I avant-propos








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Autre voyage



Léon Denis devait revoir l'Italie, visiter à loisir ses villes et ses musées ; il devait retourner maintes fois en Algérie où l'appelaient les affaires de sa maison, et plus tard, sa tâche de propagandiste. Mais sous le réseau chatoyant des impressions superposées devait subsister, dans sa fraîcheur primitive, le fond étonnamment varié des souve­nirs accumulés durant le beau voyage.

Tout enfant, penché sur son atlas, durant les années d'étude, le fils du maître maçon de Foug rêvait de périples lointains, de longues randonnées à travers le monde. Et voilà que ces chimères étaient en partie réalisées.

A une époque où le Français ne voyageait guère, il parcourait le pays en tous sens et rayonnait hors des frontières, de Barcelone à la Haye, de Nantes à Milan. Mais il avait une façon à lui de pérégriner. Ce n'est point, on s'en doute, devant les tables d'hôte copieusement garnies ou autour du billard qu'il passait ses heures de répit. Il plantait là les Gaudissard de rencontre. Chaussant ses brodequins de marche, mettant au dos le havre-sac comme en 1870, il partait en excursion, armé d'un solide bâton de route.

Excursionner, pour lui, c'était battre le pays par ses propres moyens, avec l'unique secours de la carte d'état-major.

En 1871, à la Rochelle, il s'était exercé à la topo­graphie. La fin des hostilités ayant rendu disponible le stock de cartes qui se trouvait dans les bureaux de la 26e Division, il en avait bourré ses malles. Il ne manquait jamais d'emporter celles qu'il était susceptible d'utiliser dans ses déplacements, éprou­vant parfois, grâce .à ce procédé, un malin plaisir à renseigner les habitants du lieu sur leur propre pays. Par ce moyen, la ruine historique, le vieux calvaire, le mégalithe, le moindre détail présentant quelque intérêt, ne pouvaient échapper à ses inves­tigations, et il entrait ainsi, d'une façon parfaite, dans la connaissance de la contrée qu'il visitait. Rien ne lassait sa curiosité. Au reste, il était excellent marcheur. Pour un touriste de ce genre, on le devine, le souci du bon gîte et du repas plan­tureux ne comptait guère. Ce que nous appelons le confort - chose à laquelle nous sommes devenus assez sensibles - n'entrait dans ses préoccupations que pour une part à peu près nulle. Il apaise le plus souvent sa faim sous un arbre, au bord d'une fontaine ou d'un ruisseau. Tirant du havre-sac sa pi­tance frugale, il déjeune, tel un chemineau. Parfois il poussera jusqu'au proche village où il fera son repas, à l'auberge, d'une tranche de lard ou d'une omelette.

C'est ainsi qu'il parcourt l'Auvergne, la Savoie, le Dauphiné, chacune de nos provinces françaises. Au bon lit de l'hôtel du bourg, dans la vallée, il préfère la paillasse du chalet dans la montagne. Les cimes l'attirent ; il aime les hauts lieux. On y trouve souvent maigre chère, mais quelle nour­riture salubre pour l'esprit !

Avec sa Lorraine natale, avec l'Auvergne aus­tère, c'est l'Armorique qu'il a le plus révérée. Ses côtes hérissées et leurs îles sauvages, leurs havres pleins d'une secrète magie ; ses landes et ses bois sillonnés de ruisseaux invisibles ; ses pro­fonds herbages et ses labours ; il a tout visité. De Trégor en Léon, de Vannes en Cornouaille, il s'est promené interrogeant les monuments et les vieilles légendes.

Un jour, dans la forêt de Paimpont, dernier ves­tige de l'antique Brocéliande, il avise une petite bergère en haillons dont les yeux s'élargissent d'étonnement et de crainte en le voyant s'approcher. L'enfant sauvage a bien envie de fuir, mais le voyageur la questionne en sa langue. Elle s'enhar­dit :
« - Pourrais-tu me dire où se trouve la Fontaine de Baranton ?

La petite répond en remuant la tête affirmative­ment.

- Voudrais-tu m'y conduire ?

Même réponse et le voici s'avançant, au milieu des halliers, jusqu'au bord d'une mare dont l'eau croupit, parmi les herbes.

- C'est là, dit-elle, la Fontaine de Baranton.

Déception amère ! Voilà tout ce qui subsiste du Miroir de Viviane et du perron magique où s'as­seyait Merlin. »
Mais il n'y a pas que les belles légendes qui inté­ressent ce grand ami de la nature : il observe la vie secrète si profondément variée de la forêt. L'arbre est son confident et son ami ; la bête traquée par le chasseur impitoyable lui inspire un sentiment de fervente pitié. Un jour, dans la forêt de Chinon dont il connaît les moindres sentiers, il voit se pré­cipiter, vers le carrefour où il prend son repas, un chevreuil affolé que mène une meute. Le char­mant animal s'arrête en sueur, les flancs battants, à quelques pas du promeneur immobile, écoute la rumeur menaçante qui grandit, puis faisant un brusque crochet, s'enfonce, d'un bond prodigieux dans les fourrés voisins. Les chiens quêtent en vain : la trace est perdue. Les piqueurs interrogent Léon Denis qui leur dit avoir vu, l'instant d'avant, la bête à deux pas de lui.
- « Et vous ne nous l'avez pas renvoyée ? » s'exclame l'un d'entre eux.

- «Je m'en serais bien gardé » leur répond-il, imperturbable, riant sous cape de leur déconvenue autant que de leur air courroucé.
De tous les spectacles de la nature, rien ne passait à ses yeux la montagne. Sa devise «Toujours plus haut ! » s'appliquait au monde physique comme au monde spirituel. Chacune des nombreuses cartes illustrées qu'il envoyait à sa mère, en cours de voyage, porte une croix qui précise le sommet qu'il a voulu atteindre. Promenade, excursion, ascen­sion, tout lui convenait pourvu qu'il fût à pied.
« Ne me parlez pas d'aller autrement qu'à pied sur­tout en montagne, se plaisait-il à répéter. Oui, Jean­-Jacques aurait encore mille fois raison contre vous, hommes du siècle, malgré vos funiculaires et vos autos ronflantes. C'est à pied qu'on se dilate vrai­ment les poumons et l'âme en même temps. Comp­tez-vous pour rien l'effort déployé, le plaisir de franchir l'obstacle, d'escalader la cime afin de con­templer de panoramas qui vous échapperont tou­jours si vous utilisez la machine ? C'est ainsi que pour ma part j'ai souvent des fois gravi les Pyrénées, à Gavarnie, au Pic du Gers, passé les Alpes au St ­Bernard et au Simplon, et cela vaut, je vous assure, tous vos tunnels électrifiés où l'on s'asphyxie - en montagne c'est un comble ! - et tous vos cars qui vous envoient assez souvent au fond des précipices. Ça, c'est de l'imprévu, j'en conviens. Moi, je préférais celui que donne la montagne à ses vrais amis qui vont à pied, simplement ».
La moindre promenade était pour lui matière à observation, à méditation, à élévation. Rien n'était perdu des remarques auxquelles elle pouvait don­ner lieu. Tout était scrupuleusement enregistré, catalogué. Ainsi ses notes personnelles venaient éclairer les textes souvent obscurs. La nature li­vrait un à un, à son grand ami, les secrets qu'on ne trouve point d'ordinaire dans les livres. En ce sens, on peut avancer que ses nombreux voyages ont gran­dement contribué au développement intégral de sa personnalité.
Le conférencier de la Ligue de l’Enseignement
Dès l'année 1872, suivant l'impulsion donnée dans le pays par la Ligue de l'Enseignement, un cercle régional était organisé en Touraine.

On connaît le but louable que s'était assigné la Ligue : encourager l'instruction du peuple dans les endroits privés d'écoles, concourir, par des en­vois de livres, par des subventions spéciales, à la création de cours d'adultes et de bibliothèques po­pulaires. C'était, en somme, une vaste fédération intellectuelle affranchie de toute entrave administrative, dont l'objet était de faire adopter, en France, l'enseignement obligatoire, gratuit et laïque, et de consacrer l'indépendance de l'école vis-à-vis des églises.

Simplement tolérée, cette œuvre débuta, en In­dre-et-Loire, des plus modestement, par la fonda­tion d'une bibliothèque qui contenait six cents vo­lumes environ.

Au 16 mai, la Ligue fut inquiétée. A Tours, le cercle se vit interdire la distribution de certains ouvrages de son catalogue et tomba de ce fait en léthargie, Mais l'oeuvre subsista, grâce au zèle de ses fondateurs. Le Dr Belle, député d'Indre-et-Loire, qui était sincèrement attaché aux idées républicai­nes, prit en main la direction du cercle et lui im­prima une vigoureuse impulsion. Il avait su appré­cier le jeune voyageur de la maison Pillet pour son intelligence et son activité ; il se l'attacha comme secrétaire général. Il ne pouvait faire un choix plus heureux. Fils du peuple, ayant éprouvé lui-même combien les classes pauvres sont, par défaut d'ins­truction, mises en état d'infériorité vis-à-vis des classes possédantes, Léon Denis se donna tout en­tier à la tâche qu'on venait de lui confier.

C'est le 15 septembre 1878 que fut officiellement inauguré le Cercle tourangeau de la Ligue par une grande conférence, donnée au Cirque, sous la pré­sidence du Dr Belle.

Léon Denis y développa magistralement le sujet, à l'ordre du jour, de l'instruction populaire. C'était la première fois qu'il se produisait en séance publi­que. Il s'y classait, d'emblée, comme conférencier de haut style.

Nous en, trouvons l'affirmation dans un article paru le lendemain dans l'Union Libérale, journal de Tours et du département d'Indre-et-Loire.
« M. Belle, y est-il dit, a donné la parole à M. Denis, secrétaire de la Ligue, qui a prononcé un très re­marquable discours, dans lequel il a montré des qualités oratoires de premier ordre aussi a-t-il re­cueilli de chaleureux bravos et obtenu le succès le plus complet. C'est avec le plus grand plaisir que nous joignons nos félicitations à celles qu'a reçues le jeune orateur, à la fin de son discours, de tous les membres de la Ligue assis sur l'estrade et de l'auditoire tout entier ».
Dans les années qui suivirent, l'ardent propagan­diste laïque accompagna Jean Macé dans les cen­tres régionaux où il y avait une bibliothèque en formation. Habile à communiquer son énergie aux hommes dévoués qui s'étaient groupés autour de lui, le promoteur de ce grand mouvement d'émancipation intellectuelle n'avait pas été long à apprécier la collaboration du secrétaire touran­geau.

Ils visitèrent ensemble Château-renault, Langeais, Bourgueil, Richelieu, Loches dans l'Indre-et-Loire, puis d'autres villes des départements limitrophes Jaulnay-Clan dans la Vienne, Orléans, Angers, le Mans, Nantes, etc.

Le jeune émule de Jean Macé déploie une activité, une ardeur si entraînante que le succès le plus com­plet l'accueille partout où il se présente.
« Conférencier de premier ordre, écrit-on : pa­role facile, expressions choisies, périodes brillantes et claires ; en plus, une science profonde et une connaissance acquise des choses et des lieux par de nombreux voyages dont il a la passion ».

« Conférencier de grand mérite, dit-on par ail­leurs, il sait captiver son auditoire, et sous sa pa­role chaude et colorée, les questions les plus ardues prennent un charme insoupçonné. Il sait produire une grande impression sur l'auditoire parce que les sujets qu'il choisit sont traités par lui avec une belle élévation de pensée, dans un langage très honnête et très pur auquel ne croient pas toujours devoir se plier certains conférenciers qui oublient que l'on ne peut instruire efficacement qu'en em­ployant des expressions et des tournures sim­ples16 ».
Simplicité, clarté sont déjà, on le voit, ses quali­tés dominantes. Elles devaient rester la marque de son talent.

Les lignes suivantes achèvent de caractériser l'art déjà très sûr du jeune propagandiste.
« M. Denis possède les qualités qui font l'orateur érudition profonde, mémoire très heureuse, élégance de la forme, rondeur de la période, sobriété du geste et, par-dessus tout, le « pectus » qui rend son éloquence tout particulièrement communica­tive et lui acquiert aussitôt les sympathies de l'au­ditoire17».
Nous ne nous étonnerons plus de l'emprise très spéciale exercée par notre conférencier sur certaines salles tout d'abord réfractaires, rétives, malveil­lantes, et qui se trouvaient peu à peu matées, ga­gnées, entraînées par cette parole si droite et si humainement persuasive.

C'est donc en qualité de Secrétaire général du Cercle tourangeau de la Ligue de l'Enseignement que nous allons le voir entreprendre une série de grandes conférences dans les villes de l'Ouest Tours, le Mans, Angers, Nantes, Poitiers, etc.

Les sujets qu'il choisit lui permettent d'amorcer la question qu'il désirerait, mais ne peut encore traiter librement. Il faut compter, en effet, avec les difficultés que présente une telle entreprise. Sous le couvert de la Ligue, impossible d'y son­ger.

Il se borne donc à développer des thèmes géné­raux d'histoire : « La République américaine », ou d'astronomie populaire : « Les Terres de l'espace », « les Univers lointains » etc.

En séance privée, il aborde des sujets plus spé­ciaux tels que « le Monde et la Vie » ; «les problè­mes moraux et religieux » etc.

En 1880, il donnait l'une de ses premières grandes conférences : le « Progrès » successivement dans quatre villes différentes : Tours, Bourgueil, Château-renault et Orléans. Cette brillante causerie d'une haute tenue littéraire, bien composée, fut publiée l'année même, en opuscule, sur la demande de ses nombreux auditeurs. Quelques mois après parais­sait « Tunis et l'lle de Sardaigne », sujet qu'il avait également traité verbalement en s'aidant de ses no­tes et souvenirs de voyage.

La renommée du jeune orateur de la Ligue n'était plus à faire. Jean Macé le tenait en très haute estime et le Président du cercle tourangeau avait pour lui les plus grands égards.

Dans un bulletin de la Ligue où le Dr Belle pré­sentait les conférenciers en tournée, il s'exprimait ainsi, après avoir rappelé le mérite du jeune propagandiste aux prises avec des difficultés sans nombre :
« Ce qu'il y a de remarquable chez M. Léon De­nis, c'est qu'il est le « Vir probus » par excellence. Jamais il ne sacrifie à un vain désir de popula­rité. Sa parole est toujours honnête et conscien­cieuse ; les sujets qu'il traite sont toujours élevés. Le coeur est plein de vie, l'âme forte. » Et il termi­nait ainsi :

« Nous n'avons qu'un reproche à faire à M. Léon Denis : il est trop modeste ».
Cette modestie et cette probité, l'éminent Prési­dent du cercle tourangeau de la Ligue d'Indre-et­-Loire venait d'en éprouver l'exceptionnelle valeur. Songeant au Sénat pour lui-même, il s'était mis en tête de faire de son Secrétaire général, un député - choix des plus heureux s'il eût répondu au désir de son jeune collaborateur, - mais il se heurta aussitôt à une résistance qui le surprit et le déçut. Il s'en ouvrit à Léon Denis avec sa franchise ordi­naire.
« J'ai beaucoup réfléchi à la conversation que nous avons eue dans mon cabinet de la rue St•Eloi, et mes réflexions m'ont amené à déplorer de plus en plus les résolutions que vous avez prises, lui écri­vait-il. Vous pourriez avoir sur nos concitoyens une influence salutaire. J'ajouterai que j'ai la con­viction que la carrière politique s'ouvrirait toute grande pour vous, si vous vouliez bien sortir un ins­tant de l'ombre où vous vous complaisez.

J'ai le plus ardent désir d'arriver au repos, et je ne suis pas téméraire en affirmant que vous pour­riez me remplacer dans la première circonscription de Tours. N'objectez pas votre situation modeste de fortune. Grâce au ciel, nous sommes à une époque où ces considérations touchent moins les masses, surtout dans la partie que je représente.

Je vous jure que je ne suis pas le premier à avoir songé à vous.

Mais combien je serais heureux de céder ma place à mon ami Denis qui, à une honnêteté absolue, joint une énergie suffisante pour ne point se laisser aller à des entraînements dangereux pour la Pa­trie.

Si je vous dis que vous pouvez jouer un rôle im­portant, heureux pour la ville, pourquoi ne me croi­riez-vous pas ?

Vous m'accorderez bien que j'ai acquis quelque expérience dans le frottement des hommes. Très muet souvent, mais observateur toujours, je puis, tout autant qu'un autre, je dirais presque - mieux que beaucoup d'autres - je puis, dis-je, porter sur les hommes et les choses un jugement d'une cer­taine solidité.

Et si j'ajoute que pouvant, à l'heure actuelle, être utile à la ville, vous pourriez plus tard être utile au pays tout entier, pourquoi refuseriez-vous de sortir de votre immobilité ?

Quoique vous en disiez, les hommes sont rares. Vos études, vos travaux, votre amour du bien, votre recherche ardente de la vérité, toutes ces choses ont fait de vous un homme. Montrez-vous ! »
Léon Denis ne pouvait accepter une telle offre bien qu'elle fût pour lui des plus flatteuses. Certes, il possédait les qualités requises pour la carrière parlementaire. Il savait manier la parole, enlever un auditoire : il possédait la simplicité, la bonho­mie qui plaisent aux gens de la province ; il ne man­quait pas de convictions solides et d'ardeur com­bative. Mais il était dépourvu de toute ambition politique. Au surplus, il traversait à cette époque une crise douloureuse. Sa santé était loin d'être sa­tisfaisante; des préoccupations nombreuses le re­tenaient dans une expectative cruelle, arrêtaient son élan. Certes, il lui en coûtait de rebuter l'homme généreux qui lui voulait du bien et dont il appréciait le geste, mais il fallait prendre une résolution ; une telle réponse ne pouvait être différée. Le 8 mai, il écrivait à son ami :
« Votre lettre m'a profondément touché, mon cher Président. Il faut une impossibilité bien majeure pour oser y répondre négativement. Et malgré tout, cette réponse m'est pénible à faire. Combien d'hommes de ma connaissance accueilleraient avec une joie vive de telles propositions et l'offre d'un appui si généreux.

Mais les exigences de la matière s'imposent. Je vous l'ai dit, et il est cruel de le constater à mon âge : je suis tombé dans un état organique qui m'oblige à re­noncer au travail, aux occupations absorbantes. Je suis dans la situation du navire qui fait eau et jette à la mer tout ce qui peut alléger sa marche. Il me faudra renon­cer bientôt sans doute à la Ligue et même, un peu plus tard, aux fonctions que je remplis chez M. J. Pillet. Seule, la nécessité d'assurer mon avenir matériel et celui des deux vieillards que Dieu a mis à ma charge me fait lutter encore. Mais ma vue gravement altérée, l'état d'anémie et de prostration où m'a plongé une vio­lente maladie d'estomac, ce sont là d'impérieux avertis­sements auxquels il faut bien prêter l'oreille.

Sans doute, j'avais nourri l'espoir de consacrer mes forces et mes moyens d'action au service d'une grande cause, non pas peut-être précisément celle du progrès politique, quoiqu'elle me soit chère, du moins à cette cause plus haute encore de l'évolution scientifique, phi­losophique, morale, qui intéresse l'humanité entière et offre au point de vue moral la solution du plus grand problème qui se soit posé de tout temps à l'esprit hu­main : celui de ses propres destinées. C'est dans ce but que je m'exerçais à manier la plume et la parole.

La constatation de mon état physique, de mon im­puissance à faire le bien que j'avais rêvé me remplit de tristesse ; je ne vous cacherai pas, à vous, si bienveillant pour moi, que les choses de la vie ne m'apparaissent plus que sous un jour assez sombre. C'est à cette heure surtout que j'apprécie la nécessité d'une conviction puissante en l'éternelle justice, de l'espoir en, des vies re­naissantes, vies de travail, de progrès pour aider l'homme à supporter ses épreuves, à les faire servir à son perfec­tionnement, à son amélioration morale.

Il me faut donc renoncer d'une manière absolue,(vous le comprenez) aux projets que vous formiez pour moi. Je n'en garderai pas moins un profond et reconnaissant souvenir à l'homme généreux qui s'est penché vers moi et m'a tendu la main, m'invitant à monter vers une si­tuation que mes goûts, que mon affaiblissement phy­sique ne me permettront jamais d'occuper. »
On le voit par le ton même de cette lettre : Léon Denis sortait d'une épreuve pénible, à la fois d'ordre physique et d'ordre moral. Ses déplacements conti­nuels, en le condamnant au régime de l'hôtel, lui avaient détraqué l'estomac. Ses multiples occupa­tions n'étaient pas sans lui imposer un surmenage préjudiciable à la santé. Et en plus, sa vue lui don­nait les plus graves inquiétudes.

A trente-cinq ans, il se voyait diminué dans ses moyens physiques, avec la perspective de continuer sa vie seul, auprès de ses parents vieux et infirmes.

Qu'il succombât à la tâche, et c'était pour eux la mi­sère.

Tout comme un autre, il avait ébauché un projet de mariage avec une jeune fille qu'il aimait sincè­rement et dont il était aimé, afin de se créer un foyer, un refuge contre les tempêtes de la vie. Es­poir irréalisable ! Pouvait-il, occupant une situation des plus modestes, rendre une femme solidaire de charges aussi lourdes ? D'autre part, lui était-il loi­sible, au point où il en était, de se partager entre les douceurs, les soucis de la vie de famille et les charges grandissantes d'une mission dont la révéla­tion se précisait de plus en plus.

De telles déceptions, de tels renoncements ne vont pas sans tristesse, et Léon Denis, s'il avait une volonté des mieux trempée, possédait aussi un coeur extraordinairement sensible et vibrant. Heureusement, comme l'avait noté le Dr Belle, l'âme était forte. De l'épreuve acceptée et subie, elle devait sortir victorieuse, ayant reçu une trempe nouvelle.





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