Actualité de l’œuvre de Cheikh Anta Diop face au racisme scientifique et aux défis de l’Afrique Aziz Salmone Fall








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Actualité de l’œuvre de Cheikh Anta Diop face au racisme scientifique et aux défis de l’Afrique

Aziz Salmone Fall


GRILA




À la mémoire de Anténor Firmin, avocat haïtien qui répliqua à Gobineau dans des termes que Diop empruntera un siècle plus tard!
Dans le cadre du mois de l'histoire des noirs, cette conférence commémore le vingtième anniversaire de la mort de Cheikh Anta Diop. Elle fait ressortir l’actualité et la pertinence de son œuvre au regard de la résurgence du racisme scientifique et d’une urgente redynamisation de l’Afrique. Comme le disent ses disciples :

"Son oeuvre convie l'humanité à regarder en face son véritable passé, à assumer sa mémoire, afin de rompre avec les génocides, avec le racisme, pour sortir enfin de la barbarie et entrer définitivement dans la civilisation»1

Je renvoie donc ceux qui veulent en savoir plus sur lui sur ce numéro de Ankh qui lui est consacré ou sur le livre de Pathé Diagne qui remarquablement synthétise l’essentiel.2

Je souhaite attirer l’attention sur son combat en le mettant en rapport avec la fulgurante et insidieuse résurgence de l’eugénisme en Amérique du Nord et ses relents à travers le monde. Je m’excuse auprès de personnes reconnaîtront des passages que j’ai dû brandir, il y a trois mois lors de l’affaire Mailloux, ce psychiatre canadien qui a clamé sur les ondes l’infériorité génétique de l’intelligence des noirs et des amérindiens. Je reprends ici, en note de recherche et revue historique de la littérature scientifique raciste, des éléments qui permettront de revenir sur l’apport de l’œuvre de Diop et son actualité au regard des dernières trouvailles scientifiques.

L’idée qu’il existe des groupes ethniquement supérieurs et plus intelligents et la négation des apports intellectuels de peuples entiers au nom de nouvelles interprétations des percées scientifiques semblent gangrener bien des espaces académiques et autre média. Davantage qu’au 19 ème et au 20 siècle, les dérives eugénistes seront, dans de nouvelles physionomies politically correct, individualisées et socialement intériorisées, un des enjeux fondamentaux du siècle actuel. Le délire du pedigree humain, donc de perfectionner les uns et de détruire les autres, reste fondamentalement la quintessence de l’eugénisme. C’est ce qu’exprimera le premier grand congrès eugéniste, sous la direction du quatrième fils de Charles Darwin, Leonard président de la société Eugéniste3. Il y a fort à croire que notre siècle usera ou abusera de ces méthodes de QI quotient intellectuel eugénique, mais aussi de la médecine prédictive et des disparités de la biologie moléculaire pour discriminer les groupes humains.



Il est donc probable que le recours au QI et autres méthodologie de différenciation iront en se sophistiquant, autant dans le domaine de l’emploi que dans tous les circuits civiques mues par cette quête inlassable d’une élite cognitive, idéalement racée. Pour l’eugénique forcené, ceux qui pourront travailler seront ceux capables de rivaliser contre la machine, car la technologie se sera passée des travailleurs laborieux, et les relèguera au chômage. Pour lui, ils n’en sortiront que s’ils réussissent exceptionnellement des tests de QI que leurs gènes ne les prédisposeraient pas de toute façon à faire!


Mais disons bien cyniquement, que cet eugénisme biotechnologique est la cerise sur le sundae infect de la mondialisation néo-libérale. Entre temps, celle ci achève plus efficacement dans la misère et la frustration et à chaque année, des millions de gens à travers le monde. Tant d’enfants, de femmes d’hommes vulnérables meurent de la marginalisation économique, du chômage entretenu, du pillage, de la famine à l’eau rare ou souillée, des maladies aux guerres, et de plus en plus des nombreuses catastrophes environnementales découlant de nos moyens de production et de consommation. C’est justement la conjonction entre cet ordre mondial injuste et prédateur et une science marchandisée, raciste et élitiste, qui constitue le plus grand danger pour la planète.
Le débat sur l’inné et l’acquis, l’intelligence et son hérédité, les différences entre les «races » et leur hiérarchies se trouvent de nouveau relancés avec de récentes percées scientifiques de la biotechnologie que nous survolerons ici. Alors que s’achève le déchiffrage du génome humain, les média, les universités et précisément les intellectuels, et le politique ont plus que jamais une responsabilité et un rôle social déterminants sur ces dimensions où le racisme latent ou explicite côtoie la légitime curiosité scientifique.

L’intelligence est davantage une résultante sociale dans son contexte historique et environnemental qu’une disposition innée. Et même si l’héritabilité d’une telle disposition intellectuelle pouvait être prouvée dans le futur, rien n’empêche que la modification du milieu ne puisse pallier aux disparités, d’autant qu’une telle disparité génétique intellectuelle entre classes sociales, voire groupes ethniques ne pourrait être qu’infinitésimale à l’échelle de l’humanité.




Avec des mesures sociales politiques économiques et psycho-culturelles résolues, entreprises pour surmonter les écueils que les adultes dressent pour leur connaissance, nous donnerons à nos enfants les chances d’épanouissement de leurs potentialités, au lieu de paralyser ces dernières avec nos errements stériles.


Le racisme s’édifie par l’éducation et l’irrationnel, en cultivant la peur et le rejet de l’autre. La lutte contre le racisme aussi s’articule sur l’éducation et l’affect xénophile, encore faudrait- il que les structures politiques et de communications le favorisent. Entendre des scientifiques clamer l’existence de races et les classifier de façon hiérarchique ne datent pas d’aujourd’hui, comme nous le verrons. Même dans leur tour d’ivoire, les scientifiques sont le reflet de leur société. De plus en plus marginalisées par l’avancée scientifique, les rebuffades et autres démonstrations de forces des eugénistes ne sont pas des épiphénomènes. Ils sont, entre autres, l’expression de mouvements politiquement organisés qui les financent. Cela va paradoxalement de la promotion de mouvements créationnistes, à l’intelligent design4, aux mouvements véhiculant des virulentes thèses racistes.

Ce type de provocation a toujours plus d’effet dans les cycles de modernité où les modèles s’épuisent ou se cherchent, comme c’est le cas à la faveur de la mondialisation. Cette dernière a du mal à cerner l’intelligibilité du lien civique et social autant transnational que local. Ce type de provocation amène alors des déchirures douloureuses, mais parfois aussi des catharsis salutaires, lorsqu’il advient dans une phase de crise.



"Possibilité et limites du génie génétique".Fondation GenSuisse

A l’instar de la crise de civilisation et de l’individu, typiques du règne de l’individualisme propre au mode de production capitaliste. Des savants qui déchiffrent le génome humain ont pu arracher, pour l’instant, le génome, patrimoine de l’humanité, à la rapacité des multinationales. Mais elles n’ont cependant pas dit leur dernier mot. Ce mode en est aux dernières étapes de la marchandisation du vivant, ce qui touche donc au plus haut point l’enjeu du post-eugénisme. Ce mode de production capitaliste, qui dans sa phase actuelle, alterne autant le progrès et le confort pour une portion significative- mais toujours très minoritaire de l’humanité- alors que la rareté, la souffrance et la frustration sont le lot d’une trop grande multitude.


L’Afrique, dans ces six dernières siècles, n’a que trop connu les affres de tels phénomènes. Elle garde paradoxalement autant sur la terre mère, que dans ces diaspora, une paradoxale force de caractère, malgré les vicissitudes de la vie. Son endurance aux épreuves et calamités, comme l’esclavage, la colonisation et l’impérialisme, dans des proportions qu’aucun groupe humain n’a pourtant enduré, est une véritable énigme. Le secret, son vitalisme. Il reste toujours un sourire et une joie de vivre, le sens du commensal de la solidarité, même derrière le plus douloureux des rictus ou des drames.





L’angoisse du lendemain ne l’a pas complètement envahi peut être, et l’optimisme existentiel est encore horizontalement enraciné dans nos sociétés et cultures, tel que l’avait bien cerné Cheikh Anta Diop.

Ce n’est pas de l’insouciance ou un manque de rationalité. C’est une force dynamique, se transmettant par la culture. C’est dans ses cosmogonies, ses cultures qu’elle puise cette force, mais aussi dans l’expérience d’avoir été le berceau de l’humanité et la mère des civilisations. C’est donc animé de cette vitalité africaine que je m’adresse à vous, en intercédant au nom de tous les sans voix qui ont été meurtris récemment et qui le seront encore par la peste raciste.

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Dans mon exposé, vous tolérerez des incursions multidisciplinaires dans le sillage de Diop pour traiter de son actualité face au racisme scientifique.
Je ne ferais d’ailleurs qu’en survoler de grands pans en suggérant de revenir d’abord sur les sources et l’évolution de l’eugénisme. Je parlerai de cette génétique de l’intelligence et des pseudo sciences qui y sont reliés, mais aussi de la science véritable qui ouvre à l’humanité de nouvelles pistes de connaissances, hélas aussi malléables pour des forces bienveillantes que malveillantes.

Au regard de telle situations, et du racisme rampant ou explicite, s’impose une mise à jour sur l’odyssée de la race humaine et de quelques legs des peuples noirs à l’humanité. Faisons le donc, non pas par social narcissisme, ni d’ailleurs en n’exhibant que les hauts faits. C’est en rendant d’abord hommage à la multitude des gens communs qui, davantage que tous les autres souffrent du racisme, que je veux m’attarder sur quelques réécritures de l’histoire. Ceci afin d’armer scientifiquement et politiquement les uns, de faire réviser les autres avec des instruments qui, s’ils ne sont pas brandis et utilisés, individuellement et collectivement, s’étioleront dans cette ère de désarroi, d’apathie et de perte de sens.

C’est pourquoi, l’enjeu de savoir si les disparités entre QI sont d’ordre génétiques ou de l’ordre du milieu me semble secondaire par rapport à l’essentiel. L’essentiel c’est le rapport de force politique qui au niveau socio-économique organise inégalitairement la division internationale du travail et les moyens de production, et la division entre cols blancs et cols bleus (white collar job et blue collar job), comme on dit ici. Un rapport qui ne peut être changé que par une rupture plus égalitaire et révolutionnaire. Une rupture déterminée à structurer équitablement l’ordre social, quelque soit les différences génétiques présumées.

I Racismes, entre science et pseudo-science




La loi semble bien lacunaire pour contrer les tendances et les dérives du racisme scientifique.

Il est important de connaître les fondements structurels du racisme scientifique pour mieux le combattre.
Par commodité, on distinguera à travers l’œuvre de précurseurs, ses formes précoces, l’eugénisme (galtonien et moderne) et le post-eugénisme qui caractérise notre ère.

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-Le proto-eugénisme
Il est probablement propre à plusieurs civilisations antiques, l’idée mythique de parfaire l’humain et de sélectionner uniquement le meilleur, d’avoir les enfants les plus beaux et les plus intelligents et d’être convaincu de la certitude que c’est possible, comme l’atteste l’élevage des animaux racés. Mais, c’est dans la Grèce antique que ce fut le plus explicite. François-Xavier Ajavon, qui a construit le premier site pré galtonien sur le Web montre dans une remarquable ouvrage, comment sous l’impulsion de Platon, fut consacrée Callipolis, cité politique idéale.
«L’homme, né de la divinité, atteint un niveau de perfection supérieur ; et cela dans le sens où sa reproduction ne s’est pas effectuée selon le hasard ou le destin, mais selon une justice rationnelle. Dans sa législation eugénique, Platon ne tendra pas à un autre but» 5
Pour la République, est proposé de trier et de marier «eugéniquement» les procréateurs des générations à venir. Elles pourront enfin s’épanouir dans ce lieu du savoir, où le travail était de toute façon considéré vulgaire, et du ressort des esclaves.

Aristote, soutenait que les esclaves n’avaient pas d’âme, ni de libre arbitre en n’étant que l’instrument et le prolongement de la volonté de leurs maîtres. Que l’homme (à l’exclusion des femmes) était un «animal politique» dont l’essence l’autorise à la participation au politique. Il considérait d’une part, que c’est le mâle qui engendre l’être alors que la femelle n’est que porteuse, et surtout d’autre part, que les descendants d’élite ont toutes chance de continuer à l’être, car «noblesse est excellente souche». Il ignorait ainsi Hippocrate, qui presque un siècle avant lui, considérait pourtant dans son ouvrage Le livre de la géniture de l’homme, que l’homme comme la femme secrètent une semence qui émane surtout du cerveau et qui se mélangent, afin que l’influence d’esprits chauds et froids donnent la chair.
En dehors de la Grèce, à travers le monde, les modèles politiques, antiques et médiévaux axés sur la classe sociale et sur les caste, ont toujours su exceller à privilégier une certaine endogamie afin de préserver leur lignée.

«Même au temps de l'extension de l'esclavage antique, nous trouvons des ressemblance plus ou moins grandes dans l'organisation et la situation des diverses économies esclavagistes et des États esclavagistes de l'antiquité, mais non une communauté de vie économique».6

En Chine, il ne semble pas que les dynasties royales chinoises des Hia et des Chang, ou Yin, du XXIIè au XIè siècle av. J.C. St aient connu l’esclavage. Ce n’est qu’au 3ème siècle après J.C que les empereurs autorisèrent les familles pauvres à vendre leurs enfants aux gens plus nantis, pour des corvées domestiques. Acheté au plus jeune âge , l’enfant devenait esclave domestique à vie dans la cellule familiale7 Au 9è siècle après J.C, Wang Mang tente en vain d’abolir l’esclavage. Peut être le caractère prématuré et la rapide maturité du féodalisme chinois dispensèrent cette civilisation de la pratique esclavagiste à grande échelle.

Au Japon, ou les pratiques reproduisaient les modèles chinois, il fallut attendre le 18è siècle, pour voir l’abolition. Elle fut d’ailleurs sans effet durant la période quasi féodale de l’empire.8

En Inde, malgré les enseignements de Krishna- « Ne soyez pas les destructeurs de vous-même. Élevez-vous à votre véritable Etre, et alors vous n'aurez plus peur de rien. »- les Hindous, ne pouvant contester leur prédéterminée condition ici bas, font des castes et de la coercition les fondements de leur ordre social.

En Amérique, certains indiens des côtes nord ouest des Amériques disposent d’esclaves que le maître entraîne avec lui dans la mort, quand il succombe.

Ailleurs, dans les sociétés islamiques, se fondant peut être sur un passage du coran où le musulman peut disposer « d’esclaves , hommes et femmes» (sourate 4; 24-25), la tolérance de la captivité et de l’esclavage permet de perpétuer le phénomène esclavagiste sur toute la façade orientale du continent africain et dans le golfe arabe. Les arabes y distinguent leurs esclaves noirs ou abd (mis en servitude dans des labeurs astreignants des mines et des champs ) de leur esclaves blancs (mamelouk, corvéables au foyer). Pourtant, témoins de la magnificence de Ghana et de son peuple, que les Almoravides mirent un siècle à envier et à conquérir finalement en 1076, ils changent d’avis en Afrique de l’ouest, une fois l’espace conquis ou coopté. En effet, c’est dans la longue occupation Almoravide de la péninsule ibérique, où régnait une grande tolérance entre les trois croyances monothéistes, que les exégètes musulmans contribuèrent à construire le mythe du noir, sauvage faible d’esprit et sans civilisation. Un préjugé qui persista après leur défaite en Europe.

Les africains quant à eux qui historiquement ont eu des sociétés pratiquant l’esclavage ou la captivité de guerre disposaient –par contre de moyens sociaux inclusifs pour les associer à la vie politique ou sociale. L’esclave demeurait toujours cependant soumis, quelque soit le caractère d’inclusion, à la parenté, que ce soit par l’adoption, la cooptation ou le mariage.
Le glissement, à l’effet de savoir si une élite est plus évoluée, racée, intelligente, varie considérablement selon les cultures du monde. Mais on ne note pas de systématisation du phénomène de la supériorité raciale en dehors du mythe.

En Europe Augustin de Hippo (354-430) était persuadé que l’esclavage était une variante des punitions des péchés de l’homme au paradis. St Thomas d’Aquin dans son ouvrage De regimine principium arguait que certains naissaient naturellement esclaves et dépendaient du maître pour leur libre arbitre. Tacite dans Germanie, rédigé autour de 98 après J.C, prétend que les Germains sont des indigènes et qu’ils constituent une race pure, inaugurant un mythe aryen qui aura la vie longue. La pratique de la conquête génocidaire des non-blancs et principalement de l’Afrique, de l’Amérique latine durant 3 siècles et demi, suffira à conforter les futurs développements théoriques de l’eugénisme. Après tout n’avait-on pas asservi les amérindiens et les africains à un point tel, qu’on pouvait désormais douter de leur intelligence et être rassuré de l’intelligence supérieure du conquérant. Ni le siècle des lumières, ni le positivisme scientifique du 19 è siècle n’y changeront grand-chose.

Rosa Amelia Plumelle-Uribe montre, dans son ouvrage, combien ce long épisode a

«profondément modifié les rapports des européens aux autres. Le pas entre différence et supériorité a vite été franchi. La hiérarchisation raciale illustre la débâcle morale de l’Europe»9
A l’exception des éthiopiens, chrétiens et alliés dans la foi déjà accueillis au Portugal à Venise et Rome, le reste des noirs sont désormais des sous-hommes. En 1402, Jean Duguesclin de Béthencourt capture vend et déporte des Guanches, peuplade Amazigh qui n’existe plus aujourd’hui.

« il semblerait que le premier acte négrier fut posé par le rapt de dix Africains, perpétré par une expédition militaire portugaise menée par Nuno Tristan et Antam Gonsalves, les «meilleurs esclaves» furent offerts à Gabriel Condulmer dit Eugène IV, 205ème pape de l’église catholique, apostolique et romaine».10

En 1442, les portugais bâtissent un fort sur l’île d’Arguin entre le Sénégal et la Mauritanie d’où ils évacuent, grâce à des maures, des esclaves vers leurs plantations de sucre aux îles Canaries et à Madère. Quand en 1445, Joan Fernandez ramène 9 jeunes noirs achetés à des maures, des nobles portugais se moquèrent de lui, car cela faisait déjà un moment qu’ils en chassaient comme distraction.

Davantage que le texte biblique, ce seront les exégèses de cette période qui sauront transformer la malédiction des descendants des fils de Cham en octroyant une version rationnelle et religieuse à l’inégalité raciale, et en datant à ce moment, l’avènement des noirs à jamais damnés. 11 Après que Sem eut l’Asie, Japhet l’Europe et Cham l’Afrique, la bulle Inter Cetera du Pape Alexandre VI, amenda encore la géographie humaine biblique et divisa en 1493, l’espace païen en deux : l’Ouest aux espagnols et l’Est aux portugais. L’année suivante, le traité de Tordesillas y ajoute le Brésil pour les portugais. C’était dans le monde entier, la fin d’une période où, pendant plus de quatre millénaires, une conception non exclusivement raciale de l’esclavage s’estompait.

Dans ce climat de décadence, la hiérarchisation sociale lentement mais sûrement se défaisait du mythe. En Europe, les différences entre races et entre sexes intriguent les chercheurs. L’enjeu de la procréation surtout habite les esprits des chercheurs et des religieux. En 1677, le docteur de Graaf cerne le rôle des ovaires, et cinq ans plus tard, Louis de Ham découvre avec un microscope rudimentaire, «l’animalcule» qu’on n’appellera que plus tard spermatozoïde. Mais ces percées sur le mécanisme de la procréation et de l’hérédité ne connaîtront de développements que plus tard, presque au XIX. Il est en tous cas paradoxal de constater que c’est le siècle dit des lumières et tous ses acquis, qui jusqu’à présent constitue nos horizons d’idéaux, qui fut aussi celui où la science de la race et l’idéologie de préjugés se sont constituées.
«Avant le XVIII nous avions des racismes formulés dans le langage du mythe, à partir du XVIII è siècle nous avons un racisme qui prétend parler celui de la science».12
François Bernier (1625-1688), physicien, explorateur et disciple de Pierre Gassendi, ramène de ses pérégrinations une classification hiérarchique des races. Elle aura d’autant d’influence qu’elle est dite fondée sur ses expériences de visu13.

Carl Von Linné, et son Systema Naturae inventera la taxinomie, classifiant les espèces vivantes, dont l’homme qu’il scinde en 6 races, par ordre d’importance intellectuelle : européens, américains, asiatiques , africains, sauvages, et dégénérés.

Johann F. Blumenbach réinterprétera cette classification, en montrant que la race blanche est originelle, et il forgera d’ailleurs le terme de caucasien, arguant que toutes les autres en sont issues mais n’en sont que des dégénérescences.14Magnanime, il était cependant persuadé que même les noirs pouvaient comporter des exceptions et brandissait quelques livres écrits par eux, prouvant que quelques uns pouvaient être égaux aux caucasiens.

Le comte de Buffon (1707-1788), détracteur de Linné, pour qui le «nègre est à l’homme ce que l’âne est au cheval » fut lui un prolifique encyclopédiste ( Histoire naturelle en 36 volumes), dont l’intuition, sur les caractères anatomiques, demeurait en avance sur son temps. Convaincu des modifications qu’entraînent l’adaptation, il projetait d’interchanger un groupe de danois et de sénégalais dans leur milieu d’origine et de les cloîtrer pour observer leur métamorphose. 15

C’est dans l’univers de la médecine que les problèmes de débilités, de tares, de l’épilepsie, et autres anomalies suscitèrent l’intérêt des médecins. Le médecin, impuissant devant la mortalité, la morbidité ou la répétition de naissances d’enfants affligés du même mal, se préoccupe désormais de les prévenir. Pour Catherine Bachelard-Jobard, c’est dans ce corps professionnel qu’il faut rechercher les premières traces de systématisation eugénique:
"La systématisation de l'idée eugénique est l'œuvre des médecins. Leurs écrits, traitant de l'art de perfectionner l'espèce humaine par des mariages judicieux, se multiplient. Cette littérature médicale a été étudiée par Anne Carol ["Histoire de l'eugénisme en France, les médecins et la procréations, XIX-XX ème siècle"] qui démontre l'existence, en France, d'un eugénisme médical spécifique prégaltonien. D'une manière générale, les médecins, pour justifier la nécessité de mesures que l'on peut qualifier d'eugéniques ( mais le mot n'existe encore pas ), fondent leurs théories sur la dégénérescence de l'espèce humaine qu'ils constatent autour d'eux»16
David Hume (1711-1776), économiste réputé, abonda dans le sens de ces prétentions pré-galtoniennes:

«Je suspecte les Nègres et en général les autres espèces humaines d’être naturellement inférieurs à la race blanche. Il n’y a jamais eu de nation civilisée d’une autre couleur que la couleur blanche, ni d’individu illustre par ses actions ou par sa capacité de réflexion».

Voltaire (1694-1778) lui soutenait qu’il fallait juste s’assurer de la mesure du cerveau humain pour constater que les Nègres d’Afrique sont inférieurs en intelligence aux Blancs d’Europe. Alors que Bernardin de St-Pierre17 s’insurgeait contre le traitement fait aux noirs, Montesquieu (1669-1776) clamait mordicus que, puisqu’il n’avaient ni âme ni raison, les noirs étaient naturellement destinés à l’esclavage. Thomas Robert Malthus dans Un Essai sur le Principe de Population (1798) était si obsédé par les risques de surpopulation des ouvriers, qu’il suggère pour eux « l’abstinence sexuelle » puisque ces classes « inférieures et pauvres seraient responsables » de leur condition. Le contrôle des naissances  pour freiner la propagation démographique était envisagé et existe encore. Dans la même année, Kant produit Anthropologie, essai misogyne, moins connu que ses œuvres phares, où il traite les juifs d’escrocs et confine les noirs au raz des hiérarchies pseudo-biologiques.

Il a fallu attendre l’approche du 19 è siècle pour voir esquisser les premières théories sophistiquées de la supériorité ou l’infériorité intellectuelle. Elles vont gagner une redoutable efficace, en enseignant une hiérarchie des races dans les écoles et même les universités, mais aussi en traversant l’africanisme eurocentrique jusqu’au vingtième siècle.




Francis Galton (1822-1911)




-L’eugénisme galtonien

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En étudiant principalement le monde animal Charles Darwin publia en 1859 Les Origines des Espèces par la Sélection Naturelle ou la Préservation des Races Favorites dans la Lutte pour la Vie. Dans le contexte de la Grande Bretagne conquérante, et du capitalisme sauvage, ce livre aura des incidences socio-politiques majeures. Il construit l’idée que seuls les meilleurs survivent et détaille les processus de modification et de différenciation.
Darwin, en lisant Malthus, greffa ses propres vues dans un autre ouvrage phare l’origine de l’Homme. Ces éléments seront les briques essentielles d’un nouvel évolutionnisme. Mais Darwin ne dispose pas des derniers éléments des trouvailles de Mendel pour expliciter tout le mécanisme de l’hérédité. Autant il permettait une révolution, défaisant irréversiblement les croyances créationnistes, autant ce potentiel porteur allait être détourné vers d’autres préoccupations plus racistes.
Darwin était d’ailleurs très réservé sur les développements que faisaient les futurs eugénistes de ces théories. Il semblait considérer utopique leur projet plaidant plutôt pour l’éducation que la coercition18. Il était toutefois probablement raciste, ou du moins colportait les idées de son temps19, en prônant l’éradication de «toutes les lois et toutes les coutumes qui empêchent les plus capables de réussir» et méprisait les canadiens français comme le rappelle Des Rosiers.20
C’est en scrutant les prisonniers, que Francis Galton (1822-1911), un cousin germain de Darwin21, va perfectionner les recherches sur la dégénérescence et systématiser l’eugénisme. En se préoccupant de l’hygiène du corps social, il s’agit de promouvoir le patrimoine génétique sain, en privilégiant un interventionnisme étatique en la matière. Au départ, sa philosophie se nomme viriculture, mais très vite il forge du grec eu et gennân- bien engendrer ou bien naître-, la première idéologie de la science; l’eugénisme.

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L’eugénisme vise à sélectionner l’excellence humaine et à se débarrasser de tout ce qui pourrait lui nuire ou la flétrir. Son ouvrage Hereditary Genius est un plaidoyer pour l’intelligence héréditaire. Convaincu que les génies naissent eux-mêmes de grands hommes, il tente de le démontrer, en recensant 48 éminents fils de 100 éminents personnages, sans même se questionner sur l’influence de leur classe sociale d’où ils proviennent tous. Galton était convaincu que les noirs étaient de deux degrés moins intelligents que les anglo-saxons (qu’il qualifie de «the half-witted nature of the race). Il cherche cependant à relever le mental et la stamina des britanniques, afin de leur faire éviter la situation qu’il dit avoir constaté durant son voyage en Amérique où la population américaine est fragilisée au contact des noirs. Le rôle de la science est donc d’améliorer la race douée et de décourager la propagation des êtres inférieurs. Dans son ouvrage utopique I can’t say where I il idéalise la société qu’il appelle de ses vœux et se préoccupe du bonheur collectif plutôt que le bien être individuel. L’eugénisme devint donc un préjugé racial déguisé en science appliquée de l’hérédité, dans l’intérêt de la race blanche.
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