I avant-propos








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VI – L’HOMME




Léon Denis était de taille moyenne, de carrure un peu massive. Il marchait en roulant les épaules comme un vieux loup de mer. Tout, dans sa personne, donnait une impression de robustesse et de solidité. Jeune, ce lorrain, fils d'artisans, devait posséder une réelle vigueur physique, mais de bonne heure le travail cérébral intense auquel il s'astreignait accapara la majeure partie de ses forces. Sa santé resta délicate ; mais cela ne l'empê­chait point d'être un intrépide marcheur. Dans ses dernières années, il étonnait encore ses amis par la façon dont il escaladait son deuxième étage.

Dès qu'on l'approchait, on sentait que la volonté régnait en lui, souveraine. Le menton proéminant, le plissement de l'arcade sourcilière, la parole lente, nette, au débit assuré, décelaient une énergie sûre d'elle. Sur le portrait qui a été reproduit dans plusieurs de ses ouvrages et dans les revues, por­trait qui date de la cinquantaine, ces signes sont vigoureusement accusés. Sous le front bosselé en forme de tour, à la Hugo, le visage, que barre la moustache gauloise, rayonne d'intelligence86.

Dans sa vieillesse, les joues et le menton étaient noyés dans une barbe longue et broussailleuse. Le regard avait perdu de son reflet, sans cesser d'être clair, malgré la cécité presque totale. D'un gris bleuté, il semblait que la flamme fût toute en dedans, retirée, lointaine. Tel il apparaissait aux visi­teurs, d'aspect un peu monacal, enveloppé dans une longue robe de chambre à cordelière, coiffé d'une toque ou d'une casquette grise, paisible vieillard re­tiré de nos luttes passionnées, druide égaré dans notre XXème siècle frénétique.

Nous avons dit précédemment que Léon Denis s'était formé tout seul, au prix d'un formidable labeur. Le travail était sa loi, il n'en connaissait point d'autres : travailler, prier pour tous. Pas une minute de son temps n'était perdue à ces distrac­tions banales auxquelles la plupart des hommes ont recours pour rompre la monotonie de la tâche journalière. Allait-il à Paris, ses instants de loisirs étaient consacrés à aller entendre, à la Sorbonne, quelque celtisant éminent : D'Arbois de Jubainville, Camille Jullian.

Il adorait la musique. Au cours de ses voyages, il ne manquait jamais, après ses occupations, quand il en avait l'occasion, d'assister à quelque opéra ou concert. Le jeu des grandes orgues, les chants sacrés produisaient sur lui des impressions plus hautes encore et qu'il recherchait, le cas échéant, quand il avait à faire une conférence. Il aimait à tapoter sur son piano des airs connus, à plaquer des accords pour s'enchanter lui-même. N'a-t-il pas écrit :
« Pour que l'âme se dilate et s'épanouisse dans l'ivresse des joies supérieures, il est bon que l'harmonie vienne s'ajouter à la parole et au style ; il faut que la musi­que vienne ouvrir à l'intelligence les voies qui mènent à la compréhension des lois divines, à la possession de l'éternelle beauté. »
Son aptitude au travail était servie, nous l'avons déjà noté, par une mémoire incomparable qui lui permettait de conserver indéfiniment, pour toutes fins utiles, les notions enregistrées. On conçoit de quel secours lui fut, dans sa vieillesse envahie par l'ombre, une si précieuse faculté. L'âge ne l'avait point diminuée, et c'est à ce privilège qu'il dut de pouvoir mener à bonne fin sa laborieuse tâche. Il possédait également la mémoire visuelle au plus haut degré, ce qui mettait le comble à l'étonnement de ses interlocuteurs lorsque, à propos d'un voyage, ils recevaient, du Maître, des précisions qu'ils se croyaient seuls à même de fournir.

A n'en pas douter, c'est la régularité de sa vie qui lui permit de conserver intacte, dans sa vieillesse, des facultés aussi brillantes. Sa sobriété était exemplaire. Aucun excès dans son régime presque exclusivement végétarien ; point de tabac ; aucune boisson fermentée.
« L'eau, se plaisait-il à répéter, est la boisson idéale. »
Mais de son menu d'anachorète, il exemptait ses hôtes qu'il aimer à traiter largement.
« Il ne suffit pas de croire et de savoir, a-t-il écrit. Il faut vivre sa croyance, c'est-à-dire faire pénétrer dans la pratique quotidienne de la vie les principes supé­rieurs que nous avons adoptés87. »
Dans la règle journalière, le premier de ces prin­cipes supérieurs n'est-il pas la tempérance ?

Léon Denis était conséquent avec lui-même.

Comme ils se sont trompés, ceux qui ont pu croire que l'apôtre du Spiritisme était un illu­miné ! Il était, au contraire, la raison même. Jamais pensée humaine n'éclaira tête plus solide et plus froide. Ce n'est pas par fantaisie pure qu'il a placé sa profession de foi du XXème siècle sous le signe de Descartes : « cogito, ergo sum ». Mais, com­plétant l'affirmation de la notion d'être, il ajoutait :
« Je suis et je veux être toujours plus et mieux ».
Des sceptiques professent que le commerce des esprits ne va pas sans un certain délire. Qu'ils parcourent ses ouvrages, ils verront que toute trace de fièvre en est absente. Cinquante années d'un contrôle permanent sur soi-même et sur les phéno­mènes psychiques semblent de nature à les ras­surer. Rappelons que sa prudence et sa vigilance ne se sont jamais ralenties durant sa longue car­rière et qu'il eut le beau courage de dénoncer la fraude partout mi elle apparaissait. Ni la crainte de s'aliéner des amitiés précieuses, ni le risque de déplaire aux exaltés ne purent l'arrêter dans son oeuvre d'épuration. Léon Denis était la loyauté même.

La conscience la plue scrupuleuse présidait à ses moindres actes. Chez nombre d'hommes remar­quables par le talent, le caractère ne répond pas toujours aux dons de l'intelligence. II faut faire deux parts quand on examine leur vie. Chez lui, tout allait de pair, et sa perfection morale est peut-être le signe marquant de sa grandeur.

Ceci n'est point un panégyrique, mais tout sim­plement l'hommage à la vérité de quelqu'un qui eut le privilège de voir vivre et mourir un homme du mérite le plus rare.

Pourquoi le tairions-nous ? Autour de lui, n'avons-nous pas vu, dans sa ville même, s'ourdir la conspi­ration du silence ? A notre époque effrénée, ensei­gner la vertu n'est déjà pas un mérite mince. Léon Denis enseignait et pratiquait la vertu.

Il fut un grand épistolier. Sa correspondance était volumineuse. Parmi les nombreuses lettres qui lui parvenaient journellement, il y avait des choses admirables. Il en était de touchantes, qui parfois atteignaient au sublime par l'expression sin­cère d'états d'âme désespérés. Il y en avait bien aussi de fastidieuses, d'aucunes même témoignaient d'une incroyable naïveté.
« Et sous allez répondre ? Interrogions-nous après lecture. « Pourquoi non, disait le Maître, avec sa bien­veillance coutumière, on ne refuse pas un morceau de pain au mendiant qui s'en vient heurter à votre porte. Comment refuser une bonne parole qui peut, de façon ou d'autre, devenir bienfaisante lorsqu'elle touche une âme préparée par une vraie douleur. Oui, certes, je répondrai. Il faut toujours répondre. »
En dehors de ses heures de travail, il recevait volontiers les visiteurs. Le plus aimablement du monde, il se mettait à leur portée et faisait assez souvent, tous les frais de la conversation, car il aimait à causer. Personne ne songeait à s'en plaindre tant sa parole était pleine de charme et de bonhomie, tant ce qu'il disait était simplement exprimé, nourri d'idées, agréablement substantiel. Et chacun se retirait ébloui de cette aimable érudition, réchauffé par le rayonnement de ce coeur ardent, de cette pensée infatigable.

Le jeudi était consacré à ses courses et à ses rares visites. Plusieurs vieux amis venaient le dimanche, dans l'après-midi, s'entretenir avec lui des choses de la politique. Les vains bruits du dehors, les potins de la ville, le bric-à-brac de l'actualité venaient mourir aux portes de sa demeure, mais il s'intéressait vivement aux événements extérieurs et aux grands débats parlementaires88.

Un ancien préfet, qui avait approché les princi­paux hommes d'Etat de la République et qui abon­dait en anecdotes piquantes, lui donnait la ré­plique. M. B... était un vieillard octogénaire, admirablement conservé, dont l'esprit avait gardé un mordant admirable. Raffiné de goûts et de manières, matérialiste endurci, il opposait à son partenaire un scepticisme irréductible et souriant. Après une série de passes brillantes et toujours courtoises, ils se séparaient, animés l'un pour l'autre d'une mutuelle estime.

Quelquefois, c'étaient des amis de Paris qui ve­naient le surprendre et lui demander le réconfort des joies spirituelles. N'était-il pas le guérisseur par excellence des âmes inquiètes ?

Parce qu'il s'était longuement mesuré avec la douleur, il savait comment la dominer, la vaincre, en faire un moyen de relèvement et de perfection­nement. La sérénité qui émanait de sa conversation était contagieuse. Nous en voulons pour preuve ce beau passage d'une lettre que lui écrivait récem­ment un haut universitaire.
« Si, entre frères et soeurs, tout remerciement est vain, il me faut bien pourtant témoigner ma recon­naissance, sinon du maître inspiré, dont j'ai pieusement recueilli les paroles et qui, en m'instruisant, accomplissait l'un des devoirs de sa mission, du moins à l'homme, qui nous fit à ma soeur et à moi, un affectueux accueil.

Votre main tendue, vos souhaits de bienvenue, le ton confidentiel de vos propos, votre insistance à nous retenir dans cette maison, où vous avez vécu dans la méditation et la société des Esprits qui vous apportaient la lumière d'En Haut, tout me donnait l'assurance que je retrouvais un ami an­cien, trop longtemps négligé. Et je me rappelais l'enfant prodigue, à qui l'on pardonna, sans même lui reprocher d'avoir tant tardé à revenir.

En vous quittant, ma soeur et moi, nous nous sommes tus longtemps. Car notre émotion était ineffable, et seul le silence pouvait nous faire com­prendre de quels sentiments s'étaient enrichies nos âmes. Il y avait des larmes dans nos yeux comme si nous partions pour un exil.

Pourtant, notre foi s'était assurée, notre certitude accrue, notre espoir fortifié. Oui, nous avions entendu des paroles de vérité, et nous avions pour orienter notre marche, un haut exemple, celui d'un homme qui, parmi la sottise, l'ambition, le lucre, l'outrage, ne laissa jamais tomber le flambeau confié à sa main. Il n'y a plus aujourd'hui de bûchers, comme pour votre Jérôme ; mais la prévention, la calomnie, la trahison blessent aussi cruellement que la flamme, et elles n'ont pas ébranlé votre indéfec­tible volonté. Béni soit Dieu pour la claire et déci­sive leçon que j'ai reçue de vous ! »
En dehors de ses visites et de ses heures de tra­vail, Léon Denis retombait dans sa solitude. Donnant une preuve nouvelle de patience et de volonté, il avait appris le Braille depuis la guerre, ce qui lui permettait de se tenir au courant des événements et de fixer sur le papier, au moyen de la « grille » spéciale, les éléments de chapitres ou d'articles qui lui venaient à l'esprit.

Dans ses longues veilles d'hiver, entouré de ses chats favoris, il ruminait les passages de sa copie mensuelle ou de l'ouvrage en cours. Sans effort, sa pensée s'élevait.

Dans le haut logis que secouait le vent d'ouest, il s'entourait du choeur fidèle de ses amis d'En Haut, qui, toute sa vie, lui avaient tenu lieu de famille. Parfois, dans le silence de la chambre, on l'entendait se réciter quelque strophe des Vers dorés ou quelque triade bardique dont chaque mot retient un reflet de l'antique sagesse.

Une telle pratique de vie, loin d'assombrir l'esprit du Maître, le mettait au contraire dans un état constant de sérénité. Léon Denis était l'adversaire de la tristesse : il ne s'ennuyait et il n'ennuyait jamais. Il aimait la jeunesse, la joie de l’âme, indice d'une bonne santé morale. L'humour de ce lorrain devenu tourangeau était d'une originalité savoureuse. Il y avait, dans telles de ses boutades — la trivialité en moins — un piment tout rabelaisien.

Ce piquant de l'esprit s'ajoutait à ce don de séduc­tion sur les âmes que Platon prête au plus fin des Athéniens. Et pour la force de l'intelligence, l'équi­libre souverain de la raison, nous ne saurions, en vérité, mieux le comparer qu'à Socrate, le meilleur et le plus sage des hommes.



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