I avant-propos








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Le beau voyage



Le 27 septembre 1876, Léon Denis quittait Tours. Prenant le chemin des écoliers, il parcourait l'Auver­gne : Clermont-Ferrand, Thiers ; puis, traversant le Velay, bifurquait sur Lyon. Ayant visité Fourvière, puis assisté chez des amis à une soirée spirite intéressante, il filait, le 3 octobre, à Genève. Cette ville l'avait séduit. Lausanne et la rive vau­doise achèvent de le conquérir. Le cadre incompa­rable des grandes Alpes, le vaste miroir fluide du Léman, l'ampleur de l'horizon l'émeuvent jusqu'en ses fibres profondes. Il goûte, en plus, le sérieux, l'amabilité des populations riveraines si proches de nous par la communauté d'origine, la langue et l'urbanité des moeurs.

Quelques jours plus tard, il est en plein Valais. Il trouve en Sion, une localité fort pittoresque mais sale. Il pleut. Les chars attelés de boeufs roux cahotent sur les mauvais chemins de la montagne ; les Valaisans rentrent, dans leurs villages perdus, les tendelins de vendange. Heureusement, le lende­main, à son départ, un soleil radieux dissipe la brume qui enveloppait les pentes. Les cimes appa­raissent, coiffées de leurs névés resplendissants. A Brieg, l'effet est merveilleux. Il faut s'arrêter. Force est de franchir le Simplon en voiture. Un ingénieur vaudois est son compagnon de route. Tous deux déjeunent dans un restaurant de fortune à l'usage des touristes. Le charmant voyage !

En arrière : les monts éclatants de Tourtemagne, la vallée de Zermatt. Les clochers des villages au toit métallique, le torrent de la Viège, reluisent d'un éclat spécial qui est du plus curieux effet.

A Bérisal, un jeune anglais remplace l'ingénieur. Une perspective immense vient de s'ouvrir sur le Valais. Le fleuve se déroule au loin, entre les monts, comme un ruban d'argent. La route fait d'innom­brables lacets ; les voyageurs, à pied, montent à travers les pâturages et les hautes sapinières, A Ca­valrienberg, ils découvrent le Finsterhaorn et le haut Oberland. La nuit vient ; il faut s'arrêter, cou­cher dans la montagne, au relais prévu.

Le lendemain, à sept heures, ils se remettent en route. La vue est sublime. Brieg apparaît en contre­bas à une profondeur vertigineuse. De toutes parts des névés, des glaciers scintillants. Plus de végéta­tion. Les hauts sommets revêtent un aspect gran­diose mais désolé, d'une austérité inouïe ; la bise âpre fouette le visage des voyageurs. Partout des rochers abrupts, des escarpements où croulent des avalanches, des précipices, des abîmes effrayants. Mais le col est franchi ; on redescend maintenant le versant italien. La voiture que l'on a échangée au village du Siruplon emporte maintenant notre excursionniste vers les vallées, tessinoises. Afin de ne rien perdre de l'admirable panorama de la Gorge de Gondo où gronde la Doveria, il grimpe sur l'impériale et s'installe parmi les bagages. Le vent est froid et pi­quant, mais la vue est si belle ! A Iselle, il faut s'ar­rêter pour la douane. Déjà les mendiants, les en­fanta en guenilles, le soleil et les chansons : c'est l'Italie.

La vallée s'élargit, les villages perchés sur les collines ou disséminés sur les pentes montrent, au loin, leurs façades peintes, leurs campaniles ni­chés dans les épais feuillages. Partout des mûriers, da la vigne grimpante, des châtaigniers dont on ramasse les fruits épineux. Dome d'Ossola proprette, pimpante, lui fait, à l'arrivée, une excellente impression ; ­ puis c'est Mergozzo et son charmant petit lac, enfin Pallanza au bord du « Verbano » enchanté.

Le lendemain, il fait avec des compagnons de ren­contre le traditionnel pèlerinage aux îles Borromées ; il subit la magie de ces rives vantées mais ne s'y arrête pas. Le 12 octobre, il est à Milan, la belle capitale lombarde toute bruissante et animée d'une vie intense. Mais Venise l'appelle ! N'a-t-il pas déjà parcouru en songe la ville des Doges ? Ne l'a-t-il pas vue, dans un tableau étrangement suggessif à jamais fixé en sa mémoire, dérouler ses presti­gieuses féeries au temps de sa splendeur ?

Par une journée de chaleur et de poussière, le voilà roulant vers l'Adriatique. Bergame et son vieux château ; Brescia, lonato, d'où l'on voit dans une échappée prestigieuse le lac de Garde ; Vérone au loin, puis Vicenze, défilent devant ses yeux émer­veillés. La nuit est venue, mais le voyageur voit bientôt scintiller les feux de Venise. Le pont est franchi ; voici la gare ; voici les gondoles qui atten­dent. Et soudain, c'est l'étrange impression d'un rêve éveillé, le glissement de l'embarcation dans la ténè­bre des murs où vient jouer la fantasmagorie lunaire. Ayant passé le reste de la nuit à son auberge, il se lève, dès l'aube, pour admirer l'étrange ville dans sa grâce matinale. Il se rend place St-Marc, puis à la Basilique. Il monte au campanile fameux d'où l'on découvre la cité toute cernée par la mer lumineuse. Et puis, c'est au Palais ducal la visite des oeuvras du Titien, de Tintoret, de Paul Véronèse. Il veut tout voir : les musées, les escaliers et les statues, les pla­ces et les Eglises, jusqu'au ghetto sordide et lépreux. Et le soir, après une dernière, promenade à la Piazza, il s'attarde encore, tout ébloui des splendeurs de la ville unique et grisé de son odeur violente, à la terrasse du café Floriani, pour admirer la féerie nocturne sur le grand canal. Avant de quitter ces merveilles, afin que ses parents soient informés de sa joie, il leur écrit dans l'enthousiasme de son impression première :
« Venise, hôtel della Luna

« Chers Parents,

« Vedere Venezzia e poi morire » disent les Italiens. Je puis donc mourir, j'ai vu Venise.

Je suis venu y passer ce jour de dimanche. Pendant qu'en France, enfiévrés de politique, tous mes compa­triotes courent au scrutin, moi, je rêve au soleil, je con­temple Venise resplendissante de grâce et de beauté, sous un ciel bleu sans nuages. Je descends du Campa­nile de St-Marco, tour dont la terrasse domine la Piazza, à 100 mètres de hauteur. J'y suis resté plus d'une heure, ne pouvant me rassasier de ce merveilleux spectacle de Venise s'étalant, immense, autour de moi, au sein d'une mer baignée de lumière. Les trois cloches du Campanile sonnaient tout à mes côtés, jetant dans mes oreilles une rumeur assourdissante. A leur signal, toutes les églises de Venise - il y en a plus de cent - se sont mises à parler. Le son des cloches s'élevait de toutes parts et formait un étrange concert.

Oui, Venise est belle. C'est la cité la plus bizarre, la plus attachante que j'aie vue. Qu'il fait bon vivre ici ! La nature est si douce, le soleil si caressant, la mer si bleue ! Mais pourquoi la population est-elle si mauvaise, si vindicative, si sordide ? Hélas ! Partout, à côté des merveilles créées par le génie humain, se montrent des plaies hideuses : paresse, mendicité, passions fu­rieuses !...

Comment décrire une telle ville ! Impossible de trouver des termes qui en donnent une image fidèle. Merveille des merveilles ! J'ai ouï la messe dans la basilique de St-Marc, cette splendide église où sont entassés tous les chefs-d'oeuvre de l'art vénitien et oriental ; (marbres, mosaïques, orfèvreries précieuses, châsses). L'oeil est ébloui par toutes ces magnificences. Et le palais ducal, te le.Procurates ! Un monde de monuments admirables s'élèvent autour de cette place St-Marc, célèbre dans le monde entier. Il faut voir du quai des Enclavons s'éten­dre la mer sur laquelle le soleil jette ses traînées d'or ; et les gondoles glisser, rapides, silencieuses, sur l'eau calme et transparente. Au loin, les îles, le Lido, St-Pietro di Castello, La Giudecca, St Giorgo Magiore, etc. - Venise tout entière, ses dômes innombrables, ses rues étroites, ses ponts, ses places animées et bruyantes. Au­tour d'elle, comme une écharpe d'azur, partout la mer et les lagunes...

Je me suis échappé de Milan pour voir tout cela et j'y retourne ; mais j'y retourne avec une puissante image gravée dans ma mémoire. Jamais je n'oublierai Venise. Je suis comme un écolier faisant l'école buissonnière on ne doit pas savoir que je suis venu ici. Mais si près de Venise, pouvais-je résister au désir de la voir. »
Le lendemain il doit regagner Milan, puis s'arrê­ter à Turin. Ses affaires ensuite l'appellent à Men­ton d'où il rejoindra Gênes par la Riviera italienne, puis, de là, Livourne d'où il doit s'embarquer pour la Corse.

Nous sommes à la fin d'octobre. Léon Denis péré­grine dans les magnifiques forêts du Cervione. Qu'importe que les auberges soient malodorantes et le menu négligé ! L'île de Beauté le charme et l'a pris tout entier. Parti de Cervione avec un certain Pestalozzi, il se rend à Corte, à dos de mulet d'abord, puis en voiture. L'enchantement continue. Au fur et à mesure qu'ils montent, d'admirables vallées se découvrent, silencieuses, évoquant les âges primitifs, entre les hautes pentes recouvertes de châtaigniers séculaires. L'automne jette ses tonalités ardentes sur les vastes frondaisons. A travers les échancrures des feuillages, brillent les cascades, les torrents descendus des crêtes neigeuses.

A Piedirocco, il faut faire halte. Les mulets sont fatigués et le lendemain est jour de Toussaint. Il consacre donc cette journée à une promenade soli­taire dans la montagne, parmi les sentiers pierreux, sous les grands châtaigniers. Seuls, dans le grand silence, s'entendent le grondement perdu des tor­rents au fond des vallées et le cri strident des fau­cons dans l'air bleu. Parfois les cloches tintent et la méditation finit en élévation à Dieu.

Le lendemain, à midi, sur une chétive voiture traînée par un mulet, il gagne Corte. Le ciel est d'un bleu profond, le soleil éblouissant. Les cimes des montagnes baignent dans une atmosphère d'une admirable transparence. Devant le panorama su­blime du Monte d'Oro, on lui sert un déjeuner suc­culent dans une auberge perdue. Il est littéralement enivré de lumière et d'air salubre. Malheureuse­ment, descendu à Sartène et à Ajaccio, il tombe en pleine fièvre électorale, au milieu d'une population vociférante ayant oublié, pour un moment, son bon sens et son originalité coutumière.
Revenu à Marseille, puis réembarqué après un court répit, il touche la côte algéroise le 20 décem­bre, par un temps maussade. Mais le lendemain, le ciel est sans nuages. Il goûte ce spectacle nouveau pour lui, le bruit inusité, les scènes indescriptibles de la vie arabe. Ayant visité Alger et la Casbah, il se rend à Blidah, la reine du Sahel, qui le laisse absolument charmé. Mais ici, visiblement notre voyageur est tenté, par le désir de pénétrer plus à fond dans la vie indigène, de laisser les routes com­merciales encombrées pour s'avancer dans la mon­tagne an coeur du pays Kabyle. S'étant rendu par la diligence à Tizi-Ouzou, le voilà qui bifurque, tou­jours en voiture, vers Fort-National. Alentour, la terre est un verger : jardins sur les pentes, pâtu­rages sur les hauteurs. Le long de la route assez bonne, la gent indigène : pâtres et laboureurs, en­fants et femmes, quelques-unes jolies et le visage découvert, circulent dans l'un et l'autre sens, me­nant grand bruit. Le soleil inonde de ses feux les crêtes dentelées du Djurjura, et c'est dans ce décor ruisselant de couleurs et débordant de vie qu'il dé­jeune à Fort-National, parmi les Kabyles accroupis et gesticulants.

Mais il s'agit de trouver des guides pour l'excur­sion projetée dans la montagne. Il ne tarde pas à en être pourvu. Un certain Mustapha Belkassen, jeune garçon dégourdi, poli, propre comme un sou, qui lui avait été recommandé, s'offre bientôt à l'accompa­gner dans son excursion. Il a un muletier sous la main, Ibrahim, qui connaît parfaitement le pays. Léon Denis désire se rendre à Abkou, en plein pays Kabyle. Qu'à cela ne tienne.

Muni d'un, sauf-conduit que lui a délivré, fort ai­mablement, le capitaine du bureau arabe, le voilà en route, dès l'aube - monté sur son mulet que flanquent de part et d'autre, Mustapha et Ibrahim à pied - pour le camp des Aïn-Chellata. La route est mauvaise, détrempée par les pluies récentes, mais le paysage est merveilleux. De toutes parts des cul­tures, des massifs d'arbres verts.

La campagne, que cernent les formidables remparts du Djurjura, ressemble à un grand jardin. Les Ka­byles sont au labour. Partout des chants, des cris. Les fumées des villages montent dans l'air d'un bleu admirable. Mustapha, qui parle correctement le français, raconte des scènes de l'insurrection de 1871 qui l'a ruiné, lui et ceux de sa tribu dont les biens ont été confisqués.

Tout en causant, la petite troupe monte vers la Haute Kabylie. On a laissé le chemin pour prendre des sentiers terriblement hérissés et rocailleux. Le mulet de notre voyageur se hisse péniblement parmi d'énormes quartiers de rocs. Enfin, après une heure d'escalade dangereuse, on arrive à Thifilkouth, misé­rable village, aux maisons sordides, d'une saleté repoussante. Tous les trois sont épuisés ; la mon­ture ne vaut guère mieux. Ils s'en vont à la maison de «l'amin » demander quelque provende : du lait, des fruits. Des chiens féroces hurlent à leurs ta­lons ; les femmes s'enfuient à la vue du « roumi », les enfants se cachent. Mustapha ayant obtenu la pitance demandée, nos excursionnistes s'installent pour le déjeuner, sur les dalles de la « djemaa ».

Un cercle de curieux les entoure aussitôt. Les femmes, rassurées, montrent le « roumi» à leurs marmots.

Mais Léon Denis a grand hâte de repartir, car Abkou est loin encore. Voilà que le guignon s'en mêle. La mule, prenant ombrage des vêtements noirs de son cavalier, s'échappe et s'enfuit, ce qui provoque un rire inextinguible chez les gens du village. A grand peine, Mustapha la rejoint, mais il s'est foulé le pied. Ils repartent par un chemin im­possible, descendant les escarpements, passant des oueds, remontant les pentes. La nuit vient. Il faut gagner rapidement le campement de Aïn-Chellata pour y passer la nuit. Heureusement l'amin est là. Il se fait lire le sauf-conduit, puis entraîne le roumi dans sa demeure. Force est donc de le suivre, à tra­vers un dédale de murs, en pataugeant dans un jus visqueux qui prend fortement aux narines. Les chiens se hérissent, montrent des crocs peu rassu­rants. Ayant enjambé une palissade, ils arrivent à un grand gourbi dont la porte est disjointe. C'est là le gîte singulier qu'on réserve au touriste ; mais il n'y a pas le choix.

A cause du froid vif on allume un grand feu do bois sec, à même le sol. La fumée envahit la sou­pente. Des femmes, à l'autre bout, pilent le grain, mais elles disparaissent à la vue du Français.

Le mobilier se compose uniquement de ces grands vases en grès, de hauteur d'homme, où les Kabyles serrent leurs grains. L'amin, son jeune fils accompagnés de parents sont entrés avec eux. Ils se sont accroupis autour du feu et se chauffent à la flamme. On apporte une lampe indigène en cuivre soutenue sur un haut pied de fer. Le muezzin a fait entendre son chant triste et doux, les prières sont dites. Les Kabyles enveloppés dans leurs burnous se sont assoupis.

A neuf heures, on apporte le couscous dans un plat de bois monté sur un pied, en forme de compotier. Dans un autre bol, en faïence bleue, fume la vo­laille bouillie ; la sauce est à part, dans un pot. L'amin s'est saisi d'une longue cuiller en fer dans laquelle il crache pour la nettoyer, puis gravement il l'essuie à son burnous crasseux. Moment d'hési­tation... Cependant, Mustapha montre l'exemple. Il creuse un trou dans le couscous et se sert large­ment, mais notre roumi n'y va qu'avec une certaine répugnance. Pourtant, il faut faire honneur à l'hôte, et il y a bien à cela un certain mérite. Mor­dant à même le morceau de poulet qu'il s'est octroyé, l'infortuné voyageur est tôt rassasié : le cous­cous est terriblement pimenté. Heureusement, la gargoulette, qui contient une eau délicieusement fraîche, vient éteindre en partie l'irritation causée par le mets infernal. Pourtant, les autres convives se régalent, se gavent littéralement, puis aussitôt s'enroulent dans leurs guenilles, couchés à même le sol, pour prendre leur repos. Tous dorment bientôt d'un sommeil profond. Seul, le chef de l'expédition songe à son équipée, pour le moins singulière, à la surprise de la bonne maman Denis, de ses amis, s'ils pouvaient le voir dans une telle situation. L'air vif de la montagne rentre par la porte mal fermée. A tout instant, des chèvres, des moutons pénètrent dans le réduit, viennent flairer les dormeurs puis se couchent entre eux. Des lé­gions de puces commencent, à dévorer l'infortuné touriste, lui causent des démangeaisons intolé­rables. Les heures coulent lentes au rythme des ronflements et des soupirs bestiaux. L'aube enfin vient mettre un terme à son supplice. Il réveille Mustapha, puis ayant remercié son hôte endormi, qui ne lui répond que par des grognements entre­coupés, il s'éloigne au plus vite de ce refuge en vé­rité par trop primitif.

Il est cinq heures. La lune brille, les chiens aboient furieusement. Par les chemins pierreux, Léon Denis se hâte, juché sur le mulet que conduit Ibrahim imperturbable et que suit, en clopinant, Mustapha Belkassem, vers Abkou, but espéré de cette mémorable incursion en pays Kabyle.
*

**
De ces randonnées en terre africaine, le représen­tant de la Maison Pillet, de Tours, devait rapporter bien d'autres souvenirs de déconvenues, de désa­gréments toujours supportés avec bonne humeur et d'autant plus marquants.

Ayant couru d'Abkou à Philippeville, puis à Guelma, puis à Bône, par tous les temps, ballotté dans les trains, dans les diligences, à dos de mulet, actif, curieux de tout, de tout ravi, il avait fait pour de rendre à Tunis, une traversée particulièrement difficile. Ses ennuis avaient commencé dès le dé­part, au dernier moment, lorsqu'on enlevait l'échelle, force lui avait été de s'agripper et de se hisser à bord, à la force des poignets.

Jusqu'à la Calle, la traversée avait été charmante, la mer paisible. Puis le vent était devenu soudain très froid ; le petit navire roulait et tanguait de plus en plus. Et la nuit avait été terrible. Les lames déferlaient sur le pont. Tonneaux, plats-bords, chaînes et cordages roulaient sur le pont avec un bruit infernal. Des coups sourds, inquiétants, ré­sonnaient dans la calle par suite d'un arrimage insuffisant. Dans les cabines, la vaisselle se brisait. Les passagers devaient se cramponner ferme aux barres des couchettes les femmes et les enfants, pris de peur, poussaient des cris affreux. La manoeu­vre se faisait de plus en plus laborieuse au milieu de la tempête. Et puis, ç'avait été une accalmie soudaine et le retour au calme, sitôt doublé le cap Farina.

Léon Denis voulait voir Tunis avant de revenir par l'Italie ; il voulait visiter les ruines de l'an­tique Carthage et se sentir porter par la mer fabu­leuse qui enfanta notre civilisation.

Le voici dans la grande capitale du Protectorat, sale, grouillante de vie, bruyante et colorée. Laissant les quartiers neufs de la Porte de la marine, il s'en va aux souks. C'est là qu'il passe ses heures de flânerie.
« J'aime, dit-il, m'enfoncer au hasard dans les quartiers arabes de Tunis, cherchant les recoins les plus solitaires, les plus silencieux. »
C'est au cœur de la ville indigène qu'il cherche surprendre les aspects les plus originaux de la vie musulmane. La campagne aussi l'intéresse, la verte vallée de la Medjerda garnie déjà de blanches villas européennes. Avant de s'embarquer pour Malte qu'il désire voir, il ne quittera pas Tunis sans visiter la Villa des Myrtes, délicieuse construction de style mauresque appartenant à un banquier français. De ces terrasses fleuries, il veut admirer une fois de plus le spectacle d'un couchant sur la terre africaine ; et voici le tableau qu'il nous en trace d'une plume experte.
« La nuit s'approche. Le soleil, déjà bas sur l'horizon, jette ses derniers rayons sur Tunis dont il empourpre les murailles et les édifices. Au loin, les montagnes se teignent de couleurs changeantes, passant successive­ment du bleu d'azur au rose tendre et au violet. A mesure que le disque de l'astre s'abaisse, les teintes s'adoucissent, se noient dans le crépuscule, Bientôt les cimes les plus lointaines s'éclairent et se dorent seules sous les feux du couchant. »
Et voici que la féerie lustrale lui succède.
« La nuit est venue, et dans le ciel sans nuage, la lune s'est levée. Elle répand sa pâle lumière sur Tunis en­dormie. Elle fait briller les eaux jaillissantes des fon­taines, les coupoles aux croissants de cuivre. Elle glisse sous les arcades des portiques, se réfléchit sur les colonnes de marbre, étend sur la campagne les grandes ombres des minarets et des palmiers. Ses rayons d'argent pénètrent comme des flèches à travers les voûtes de verdure et se jouent sur le sable. Pas un bruit, pas un souffle ne trouble la paix du soir 15. »
Laissons notre voyageur s'enivrer un instant de ces charmes nouveaux pour lui ; laissons-le se pro­mener deux jours après, à Malte, parmi les pitto­resques highlanders, les portefaix guenilleux et les femmes de l'île en mantes noires. Nous le retrouve­rons en Sicile, visitant Catane populeuse et sordide ; Taormine sur son rocher calciné ; Messine aux vénérables églises, curieux de tout, circulant sur les quais de ces villes, au milieu des attelages primi­tifs conduits par des bouviers aux yeux sauvages.

Mais il faut passer vite, le temps pressé. Le 15 décembre, Léon Denis s'est embarqué sur le Marco­ Polo à destination de Naples. Il observe, à l'arrière du petit navire, les groupes animés des passagers du détroit. A l'étrave grondent les remous écumeux de Charybde ; à droite, sourcilleux, se profile Scylla et les monts de la Calabre, voilés de brume. Après une nuit mauvaise, le Marco Polo entre dans la baie de Naples.

Le coeur du voyageur bat d'émotion devant le spectacle inoubliable. Sitôt débarqué, convenable­ment restauré, il monte en omnibus pour Capo-di­-Monte d'où il redescend, déconfit, n'ayant pu visiter Palazzo Reale, se rend à la Chiagga où défilent les somptueux équipages de l'aristocratie napolitaine, s'arrête à la Margellina, malgré la brise froide, à regarder un merveilleux coucher de soleil sur la mer.

Revenu à son hôtel par la Strada di Porto où fument les boutiques de victuailles en plein vent, il dîne mal : la cuisine est terriblement italienne et rappelle le couscous du village Kabyle. Mais il s'en console à San Carlo, où il entend le « Trova­tore », et pour que la fête soit complète, il va sur le môle voir la lune se lever sur la baie endormie.

Deux jours après, ayant fait l'obligatoire visite des ruines de Pompéi, c'est le départ pour Rome. Il voit, de la portière du train qui l'emporte, se dérouler l'émouvant panorama des lieux consacrés par l'Histoire. Après, les Abruzzes stériles, voici bientôt les montagnes du Latium couvertes de neige, la chaîne des Volsques, et vers la mer, le promontoire de Circé. Et puis, c'est la Sabine ; Albano, Frascati, puis la campagne de Rome. Dans le lointain, apparaît la ville éternelle avec ses dômes, ses campaniles brillants sous le ciel bleu, le tout s'enlevant en grisaille sur le fond resplendissant des Apennins. A gauche, c'est la voie Appienne et ses tombeaux, et partout des aqueducs, des arceaux à demi écroulés, des ruines innombrables, tous les vestiges qui parlent si fort à l'âme d'un fils de la latinité.

Sitôt installé tant bien que mal, après maints petits ennuis inhérents au voyage, sa première visite est pour Saint-Pierre. L'impression du début n'est pas nettement favorable.
« Mais en avançant, dit-il, la merveilleuse colonnade en partie masquée par les maisons du fond de la place se déploie de part et d'autre. De la prodigieuse coupole et des nefs, l'impression de grandeur se dégage peu à peu ; elle gagne en puissance à mesure que je parcours l'intérieur de ce temple unique. Les rayons du couchant pénétrant par les vitraux, jettent des reflets de flamme sur les colonnes de marbre précieux, sur le tombeau des papes, sur les ors et les couleurs. Le génie du catholi­cisme est là exprimé, ou plutôt, le sentiment religieux tout court des hommes de la Renaissance. »
Le soir, au Corso, l'animation est grande. Rome s'agite au sujet de la crise ministérielle. La forma­tion du nouveau cabinet Depretis-Crispi excite la passion politique de cette population ardente.

Il consacre la journée suivante à la Rome des Césars. Il monte au Capitole, visite le Colisée, les thermes de Caracalla. Devant les formes pures des portiques, il évoque les grands jours de l'anti­quité.

Après dîner, il sort pour aller jouir du spectacle des ruines éclairées par la lune. En compagnie d'un jeune hollandais, il se rend au Colisée. L'édifice, dans le décor nocturne, revêt un aspect étrange. Il lui apparaît soudain comme le tombeau d'un peuple entier. Les visiteurs sont nombreux ; leurs torches errantes font courir dans les galeries pro­fondes des reflets fantastiques. Le Forum, aux rayons de l'astre, revêt un aspect de féerie. Sur Rome endormie s'étend le ciel plein d'étoiles. Le silence nocturne, parmi ces émouvants fragments de l'Histoire, remplit le visiteur d'une impression ineffaçable. Il la complétera le jour suivant au Musée du Vatican, dans la cour du Belvédère et dans la Sixtine, devant les authentiques chefs-d’œuvre de l'art antique et de l'art renaissant.

Mais il faut s'arracher à la méditation sublime. Les exigences de l'activité commerciale ne s'accom­modent pas longtemps de belles rêveries. Adieu ! Reine à la triple couronne. Qui donc, t'ayant vue une fois, saurait t'oublier. Celui qui roule maintenant à travers la Toscane, vers son jardin de France morfondu sous le ciel d'hiver, emporte à jamais gravé dans son souvenir, parmi tant de visions mêlées, ton visage vénérable où s'est im­primé, pour les siècles, un moment de la beauté du monde.
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