I avant-propos








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Les grandes conférences



Ses grandes tournées de conférences commen­cent à partir du Congrès de 1889. L'année même, il développe, en séances contradictoires : « Le Matéria­lisme et le Spiritualisme expérimental devant la Science et devant la Raison. » En 1890, il ne parle qu'une fois en public, la préparation de son ouvrage absorbant tout son effort, mais l'année suivante, il entreprend une tournée de propagande intense dans le Midi, puis en Normandie.

Appelé par Mme Agullana à Bordeaux, au mois de mai, il prononce deux discours à l'Athénée, de­vant un auditoire nombreux mais assez réfractaire. Le Spiritisme violemment combattu dans cette ville par des écoles rivales gagne peu de terrain.

A Toulouse, par contre, Léon Denis développe le même sujet, le mois suivant, devant un public moins buté. Jean Jaurès, alors professeur de philosophie au lycée et adjoint au maire, lui a sans difficulté ac­cordé la salle de conférences de la Faculté des Let­tres. Les deux hommes ont eu un entretien au cours duquel s'est révélé l'éclectisme de celui qui, dans la suite, allait s'imposer comme l'un de nos plus puis­sants tribuns26.

Toutefois, le fait patent à cette époque, est que les spirites et les occultistes ne s'entendent pas. Des controverses assez âpres se sont élevées un peu partout entre autres, à Bordeaux, chez les tenants des deux écoles. Les occultistes prétendent que le Spiritisme donne dans un domaine imparfaitement connu, sans les précautions nécessaires, et généralise trop hâtivement. Les spirites nient l'existence des «élémentaux » ; bref, il y a divergence de vues sur les points essentiels. Quand ces discussions ne se font pas ouvertement, elles prennent, sous le couvert de conversations privées, une allure assez souvent offensante.

Léon Denis souffre de cette mésentente. Il se docu­mente auprès de ses guides, sollicite leurs conseils, et fort de leur appui, il suit sans faiblir la voie tracée.

Dans l'intervalle de ses voyages, il reçoit dans son groupe, à Tours, les encouragements les plus formels :
« Je veux vous voir partir avec courage, lui dit-on. Les esprits qui vous protègent et qui ont sur vous un si grand pouvoir, ne vous abandonneront pas. Etayez votre volonté de ce puissant appui et malgré la fatigue et les ennuis dont je ne veux pas vous voir effrayé, vous serez calme sous cette pro­tection sûre et bonne27».
A ces tracas s'ajoutent, il faut le dire, des décep­tions plus graves. Les spirites ne montrent pas tout le désintéressement souhaitable. Beaucoup affichent des sentiments que leurs actes démentent. L'amour-propre exagéré, l'orgueil, gâtent chez un certain nombre, des qualités réelles et des dons indéniables. Pourtant, il ne faut brusquer personne ; il convient au contraire de ménager les susceptibilités. La cir­conspection s'impose. C'est dans ces conditions défavorables qu'il doit, un peu partout, réchauffer le zèle qui baisse, remettre en bonne voie la doctrine qui s'égare. Tache infiniment délicate et ingrate.

On devine ses perplexités, ses préoccupations. Il est à peu près seul pour assumer une semblable ta­che. Alors il se demande, en conscience, s'il est vraiment qualifié pour mener une telle oeuvre au but entrevu. Physiquement diminué par un labeur sans répit, voyant sa vue s'affaiblir de plus en plus, il doit mener de front ses occupations journalières, ses travaux d'écrivain, entreprendre d'incessants voyages et des tournées de propagande qui ne vont pas sans demander une sérieuse préparation. Il s'en plaint quelquefois à ses amis invisibles, sollicite, non pas une relève, mais un répit momentané.
« Courage, lui est-il répondu. Soignez-vous en conséquence et agissez, nous serons avec vous. »
Léon Denis va, souvent fatigué, déprimé, où le devoir l'appelle : la salle est retenue, le public prévenu, ses frères en croyance l'attendent. Comment ne pas répondre à leur confiance ? Il va, parfois plein d'ap­préhension pour ses forces qui fléchissent, mais sans jamais douter de l'appui mystérieux qui lui a été assuré. Il parle, et c'est un nouveau succès qui l'ac­cueille.
*

**
Il en était à cette étape de sa vie quand il reçut, en l'année 1892, de la Duchesse de Pomar, l'invita­tion pressante d'aller parler de Spiritisme chez elle, à ses matinées célèbres qui réunissaient alors le Tout-Paris mondain et savant.

Une semblable démarche, flatteuse en soi, revê­tait toutefois un tour inusité, et l'hésitation était permise.

Jusqu'ici, Léon Denis n'avait parlé que devant un public mêlé où dominait l'élément populaire. Il s'agissait, maintenant, d'un parterre trié de gran­des dames, de belles curieuses, d'hommes du monde, de savants titrés plus ou moins sceptiques.

Quelle réponse convenait-il de faire ?
« Les difficultés de convaincre sont plus grandes — lui fut-il répondu par ses conseillers habituels — mais la réussite, lorsqu'elle est assurée, rapporte plus que dans les milieux peu choisis ».
Léon Denis accepta. Le magnifique succès de son ouvrage avait attiré sur lui l'attention du public lettré. L'auteur d'Après la Mort était maintenant mieux qu'un conférencier de province, il venait de se classer comme un écrivain de premier ordre. Les grands journaux, les revues éclectiques lui avaient fait une réclame inespérée ; les tirages successifs de son livre s'enlevaient avec rapidité.

Lady Caithness, duchesse de Pomar, réunissait alors, dans son hôtel de la rue de Wagram, l'élite de la société parisienne. Elle y donnait non seulement des bals splendides, mais elle conviait à ces fêtes les plus grands virtuoses musiciens. Elle demandait également à des conférenciers en renom d'y venir, l'un après l'autre, discourir sur des sujets d'actualité.

L'Hôtel d'Hollyrood était une admirable évoca­tion du xve siècle. Il comprenait des salles qui pou­vaient rivaliser avec les plus somptueux salons du Louvre ou de Fontainebleau. Il y avait dans cette résidence unique, un hall immense qui servait de salle de danse, des salons ornés de riches boiseries, des plafonds aux arabesques étincelantes. En plus, la Duchesse, occultiste fervente, ouvrait aux initiés le fameux oratoire consacré à Marie Stuart, avec laquelle elle disait correspondre par voie médiani­mique28.

Ajoutons que Lady Caithness, grande dame de haute culture, dirigeait à cette époque l'Aurore, revue mensuelle de logosophie ; science du Logos ou Christ.

On lisait, dans ces pages, des articles de Mme Adam, Edouard Schuré ; d'autres écrivains spiritualistes connus y figuraient également. Un cer­cle d'études psychiques y était annexé. « L'Aurore » dont l'abbé Petit était secrétaire général, traitait surtout du Christianisme ésotérique.

C'est dans la salle des fêtes, dont il a été parlé plus haut, que Léon Denis fit, les 7 et 14 juin 1893, deux conférences sur le Spiritisme. Le sénateur Dide, l'abbé Petit, Joseph Fabre, Flammarion, y avaient précédem­ment parlé de science, d'histoire et d'astronomie.

Disons tout de suite que l'orateur tourangeau y fut religieusement écouté.

On remarquait, parmi les assistants, les gens les plus en vue de la capitale ; au milieu d'un parterre de duchesses, de baronnes, de marquises, des acadé­miciens, des écrivains et des artistes : Appert, M. Edouard Schuré, le Dr Darier, etc.

Voici en quels termes le Journal rendait compte de l'une de ces soirées :
« Réunion des plus élégantes, hier, chez la Du­chesse de Pomar, pour entendre la conférence de Léon Denis sur la doctrine spirite ». D'une élo­quence très littéraire, l'orateur a su charmer son nombreux auditoire en lui parlant de la destinée de l'âme qui peut, dit-il, se réincarner ici-bas jusqu'à l'épuration parfaite.

« Il a l'âme d'un Bossuet, s'est écriée une enthou­siaste spiritualiste ! »
Un ancien habitué d'Hollyrood écrivait plus tard, dans l'Evénement, que les belles écouteuses sui­vaient avec une attention émue les développements sévères de l'orateur qui les entraînaient au-delà (de leurs préoccupations habituelles, vers des horizons insoupçonnés.

Qu'importent en effet l’habit, les atours ? L'âme des femmes, devant les grands mystères, n'a-t-elle pas le même frisson ?

L'année suivante, Léon Denis devait donner, à Hollyrood, avec le même succès, une autre conférence sur le « Problème de la vie et de la Destinée ».

C'est dans cette même année 1893, en novembre, qu'il développait, à Lyon, une série de sujets d'ac­tualité : « Les croyances et les négations de notre époque » « Le Spiritisme devant la Science », « le Spiritisme devant la Raison ».

Dans cette ville, comme à Bordeaux, l'obstruction était patente. La presse locale avait refusé d'annon­cer les conférences. Le Président de la Fédération lyonnaise, le vaillant Henri Sausse, avait tenu à souligner un pareil ostracisme. Léon Denis qui s'était fait entendre et applaudir à la Faculté de Toulouse et à l'Université de Genève, se voyait, disait-il, empê­ché de parler dans la salle du Palais St-Pierre par une municipalité intolérante qui subissait des influences secrètes.

Les conférences eurent donc lieu dans la salle des fêtes de la Brasserie des chemins de fer, devant un millier d'auditeurs environ, au nombre desquels on remarquait beaucoup de magistrats, de prètres. Au cours de la dernière, l'abbé Favie, docteur en théologie, ayant demandé à l'orateur de lui poser, en publie, une série de questions, que d'ailleurs il ne précisait pas, Léon Denis n'hésita pas à lui donner satisfaction. En conséquence, il retarda son départ de huit jours. La controverse annoncée eut lieu devant un auditoire de lettrés, de curieux et de partisans de l'un et l'autre bord. Elle porta sur la thèse spirite et les dogmes catholiques. La lutte fut chaude, les passes serrées. Les adversaires, tous deux fortement documentés, s'accrochèrent durant plusieurs heures sur les textes de la Vulgate, sur les passages des Evangiles particulièrement am­bigus. L'abbé Favie, dit le compte-rendu, provoqua, à maintes reprises, de chaleureux applaudisse­ments pour l'indépendance de ses vues, autant que par sa solide érudition en matière d'exégèse. Quant à Léon Denis, toujours prompt à la riposte et pres­sant dans l'attaque, il fut particulièrement brillant dans sa défense de la doctrine.

Comme il arrive souvent dans ces joutes ora­toires, les deux champions restèrent sur leurs posi­tions, au milieu de leurs groupes respectifs, après avoir dépensé un égal talent. Mais le fer était engagé. De ces débats devait naître, plus tard, une brochure en réponse aux attaques du clergé romain, attaques qui se faisaient de plus en plus âpres et violentes.

A Bordeaux, l'année suivante, les mêmes con­férences faites devant un auditoire de lettrés, salle de l'Athénée, remportaient un éclatant succès. Le vent avait tourné. Mais rien ne rebutait Léon De­nis, soldat d'une cause qu'il avait faite sienne. Il affrontait tous les auditoires, mais il aimait parti­culièrement les gens du peuple : paysans, ouvriers, petits artisans qui ne sont pas encombrés d'idées préconçues et qui ont conservé une simplicité de coeur que bien des gens cultivés pourraient leur envier. Fils du peuple, d'humble origine lui-même, il les appréciait pour avoir longtemps vécu près d'eux et partagé leur vie laborieuse. Appelé pré­cédemment à Liège, à Seraing, à Verviers, il était retourné en Belgique au printemps de l'année 1892, pour y donner une série de conférences sur les sujets habituels. Au début de 1895, on lui avait demandé de venir parler de Spiritisme dans le Borinage, devant des auditoires presque exclusi­vement composés de mineurs. C'est là qu'il avait abordé pour la première fois la question du Spiritisme social, question qu'il devait reprendre, dans la suite, avec plus d'ampleur et de maturité. De ces tournées de propagande au pays Wallon, il avait rapporté plusieurs anecdotes savoureuses qu'il aimait à conter avec son humour souriant, inimitable.

A cette date, sa réputation d'orateur avait franchi la frontière. Déjà, il ne pouvait répondre à toutes les invitations et faisait partout salle comble.

Deux fortes têtes wallonnes, à l'époque : V... et O. B... avaient entrepris de donner une extension plus rapide au Kardécisme, en Belgique, par le moyen de nombreuses causeries et conférences. Encore fallait-il avoir des orateurs à portée.

O. B... était un adepte fervent de la doctrine spirite, mais il ne savait point manier la parole, et quand il abordait la question devant ses amis ou fa­miliers, il s'embrouillait, ne savait pas répondre à leurs « colles » et ne recueillait que quolibets.
« Vous triomphez, Messieurs, disait-il aux rieurs, parce que je ne sais point parler, mais patience ! Je saurai bien vous convertir ».
A cet effet, fit appel à un sien camarade, beau discoureur, vaguement spirite, surtout grand buveur de chopes.

Donc, au jour convenu, devant une assistance nombreuse — recrutée à grand renfort d'affiches et d'articles dans le journal local — l'orateur inscrit, plus ému qu'il n'eût fallu par des libations co­pieuses, ne trouva plus ses mots et finit par s'endormir devant son verre d'eau, malgré les objurga­tions désespérées du malchanceux propagandiste. On devine l'effet produit dans la région devant ce « raté » mémorable.

C'est alors que Léon Denis fut pressenti par 0. B. pour rétablir une situation si gravement compromi­se. Il accepta. Les blagueurs, mis en appétit, répondi­rent en foule à la nouvelle convocation. Mais cette fois-ci, le choix avait été plus heureux. La bonhomie et la simplicité charmante de l'orateur, le ton de sin­cérité de sa parole et la force de ses arguments opé­rèrent leur charme habituel. L'auditoire fut conquis.

Léon Denis aimait ces populations minières, frus­tes, mais non dénuées de qualités solides, malgré les tares inhérentes à leur genre de vie, si pénible et si précaire à cette époque.

Jusqu'à la fin de sa propagande orale, il ne se passa guère d'année qu'il n'allât revoir les mineurs wallons du bassin de Charleroi, à l'esprit si ouvert, si compréhensif et pareillement ses autres amis bel­ges. Les conférences qu'il fit à Bruxelles, Anvers, Charleville, Jumet-Gohissart, Verviers, furent par­ticulièrement vivantes, fructueuses, à cause des controverses toujours courtoises auxquelles elles donnèrent lieu.
*

**
Léon Denis est alors en pleine ardeur d'apostolat. Il consacre l'année 1895 à l'exposé du « Problème de la vie et de la destinée » et de « L'idée de Dieu ».

L'année suivante, c'est le « Miracle de Jeanne d'Arc », sa mission spirituelle, qui requiert pres­que exclusivement son effort.

L'année 1897 marque un record : vingt-cinq con­férences sur les sujets précédemment traités.

II est partout sur la brèche : à Bruxelles, à Anvers, à Nancy, à Blois, à Lyon, à Grenoble, à Mont­pellier, à Toulouse, etc... En 1898, à l'occasion du cinquantenaire du Spiritisme, il élargit encore son champ d'action ; il parle à la Haye, puis redescend à Marseille par les étapes accoutumées. En 1899, il fait encore quatorze conférences sur le « Spiritisme dans le monde et l'idée de Dieu ». Léon Denis, à cette époque, déploie une activité dévorante. Sans quitter tout à fait la maison Pillet, il se voit désor­mais dans l'obligation de réduire le temps qu'il consacrait jusqu'alors aux affaires commerciales.

Sa tâche l'absorbe de plus en plus. La gestation d'un autre grand ouvrage touche à son terme.

Malgré la tâche écrasante qu'il lui faut assumer, le vaillant lutteur ressent un grand contentement intérieur. Le jour approche — jour tant souhaité — où ayant conquis son indépendance, il pourra se vouer sans réserve à son cher labeur, — disons le mot, — à sa mission.

Il n'est que temps ; son organisme surmené demande impérieusement des ménagements, des précautions, des soins vigilants.

Sa fragilité de poitrine, une toux persistante avec inflammation des voies respiratoires, l'obligent à suivre un traitement thermal. II se rend succes­sivement, au moment des vacances, d'abord à Uriage, puis au Mont-Dore, à Cauterets, à Allevard. De cette dernière station, il écrit à sa mère, qui pendant le temps de son absence, ne restait jamais sans nouvelles.
« Chère mère, je viens d'arriver à Allevard. Je suis descendu à l'Hôtel du Louvre. Voici la vue de la mon­tagne que j'ai gravie le 13 juillet et d'où l'on a une vue splendide sur les glaciers de la Meige et du Pelvoux.

Je t'embrasse. »
Comme à l'ordinaire, sur la carte postale illus­trée servant à la correspondance, une croix faite à l'encre sur le sommet culminant de la Tête-de-Maye indique le point atteint par l'intrépide ascen­sionniste.

Le lendemain, il mande de Grenoble :
« Chère mère, j'ai fini toutes mes excursions. Demain matin je serai à Allevard. Je ne sais si vous avez eu chaud le 14 juillet à Tours, mais moi j'ai couché dans le chalet ci-dessus, au Lautaret (la carte est une vue du col) au milieu des glaciers. J'étais gelé. Je t'embrasse. »
Avec quelle joie, les années suivantes, il se re­trempe dans le milieu vivifiant de ses chères mon­tagnes !

Il excursionne en tous sens, il plonge avec délices au sein de la nature sauvage, il respire l'air des sommets, il jouit pleinement de cette détente nécessaire, de cette courte trêve au labeur singuliè­rement compliqué de sa vie coutumière. Il est heu­reux.
*

**
Le Congrès de 1900 avait ouvert la campagne de conférences de l'année. Il devait prendre sept fois la parole au cours du mois de novembre : à Lyon, Grenoble, Pierrelate, Pont Saint-Esprit, Avignon et Arles. En décembre, il traversait la Méditerranée pour parler le 16, le 25 et le 27, dans la salle de la mairie d'Alger, devant un auditoire des plus choisis.

Dès son arrivée, il écrivait à la maman Denis :
« Chère mère, je suis arrivé hier soir après une tra­versée magnifique. A peine débarqué, j'ai été assailli de visites.

Le Général N... était à l'hôtel avant même que j'aie reçu mes bagages. M. et Mme A..., d'autres personnes m'at­tendaient au bateau. Il a fallu aller dîner chez eux. Je suis descendu hôtel de l'Europe dont tu as la vue ci-contre.

Ma chambre est à l'endroit où j'ai fait une croix. J'ai une admirable vue sur la mer et la ville. Il fait si chaud qu'on ne peut supporter un pardessus. Le ciel est d'un bleu profond.

En post-scriptum : je vais chez le Général en soirée. Dimanche chez Mme C... »
Les deux conférences prévues ayant comme d'or­dinaire été très goûtées, une troisième réunion, celle-ci privée, avait eu lieu à la Mairie dans le but de fonder le groupe algérois. Ceci fait, ayant fes­toyé le jour de Noël chez ses amis, il avait repris la mer le 1er janvier suivant.

Occupé à la préparation de son nouvel ouvrage, il ne devait continuer sa tournée de propagande qu'en fin d'année, visitant à nouveau les Flandres et la Belgique, faisant neuf conférences successives du 3 novembre au 15 décembre. Il revoyait, au re­tour, sa Lorraine natale et s'arrêtait à Nancy où il parlait devant une salle comble. Le lendemain, il écrivait à sa mère, sur une carte-lettre :
« Chère mère, ma conférence a eu lieu hier soir ; elle a provoqué un véritable enthousiasme. Les Nancéens passent pour gens froids, ils ne l'ont guère été pour moi. Tout à l'heure, nous avons réunion chez M. G... pour aviser aux moyens d'organiser le Spiritisme à Nancy. J'ai reçu de cette société très brillante, très dis­tinguée, un charmant accueil. Je partirai demain matin pour Vaucouleurs et Domrémy où je tiens à aller ; puis à Bar, le 13, pour ma conférence. On me demande une conférence à Verdun que je ferai probablement le 21 ou le 22 ; ce sera encore trois jours de retard. Je t'embrasse. »
En 1902, au mois de mars, il donnait à Tours une causerie sur ses impressions de Lorraine, puis vi­sitait la Bretagne, Nantes, Lorient. Ensuite, il bi­furquait vers le Midi, remportant un succès com­plet devant des auditoires triés, à Agen, Toulouse, Pau, Bordeaux.

Dès le début de l'année suivante, il reprenait son sujet de prédilection « Jeanne d'Arc », à Tours, puis à Paris.

En novembre il repartait à Grenoble, à Lyon où ses amis se faisaient de plus en plus pressants.

Pourtant il n'était qu'à moitié décidé à tenter ce voyage. Madame Denis, qui était alors bien vieille et bien cassée, s'affaiblissait visiblement. Son état de santé lui causait du souci et l'inquiétait. La voyant ainsi, il avait scrupule de s'éloigner. Il manda son ami, le Dr Encausse 29, alors médecin à Tours, pour avoir son avis à ce sujet. Sur la réponse rassu­rante de celui-ci, il se rendit à Lyon où on l'attendait impatiemment. Dès son arrivée, un télégram­me l'informait du décès de sa mère.

Il dut revenir en hâte pour les obsèques qui eu­rent lieu, à Tours, le jeudi 19 novembre 1903.

Ainsi, l'événement prévu, mais redouté, le laissait seul au monde. Il perdait plus qu'une mère pleine de sollicitude et d'amour, il perdait l'unique com­pagne de sa vie, la plus vigilante, la plus éclairée des amies. Il l'avait vue autrefois trembler pour lui, au cours des rudes épreuves de sa jeunesse, quand le ménage était durement ballotté au gré d'une des­tinée ingrate. Contraint de prendre, avant son tour, conscience des responsabilités qui incombent d'or­dinaire au chef de famille, il avait trouvé, près d'elle, l'appui ferme et intelligent dont il avait besoin.

Contre les tribulations quotidiennes, les invinci­bles tristesses, les déceptions et les coups du sort, c'est dans les bras de cette mère chérie qu'il avait trouvé, aux heures difficiles, l'apaisement désiré.

Son père, brusque de caractère, matérialiste d'in­clination, étranger aux spéculations intellectuelles, ne l'avait jamais compris. Sa mort n'avait fait que fortifier l'affection de ces deux êtres qui ne formaient qu'un seul coeur30. Spirite elle-même, Mme Denis suivait, avec un contentement légitime, l'ascension rapide de la renommée de son fils, s'intéressait à ses moindres travaux, l'accompagnait, en pensée, dans ses déplacements continuels.

Léon Denis ne manquait jamais de lui écrire au cours de ses voyages, de la tenir au courant de ses succès oratoires, de ses réussites ou de ses échecs en matière de propagande. Lorsqu'il rentrait à Tours, en son appartement de la rue de l'Alma, il retrouvait, grâce à elle, l'ambiance paisible qui lui était nécessaire. Elle lui préparait de ses mains les plats qu'il aimait et dont il avait besoin quand il revenait fatigué, souvent malade, de ces tournées lointaines assez peu propices au bon fonctionnement d'un estomac délicat. Elle veillait à ce qu'il observât plus ponctuellement le traitement néces­sité par sa vue fatiguée.

Et voici que tout cela s'évadait de la réalité. Sa vieille maman venait de le quitter. Il était désor­mais seul parmi les hommes.

Mais cela ne pouvait abattre son courage31. Quoique durement touché, pouvait-il s'absorber dans sa douleur, se laisser aller au chagrin, abandonner la tâche qu'il s'était librement imposée ? Cette mère qui venait de lui manquer ici-bas, il savait bien qu'un repos mérité l'attendait, après une vie de dévouement dans la demeure nouvelle qui lui était réservée. Ses jours étaient révolus, mais les siens à lui, n'avaient pas donné tous leurs fruits. Il lui fallait reprendre sans retard la tâche interrompue, continuer de tout son courage, de toute sa foi à « servir ».

La conférence qu'il devait donner à Lyon le 19 fut remise au 22. La parole ardente du grand ora­teur spirite fut saluée d'acclamations. A Valence, quelques jours après, Henri Brun, Henri Sausse, les dévoués dirigeants de la fédération Lyonnaise venaient, à nouveau, lui exprimer la profonde sympa­thie de leurs adhérents et mêler leurs applaudisse­ments à ceux des Valentinois. Le succès qu'il remporta à Toulon le 21 décembre ne fut pas moindre.

Là, il put se rendre compte combien la question spirite intéressait les marins. Il écrivait lui-même, après sa conférence, de St-Raphaël où il était venu prendre quelque repos au bon soleil de la Côte d'Azur :
« Chers amis, j'ai terminé la moitié de ma tournée. Je vais laisser passer les fêtes ici, puis je recommencerai en sens inverse par Toulon, jusqu'à Lyon. J'ai autant de conférences à faire qu'en venant. A Marseille, le temps était affreux, un déluge. Il m'a un peu nui ; mais à Va­lence et à Toulon, non seulement on m'a demandé une 2° conférence publique, mais encore des conférences privées et des explications interminables. Le Procureur de la République et les autorités de Valence m'ont con­vié à un thé et la discussion a duré jusqu'à minuit. A Toulon, c'est la marine qui est très préoccupée de la question. Un officier supérieur m'a avoué qu'il faisait du Spiritisme en cachette depuis dix ans et avait quatre dames médiums dans sa famille. L'esprit de Bonaparte leur a dicté un livre de stratégie militaire qu'il a publié sous un pseudonyme et qui a reçu les éloges des criti­ques militaires qui l'attribuent à un général anonyme. Lui ne connaît que la tactique navale, rien des questions militaires de terre. Je vous raconterai beaucoup de cho­ses intéressantes. »
Ainsi, chaque année, Léon Denis s'imposait la fatigue de ces tournées continuelles, au sein d'au­ditoires mêlés souvent réfractaires, où il devait répondre aux railleries, aux sarcasmes d'adversai­res plus ou moins loyaux.

Eprouver, chez autrui, la résistance de l'intelli­gence qui se garde ou se rebelle est un stimulant qui vous oblige à ramasser vos forces, à serrer l'idée, à pointer droit l'argument comme une arme noble ; mais parler devant la plate sottise, se trouver dans la cruelle nécessité de répondre à des fats, ne rencontrer que le néant d'une pensée inconsistante et niaise — ce qui immanquablement devait se pro­duire —, est vraiment une épreuve capable de lasser les plus beaux courages. Pourtant, rien n'eût arrêté « l'apôtre » si les forces ne l'avaient à la fin trahi. Il approchait de la soixantaine, sa voix n'avait plus la même portée ; ses bronches se fatiguaient plus vite ; sa résistance diminuait. Or, en séance publique, l'orateur a besoin de déployer tous ses moyens phy­siques pour tenir son auditoire en haleine, affron­ter la controverse le cas échéant.

Jusqu'en 1910, il poursuivit néanmoins son rude effort, traitant du Spiritisme à travers les âges, du Problème de l'Au-delà, de la Mission du xxe siècle. Cinq conférences en 1905, six l'année suivante, huit en 1907, dont sept pour le mois de décembre, déno­tent encore chez lui une belle activité. L'année 1908 marque la fin de cette longue étape oratoire dont le bilan se chiffre — réparti sur trente-cinq années, à près de trois cents conférences. Des villes, jusqu'ici non touchées, avaient entendu l'ardent propagan­diste : Huy, Spa, dans le Nord ; dans le Midi : Mon­télimar, Aix, Nice, Cognac, Périgueux, Carcassonne, Béziers et Montpellier.

En décembre 1905, en janvier 1906, puis en fé­vrier 1907, il avait porté la parole spirite à Montau­ban, appelé par le pasteur Bénézech qui était un des plus fervents adeptes de la doctrine, un de ses champions les plus ardents et les plus éloquents.

Le pays tout entier avait donc été à même de re­cueillir, par ses soins inlassables, le bon grain de la révélation nouvelle.
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