Correspondances intellectuelles 1990-2010








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terror of intimacy ). Il peut, puisqu’il a le privilège de définir, de paramétrer l’espace du sujet, réduire celui-ci à n’être qu’un point dans un système, où toutes les énergies humaines sont transférées. Ce fut l’objectif plus ou moins conscient de Hobbes et il y est parvenu dans le succès de sa métaphore machinique appliquée à la société, métaphore encore au coeur de l’idée de marché, et triomphante dans la “macdonaldisation” mondiale accélérée.

Tu es préoccupé par la capacité du Fou à faire déborder sa vie privée dans l’espace public, à l’envahir (en menaçant les autres intimités) sans pour autant conserver sa propre intimité, puisqu’il ne se règle plus, en homme libre, sur les lois constituant le monde privé. Tu as raison, mais ce que je vois moi, moins préoccupé que toi par l’hôpital psychiatrique, c’est l’inverse, en tout cas le miroir : le monde public, aujourd’hui envahissant sous sa double forme étatique et mercantile, avance toujours davantage dans la réduction des “privilèges” accordés à l’opacité subjective. Le communisme est mort de la glasnost, de la transparence, mais celle-ci est devenue le mot d’ordre pratique de la société de supermarché où tu es passé au scanner en même temps que ton sac, tandis que les caissières essaient de parler de leur vie privée au dessus du flot de clients et de codes barre. Cette société qui oblige les individus à proposer leur vie privée en étalage, est sans doute un peu folle en tant que société (organisation pratique des rapports humains), n’en déplaise à Médecin Tropical, même si elle est démocratique (et elle l’est.)
“le jeu entre les blocs de mots”, entre l’illumination et le “liegen lassen”.
Moi qui manie les mots et leurs blocs en chapitres entiers, je me sens ici suspect de folie, bien sûr. Les moments de “liegen lassen” (qui incluent, ne l’oublie pas, les simples “dépressifs” aussi bien que les hurleurs à la Schreiber, c’est-à-dire l’humanité entière ou presque), je les occupe de toutes sortes de manoeuvres, de pare-angoisse, probablement fort banals. En revanche, pour le côté fou, à savoir le manque de jeu entre les blocs, là encore, je note qu’il s’associe facilement chez moi, avec le social : je veux dire que la profession de sociologue-chercheur, peut faire croire qu’on est un sociologue chercheur 24 h sur 24. Mais n’en vient-il pas exactement de même des Psys ? Dans nos relations socio-psy, mon cher Franck, avons-nous un instant cessé de jouer nos rôles respectifs, s’empressant de ramener l’autre à sa position professionnelle, dès qu’il faisait mine (nostalgie ou autre) d’y manquer ?

Je sais que cette structure de rôles, définissant des objets “partageables”, ou circulables (Ferreri aime bien les manèges), est la condition même d’un rapport intersubjectif préservant les “vies privées”. Mais je trouve un peu fou que nous ne sachions aujourd’hui qu’être professionnels ou écorchés vifs, sans guère de zone intermédiaire pour un commerce amical libre d’interprétations (trop) agressives, puisées, évidemment, au stock d’armes professionnelles. Il est vrai que l’analyse ne cessant d’écorcher celui qui y plonge ou replonge, il n’est guère facile d’avoir des relations tranquilles avec un animal qui, sans être parano (ah non) vous sent venir de très loin, et en éprouve déjà des brûlures.

Ah Roger me fait bien rire lorsqu’il définit l’analyse comme cadre formel proposé par Freud pour supporter l’approche personnelle du monde devenue générale dans la modernité (toujours depuis Hobbes, d’ailleurs), et je sais que tu prends moins au sérieux cette suggestion que lui (tu me l’as dit un jour). Je pense parfois le contraire : l’analyse, comme pratique et comme système professionnel peut conforter l’impossibilité de simples “relations civiles”, dont la barre d’appui n’est ni la profession ni la pure intimité ineffable, mais un entre-deux réglé par des références intermédiaires , naguère encore disponibles dans la reconnaissance sociale : “amitié”, “débat épistolaire”, “cénacle”, etc. Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix qu’entre : “présentation à un colloque”, et : “délire”. ç’est un peu pauvre, non ?

Je t’accorde, qu’à l’oreille analytique surdimensionnée, ce type d’argument résonne comme plainte névrotique pour un monde meilleur et plus simple, où enfin, on pourrait bouffer l’autre sans problème moral. Mais je souhaiterais faire entendre autre chose, aussi : il n’est pas souhaitable que le “personnel” et ses limites soient seulement réglés par des cadres professionnels, car une société réduite à celà se livre au sadisme élaboré des organisations “impersonnelles”. Arraché au rapport interpersonnel (risqué, dangereux, passionnel, etc), le “mal” peut enfin se démultiplier rationnellement.

(cela dit, je ne me dédouane pas : plus sociologue 24 h sur 24 que moi, tu meurs).

Je trouverais dommage que la psychanalyse française, sous couvert de préserver les vies privées grâce à plus de débat politique, accélère une dérive vers la situation américaine où l’espace public est tellement envahissant qu’il est devenu tout à fait impossible à un “professionnel” de faire digression une seconde sur une question débordant son champ spécialisé, et tout autant impossible à un “privé” d’échapper une seconde au cycle party-jogging-tonte de la pelouse-baise politically correct-carpooling, etc.

La question de la société folle demeure, du moment que la distance pratique entre les sujets, mais aussi le contenu de ceux-ci est modifié par la politique, c’est-à-dire par par le côté subjectif de la société (son côté objectif, quasi-naturel, n’a pas à être jugé, tu nous l’as souvent suggéré par de petites remarques méditatives ici ou là sur les plantes et autres animaux humains).
Le malaise structural comme idéal impossible et nécessaire
Tu as été le premier, en soupirant moult fois, à noter le paradoxe de cette perspective. Je soupire avec toi, car je respecte un objectif qu’il est cent fois mieux d’assumer que d’ignorer. Encore une fois, on ne peut pas se débarrasser de cette idée forte que les psychiatres ont à participer au pacte précaire et toujours renouvelé, toujours détourné, entre démocratie et destin. Tu as peut-être réussi là à reconstituer quelque chose d’un repère de sens, au delà des moulins à prière freudiens, et nous pouvons tous t’en remercier.
Mais tu sais aussi bien que moi que le travail névrotique et psychotique sur les repères ne cesse jamais : c’est inclus dans ta définition même. Jusqu’ici, et je ne sais si c’est un progrès, le fait d’avoir posé le crime, la peur, la violence, au centre de la politique, a conduit à une moralisation disciplinaire (une névrotisation, dans son effet individuel), qui a immensément accru les possibilités de l’action publique sur les destinées. Et ce n’est pas fini : Leclaire n’a pas emporté dans sa tombe son projet d’ordre, et je te parie que vous n’y couperez pas au prochain passage à gauche.
C’est cette inexorabilité du “mal” transposée dans le “bien public” que tu me sembles un peu avoir sous-estimé en ne mettant la liberté du Fou que du côté individuel (même de l’individu psychiatre, nettement mis en cause dans ta proposition démocratique ) : or si le heurt conflictuel, psychotique, de toute république des “Moi” n’ a pu être atténué que par la loi posant le respect des espaces intermédiaires, ces espaces ont été bientôt annexés dans l’Egologie. Celle-ci n’a pris que quelques siècles pour comprendre que la meilleure façon de continuer le délicieux et mortel combat entre identités était de le déplacer à l’intérieur des Ego séparés par la loi, des familles gérées par l’assistance sociale et la “prosommation”. L’autodévoration a succédé à la bataille ouverte, et elle est devenue d’autant plus forte et fascinante que l’espace public se réarrangeait pour donner le pouvoir aux régulateurs de ces combats, sortes de maîtres de gymnastique. Encore une fois, c’est depuis l’espace public que les tyrannies de l’intimité sont aujourd’huies activées, monitorées. Comment ne pas le voir (surtout pour un sociologue) ?
Bien entendu, cette dérive est “prévue” par ton modèle, reprenant l’essence du point de vue freudien sur le malaise, (à savoir, le centrage de l’histoire politique par la question du “mal”, de la recherche inhumaine de la catastrophe), mais peut-être pas interprétée dans toutes ses conséquences : à savoir que le débat public n’est pas garant “en soi” du privé, mais seulement en ce qu’il reste lui-même un espace intermédiaire, une sorte d’espace privé à sa manière, un privé qui ne serait pas fou de correspondance avec l’universel.
Note que c’est ce qui arrive aux politiciens à qui tout dit aujourd’hui -par procès et sondages- qu’ils ne sont qu’un certain groupe de professionnels parmi d’autres : avec l’effet vicieux que le discours dominant devient la cybernétique sociale en portant au pouvoir les ingénieurs sociaux.
En précisant cela, j’ai été conduit à réfléchir sur ce qui pourrait -pour un temps, précairement, etc- remplacer la métaphore de la machine pour rendre sensible au plus grand nombre participant à la politique, la notion de protection des espaces privés. Et c’est là où, je crois, un débat entre socio et psy se réinstalle :

en tant que psy, tu tends à considérer le rôle de signaleur de symptômes, d’homme de vigie, et peut-être à le surestimer. En tant que socio, je crois davantage au rôle collectif des mythes, de métaphores socialement organisées, pour conduire le bateau, au moins un temps, dans la moins mauvaise direction (ne pas aller se foutre directement sur le écueils de la barbarie).

On voit ici où la querelle pourrait prendre : derrière la métaphore “nouvelle” dirait le psy, qu’y a t-il d’autre qu’une manifestation rusée de l’Ego et de sa pulsion de mort?

-Oui, mais derrière la précarité, les soupirs, la modestie du propos, le réalisme des discours sur le malaise nécessaire et inévitable, sur l’incomplétude, n’est-ce pas une autre forme de complétude que le psy avance ?

La complétude d’une assomption d’incomplétude garantit-elle la non folie ? Garantit-elle que la formule démocratique ne soit progressivement vidée par toutes sortes de rituels masochistes classiques ? Bien entendu, non.
Ceci m’amène à préciser votre définition de la folie comme être libre : le Fou est celui qui est réellement libre. Pas celui qui se croit libre. Est réellement libre, celui qui, attiré par le savoir sur la Loi, découvre que celle-ci est insignifiante, même s’il conserve le sentiment de sa nécessité.Alors, il a déjà empiété sur l’essentiel et fait scandale en s’asseyant sur la loi. Mais la métaphore ne libère que dans l’imaginaire : pleine d’espoir, elle suppose une autre facette au Grand Autre. Par exemple, de sociologue, on devient poète (surtout si çà rapporte, sinon, non).
N’est pas fou, celui qui s’échappe du syntagme par le paradigme, et, prenant acte du malaise sans se figer dans son observation vigilante ou sa constante analyse, décide de fuir dans la métaphore, c’est-dire dans sa propre “vie privée”, en tant qu’on la sait partielle, locale, particulière, mais aussi en tant qu’elle prend une certaine place dans l’espace public . Pour syncoper les choses : n’est pas fou celui qui décide de trouver d’autres solutions que la psychanalyse au traitement du malaise dans la civilisation, en affirmant dans l’espace public sa propre croyance. Par exemple, croyance en une solution sociologique : la proposition d’un système politique, temporaire, précaire, criticable, renouvelable, etc.
Il est d’autant moins fou, à mon avis, qu’il permet au Psy de reconnaître la propre relativité sociale de ses jugements et sa tendance inhérente, comme tout corps social, à hégémoniser les discours de pouvoir (confère Castel, et re- Castel dans son beau texte sur la “désaffiliation”.) Il contribue à faire reconnaître que la limite de la folie analytique comme discours d’un champ social qui se prendrait pour sa vérité , c’est, par exemple, la métaphore de ce champ dans celui de la poésie, du conte, de la science ou de tout autre échappatoire du sujet. (réciproquement, c’est vrai aussi, bien sûr, à fortiori). Bref, il n’y a pas de superanalyseur, pas de métalangage, surtout pas celui du veilleur de nuit.
Pour revenir à la folie comme objet commun (sous des aspects différents) aux citoyens, à savoir comme paradigme des limites à ne pas dépasser pour tout espace public ou privé : Le Fou qui, par son arbitraire forcené, dévoile l’essence du symbolique, a déjà été traité, dans d’autres systèmes sociaux, non comme témoin ou symptôme, mais comme sacré. C’est une métaphore possible. Elle n’est plus guère disponible, mais on peut encore en tirer des leçons. La sacralisation qui respecte un être placé dans un espace séparé, est une forme de réponse à la proposition folle. C’est une façon de ne pas le ding-ifier, mais de le ré-ifier (sache). On dit au Fou : tant que tu le reste, tu es sacré, tu représente le sujet privé tel qu’il doit être tenu en “privauté”. Si tu ne l’es plus, c’est que tu es devenu ce que tu représentais : un espace privé qui ne reste privé que par la privatisation du public. Evidemment, l’espace privé “sacré” est livré à l’arbitraire des prêtres. Mais c’est juste pour dire qu’il n’est pas évident, a priori, de considérer l’unique possibilité de l’hôpital comme espace public, ou plutôt partie locale d’un espace public universel. C’est trop simple, et çà laisse penser que l’unique position des psy est celle d’arbitres avertis du partage privé-public, alors qu’ils fonctionnent dans une métaphore, qui, comme toutes les métaphores, emporte dans une croyance, une certitude, une complétude où public et privé se confondent finalement. En effet : le débat démocratique doit à un moment débattre de la légitimité des espaces privés. Et là commence le mouvement qui conduit inexorablement à leur réduction, car aucun concept de pur ressort politique ne peut rendre compte du “contenu” de l’espace à protéger. Il suffit de visiter les forêts de l’ONF et les parcs nationaux pour se rendre compte que la “préservation de la nature” finit par se muer en concept technofasciste. Bref la métaphore démocrate ne protège l’espace privé que jusqu’au moment où la métaphore du sacré lui enlève, au dernier instant, sa victime préparée. Comme je te l’avais demandé, dans une lettre précédente : que vaudrait le vote des Athéniens dans les Euménides, sans la parole d’Athéna et la protection d’Apollon ?

En fait, j’ai tendance à penser que la “conscience démocrate malheureuse” psy du malaise créé par l’identité n’échappe pas à la complétude qui serait celle d’une “paranoïa critique”, pour subvertir une expression de Ferreri . Mais est-ce pour autant délirer que de croire se délier de ce champ des conflits, en se “racontant une histoire”, celle qu’on est ailleurs ? La réponse du psy semble souvent être “oui”. Eh bien, je crois que non, pas toujours : si la métaphore de l’ailleurs reconstitue un terrain intermédiaire entre les Ego, et pour cela “inter-esse”.
L’ailleurs, c’est, par exemple, le projet intellectuel par excellence de définir une métaphore “plus parfaite” que celle en cours depuis Hobbes à propos de la machinerie humaine. Mais ce peut-être aussi, dans tout un travail parallèle et échappatoire (qui dira jamais l’importance de la versification latine dans l’oeuvre de Hobbes, ou des peintures de Blake dans la constitution des concepts post-modernes ?), de romancer, d’utopiser, de poétiser, de théatraliser, le monde alternatif que l’on pressent (prétend) possible. Histoire de vérifier que la métaphore se tient comme telle, comme jeu flou entre les concepts.

Cette métaphore “plus parfaite” de l’incomplétude, je la vois, moi, comme celle du partage d’une société entre grands mythes, grands discours contradictoires. Ce partage ne peut être totalement démocratique, car ce ne sont pas tant des individus qui font communauté, que des instances qui font société, et il s’agit autant de préserver la pluralité de ces cultures, que d’assurer l’apparition d’une majorité et le respect d’une minorité. Je crois que l’instinct de mort se présente à travers ces cultures, ces mythes, et que le respect des folies privées qui les inspirent et s’en nourrissent, passe au moins autant par le maintien d’une hétérogénéité culturelle radicale, que par la (fausse ?) diversité des amalgames de millions de votes.
Tout çà pour te dire qu’au fond, dans les années à venir, c’est toujours d’un “ailleurs” (culturaliste? culturel ?) à la pychanalyse que je dialoguerai avec vous, tant, du moins, que mes interlocuteurs me feront la grâce de me répondre, même de quelques mots, à partir de leur expérience à vif de l’âme, de leur propre métaphore (psychodémocrate ?).

Tu as toujours vu, d’ailleurs, de quelle ambition ce projet s’inspirait : hélas, je ne crois pas avoir encore pour l’accomplir quarante-quatre ans devant moi de vie lucide, comme ce brave Thomas Hobbes ( qui jouait encore au tennis à 75 ans !)
En espérant lire le reste des contributions d’une manifestation où tu as su te faire entendre,

mon cher Franck,
amitiés et à bientôt
Denis (à Malaucène jusque fin septembre, vissé à mon siège par les devoirs d’écriture, comme tu l’es par tes patients) .

Malaucène, le 15 Août 1994


Mon cher Roger,

je te dois une réponse à propos de l’histoire racontée à la fin de mon exposé à Malaucène, que tu étiquetas comme essence du roman délirant. Il faudrait peut-être ajouter ce qu’en dit Franck dans son texte pour le colloque Démocratie et destin : à savoir que “pour le sujet en proie au délire, cette tentative de récit , dit le vrai”. Il ajoute à ce propos : “il n’y a pas d’ambiguités, de glissement des signifiants où le sujet trouverait du jeu pour se faufiler : les mots ne sont pas à prendre ou à laisser, ce sont des blocs qui vous prennent ou qui vous laissent”, (p 2.)
Il y a un rapport entre ce côté “bloc” indifférent au sujet, et le côté “noïaque” de la folie, son affinité au savoir scientifique. Franck définit d’ailleurs la folie comme un acharnement de savoir, un bombardement de mots, la certitude que le monde est un livre, une énigme à ciel ouvert, là où la névrose se détourne du savoir, parce qu’elle se doit de croire à la loi. et non de l’expliquer. “Circulez, il n’y a rien à savoir”, dit le message névrosé.
Sans insister sur le fait qu’il y a une folie névrotique à ne pas savoir, comme il y a une folie perverse à croire en l’objet, la folie du savoir -ou psychose-, exclut la métaphore : c’est-à-dire qu’elle ne tolère pas de sortir d’un champ symbolique caractérisé par un conflit structural. Mais en y restant inscrit, le Fou défait progressivement la trame de ce conflit, en détruit la pluralité, et d’une “paranoïa critique”, tend passionnément à passer à une paranoîa native, binaire, en miroir, de totalité à totalité, puis, saisi par la honte d’être, tombe dans la révélation de l’Un Paternel auquel il se suspend comme déchet.

Que le délire, comme guérison, soit une évocation d’une métaphore qui aurait eu lieu si on on en avait eu l’accès, ne change pas le fait qu’il ne s’agit pas d’une métaphore. Le délire ne change pas de scène, ne se dérobe pas au réel. Il reste dans le conflit et tente de l’étayer à partir d’ébauches de différences. Mais, même la métonymie s’y dérobe.

Se raconter une histoire (comme ce qu’on ne croit pas, tu l’as toi-même évoqué à propos des contes de fée racontés à un enfant) est introduire l’espace privé dans la terrible insertion publique particulière du sujet, cette insertion dont vous faites, comme consciences malheureuses et averties, la théorie .

Cet espace privé, c’est ce que j’ai voulu dire, en parlant de mon idée de roman, appartient toujours à un champ public régulé (par exemple celui de la littérature). C’est d’ailleurs parce que le roman est socialement codé comme n’importe quel champ social, que je peux l’utiliser comme échappatoire imaginaire au champ où je fais don de mon asservissement à un rôle prescrit. C’est dans le moment où je rêve qu’il ne s’agit pas d’un champ codé, mais d’une liberté, que je témoigne de ma croyance à autre chose que des mots. C’est dans ce mouvement imaginaire que le non codé, la chose même, apparaît comme soutien primordial aux “blocs de mots” (ou aux blocs de symboles que sont les champs communautaires).

Dès lors que, refusant d’entrer dans la naîve espérance de l’histoire racontée, je considérerais celle-ci comme un simple paradigme, dans un champ général des paradigmes, je risquerais effectivement cette folie particulière qu’est la folie du savoir : puisque dans le savoir sur l’organisation générale du sens, je finirais par retrouver le fameux carré.

Or, peut-être as-tu failli à le remarquer (la tête de mule n’étant pas nécessairement toujours celle qu’on croit), mais l’apparition du tétralogue se présente à moi comme un jeu, celui-là même ou selon Franck, le sujet se faufile. Certes comme mes collègues pervers (et il faudrait citer ici une brochette interminable de célébrités), je m’y fascine. Mais jusqu’à un certain point, et peut-être même, comme je l’ai annoncé, à un point plus proche que celui, toujours repoussé, où Lévi Strauss aurait, enfin, pu devenir un conteur. (mais c’est peut-être comme conteur raté que lévi-Strauss a fait un si excellent mythologue).
.A la question de Saintupéry sur l’irruption de l’amour dans ma société utopique, je répondis que précisément l’amour, enfant de Bohème s’il en fut, même en l’an 2350, y foutait un bordel intégral.

Mon livre raconte la destruction d’une utopie par l’amour, la régulation humaine d’une régulation sociale, mais transposée, inversée par rapport à la situation actuelle.

La confrontation utopie-amour que j’imagine en me plaçant dans un autre champ -celui de la littérature d’anticipation ou du roman philosophique- n’est donc pas si déliée, si délirée que cela de mon champ principal autorisé et estampillé : la sociologie. Mais je me donne l’illusion qu’en changeant de champ peut-être le sociologue sera-t-il transformé, inspiré, agrandi, assoupli ?
Que fait-on, cher Ferreri, hors du champ de son emploi public ? des petites voitures dans des boîtes de conserve ? des images pieuses ? de la tonte de pelouse ? du jogging ? du délire à deux sur la mini-scène conjugale ?

Chacun a le loisir de considérer ses loisirs comme une pure privatisation, alors même, que, fou ou non, le monde privé est largement investi par l’instance sociale paramétrant la taille du jardin, celle des jupes, de l’écran télé, des meubles du salon, et même celle des enfants. Pour ce qui me concerne, après 25 ans de recherche statutaire, je rêve de passer au statut de romancier. Mais, tel un psychanalyste lisant Lacan, j’aimerais éclairer ce passage d’un peu de théorie résiduelle.

Est-ce délirer que parler de cela ?

Oui, si la destinée d’avanceavait fixé à tous le choix d’un grand Autre. Ce n’est pas le cas. Si le fou est celui qui se libère réellement dans l’acte de l’insupportable carcan des mots, le non fou (qui n’est pas nécessairement le névrosé) est celui qui , imaginant sa liberté, joue de l’écart entre les servitudes, et de ce fait, dénonce la folie des espaces publics prétendant fixer une fois pour toutes la limite des discours professionnels. Ce faisant il participe au débat public sur les espaces privés, sur leur rôle, à rebours, ermination de l’espace public.

A ne pas admettre que cet écart existe, l’on risque, dans un souci de rabattre les enthousiasmes égologiques, de devenir, au nom d’un signifiant public dont l’on saurait tout, un ordre de Démocrates à la Longue Figure. Il y aurait alors autant à redouter pour les libertés des licences d’un tel moralisme, que de délires plus turbulents et mieux repérés. L’enthousiasme de la tristesse en est un aussi, les psys sont payés pour le savoir.
Sans vouloir porter de pique, je m’interroge parfois sur la ressemblance entre l’apparition des positions analytiques dans le social (autour de la conviction d’un mal inexorable porté par l’Egologie, et de la certitude de l’incomplétude nécessaire), et l’émergence des positions puritaines dans le protestantisme, dans leur intuition de la boîterie générale du monde, et de son revers de responsabilité entière. A ce propos, me semblent significatifs ces passages du texte de Franck :
“c’est bien de ce que nous en sommes avertis (du malaise structural dans la civilisation, de l’erreur de tout rêve d’harmonie), que nous gardons le souçi pratique de cet agencement malaisé entre les hommes que d’aucuns continuent de désigner du nom de démocratie. C’est ce qui est en question dans les pratiques de la folie” (p 9)
Certes, c’est là un juste souçi. Mais lorsque l’espace public transforme la démocratie en machine automatique à détruire le conflit, qui est garant du maintien du malaise ? A quels repères (sinon son moi solitaire) le psy peut-il dès lors accrocher son rôle ?
“Le malaise, l’équivoque, cela même dont se plaint sans cesse le névrosé, c’est précisément ce dont nous avons à préserver la possibilité dans nos communautés incomplètes”. (p 9)
Mais que faire de la certitude de l’équivoque, de la complétude de l’incomplet, de la pure jouissance de la plainte névrotique à préserver ?
Comme je l’écris à Franck par ailleurs, il y a peut-être -en même temps- d’autres chemins vers l’incomplétude : ceux où, dans l’enthousiasme même (craint comme la peste par Lacan), s’expérimente à vif l’affrontement des complétudes, des affirmations, des positions, des propositions imprudentes, des folies, et en découvrent la limite, celle là même que nous ne pouvons jamais contrôler de nous-mêmes. Ce n’est que parce que la folie de l’un rencontre celle de l’autre dans l’intermède public, que se dévoile, en arrière plan, le ressort accessible de la non folie : le passage à l’autre scène, la démission imaginaire vers d’autres champs, et, en retour, le monde de silence sur quoi se base la ferme investiture du sujet dans les rôles, les personnages qui le déchirent, et le portent à l’existence dans le don de ce qui lui manque.
Bref, je doute que la conscience politique du malaise incarnée dans la veille psychanalytique, soit la seule protection du malaise civilisateur, même si cette conscience provient de l’expérience constante du drame identitaire et de sa dérive inévitable vers le malheur.

Cette expérience n’en reste pas moins cruciale, faisant point d’arrêt, repère. Mais elle comporte ses propres points aveugles : par exemple, de surestimer la façon dont l’espace privé du Fou se dilate et se dissout dans l’espace public, sans voir assez comment l’espace public lui-même, instance de définition des attributs du sujet privé, se dilate à tel point que la “circulation de la haine” devient une mécanique où, avec l’extinction de la haine, meurt le sujet lui-même.

Une autre façon de se représenter la chose est peut-être de dire que la circulation, métaphore démocrate par excellence, doit être contredite et dépassée par une autre : la pluralité des cultures dans une même société. Comme remède à la haine, je prétends que c’est aussi efficace... sinon plus.
Amitié,

Duclos
(à Malaucène jusqu’au premier Octobre).

Eléments pour une discussion le 17 Décembre 1993, autour des approches de la démocratie dans la conjoncture idéologique mondiale.
Trois morceaux choisis :

1. Un texte de Lyotard qui met en perspective Rorty, Rawls, et la théorie de la post-modernité.

2. Un interview de Rawls dans le Monde, où il organise à sa manière le champ intellectuel mondial entre lui, Rorty et Habermas.

3. Un texte classique de Rawls.

Questions proposése à la discussion (entre autres) : peut-on réduire la démocratie à un modèle conversationnel “équitable” ?

Et si non, n’est-ce pas parce que les sujets ne peuvent être réduits à des personnes abstraites rationnelles,

Mais alors, comment peut-on instaurer une circulation collective entre êtres de désir ?

Janvier 1994 à Roger et Franck
«Que si plusieurs individus concourent à une même action de sorte que tous soient cause à la fois d’un même effet, je les considère tous à cet égard comme une même chose singulière.» Spinoza, Ethique, II, Définition VII.
Chers Amis,
voici le bulletin hebdomadaire (à transmettre aussi au Copain des Médecines Tropicales et Népalaises).

Beau temps fixe sur la Chartreuse, malgré les idées de grandeur (et de petitesse) qu’elle suscite imanquablement.

Je vous remercie de m’avoir invité, malgré les risques réciproques de psychanalisterie et de ducloïsation.

La discussion publique a toujours pour effet de mettre les points sur les i, et donc, de marquer les passages difficiles. Même si nous n’en sommes pas encore à un vent force 11, il faut donc s’accrocher (dans tous les sens du terme).

L’arrogance du chercheur (dont vous êtes, évidemment, des exemplaires) réside d’ailleurs dans sa persistance dans l’erreur : elle ne se voit qu’après coup.

Je comprends votre angoisse collective (prématurée ?) de derniers des Psychiatricans, coincés en sandwiche entre les neurogestionnaires et les psychanalystes. Chefs de la communauté des pures singularités papillonnant dans et hors les murs de l’asile, ils ne veulent pas voir leur troupeau pavillonné par pathologies dans une Zone Industrielle de Soins, quitte à être traités dehors dans leur Pur Sujet. OK. Je suis de tout coeur avec vous : lieu de la responsabilité politique du Fou (ni Démental, ni Psychotique), l’institution est lieu de réalité pour les uns et les autres.

Moi, je parle d’autre chose, parce que les Fous, je ne les aime ni les déteste, je ne les couve ni ne les couvre professionnellement. Donc, c’est pour cela que mon discours peut vous intéresser : justement parce qu’il est radicalement extérieur à la bonté professionnelle. Radicalement extérieur au Fou, mon discours vous concerne car il ne se pose pas des questions de conscience coupable dans l’institution. Mais évidemment, si tout le monde panique, on ne peut pas entendre ce discours, car on se replie sur la conscience corporative.
Quelques remarques et questions :

Sur la relativité sociale de la Folie. Attention à ne pas aller au devant d’une évidence gestionnaire : c’est justement parce que le Fou ne serait que ce qui serait défini ainsi de l’extérieur, par autrui, sans aucun garant psychique ou médical, que la gestion peut s’imposer encore plus vite, en tant que représentante de la raisonnabilité, de l’acceptabilité sociale.

Sur “l’institution peut être folle, pas la société” : n’entifiez pas la société. D’abord, il n’y en a pas Une, mais toujours Des. Et ensuite, elles sont toujours des institutions précaires (voir Yougoslavie, ou URSS), ou Canada, etc.). Le “Unaire” de la société, c’est le collectif en miroir au sujet. Mais il ne faut pas confondre ce concept psychanalytique de communauté, et la réalité sociologique. Là, c’est vous qui confondez les deux plans, pas moi.

Aucune différence sinon d’accent sur l’origine, entre une société et une institution : elles sont toutes à la fois des interlocuteurs avec d’autres sociétés, quitte à prendre postures de “fonction” dans un dispositif plus vaste (la division des tâches dans le marché mondial par exemple), et des totalités composites, résultats de confrontations entre discours internes, entre institutions ou sociétés plus petites, en elles. C’est holographique. Par exemple, un hôpital psychiatrique fait société face à l’extérieur, et en dedans, par la combinaison des corporations qui s’y rencontrent, y compris celle des Fous (Goffmann). La folie de l’institution réside (comme nous l’ a dit notre ami Népalais sans frontière), dans la rigidification identitaire de ces corporations internes, dans leur échange violent.

Autrement dit, la folie de l’institution englobante est un effet de celle de chacune de ses corporations, mais un effet indirect. La folie foncière réside bien dans la tendance d’une corporation à devenir non contradictoire en elle-même, à se constituer sur le pur discours de son “être” corporatif. C’est donc bien l’absence de contradiction qui constitue l’essence de la folie, et pas la contradiction violente qui peut en être, extérieurement à la fois un symptôme et un signe de non folie, un indicateur de ce qui manque pour ne pas faire folie. Que manque-t-il ? Non pas le discours homogénéisant à son tour l’institution, car alors celle-ci devient folle à l’échelle supérieure englobante (discours “parfait” de la gestion marchande), mais la civilité : cette sortie des sujets sur le lieu indéterminé où ils se rencontrent en tant que tels.

La société n’est pas un sujet, mais exactement comme lui, elle a besoin, pour ne pas être folle, en soi, dans sa singularité de société, de ne pas être une singularité totale. Disons aussi, pour donner un contenu plus précis entre société et sujet : le sujet est à la société, ce que l’objet a est au sujet : ce qui ne lui appartient pas.

Mais attention, dire que pour une société, le sujet est “son objet a”, n’entraîne en rien que ce soit là l’essence du sujet.

Parler de société folle n’a rien de psychanalytique, de même que Lacan ne parlait pas de psychanalyse avec son trimaran de compétition S-R-I. Il parlait des conditions naturelles-culturelles (langagières) où se trouve dramatiquement plongé chaque sujet.

Qur l’on fasse là une philosophie (inexistante aujourd’hui, c’est ce que me révéla le Dieu Esthétique là haut, sur la Chartreuse : les tables de l’absence de loi : Bon Dieu, mais c’est bien sûr!) de l’objet a, n’emprisonne en rien le sujet en lui-même, en ce qu’il échappe radicalement à toute institutionnalisation (comme le rappelait Roger, lors de notre première rencontre, il y a quelques années).

La question que je pose, je vous l’ai déjà dit, est de savoir s’il existe une intra-sociétalité, comme il existe une “intrasubjectivité”. Chaque société ne serait pas un sujet, mais homologue au sujet, quant à sa structure interne. Laissez-moi vous dire, chers Camarades, que si vous réfutez ou contestez ce point, vous allez au devant d’une bataille historique, car j’ai en réserve une foule d’Anthropologues, de linguistes (ceux-là même dont Lacan a pompé la science sans scrupules, et d’autres). C’est votre droit, mais vous ne saurez alors vous contenter du seul argument d’autorité : l’analogie est illégale, par ordre syndical.

Le joint est plutôt dans ce que proposait Roger (ce fort grand philosophe vivant, pourquoi a-t-il mal pris que je le lui dise ?), juste après que Franck soit parti prendre son train de nuit, et dans le brouhaha du dessert de l’hypothénuse du Carré Curial : il serait amusant d’essayer de faire une philosophie des objets. Surtout, ajouterai-je, des objets a, car des autres, il y a déjà pléthore. Par exemple, je parlai du surréalisme. La pléthore est ici dans le “sur-”, car, des objets de la perversion, il y a déjà d’immenses discours. Mais de quelque chose qui n’est ni au dessus, ni au dessous, ni derrière ni devant (pour reprendre ce dont tel commentateur de la Thora, disait que celui qui s’en occuperait, mieux valait qu’il ne fût jamais né), on n’a encore que très peu dit : l’être-là de Heidegger, est d’abord être avant d’être là, et il est en arrière, invisible, comme le Dieu qu’il partage avec Merleau-Ponty. Encore la Calotte, toujours la calotte !

Mais ce qui est à côté du réal, du chosal, du relationnel (du lien entre les choses) qui nous en parle ? Certes pas la corporation des philosophes, tout occupée à transformer la parole-Lacan en perle ! Qui nous parle de l’a-réal, de l’a-nomal, de l ‘a-cessible ? Peu de monde en vérité, sinon quelques physiciens fous et mathématiciens fêlés , et encore !

L’intérêt, me direz-vous ?

Eh bien justement de pouvoir un peu parler, un peu mieux fonder politiquement, non une politique du sujet, mais une politique de l’objet a.. Bien sûr, c’est désespéré, non pas parce que l’objet a échapperait en tant que tel à toute politique (ce qui est un peu vrai), mais parce qu’il n’y a pas de corps social pour cette politique, pas de corporation de l’objet a, même nichée dans le giron malingre de quelque syndicat de psychiatres démocrates, même constituée en dernier carré lacanien de la Causerie du Peuple des Ecoles.

C’est aussi cela que la Chartreuse me souffla, de son vent froid. Et, curieusement, cela me revigora.

Amitiés, à bientôt, Duclos, le 31 Janvier 1994.
PS 1 : y en a pas un qui peut dire à Mérot de m’envoyer un chèque de mille balles, contre photocopie du billet de train ? Ou alors je me considère comme membre interné des Pratiques de la Folie ? Bon, d’accord, après tout, mille balles...)

Février 1994
Mon cher Franck, encore un écrit volant non identifié atterrissant sur ta pelouse.

La période s’y prête quand Mongin et Ricoeur trônent sur les écrans, quand Jonas et Drewermann dirigent pratiquement le mouvement écolo-psychanalyste, quand la laïcité est réduite au chien de garde antiécolo Ferry, quand l’Amérique kantienne défait at home les patientes intrusions de Derrida ou de Lyotard dans les universités américaines, en s’aidant des “gardes rouges” de la political correctness. Bigre, c’est l’ère du grand nettoyage culturel en Occident.

Alors évidemment, ton histoire de point d’appui, je ne suis pas d’accord. Seule nous reste la royale quasi-solitude, celle de la vérité, bien-sûr.

Ton point d’appui est donc en partie illusoire ainsi que ton idée de la “réalité”. En fait, la réalité syndicalo-politique de métier nous ancre dans un domaine, pour mieux nous écarter de l’autre : celui du combat idéologique (la preuve : tu as loupé la date d’inscription au Collège !). Or c’est celui-ci qui, personnellement et en toute modestie, me passionne, m’absorbe et m’engage, même si je dois y finir culturologue sdf. Je m’en fous, et mon portable aussi (quant à mes enfants, ils sont quasiment élevés, et qui plus est, dans la religion de leur père : Pierrot est presque psy, j’ai déjà été chercher Lili au commissariat après sa première manif anar, et Alexandre bouffe du castor par moins quarante sur la rivière Montmorency).

Car l’intellectualité a une consistance propre, une socialité spécifique et un indice de résistance particulier, différents de nos institutions spécialisées, comme la psychiatrie ou la recherche. Le problème du CNRS c’est aussi qu’il est assez peu défendable en l’état, et que la franchise universitaire à l’anglo-saxonne nous protégerait de certains abus actuels. Autrement dit, tu l’auras compris, avec mes potes sociâtres de gôche, je suis plutôt en froid car je ne crois pas que le chercheur doive “justifier devant les gestionnaires de recherche” ce qu’il coûte au contribuable, conception fouquier-tinvillesque fort répandue parmi les meilleurs. Je suis persuadé que l’indépendance d’esprit est ce pour quoi l’on nous paye, et que ce serait déchoir que nous en remettre à une programmation “démocratique” de la recherche, l’Etat posant les bonnes questions et nous sommant d’y répondre. Absurde ! Encore, une conception classique de la science permettait-elle d’échapper à ces avilissements, en protégeant la socio et les sciences humaines dans le giron de la recherche fondamentale. Dès lors qu’il est reconnu qu’elles ne sont pas vraiment des sciences, mais des façons de s’interroger sur le monde, tout à fait socialement relatives, on est foutus, car pourquoi le charcutier du coin ne donnerait-il pas son avis sur l’enquête à financer ? Tu ne peux pas t’imaginer à quel point ce côté garde rouge (encore eux) est latent chez les chercheurs et les gestionnaires, ni à quel point la seule revendication de penser librement, sans “connectique”, est furieusement dénoncé comme élitisme.

Je te dis cela parce que tu as, il me semble, un peu tendance à penser que le CNRS, c’est la liberté maximale à atteindre dans notre société, et qu’il serait “irréel” d’y renoncer.

Or je crois que la solution “de droite” (l’université privée) est moins pire que cette grosse structure vieille et molle, de plus en plus gérée par des technos d’autant plus fous qu’ils ont moins de chercheurs en face d’eux (ils nous font crever par extinction des corps), bien que je sache pertinemment que ce que veut la droite n’a rien a voir avec la vieille faculté, mais plutôt avec l’usine à garder les adolescents et les intellos, en les submergeant de directives autoritaires. Mais tout de même, on serait un peu protégés par la vieille tradition académique européenne.

C’est sans doute à cause de ce porte à faux radical (et bien que je ne renonce pas à des activités avec des collègues pour freiner la “bête” dans la recherche), que je préfère m’adonner au vice intellectuel proprement dit, et là, le “point d’appui” comme tu dis, je n’en vois guère de solide et de durable, sinon dans le travail lui-même. C’est un fait, cher Franck : que nous le voulions ou non, nous sommes très seuls, mais .. et là je ne suis pas d’accord avec Roger, nous sommes vivants, pas dez zombies (le mot lui a échappé récemment). Et je crois que mon bref délire de grandeur en miroir, dans le restaurant chambéryen portait là dessus exactement : on a beau être seul, droit comme un gardien de phare au milieu de la tempête généralisée, (ce que me donne parfois l’impression d’être Roger), on n’en est pas moins vivants, pensants, et parfois même grands penseurs...qu’on le veuille ou non, et que les Gentils Animapsy plongent, ou non, le nez dans leur assiette quand on le dit tout haut.

Et du même coup, on ne peut pas résoudre ce paradoxe d’une vérité isolée, avec des points d’appui, plus ou moins mythiques : réseaux professionnels, etc. Attention, ceux-ci gardent toute leur force pour que ne s’aggrave pas trop la situation dans nos métiers, et je suis convaincu de leur nécessité, pour “réalité” garder (et aussi pour avoir le plaisir d’être un peu pastoraux, hein ?).

Mais en aucun cas, ils ne peuvent servir de relais, de transition à autre chose, si nous n’allons pas chercher nous-même à former ce qui pourrait faire noyau “parisien” (tout ne se fait pas encore à Berlin) d’une alternative (même micro) aux establishments laico-religieux en pleine restauration.

Bon, un exemple : aller chercher “le philosophe des pauvres”, pour l’ammener à Sainte Anne, c’est bien. Et je suis d’accord, au fond, qu’il ne faut pas laisser tomber les intellos de gauche en exil à Saint Denis. Ne sont-ils pas encore nos frères, de ceux qui ont dit merde au Ricoeur, doyen de la fac de Nanterre en 68 et à son gros enfant de choeur, le colérique petit Mongin, qui n’a rien oublié, et qui, en matière d’idée fixe, n’a rien à rendre à Claude Got ? Mais si on en est réduits là, est-ce que ce n’est pas avouer une sorte de vide ? une sorte d’absence de pensée ?

Je suis sûr que si nous réfléchissions à des soirées plus franchement intello, mises à part toutes “pratiques de la folie” ou “soristec” ou “rencontres sciences sociales” (truc que j’avais monté en 80-83, et dont je t’amènerai un jour le compte-rendu publié sous le titre “les sciences sociales dans le changement socio-politique”) .

Tu vois : aller droit au but, plutôt que de chercher des points d’appui un peu trop latéraux ou auto-dérobants.

Evidemment tu as le droit de ne pas être d’accord, vu ta conception de ta propre économie de vie.

Quant à bibi, à l’approche de mon demi-siècle personnel, je trouve qu’il est un peu temps de regimber. Et si l’homme fou est un homme libre avec le a dans sa poche, l’homme digne ne peut renoncer à l’autonomie, même si l’idéal lui en échappe. Alors, chers Psy, ne confondez pas folie et plaisir du courage, ou alors, où faut-il mettre les résistants ? Evidemment, maintenant que le mot “sniper” a remplacé “franc-tireur”, on ne sait plus comment nommer une bonne guerre. La novlangue nous travaille !

Si je discute avec vous, c’est parce que je sais que, malgré quelques attachements à la conformité “de sauvegarde” (qui vous est utile pour survivre dans le rapport aux Fous et aux Plus-Fous -et bien plus dangereux- que sont tous les autres), vous partagez mon amour de la liberté, de l’échappement du sujet.

Parce qu’une telle disposition est si rare, je crois qu’il vaut le coup de la travailler ensemble, mais directement sur le plan de l’enjeu intellectuel, collège de philo ou pas (et plutôt pas, depuis que j’ai appris qu’on pouvait s’y faire détacher comme fonctionnaire).

Mais si on n’y arrive pas, je crois que de toute façon, je monterai quelque chose à partir de l’an prochain, à l’aide de quelques “points d’appui” assez jeunes et pas mal en piste ici ou là. Et effectivement, c’est sûrement la question “nature et liberté” (“environnemment et droit”, etc qui pourrait centrer le débat, ou plutôt..le manifeste de positions déclarées, dans le champ. Et, si çà marchait, peut-être, un jour, on pourrait commencer à penser aux moyens d’un autre genre de point d’appui (tu sais par exemple que Lyotard, Derrida, Baudrillard, etc. ont fondé ensemble leur propre maison, Galilée, totalement fermée à d’autres, ou que Latour, Boltanski, quelques autres, forment la bande qui animent Métailé-avec feu Michael Pollack-, etc.) Avec les moyens actuels de production très facile à bas coût, de telles opérations deviennent très raisonnables, si le noyau est assez cohérent, et ne passent plus pour du “compte d’auteur”, plutôt pour des équipées genre surréaliste.

Tu vois, ce genre de choses...
Mais comment convaincre un Pastoureau Réfractaire Dordognois ?
Pourquoi ne viendrais-tu pas à Malaucène en juin, puisque tu es déjà inscrit par mes soins ?

(voir invitation ci-joint) Dramatique problème avec ton alter-Dupont; en fait c’est toi ou lui, parce que cette fois, on sera un peu serrés, à cause d’un vol de canards québécois, et d’un débarquement de jeunes oies de Science politique. Mais si tu ne peux pas, je serais enchanté de l’avoir : qui ? Ferreri, bien sûr). A moins qu’Oiseau des Iles sous le Vent, ou Chevalier Blanc soient intéressés ? (pour les assoc de la Folie and co, on peut faire un prix d’ami : mais tu comprends, c’est moi qui paie, parce que le cnrs ne me donnera pas un sou vaillant, et dix-huit gugusses pendant une semaine, surtout avec les gargantuesques Québecois, çà mange terriblement beaucoup, ou alors çà boit. )
Lou Graphopathe.

Denis Duclos, Paris, le 11 Juin 1993.

Culturologue,

Directeur de recherche au CNRS

16 rue Moreau, 75012 Paris.
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