous les peuples, car le sauvage se retrouve dans notre société civilisée; bien souvent même il existe en nous, tout au moins à l'état psychologique. Certaines idées dominent encore l'esprit du peuple rude et barbare; les passions propres à l'animal se font jour dans les couches inférieures de la société, les instincts farouches et sanguinaires se traduisent par certaines actions individuelles et collectives. La preuve décisive en est fournie par les criminels, qui, au point de vue anthropologique et psychique, sont un retour aux races inférieures.
Examinons maintenant les résultats obtenus par l'archéologie préhistorique.
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Bibliographie

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