Etat rudimentaire de la méthodologie dans les sciences sociales








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EMILE DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique [1895]

Quadrige/Presses Universitaires de France, 20ème édition 1981, 144pp.
INTRODUCTION [p.1] :

Etat rudimentaire de la méthodologie dans les sciences sociales : « Jusqu’à présent, les sociologues se sont peu préoccupés de caractériser et de définir la méthode qu’ils appliquent à l’étude des faits sociaux ».

Objet de l’ouvrage : « Ce sont ces résultats de notre pratique que nous voudrions exposer ici dans leur ensemble et soumettre à la discussion ». Résultats formulés à partir de La division du travail social, accompagnés de leurs preuves et illustrés d’exemples connus ou encore inédits. On peut mieux juger ainsi de l’orientation qu’on veut essayer de donner aux études de sociologie.
CHAPITRE PREMIER.  Qu’est ce qu’un fait social ? [p.3]

Chaque individu boit, dort, mange, raisonne, mais si ces faits étaient sociaux, la sociologie n’aurait pas d’objet qui lui fût propre, et son domaine se confondrait avec celui de la biologie et de la psychologie. Il y a dans toute société un groupe de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés de ceux qu’étudient les autres sciences de la nature. Ex. : ma tâche d’époux, de frère, de citoyen, le fidèle et les pratiques de sa vie religieuse, le système de signes, de monnaies,…

Caractères distinctifs du fait social : 1) son extériorité par rapport aux consciences individuelles ; 2) l’action coercitive qu’il exerce ou est susceptible d’exercer sur ces mêmes consciences. Ces faits sociaux « consistent en des manières d’agir, de penser, de sentir, extérieures à l’individu, et qui sont douées d’un pouvoir de coercition en vertu duquel ils s’imposent à lui » (p.5). Application de cette définition aux pratiques constituées et aux courants sociaux (ex. : dans une assemblée, les grands mouvements d’enthousiasme, d’indignation, de pitié qui se produisent). Vérification de cette définition.

Autre manière de caractériser le fait social : l’état de dépendance où il se trouve par rapport à ses manifestations individuelles. Les manifestations privées ont bien quelque chose de social, puisqu’elles reproduisent en partie un modèle collectif ; mais chacune d’elles dépend aussi de la constitution organico-psychique de l’individu.

Elles intéressent le sociologue sans constituer la matière immédiate de la sociologie. Le fait social se généralise parce qu’il est social, loin qu’il soit social parce qu’il est général. Comment cette définition rentre dans la première.

Comment les faits de morphologie sociale rentrent dans cette même définition. Formule générale du fait social : «  Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles ».
CHAPITRE II.Règles relatives à l’observation des faits sociaux [p.15]

Règle fondamentale : « Traiter les faits sociaux comme des choses ».

I. « L’homme ne peut pas vivre au milieu des choses sans s’en faire des idées d’après lesquelles il règle sa conduite ». C’est surtout en sociologie que ces prénotions (terme repris de la philosophie de Bacon) sont en état de dominer les esprits et de les substituer aux choses. Phase idéologique que traversent toutes les sciences et au cours de laquelle elles élaborent des notions vulgaires et pratiques, au lieu de décrire et d’expliquer des choses. Pourquoi cette phase devait se prolonger en sociologie plus encore que dans les autres sciences. Faits empruntés à la sociologie de Comte, à celle de M. Spencer, à l’état actuel de la morale et de l’économie politique pour montrer que ce stade n’est pas encore dépassé.

Raisons de le dépasser : 1) les faits sociaux doivent être traités comme des choses parce qu’ils sont l’unique datum offert au sociologue, ils sont les data immédiats de la science, tandis que les idées, dont ils sont censés être le développement, ne sont pas directement données. 2) Ils ont tous les caractères de la chose. Il nous faut considérer les phénomènes sociaux en eux-mêmes, détachés des sujets conscients qui se les représentent. « Le caractère conventionnel d’une pratique ou d’une institution ne doit jamais être présumé ». Les faits sociaux « consistent comme en des moules dans lesquels nous sommes nécessités à couler nos actions » (p29).

Analogies de cette réforme avec celle qui a récemment transformé la psychologie. Raisons d’espérer, dans l’avenir, un progrès rapide de la sociologie.

II. Corollaires immédiats de la règle précédente :

1) Ecarter de la science toutes les prénotions. « Il faut que le sociologue s’affranchisse de ces fausses évidences qui dominent l’esprit du vulgaire, qu’il secoue une fois pour toutes, le joug de ces catégories empiriques qu’une longue accoutumance finit souvent par rendre tyranniques » (p.32) car nous nous passionnons pour nos croyances politiques et religieuses, pour nos pratiques morales bien autrement que pour les choses du monde physique.

2) Manière de constituer l’objet positif de la recherche : grouper les faits d’après leurs caractères extérieurs communs. Le sociologue doit définir les choses dont il traite afin que l’on sache et qu’il sache bien de quoi il est question. Règle : « Ne jamais prendre pour objet de recherches qu’un groupe de phénomènes préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur sont communs et comprendre dans la même recherche tous ceux qui répondent à cette définition ». Ainsi, le concept vulgaire n’est pas pour autant inutile au savant : il lui sert seulement d’indicateur. Exemples des erreurs auxquelles on s’expose en négligeant cette règle ou en l’appliquant mal : M. Spencer et sa théorie sur l’évolution du mariage ; M. Garofalo et sa définition du crime ; l’erreur commune qui refuse une morale aux sociétés inférieures. C’est aux données sensibles qu’elle doit directement emprunter les éléments de ses définitions initiales.

3) Ces caractères extérieurs doivent en outre être les plus objectifs qu’il est possible. « Quand donc le sociologue entreprend d’explorer un ordre quelconque de faits, il doit s’efforcer de les considérer par un côté où ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles ».
CHAPITRE III.Règles relatives à la distinction du normal et du pathologique [p.47]

Les phénomènes normaux*  ceux qui sont tout ce qu’ils doivent être.

Les phénomènes pathologiques*  ceux qui devraient être autrement qu’ils ne sont.

Utilité théorique et pratique de cette distinction. Il faut qu’elle soit scientifiquement possible pour que la science puisse servir à la direction de la conduite.

I. Examen des critères couramment employés : la douleur n’est pas le signe distinctif de la maladie, car elle fait partie de l’état de santé, ni la diminution des chances de survie, car elle est parfois produite par des faits normaux (vieillesse, parturition, …), et elle ne résulte pas nécessairement de la maladie. De plus, ce critère est inapplicable, surtout en sociologie.

On appelle normaux les faits qui présentent les formes les plus générales et on donne aux autres le nom de morbides ou pathologiques. On nomme type moyen l’être schématique que l’on constituerait en rassemblant en un même tout les caractères les plus fréquents dans l’espèce. Le type normal se confond avec le type moyen ; tout écart à cet étalon est un phénomène morbide (type spécifique). Nécessité de tenir compte de l’âge et du niveau de développement pout déterminer si le fait est normal ou non.
II. Utilité qu’il y a à vérifier les résultats de la méthode précédente en cherchant les causes de la normalité du fait, i.e. de sa généralité. Nécessité qu’il y a de procéder à cette vérification quand il s’agit de faits se rapportant à des sociétés qui n’ont pas achevé leur histoire. Ce second critère ne peut être employé qu’à titre complémentaire et en second lieu. Enoncé des règles:

1° « Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution ».

2° « On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré ».

3° « Cette vérification est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n’a pas encore accompli son évolution intégrale ». (p 64) 

III. Application de ces règles à quelques cas, notamment à la question du crime. L’existence d’une criminalité est un phénomène normal car toute société qui en serait exempte est tout à fait impossible. Qui plus est, il est nécessaire, utile dans l’évolution car les conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l’évolution normale de la morale et du droit. Exemple de Socrate. Le criminel = « agent régulier de la vie sociale ». Exemples des erreurs dans lesquelles on tombe quand on ne suit pas ces règles. La science même devient impossible.

CHAPITRE IV.Règles relatives à la constitution des types sociaux [p76]

Il existe une branche de la sociologie consacrée à la constitution des espèces sociales et à leur classification. Cette notion d’espèce sociale a le très grand avantage de fournir un moyen terme entre les deux conceptions contraires de la vie collective : le nominalisme des historiens et le réalisme extrême des philosophes. Ce concept est donc l’intermédiaire entre la notion de genus homo et celles de sociétés particulières.

I. Le moyen de les constituer n’est pas de procéder par monographies aussi exactes que complètes qu’on comparerait pour voir par où elles concordent ou divergent, et donc de classer les peuples dans des groupes semblables ou différents. Impossibilité d’aboutir par cette voie. Principe de la méthode à appliquer : distinguer les sociétés d’après leur degré de composition. Nous devons pour notre classification choisir des caractères particulièrement essentiels et c’est de ces caractères que dépendent les faits généraux de la vie sociale. Comme ils sont morphologiques, on pourrait appeler morphologie sociale cette partie de la sociologie qui a pour tâche de constituer et classer les types sociaux.

II. Par société simple, il faut entendre toute société qui n’en renferme pas d’autres, plus simples qu’elle. La horde répond exactement à cette définition. Clan : société formée par une réunion de hordes. On distinguera autant de types fondamentaux qu’il y a de manières pour la horde de se combiner avec elle-même en donnant naissance des sociétés nouvelles, et pour celles-ci de se combiner entre elles. Proposition d’une typologie de ces compositions possibles en sociétés polysegmentaires simples, simplement composées et doublement composées. Règle énoncée ainsi p.86 : « On commencera par classer les sociétés d’après le degré de composition qu’elles présentent, en prenant pour base la société parfaitement simple ou à segment unique ; à l’intérieur de ces classes, on distinguera des variétés différentes suivant qu’il se produit ou non une coalescence complète des segments initiaux ».

III. La preuve d’existence d’espèces sociales est contenue dans le principe même de la méthode qui vient d’être exposée. Les sociétés engendrées sont d’une autre espèce que les sociétés génératrices, parce que ces dernières, en se combinant, donnent naissance à des arrangements tout à fait nouveaux. Différences dans la nature de l’espèce en biologie et en sociologie.

CHAPITRE V.Règles relatives à l’explication des faits sociaux [p.89]

La constitution des espèces est avant tout un moyen de grouper les faits pour en faciliter l’interprétation ; la morphologie sociale est un acheminement à la partie vraiment explicative de la science.

I. Caractère finaliste des explications en usage. L’utilité d’un fait n’en explique pas l’existence. Dualité des deux questions, établie par les faits de survivance, par l’indépendance de l’organe et de la fonction et la diversité de services que peut rendre successivement une même institution. Les besoins humains ne peuvent avoir d’influence sur l’évolution sociale qu’à condition d’évoluer eux-mêmes et les changements par lesquels ils passent ne peuvent être expliqués que par des causes qui n’ont rien de final. Nécessité de la recherche des causes efficientes des faits sociaux. Importance prépondérante des causes en sociologie, démontrée par la généralité des pratiques sociales, même les plus minutieuses. « Quand donc on entreprend d’expliquer un phénomène social, il faut rechercher séparément la cause efficiente qui le produit et la fonction qu’il remplit » (p.95). De plus, il est logique que la cause efficiente soit recherchée avant la fonction, cette dernière étant toutefois utile pour que l’explication soit complète.

II. La méthode généralement suivie par les sociologues, en même temps qu’elle est finaliste, est essentiellement psychologique et ces deux tendances sont solidaires l’une de l’autre. Or, cette définition utilisée par Comte et M. Spencer est inapplicable aux phénomènes sociologiques car elle méconnait la nature du fait social qui est irréductible aux faits purement psychiques en vertu de sa définition. « Un tout n’est pas identique à la somme de ses parties, il est quelque chose d’autre dont les propriétés diffèrent de celles que présentent les parties dont il est composé » (p.102). La société n’est pas une simple somme d’individus, mais le système formé par leur association représente une réalité spécifique qui a ses caractères propres. Les faits sociaux ne peuvent être expliqués que par des faits sociaux. Importance du fait de l’association qui donne naissance à un être nouveau et à un ordre nouveau des réalités.

Rapport positif des faits psychiques et des faits sociaux. Les premiers sont la matière indéterminée que le facteur social transforme : exemples. Si les sociologues leur ont attribué un rôle plus direct, c’est qu’ils ont pris pour des faits purement psychiques des états de conscience qui ne sont que des phénomènes sociaux transformés.

Autres preuves à l’appui de la même proposition : 1) indépendance des faits sociaux par rapport au facteur ethnique, lequel est d’ordre organico-psychique ; 2) l’évolution sociale n’est pas explicable par des causes purement psychiques.

« La cause déterminante d’un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle ». « La fonction d’un fait social doit toujours être recherchée dans le rapport qu’il soutient avec quelque fin sociale » (p.109). Le sociologue doit uniquement recourir à la psychologie dans le cadre d’une préparation générale ou pour en tirer d’utiles suggestions.

III. Importance primaire des faits de morphologie sociale dans les explications sociologiques. « L’origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social interne ». Rôle prépondérant de l’élément humain de ce milieu. Le problème sociologique consiste donc surtout à trouver les propriétés de ce milieu qui ont le plus d’action sur les phénomènes sociaux. Deux sortes de caractères répondent en particulier à cette condition : le volume de la société ou densité matérielle, et la densité dynamique mesurée par le degré de coalescence des segments (la première permettant de mesurer la seconde). Importance de cette notion du milieu social. Si on la rejette, la sociologie ne peut plus établir de rapports de causalité, mais seulement des rapports de succession, ne comportant pas la prévision scientifique ; exemples empruntés à Comte et M. Spencer. Importance de cette même notion pour expliquer comment la valeur utile des pratiques sociales peut varier sans dépendre d’arrangements arbitraires. Rapport de cette question avec celle des types sociaux. Les causes des phénomènes sociaux sont internes à la société.
IV. 2 théories se partagent les esprits sur la conception de la société et de la vie collective. Pour Hobbes, Rousseau, le lien entre le psychique et le social est synthétique et artificiel ; pour M. Spencer et les économistes, il est naturel, mais analytique, car c’est des penchants naturels de l’homme que dérive l’organisation sociale. Pour notre auteur, il est naturel et synthétique. Pour Durkheim, la contrainte est simplement due à ce que l’individu se trouve en présence d’une force naturelle qui le domine et devant laquelle il s’incline. La vie sociale dérive directement de l’être collectif qui est une nature sui generis. Les règles qui viennent d’être exposées permettent de faire une sociologie qui voit dans l’esprit de discipline la condition essentielle de toute vie en commun.

CHAPITRE VI.Règles relatives à l’administration de la preuve [p.124]

I. La méthode comparative ou expérimentation indirecte est la méthode de la preuve en sociologie. Inutilité de la méthode appelée historique par Comte. Réponse aux objections de Mill relativement à l’application de la méthode comparative à la sociologie. Importance du principe : « A un même effet correspond toujours une même cause » (p.127).

II. Sociologie caractérisé par sa complexité très grande des phénomènes et l’impossibilité de toute expérience artificielle. Des divers procédés de la méthode comparative (méthodes des résidus, de concordance ou de différence), c’est la méthode des variations concomitantes qui est l’instrument par excellence de la recherche en sociologie. Le simple parallélisme des valeurs par lesquelles passent les deux phénomènes, pourvu qu’il ait été établi dans un certain nombre de cas suffisamment variés, est la preuve qu’il existe entre eux une relation. Supériorité d’une telle méthode : 1) en tant qu’elle atteint le lien causal par le dedans ; 2) en tant qu’elle permet l’emploi de documents plus choisis et mieux critiqués. La sociologie, pour en être réduite à un seul procédé, ne se trouve pas dans un état d’infériorité vis-à-vis des autres sciences du fait de la richesse des variations dont dispose le sociologue. Mais nécessité de ne comparer que des séries continues et étendues de variations, et non des variations isolées.

III. Différentes manières de composer ces séries. Cas où les termes peuvent être empruntés à une seule société. Cas où il faut les emprunter à des sociétés différentes, mais de même espèce. Cas où il faut comparer des espèces différentes. Ce cas est le plus général. « On ne peut expliquer un fait social de quelque complexité qu’à condition d’en suivre le développement intégral à travers toutes les espèces sociales » (p.137). Méthode dite génétique : partir du type le plus rudimentaire pour suivre pas à pas la manière dont il s’est progressivement compliqué. La sociologie comparée n’est pas une branche de la sociologie : c’est la sociologie même. Erreurs à éviter en respectant la règle suivante : « Il suffira de considérer les sociétés que l’on compare à la même période de leur développement » (p.138).

CONCLUSION [p. 139]

Caractères généraux de cette méthode :

  1. Son indépendance vis-à-vis de toute philosophie (la sociologie n’a pas à prendre parti entre les grandes hypothèses qui divisent les métaphysiciens) et cette indépendance est utile à la philosophie elle-même, car plus la sociologie se spécialisera, plus elle fournira des matériaux originaux à la réflexion philosophique.

Son indépendance vis-à-vis des doctrines pratiques : la sociologie n’est ni individualiste, ni communiste, ni socialiste ; elle y voit des faits sociaux qui peuvent l’aider à comprendre la réalité sociale. Le rôle de la sociologie doit consister à nous affranchir de tous les partis, non pas tant en opposant une doctrine aux doctrines, qu’en faisant contracter aux esprits une attitude spéciale face à ces questions que seule la science peut donner par le contact direct des choses.

  1. Son objectivité. Notre méthode est dominée par cette idée que les faits sociaux sont des choses et doivent être traitées comme telles. Nous avons montré comment le sociologue devait écarter les notions anticipées qu’il avait des faits pour se mettre en face des faits eux-mêmes.

  2. Son caractère sociologique : nous devons considérer les faits sociaux comme des choses sociales. On peut les traiter scientifiquement, malgré leur complexité, sans rien leur enlever de leurs caractères spécifiques. Leur immatérialité sui generis diffère de celle qui caractérise les phénomènes psychologiques.

La sociologie doit être une science distincte et autonome et même une culture proprement sociologique doit pouvoir préparer le sociologue à l’intelligence des faits sociaux. Peu importe si ainsi pratiquée, la sociologie apparaît inutilement compliquée. Elle ne va pas recruter une clientèle nombreuse car le temps où elle pourra élever sa voix au-dessus des partis est encore loin ; « pourtant, c’est à la mettre en état de remplir un jour [ce rôle] qu’il nous faut, dès maintenant, travailler ».
CRITIQUE INTERNE :
Difficile de critiquer négativement les qualités démonstratives d’un ouvrage qui tient une place centrale dans la fondation de la sociologie et qui, d’une grande actualité, n’a cessé de faire autorité en sciences sociales. C’est en effet un ouvrage qui présente une grande force dans l’argumentation employée. Par une sorte de dialectique, Durkheim utilise dans son œuvre la méthode qu’il y expose, ouvrage qui emprunte ainsi la forme d’une démonstration mathématique ; d’abord la définition des faits sociaux (chapitre I), puis règles relatives à leur observation (chapitre II), puis règles relatives à une distinction opérée entre le normal et le pathologique (chapitre III), puis règles relatives à la constitution des types sociaux et à l’explication des faits sociaux (chapitres IV et V) et enfin règles relatives à l’administration de la preuve (chapitre VI).

D’ailleurs, les raisonnements sont souvent exposés en trois temps même à l’intérieur d’un chapitre par le moyen d’un vocabulaire emprunté une nouvelle fois au langage mathématique pour caractériser par exemple certaines règles découlant des premières : « corollaires ». On a donc ici une méthode qui, pas à pas, au fil de son exposition, fait corps et se construit. Ex. p.47, début du chapitre III : il revient sur la méthode précédemment exposée et l’enrichit de nouvelles distinctions.

Enumérant souvent tous les cas possibles, l’exposé est très dense, très riche en idées et hiérarchisé. Ne manquons pas de souligner la grande rigueur de l’argumentation de par l’usage de connecteurs structurant le discours, de phrases courtes, calibrées et d’exemples riches et variés qui viennent confirmer la validité des règles exposées. Il en résulte une grande efficacité du fait d’un souci constant d’explication afin de bien se faire comprendre du lecteur. Cela est primordial pour éviter les équivoques dans l’exposé d’une méthode visant elle-même à lutter contre le danger que représente le sens commun.

Les répétitions ou reformulations de certaines idées parfois lourdes rendant la lecture plutôt lente montrent néanmoins le souci d’éviter l’incompréhension du lecteur. Cela traduit un contenu difficile à saisir ou admettre pour une science nouvelle qui cherche à se faire une place à la fin du XIXème siècle. Par ailleurs, p.86, la preuve d’existence contenue dans la méthode apparaît comme difficilement compréhensible et le terme de « sociétés inférieures » employé p.73 est contestable.

Cet ouvrage qui se veut pratique l’est effectivement : les règles sont on ne peut mieux explicitées et en italique (elles sont ici intégralement retransmises en bleu), on ne pourrait mieux dire les choses et surtout, Durkheim fait preuve d’un regard réflexif sur sa méthode elle-même ; il en pèse les limites, anticipe les objections possibles et expose les critiques qu’on peut lui adresser et s’en défend. Cela permet de renforcer la démonstration elle-même. Il prend aussi des précautions quant à la portée de cette méthode qui vise à éviter les erreurs sans être pour autant infaillible (p.45) en même temps qu’il pèse ses mots et explique ses choix de vocabulaire.

On peut lui reprocher de souvent reprendre l’exemple du crime et de se référer sans cesse aux mêmes auteurs : Comte, Mill, MM. Spencer ou Garofalo. Or, il est nécessaire, malgré la diversité des faits, de reprendre à titre d’illustration le même exemple pour montrer l’efficacité heuristique des différentes règles. D’ailleurs, il ne s’attarde pas sur les autres exemples ; il montre seulement comment il faudrait, avec rigueur, procéder. De même, notre auteur se réfère à un petit nombre de prédécesseurs parce que la sociologie est une science qui à son époque se constitue. Cependant, il montre les limites de ces auteurs en même temps qu’il enrichit ici leur analyse et celle qu’il a commencée dans De la Division du travail social (1893). On y voit son souci de progrès et sa volonté d’avancer avec les nombreuses notes de bas de page renvoyant à son premier ouvrage majeur. Il s’agit ici d’approfondir les thèses de 1893 sans toutefois se répéter.

Enfin, dans son argumentation, Durkheim pose des questions, sortes de problématiques d’étape qui guident le lecteur (ex. p.78) et recourt à des arguments d’autorité (doute méthodique de Descartes ou Bacon,…). C’est plus qu’un ouvrage de sociologie dans le sens où il appelle une ouverture nécessaire sur d’autres domaines (cf. comparaisons avec biologie ou psychologie).

Aspects intéressants : p.71, il corrige ici une erreur commise à propos du criminel dans De la Division du travail social. C’est donc le reflet d’une méthode qui s’élabore au présent.

p.75, dans la note de bas de page, Durkheim renvoie au Suicide (1897) : sa méthode est donc parachevée au fur et à mesure que son expérience de sociologue utilisant cette méthode s’accroît. Par le souci permanent de la démonstration et de la précision, l’ouvrage est, en cela comme en bien d’autres aspects, effectivement irréprochable.

CRITIQUE EXTERNE :

Difficile de réfuter une méthode que Durkheim reconnaît lui-même, dans la préface de la seconde édition, comme « forcément restreinte » car étant le résumé d’une pratique personnelle, et « provisoire » car « les méthodes changent à mesure que la science avance ». Or, on peut tout à fait relativiser cette précaution par la grande actualité de cette méthode sociologique. Cette méthode est-elle néanmoins unanimement reconnue ? Les précautions manifestes de Durkheim n’ont pas empêché les confusions ou mauvaises interprétations qui ont aussitôt suivi la publication de son ouvrage. Il s’en défend et précise les points litigieux dans la préface de la seconde édition. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, après plus d’un siècle de pratique, cette méthode constitue une référence incontournable, point de départ de nombre d’études sociologiques.

Rétrospectivement, force est de constater que Durkheim et l’école française de sociologie qu’il a formée, occupent une place prépondérante dans la naissance et dans l’histoire de la sociologie française. A la fin du XIXème siècle, notre auteur ne dispose ni de la notoriété, ni de l’influence que la postérité lui attribuera. Mais, c’est bien la force intrinsèque de ses idées et parce qu’il se dote des outils permettant de bâtir une véritable école qu’il impose une certaine façon de faire de la sociologie, certainement pas par des appuis politiques déterminants ou par des intentions peu avouables de la part de ses collaborateurs. En effet, cette sociologie, en particulier dans Les règles de la méthode sociologique, définit rigoureusement son objet, élabore une méthode d’analyse conforme aux canons de la démarche scientifique et rassemble toute une série de productions qui se distinguent par leur originalité et leur fécondité heuristique.

Durkheim n’est pas le seul, en se donnant des objets d’étude sociologiques et en précisant la méthode qu’il conçoit pour la sociologie, à véritablement la fonder comme une science nouvelle. Le projet de Max Weber est assez semblable à celui de Durkheim, dans le sens où ce dernier accompagne son travail de sociologue sur les valeurs et l’action sociale ou sur le droit, d’une analyse de la connaissance sociologique. C’est de manière parallèle qu’ils vont élaborer leur sociologie. Tous deux fondateurs au même titre de la sociologie, Max Weber bâtit quant à lui une autre manière d’en faire. Rappelons que la sociologie, telle qu’il la conçoit, relève de la connaissance scientifique et ne se sépare pas en cela des autres sciences. Cette connaissance porte sur ce que Weber appelle « l’activité sociale », i.e. les actions auxquelles les individus prêtent une signification. Aussi, le sociologue doit-il encore s’efforcer de comprendre ces comportements.

S’il s’en tenait à la simple explication causale, il laisserait de côté des éléments d’intelligibilité qui pourtant interviennent de façon évidente. Cette association étroite entre explication et compréhension propre à la sociologie et plus largement aux sciences sociales consacre leur originalité épistémologique. La sociologie de Weber est à la fois une sociologie de l’action et une sociologie compréhensive plus individualiste là où celle de Durkheim est une sociologie du fait social où l’explication tient une grande place. D’ailleurs, les réflexions de Weber sur la neutralité axiologique vont dans le sens du souci d’objectivité de Durkheim, mais la démarche heuristique que Weber définit pour la sociologie se singularise par sa nouveauté. La « compréhension explicative » ou l’« explication compréhensive », idéal analytique de la sociologie wébérienne, ne sont en rien des produits d’une analyse intuitive et immédiate, mais le résultat d’une activité intellectuelle réfléchie et ordonnée selon un protocole d’enquête strictement défini. Comme Durkheim, Weber ne conçoit pas, loin s’en faut, la sociologie comme une discipline purement spéculative. Si donner à la sociologie pour objet de connaissance l’ensemble de la société avec l’objectif de dégager des lois universelles et atemporelles est définitivement écarté, elle reste cependant apte à saisir les traits essentiels de la dynamique sociale, de les expliciter et d’en révéler les enjeux.

On peut aller plus loin dans les différences de conceptions. En effet, pour Durkheim, « un tout n’est pas identique à la somme de ses parties, il est quelque chose d’autre dont les propriétés diffèrent de celles que présentent les parties dont il est composé » (p.102). « Le groupe pense, sent, agit tout autrement que ne le feraient ses membres, s’ils étaient isolés. Si donc on part de ces derniers, on ne pourra rien comprendre à ce qui se passe dans le groupe » (p.103). Enfin, « la sociologie ainsi entendue ne sera ni individualiste, ni communiste, ni socialiste au sens qu’on donne vulgairement à ces mots (…), si elle s’y intéresse, c’est dans la mesure où elle y voit des faits sociaux qui peuvent l’aider à comprendre la réalité sociale » (p.141).

Or, l’individualisme méthodologique se développe, en France, à partir du début des années 1970 sous la houlette de Raymond Boudon. Il apparaît comme une réaction aux principales orientations qui avaient jusque-là dominé les sciences sociales en France. Le durkheimisme, le marxisme, le structuralisme ou le fonctionnalisme avaient en commun dans leurs analyses respectives de reléguer l’individu à un second plan, comme on le voit clairement dans les citations données. La société, les forces sociales, les structures ou les différentes fonctions exerçaient leurs déterminismes sur les individus qui apparaissent comme de simples automates agis de l’extérieur. L’individualisme méthodologique renoue avec des traditions sociologiques différentes comme la sociologie allemande classique incarnée par Weber et Simmel qui d’une part, pour le premier, opte en faveur d’une sociologie compréhensive faisant de l’acteur le point de départ et d’arrivée de toute explication sociologique et d’autre part, pour le second, faisant des interactions l’essence même du social. De ce point de vue, l’individualisme méthodologique (IM) s’oppose à l’holisme méthodologique.

L’IM tel que l’incarne R. Boudon refuse d’être réduit à une conception affirmant « on ne sait quel primat de l’individu par rapport à la société » (Le juste et le vrai, 1995). Mais il prend sa source dans des propositions principielles fortes : « d’une part que, comme tout phénomène social est le résultat d’actions individuelles, un moment essentiel de toute analyse sociologique consiste à comprendre ces actions », « d’autre part, ce moment de la compréhension étant essentiel, la validité d’une théorie sociologique ne saurait être supérieure à celle des propositions psychologiques qu’elle contient ».

Rattachant cette démarche à Weber, Simmel et Popper, R. Boudon précise que « comprendre un comportement, une croyance, une appréciation, c’est établir en quoi ils font sens pour l’acteur ; c’est en déterminer les raisons. Il faut […] ramener le comportement ou les croyances de l’acteur social à des hypothèses psychologiques aussi plausibles que possible ». L’analyse sociologique ainsi conçue apparaît conforme aux canons de la scientificité dans la mesure où « la validité des raisons qu’on impute à un acteur s’établit de la même façon que celle de toute théorie : il faut qu’elles soient acceptables en elles-mêmes et qu’elles soient congruentes avec les faits connus ».

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