L’Aiguille creuse








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Maurice Leblanc

La femme aux deux sourires



BeQ

Maurice Leblanc

La femme aux deux sourires

roman



La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20PeP siècle

Volume 41 : version 2.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Arsène Lupin gentleman cambrioleur

Arsène Lupin contre Herlock Sholmès

L’Aiguille creuse

Les confidences d’Arsène Lupin

Le bouchon de cristal

La comtesse de Cagliostro

La demoiselle aux yeux verts

Les huit coups de l’horloge

L’éclat d’obus

L’homme à la peau de bique

suivi de Le cabochon d’émeraude

L’Agence Barnett et Cie

Le triangle d’or

La femme aux deux sourires

Édition de référence :

Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 1986.

1



Prologue : L’étrange blessure


Le drame, avec les circonstances qui le préparèrent et les péripéties qu’il comporte, peut être résumé en quelques pages, sans qu’il y ait risque de laisser dans l’ombre le plus mince épisode dont il faille tenir compte pour atteindre l’inaccessible vérité.

Cela se passa le plus naturellement du monde. Aucune de ces menaces sournoises que multiplie parfois le destin à l’approche des événements de quelque grandeur. Aucun souffle annonçant l’orage. Aucune angoisse. Pas même une inquiétude parmi ceux qui furent les spectateurs confondus de cette toute petite chose, si tragique par l’immensité du mystère qui l’enveloppa.

Voici les faits : M. et MPmeP de Jouvelle et les invités qu’ils recevaient dans leur château de Volnic en Auvergne – un vaste manoir à tourelles, couvert de tuiles rousses – avaient assisté à un concert donné à Vichy par l’admirable chanteuse Élisabeth Hornain. Le jour suivant, le 13 août, sur l’invitation de MPmeP de Jouvelle, qui avait connu Élisabeth avant qu’elle n’eût demandé le divorce contre le banquier Hornain, celle-ci vint déjeuner, le château n’étant séparé de Vichy que par une douzaine de kilomètres.

Déjeuner fort gai. Les châtelains savaient mettre dans leur accueil cette bonne grâce et cette délicatesse qui donnent du relief à chacun des invités. Ceux-ci, au nombre de huit, faisaient assaut de verve et d’esprit. Il y avait trois jeunes couples, un général en retraite et le marquis Jean d’Erlemont, gentilhomme d’une quarantaine d’années, ayant grande allure et une séduction à laquelle aucune femme n’était insensible.

Mais l’hommage de ces dix personnes, leur effort pour plaire et pour briller, allaient vers Élisabeth Hornain, comme si, en sa présence, aucune parole ne pouvait être prononcée qui n’eût pour motif de la faire sourire ou d’attirer son regard. Elle, cependant, ne s’évertuait ni à plaire ni à briller. Elle ne laissait tomber que des phrases assez rares, où il y avait du bon sens, de la finesse, mais point d’esprit, ni de vivacité. À quoi bon ? Elle était belle. Sa beauté lui tenait lieu de tout. Elle eût dit les choses les plus profondes qu’elles se fussent perdues dans le rayonnement de sa beauté. En face d’elle, on ne pensait qu’à cela, à ses yeux bleus, à ses lèvres sensuelles, à l’éclat de son teint, à la forme de son visage. Même au théâtre, malgré sa voix chaude et son réel talent d’artiste lyrique, elle conquérait d’abord à force d’être belle.

Elle portait toujours des robes très simples, que l’on n’eût pas remarquées davantage si elles eussent été plus élégantes, car on ne songeait qu’à la grâce de son corps, à l’harmonie de ses gestes et à la splendeur de ses épaules. Sur son corsage ruisselaient de merveilleux colliers, qui s’entrelaçaient les uns aux autres dans un désordre éblouissant de rubis, d’émeraudes et de diamants. Si on l’en complimentait, elle réprimait l’admiration avec un sourire :

« Bijoux de théâtre... Mais j’avoue qu’ils sont bien imités.

– J’aurais juré... », disait-on.

Elle affirmait :

« Moi aussi... et tout le monde s’y laisse prendre... »

Après le déjeuner, le marquis d’Erlemont manœuvra de telle sorte qu’il réussit à la tenir à l’écart et à lui parler en tête à tête. Elle écoutait avec intérêt et un certain air de rêverie.

Les autres invités formaient groupe autour de la maîtresse de maison, que cet aparté semblait agacer.

« Il perd son temps, murmurait-elle. Voilà des années que je connais Élisabeth. Aucun espoir pour les amoureux. C’est une belle statue, indifférente. Va, mon bonhomme, tu peux jouer ta petite comédie et sortir tes meilleurs trucs... Rien à faire. »

Ils étaient tous assis sur la terrasse, à l’ombre du château. Un jardin creux s’allongeait à leurs pieds, étirant sous le soleil ses lignes droites, ses pelouses vertes, ses allées de sable jaune, ses plates-bandes plantées d’ifs taillés. Tout au bout, l’amas des ruines qui restaient de l’ancien château, des tours, du donjon et de la chapelle, s’étageait sur des monticules où grimpaient des chemins parmi le fouillis des lauriers, des buis et des houx.

L’endroit était majestueux et puissant, et le spectacle prenait d’autant plus de caractère que l’on savait qu’au-delà de cet entassement prodigieux, c’était le vide d’un précipice. L’envers de ce que l’on voyait tombait à pic sur un ravin qui encerclait le domaine, et au creux duquel mugissait, à une profondeur de cinquante mètres, l’eau tumultueuse d’un torrent.

« Quel cadre ! fit Élisabeth Hornain. Quand on pense au carton peint de nos décors ! à la toile des murs qui tremble et à la tapisserie des arbres découpés !... Ce serait bon de jouer ici.

– Qui vous empêche d’y chanter, tout au moins, Élisabeth ? dit MPmeP de Jouvelle.

– La voix se perd dans cette immensité.

– Pas la vôtre, protesta Jean d’Erlemont. Et ce serait si beau ! Offrez-nous cette vision... »

Elle riait. Elle cherchait des excuses et se débattait au milieu de tous ces gens qui insistaient auprès d’elle et la suppliaient.

« Non, non, disait-elle... j’ai eu tort de parler ainsi... je serais ridicule... je paraîtrais si frêle !... »

Mais sa résistance mollissait. Le marquis lui avait saisi la main et cherchait à l’entraîner.

« Venez... je vous montre la route... Venez... cela nous ferait un tel plaisir ! »

Elle hésita encore, puis, prenant son parti :

« Soit. Accompagnez-moi jusqu’au pied des ruines. »

Soudain résolue, elle s’en alla par le jardin, lentement, de cette allure aisée et bien rythmée qui était la sienne au théâtre. Au-delà des pelouses, elle monta cinq marches de pierre qui la conduisirent à la terrasse opposée à celle du château. D’autres marches s’offraient, plus étroites, avec une rampe où alternaient des pots de géraniums et des vases de pierre anciens. Une avenue d’aucubas s’amorçait sur la gauche. Elle tourna, suivie du marquis, et disparut derrière le rideau des arbustes.

Au bout d’un moment, on la vit, seule cette fois, qui gravissait d’autres marches escarpées, tandis que Jean d’Erlemont repassait par le jardin creux. Enfin, elle reparut, plus haut encore, sur un terre-plein où il y avait les trois arches gothiques d’une chapelle démolie et, au fond, une muraille de lierre qui barrait l’espace.

Elle s’arrêta. Debout sur un tertre qui lui faisait comme un piédestal, elle semblait très grande, de proportions surhumaines et, lorsqu’elle étendit ses bras et qu’elle se mit à chanter, elle emplit de son geste et de sa voix le vaste cirque de feuillage et de granit que recouvrait le ciel bleu.

M. et MPmeP de Jouvelle et leurs invités écoutaient et regardaient avec des visages contractés, et cette impression que l’on éprouve lorsque se forment, au fond de nous, des souvenirs que l’on sait inoubliables. Le personnel du château, le personnel de la ferme qui touchait d’un côté aux murs du domaine, et une dizaine de paysans du village voisin, s’étaient groupés à toutes les portes et à tous les coins des massifs, et chacun sentait toute la qualité de la minute présente.

Ce qu’Élisabeth Hornain chantait, on ne le savait pas trop. Cela s’élevait et se répandait en notes graves, amples, tragiques parfois, mais palpitantes d’espoir et de vie. Et soudain...

Mais il faut bien se rappeler que la scène se passait dans une sécurité absolue et qu’il n’y avait aucune raison, humainement possible, pour qu’elle ne se continuât pas et ne s’achevât point dans cette même sécurité absolue. Ce qui se produisit fut brusque, immédiat. S’il y eut des différences de sensation parmi les spectateurs, il n’y en eut pas dans la certitude qu’ils eurent tous – et dont ils témoignèrent – que le fait éclata comme une bombe que l’on n’eût ni devinée ni prévue (la même expression se représenta dans les dépositions).

Oui, soudain, il y eut la catastrophe. La voix magique s’interrompit, net. La statue vivante qui chantait là-bas dans l’espace clos vacilla sur son piédestal de ruines et, d’un coup, s’écroula, sans un cri, sans un geste de peur, sans un mouvement de défense ou de détresse. On eut tout de suite, de façon irrévocable, la conviction qu’il n’y avait ni lutte ni agonie, et que l’on n’arriverait pas auprès d’une femme qui mourait, mais auprès d’une femme que la mort avait frappée dès la première seconde.

De fait, quand on parvint à l’esplanade supérieure, Élisabeth Hornain gisait, inerte, livide... Congestion ? Crise cardiaque ? Non. Du sang coulait, abondamment, sur le haut de son épaule nue et sur sa gorge.

On le vit aussitôt, ce sang rouge qui s’épanchait. Et l’on constata en même temps cette chose incompréhensible que quelqu’un formula en un cri de stupeur :

« Les colliers ont disparu ! »

Il serait fastidieux de rappeler les détails d’une enquête pour laquelle, à l’époque, tout le monde se passionna. Enquête inutile d’ailleurs, et rapidement terminée. Les magistrats et les policiers qui la conduisirent se heurtèrent dès le début à une porte close, contre laquelle tous leurs efforts furent vains. Tous ils eurent l’impression profonde qu’il n’y avait rien à faire. Un crime, un vol. Voilà tout.

Car le crime était indiscutable. On ne retrouva certes ni arme, ni projectile, ni assassin. Mais quant à nier le crime, personne n’y songea. Sur quarante-deux assistants, cinq affirmèrent avoir vu une lueur, quelque part, sans que les cinq affirmations concordassent sur l’emplacement et sur la direction de cette lueur. Les trente-sept autres n’avaient rien vu. De même trois personnes prétendirent avoir entendu le bruit sourd d’une détonation tandis que les trente-neuf autres n’avaient rien entendu.

En tout cas, le fait même du crime demeurait en dehors de toute discussion puisqu’il y avait eu blessure. Et blessure terrible, effroyable, la blessure qu’eût provoquée au sommet de l’épaule gauche, juste au bas du cou, une balle monstrueuse. Une balle ? Mais il eût fallu que le meurtrier fût perché dans les ruines, à un endroit plus élevé que la chanteuse, et que cette balle eût pénétré profondément dans la chair et eût causé des ravages internes, ce qui n’était point.

On eût dit plutôt que la plaie, d’où le sang s’était épanché, avait été creusée par un instrument contondant, marteau ou casse-tête. Mais qui avait manié ce marteau ou ce casse-tête ? et comment un tel geste avait-il pu rester invisible ?

Et, d’autre part, qu’étaient devenus les colliers ? S’il y avait eu crime et s’il y avait eu vol, qui avait commis l’un et l’autre ? Et quel miracle avait permis à l’agresseur de s’échapper, alors que quelques domestiques, postés à certaines fenêtres du dernier étage, n’avaient pas quitté des yeux la chanteuse, l’esplanade où elle chantait, son corps quand elle tombait, son cadavre quand elle gisait sur le sol ? alors que tous ces gens eussent vu, sans aucun doute, les allées et venues d’un homme, sa fuite entre les massifs, sa course éperdue ?... alors que, par-derrière, le décor des ruines plongeait en une falaise abrupte qu’il était matériellement impossible d’escalader ou de descendre ?...

S’était-il couché sous le lierre, ou dans quelque trou ? On chercha durant deux semaines. On fit venir de Paris un jeune policier, ambitieux et tenace, Gorgeret, qui avait déjà réussi des coups de maître. Peines perdues. Investigations sans résultat. L’affaire fut classée, au grand ennui de Gorgeret, qui se promit bien de ne jamais l’abandonner.

Effarés par ce drame, M. et MPmeP de Jouvelle quittèrent Volnic en annonçant leur volonté formelle de n’y jamais revenir. Le château fut à vendre, tout meublé, tel qu’il était.

Quelqu’un l’acheta, six mois plus tard. On ne sut pas qui, maître Audigat, le notaire, ayant négocié la vente en grand secret.

Tous les domestiques, les fermiers, les jardiniers, reçurent leur congé. Seule la grosse tour, sous laquelle passait la voûte cochère, fut habitée par un individu d’un certain âge qui s’y installa avec sa femme : Lebardon, ancien gendarme. Mis à la retraite, il avait accepté ce poste de confiance.

Les gens du village essayèrent vainement de le faire parler : leur curiosité fut déjouée. Il montait la garde âprement. Tout au plus remarqua-t-on que, à diverses reprises, peut-être une fois par an, et à des époques différentes, un monsieur arrivait le soir en automobile, couchait au château, et repartait le lendemain dans la nuit. Le propriétaire, sans doute, qui venait s’entretenir avec Lebardon. Mais aucune certitude. On n’en sut pas davantage de ce côté.

Onze ans plus tard, le gendarme Lebardon mourait.

Sa femme demeura seule dans la tour d’entrée. Aussi peu bavarde que son mari, elle ne dit rien de ce qui se passait dans le château. Mais s’y passait-il quelque chose ?

Et quatre ans encore s’écoulèrent.

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