Correspondances intellectuelles 1990-2010








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Correspondances intellectuelles 1990-2010

Ce document est en cours d'élaboration. Il recueille pour l'instant les réponses de Denis Duclos dans certains échanges enregistrés sous forme électronique. Il manque un grand nombre des lettres expédiées par ses correspondants (dans l'attente qu'ils acceptent de les voir ici publiées), et un grand nombre de réponses qui ont été soit perdues, soit entreposées sur des supports que nous recherchons. Ce travail devrait être présenté de façon beaucoup plus conséquente en 2010. Prière de ne pas citer en l'état (écrire à l'auteur à son adresse mail).
DD

Denis Duclos,

16 rue Moreau,

75012 Paris Le 24 mai 1990

Mon cher Franck,
merçi d'abord de ton intervention, lors de notre dernier -et maintenant lointain- dîner,

sur le "maintien des positions". La grande peur que j'évoquai presqu'aussitôt pour lui faire sa vraie réponse est ce autour de quoi je brode, depuis quelques années, pour éviter qu'elle fasse trou (ou trop plein).
Que ces habiletés ne soient pas éthiques, en fin de compte, j'en conviendrai. En défense, je dirai cependant que je les préfère aux névroses qui font trahir ce que l'on est. De plus, je te demanderai s'il existe une "vraie" éthique, quelque chose d'une pure insouciance du Saint vis-à-vis de ce qui l'intéresse. Transposition transitionnelle douce, ou métaphore dure: où peut-on peut vraiment trancher? l'habileté dénégatrice n'est-elle pas aussi jeu avec la coupure, et les athlètes de l'apnée du désir ne courent-ils pas le risque , au moment ultime de la sortie de scène et du mot de la fin, (tel celui, allégué, de Lacan agonisant) d'évoquer dans la persévérance de leur être de sujet, le père sévère qui leur dicte cet être ? Et pourtant Dieu (qui d'autre?) sait à quel point le vieil homme avait fait scandale en liant sa première loi de la Psychanalyse comme éthique, au maintien du désir.

Quelques remarques, donc, sur Cassandre, sur le code civil et pénal, puis sur la philosophie.
Premièrement, Cassandre.

Aujourd'hui, prise dans une conversation entre psychanalyse et mythe, la tragédie ancienne continue de se révéler inépuisable comme moyen d'interrompre les fascinations. Le "Cassandre" de Christa Wolf1 qui est une intériorisation littéraire du mythe des Troyens, au travers d'un ensemble de pièces classiques en est un exemple parfait. Il s'agit d'un plaidoyer pour la position de celle qui, par son opposition à la possession par l'homme dominateur, se voue d'une part à en prédire le malheur, et de l'autre à "ne jamais être crue" dans ce qu'elle annonce de véritable. En soutenant cette ligne de conduite, C.Wolf s'expose elle-même ainsi que les motifs fondamentaux d'un certain féminisme.
Cassandre n'est rien d'autre qu'Alexandra (c'est une autre forme du même mot), ce qui veut dire "contre les hommes", et qui résume tout son discours: contre Appolon qui a voulu la prendre en la payant d'un don de voyance, contre Priam son père qui la réduit au silence, contre Achille "la bête" qui tue son frère et ses soeurs ou amies, contre Pâris et Ménélas, ces faibles, contre ces intellectuels plus ou moins traîtres (Panthoos et Calchas), contre Agamemnon, qui résume toutes les tares du pouvoir et de la lâcheté, etc..

Cette réaffirmation constante d'une position hostile et son soutien par Christa Wolf nous met devant une alternative.
De deux choses l'une : ou bien les hommes sont fous et leur voie mène au malheur. Alors, dans le fait de ne pas être crue pour la vérité énoncée sur leur destin collectif, il y a l'exercice d'une virilité féminine plus raisonnable et plus humaine.

-ou bien la folie n'est pas partagée sexuellement (elle frappe tout le monde indifféremment) et alors c'est le malheur de Cassandre elle-même qui devient le sujet du mythe: celle qui se refuse aux hommes parce que les recevoir équivaut à "un crachat dans la bouche accompagné d'un grouillement de rats". Autrement dit, l'opposition aux hommes n'est qu'une image prégnante dont il s'agit, dramatiquement, de sortir: que l'on n' y croie pas est signe d'une croyance plus profonde de ce que la virilité ne se vole pas, ne se chaparde pas.
Ce qui est émouvant chez Christa Wolf, c'est qu'elle s'ouvre dans l'écriture (très belle bien qu'un peu solennelle) à cette ambivalence entre les deux hypothèses, comme si sa culture analytique lui permettait au moins, par l'oeuvre, l'attente d'une rencontre heureuse.
Cependant, force est de constater qu'elle finit par faire pencher le lecteur vers la seconde, au poids des indices qu'elle avance. Le don prophétique devient l'imitation creuse de la virilité enviée mais inaccessible. La voix se minore de n'être que voix: l'organe s'impuissante. L'inexorabilité factuelle de la prévision (un peu semblable à celle que propose la science) et l'exactitude du regard se paient d'une extériorité au "nous", d'une indifférence à la vie, d'une revendication irritée sur tout, d'une idéalisation de l'union sexuelle, d'une certaine emphase également du drame de l'âme germano-troyenne (ce qui donne ce style -souvent très fort- mais parfois un peu épais et cette posture de touriste légèrement méprisante). De fait, ces quelques accents de vulgarité suffisent à rendre Christa-Cassandre moins crédible, sorte d'auto-castration (attribuée aux hommes eux-mêmes) affirmant l'impossible castration de la discrète (mais sévère et dominatrice) Hécube2. Et pourtant cette activité épuisante de femme en armes (de métal ou de paroles) pour protéger cette mère, que recèle-t-elle? Car tout ce théatre des meurtres de femmes (d'Iphigénie à Penthésilée) par la série des anges-bêtes (d'Appolon et Priam à Achille en passant par Agamemnon) ne désire une vengeance, aussitôt muée en punition (Clytemnestre doublement meurtrière) que pour jouir de sa propre défaite incestueuse . Quelle jouissance dans l'égorgement du frère et l'équarrissage de la soeur (Amazone)!, ainsi que dans ce qui, passant pour de la clairvoyance sur les destins, n'est qu'expression des désirs, aveu hystérique avec sa mousse aux lèvres. Quelle jouissance enfin, dans la reconnaissance du sens de cet aveu par l'érudite contemporaine. Tourbillon de symptômes.
Reste la question que la position de Christa Wolf semble lui rendre peu visible: symétrique de la filiation agnatique des pères dévorateurs (Celle qui se souvient d'Appolon Lycanthrope s'appelle-t-elle vraiment Wolf?), n'y a-t-il pas celle des mères livrant leur fille au père, peut-être pour ré-épouser leur propre père par procuration?

Finalement, le personnage principal de la nébuleuse troyenne n'est-il pas Hécube, variante féminine (et donc "seulement" perverse) de l'Oedipe?

Quant à Christa, on la comprend, elle voudrait bien être une femme , "celle qui ne commet pas de meurtre", et pas un vainqueur: Mais comment résister à la fonction que l'amour maternel seul lui laisse: d'être le membre d'une mère complète, la protégeant , comme on croise le fer (ou la plume), de tous les perforateurs impudiques, tel ce syrien exaspérant, qui dans l'avion touristique, n'arrête pas d'ouvrir et de fermer des coffres, sans y trouver..d'enfant?
Cette position semi-aveugle sur soi (comme toutes les positions, mais à des degrés divers) est sans doute estimable dans son chemin de crête, intermédiaire entre l' ignorance de ce pour qui elle travaille, et l'affrontement au grand personnage maternel-phallique, qui conduirait peut-être l'auteur, en ce tombeau de la raison où il ne lui resterait qu'à nourrir ses souris. A moins que, qui dit domination ne dise que perversion (et non incorporation de l'autre: l'esclave est encore humain pour le maître), et donc position de sujet, comme tu le faisais remarquer un jour, de façon encore énigmatique pour moi, mais qui me paraît aujourd'hui plus claire. L'appel à la catastrophe, rappel des jouissances, serait alors moins la préfiguration de l'effondrement du sujet, que l'évocation d'un délicieux masochisme au service sexuel de la mère.


-Deuxièmement, en relisant le code civil, j'ai recensé, quant à moi, au moins 15 sortes de sujets.

1. le sujet d'un e reconnaissance d'état civil (le parent consentant, reconnaissant ou désavouant, divorçant, le témoin, le rédacteur des actes, l'officier public).

2. le sujet à l'état-civil (la personne): il doit être né, déterminé dans sa parenté, puis mort.

3. le sujet de la résidence, de "l'établissement", de l'absence .

4. le sujet de la propriété (d'une chose, d'un acte)

5. le sujet de la possession

6. le sujet de la jouissance (usage, usufruit d'un bien)

7. Le sujet à la loi (être passible ou non)
8. le sujet de la responsabilité/irresponsabilité (notion de majorité, âge du mariage différent pour la fille et le garçon)

9. Le sujet du contrat, de l'engagement (de soi ou de ses biens)

10. le sujet de la faute, du tort. (de la nuisance faite à autrui)

11. le sujet de l'assistance et de la protection.

12. le sujet d'autorité (parentale, de tutelle, de curatelle).

13. Le sujet des droits politiques (l'électeur élisible)

14. Le sujet du jugement (le juge)

15. le sujet du savoir (on est censé connaître au moins la loi)

Bien entendu , plusieurs regroupements sont possibles. Par exemple de un à sept, on a affaire, me semble-t-il, à des sujets "ontiques", et de huit à quinze à des sujets "déontologiques". Autrement dit, les premiers ont toujours un statut , quelle que soit leur intention (on a toujours un nom, une résidence et on est toujours propriétaire de quelque chose, fût-ce de sa chemise). Dans le second groupe, ils sont "censés se comporter en tant que". Il y a donc des sujets à "l'être" et des sujets au "devoir être". (et curieusement pas au droit, car, comme chacun sait, le droit ne veut pas dire "j'ai droit à", mais: "voici la ligne qui est juste".) Ce qui me frappe aussi c'est qu'en toute logique, le code civil ne distingue pas entre l'avoir et l'être, puisque le premier est strictement coextensif au second: il suffit que j'existe à l'état civil pour être simultanément défini dans ma parenté et dans mes biens. Cela rappelle quelque chose sur Lévi Strauss et l'échange économique des filiations. Est-ce que ce monde du droit n'est donc pas une dénégation de l'être comme séparé des attributs institués (nom, possessions etc)? ce qui revient peut-être à la question de ton ami Ferreri sur l'impossible institutionnalisation du sujet par une société. A la limite, les sujets du droit n'auraient pas de rapport avec les sujets de l'inconscient (énonciation, situation analytique, etc): ne serait-ce pas plutôt de simples "rôles" sociaux?
Cependant, on retrouve ce sujet "réel" et son potentiel d'engagement comme symbole (de performativité diraient les philosophes du langage) dans le sujet du déontique, mais il se sépare alors radicalement de l'ontique.
D'un côté, cette séparation entre ontique et déontique, le fait qu'il n'y ait aucun rapport de l'un à l'autre semblent nécessaires: si on déduisait du fait d'avoir un nom , un état civil et une résidence, le devoir d'être, ne serions nous pas dans le cas de cette psychotique qui s'effondra le jour où son divorce fut officiellement prononcé?
Mais de l'autre, n'est-ce pas un effet de la tentative même du droit moderne de prétendre décrire une réalité des sujets comme préalable à leur engagement, comme si c'était des rôles matériels ?

(un peu ce que dit M. Serre, d'ailleurs, que je relis, après ton coup de fil, mais ne me persuade toujours pas de son sérieux).
Pour reprendre mon actuelle grille -un peu obsessionnelle certes, mais guère plus que les tripodités lacaniennes- j'ai l'impression qu'il manque au droit moderne (à côté de la Convention -le déontique-, et de la Croyance -l'ontique-) tout le plan de la Question3 (le manque à être qui ne dépend pas seulement du raisonnable), ce qu'on pourrait appeler paradoxalement... l'érotique! (la question, en grec, se disant Erotima) . C'est tout de même bizarre pour une loi supposée construire ou faire reconnaître le désir par l'interdit ou le prescrit qu'elle présente à la transgression, ce gommage de l'érotique: soit dans la définition des sujets (qui sont strictement équivalents à leurs désirs chosifiés en attributs: le propriétaire ou l'époux acquièrent leur statut par expression d'un souhait ou d'un consentement), soit dans le rapport de la loi à ceux qui la demandent, et au besoin la créent. En France, en particulier, ( en dehors du : "le législateur a voulu", qui est un commentaire, rien qui soit du registre du "tu ne convoiteras pas"), il n'existe que des êtres et des actes, dont chacun est lesté d'une valeur de sanction dès qu'il entre dans le domaine délictueux. Tout se passe comme si le droit ne pouvait exister chez nous que comme discours achevé, descriptif, et jamais comme précairement lié à un état contractuel des définitions ontologiques questionnables, encore moins comme engagement du législateur dans un choix éthique. On a affaire à une sorte de machine discursive sans sujets vivants, et qui fait semblant de répondre par des arrêts inexorables parce que sans autres motifs que de renvoyer à la logique des définitions premières, immuables et pures. Ce qui explique, au moins en France, la difficulté à faire évoluer le droit à partir de la loi, et celle-là à partir de la jursprudence ou de la constitution, et la tendance forte à règler les changements à coups de décrets et réglements. Ce domaine (de la question) reste pour l'instant celui du commentaire de la loi, voire de cette curieuse "science du droit". Mais peut-être dans d'autres traditions que la nôtre, en vient-il autrement: c'est pourquoi je suggérais l'autre jour d'envisager d'emblée un angle comparatif. (droit anglo-saxon non écrit, qui a bien mieux résisté à Bentham que le nôtre, lois religieuses, droits primitifs etc).

Troisièmement et finalement, à propos de notre point d'accrochage sur le philosophe, je voudrais expliciter mes réticences à la philo comme détachée des pratiques qu'elle juge. En gros, j'ai l'impression que si elle n'est certes pas de la merde, elle joue aujourd'hui le rôle dévolu à la religion depuis les efforts monothéistes: tenir lieu de langage commun pour les réalités diverses qui se présentent dans les pratiques. Et c'est bien ce que signifie ce Michel Serres aux sourcils archiépiscopaux.
Par exemple, y a t il sens à dire: "à quelle philosophie, notre droit est-il implicitement lié?"
Certes , un philosophe patenté (ayant des diplômes nous prouvant qu'il peut faire preuve d'érudition fiable sur les concepts utilisés par untel dans tel contexte et à telle époque), peut nous aider à reconstruire l'implicite du droit. Mais jusqu'à un certain point, car à un moment, l'implicite se soutient de lui-même, se limite à ses propres références internes. Dans "Au nom de l'Ordre, une histoire politique du code pénal" (Hachette, 1989), P . Lascoumes et Alii écrivent par exemple: "les diverses philosophies qui rendent compte du fondement du droit de punir ne permettent pas d'en comprendre l'exercice." Et de démontrer (de façon un peu lourde mais convaincante) qu'il s'agit exclusivement, pour les praticiens des des réformes du droit depuis 1791, de régler les contradictions internes de l'ordre politique. Vengeance publique, gestion du risque et redressement éducatif se renvoient l'un à l'autre, se contrarient, se combinent, s'instrumentalisent, s'opposent à nouveau .
Rien ne vient donc produire de l'extérieur du droit (et même des droits spécialisés: constitutionnel, international, pénal, commercial), etc sa logique ou l'aporie..Sauf le discours du philosophe lui-même, dira-t-on, cette fois non plus comme historien, mais comme concepteur. Et Dieu sait si les philosophes, les uns après les autres, ont été fascinés par le droit, jusqu à y consacrer, de Hegel à Kojève, leurs manuels les plus importants!
Eh bien, c'est là que je préfère remettre la rencontre discipline (ici le droit)-philosophie après d'autres rencontres discipline-discipline.
Pourquoi? parce qu'en général la philosophie règle trop vite les problèmes en les conduisant à la généralité. C'est trop facile de dire "il y a une philosophie derrière cette attitude". Alors qu'avant, il y a une sociologie, une histoire, une anthropologie, une linguistique, une politologie, une économie, etc..
Cela ne veut pas dire qu'il faut ignorer ce que dit quelqu'un hors de sa spécialisation professionnelle, puisqu'au contraire chacun se fait philosophe, interprête du monde à partir de ce qu'il en rencontre: mais qu'il n'y a probablement plus de lieu affranchi de ces pratiques spéciales, qui, à son tour , ne se spécialise: et la philosophie, dans son alliance spéciale avec la pédagogie, le montre bien. Ce qui est alors récusable n'est pas cette alliance , mais la duplicité qui tient à l'affirmation d'une indépendance totale, et de là, d'un droit inné à la synthèse, au lieu et place des spécialistes..alors qu'on est soi même un spécialiste parmi d'autres!.
Je me demande si la résistance qui consiste à vouloir lier à chaque pratique un droit et même un devoir de participation au débat civil, n'est pas la seule ligne d'action cohérente, vu la complexité des sociétés actuelles, pour empêcher la totale absorption catastrophique de la civilité par ces pratiques spéciales, chacune s'en allant dans la catastrophe propre (au sens thomien, ou celuique tu voudras) de son monde intérieur, sans que persiste le filet d'assujettissement à un discours banal, commun. Puisque cette complexité est un fait, puisque les mondes spécialisés sont désormais irréductibles et très nombreux, la seule façon d'éviter l'organicisme ou l'utilitarisme funestes, n'est-elle pas justement d'interdire qu'une de ces spécialités puisse s'ériger en monopole de la généralité? Ne faut-il pas empêcher que la philo soit le "média" de la pensée, avec cet écroulement caractéristique d'une communication non communicante, si observable à la télé?

Je prendrai, si tu le veux bien, le domaine de la science (qui tiendra lieu de la discipline dont on se demande ce qu'il y a derrière), parce que j'ai vécu ce cas récemment comme sociologue.
Tu sais sans doute qu'il existe une "sociologie de la science", animée en France par Bruno Latour, et qui connaît un vaste succès international (d'où ma jalousie et mon envie d'en découdre). Or ces gens ont le plus grand besoin de la philosophie pour justifier la moindre de leurs positions: en gros, ils se réfèrent au monisme pour justifier l'hybridation, l'association qu'ils constatent entre le mouvement de la nature et celui des scientifiques pris entre son observation et la logique du monde social. Parfait: qui ne souscrirait à cette forme moderne du cartésianisme, qui ne fait pas de différence entre l'humain comme savant et l'humain comme chose sue ou à connaître, qui ne voit que de la continuité (à la Changeux) entre pensée et matière, âme et corps?
Mais qu'est ce qui, en fin de compte passe à l'as dans cette référence grandiose (qui permet enfin, selon ses auteurs, l'osmose entre sciences naturelles et sciences humaines, "passage du Nord-Ouest" de Michel Serres)?:

rien moins que l'impossibilité d'instituer le sujet; rien moins que la négation de la réalité de la subjectivité comme effet d'entrée dans le parler, et de la nécessité matérielle du paradoxe comme basculement obligatoire d'un côté à l'autre du discours. D'ailleurs, si tu as été attentif au "contrat naturel" de M. Serres, tu ne peux pas ne pas avoir noté l'appel à l'inceste fils-mère qui est par lui identifié à la signature d'un mariage entre humanité et nature. Car l'instant où, comme Serres finit son livre "je la reconnais (la planète) pour ma mère, pour ma fille et mon amante ensemble", ce qui se signerait serait la sanctification du vieux phantasme fusionnel: base éminement précaire à mon avis pour construire des pratiques industrielles et scientifiques plus prudentes, puisque c'est précisément ce même phantasme qui a, depuis toujours, poussé les humains à leurs actes les plus fous.
Or, tu remarqueras que je n'ai pas besoin de dire à Bruno Latour: "hep, tu as oublié la psychanalyse lacanienne!". Il suffit que je ramène son attention à la situation paradoxale du sociologue lui-même, comme scientifique étudiant la science. Nous sommes en effet dans le cas du paradoxe russellien typique (qui fait la joie du délicieux D. Hofstadter que je tu as certainement lu..) de l'ensemble qui inclut tous les ensembles y compris soi-même. Autrement dit, ce que je dis à Bruno Latour et consorts (fussent-ils cent, près de la tour de Nesles!), c'est plutôt: "Messieurs de Normale Sup et de Polytechnique réunis, avant d'aller chercher la philosophie pour calmer vos paradoxalopathies, si nous nous en tenions aux souffrances aporétiques de notre propre champ : la sociologie, comme science qui prétend rendre compte de la science?"
En effet, il n'existe qu'une seule façon de résoudre le paradoxe sans le nier ou le détruire, c'est d'en vivre le processus dans sa position propre. Alors au contraire apparaît-il dans sa simplicité et sa crudité matérielles: ainsi, aussi bon anthropologue que je puisse être, vivant pendant des années la vie du laboratoire de biologie que j'étudie, aussi cultivé sois-je en biologie moléculaire ou en immunologie, eh bien, tant que je ne fais pas le saut "d'en être", je n'en suis pas!. Point. Etre sociologue d'une science, c'est donc en être séparé radicalement, même au plus près. C'est pouvoir, certes, décrire tous les phénomènes de forces sociales, de conflit, de coopération, d'enjeux, de hiérarchies, d'organisation, que l'on voudra: mais c'est refuser la position subjective du scientifique, c'est-à-dire non pas, la substance ineffable de l'art et de la création dont l'idéalisme nous rebat les oreilles, mais bien au contraire la substance la plus sociale qui soit dans le rôle même. Or c'est seulement cette position engagée qui sert de "calculateur" ultime dans les situations et éclaire les choix du savant dans les enjeux sociaux circonstantiels. Le paradoxe est donc bien concret: amateur éclairé, hypersensible à la moindre fausse note qui le rend malade pendant un mois après le concert, ce mélomane ne sera jamais un virtuose. Point. Et dans une même personne, le mélomane et le virtuose, le biologiste et l'observateur de son propre métier ne se rejoignent jamais, chaque rôle ayant, de plus, "besoin" de l'ignorance de l'autre pour fonctionner.

Mais, diras-tu, que vient faire la réticence vis-à-vis de la philo là dedans?

Eh bien que la philo, ici, vient toujours trop tôt pour aider à faire passer la pilule, à justifier, rendre aimable, consolante, la reformulation du paradoxe vécu dans la tension entre deux disciplines (socio, science etc) comme si elle pouvait se dissoudre dans une harmonie intellectuelle océanique.
Cette philo sédative peut employer deux façons d'éteindre le paradoxe vivant:

- soit elle me dit qu'il y a continuum savant-objet , et donc, pour le cas où la science est l'objet: un continuum sociologue-savant. C'est agréable de croire que je peux, en décrivant des pratiques institutionnelles, des stratégies sociales, des descriptifs opératoires, avoir accès à "l'essence" de la science!. Si je peux avoir, en plus, le sentiment que cela colle aux effets réels de découverte, de co-mouvement avec la nature, j'ai vraiment l'impression d'avoir tout compris.

- La deuxième façon de supprimer le paradoxe vivant consiste à éliminer tout platonicisme même implicite, en se référant à la théorie occamienne des singularités, selon laquelle je ne peux jamais déduire une unité du monde des séries qui prennent sens à travers mes bricolages symboliques.

On remarque que ceci est aussi une conception globale du monde où l'on retrouve une continuité: celle des enchaînements de séries!
Ainsi Monisme et singularisme se renvoient (ou s'allient) l'un à l'autre en permanence,(en une nouvelle mouture du vieil antagonisme entre monothéisme et animisme, mais aussi entre le Platon et l'Aristote de nos imaginaires) dans un constant souçi de "dépasser le positivisme": c'est -à-dire ici la simple absence de religion dans l'affirmation placide et incivile de chaque acteur de la science.
Or, il manquera tout de même à ces approches de sentir l'essentiel de ce qu'elles prétendent étudier: l'action subjective sur le réel; le sujet de la science et sa "partialité" fondamentale, etc.. En les adoptant comme sociologue de la science, je ne ferai que tautologiser l'activité scientifique sans m'en rendre compte. Et du même coup, ma discipline sociologique deviendra pauvre, peu innovante, peu "scientifique"!. Mais, n'est-ce pas finalement le voeu caché de B. Latour, cet exilé normalien-lettres à l'Ecole des Mines, ce prêtre de la pensée en exil chez les (futurs) manipulateurs des choses, que de céder sur le propos sociologique, et préférer produire pour eux, en position de gourou, une religion moderne, celle de la totalité systémique, ou de l'univers "en réseaux"? Ce ne serait pas la première fois que la Grande Ecole promeut (comme il ya un siècle avec la religion du polytechnicien Auguste Comte, comme naguère avec l'usage abusif de René Girard) toute une métaphysique qui enveloppe, facilite, et finalement justifie sa propre rhétorique pratique de la maîtrise globale. La philo est ici directement mise au service d'une épistémologie d'Ingénieurs.
Ce qui me frappe d'ailleurs, quand on prend la façon dont les scientifiques, de leur côté, reprennent les grandes interrogations philosophiques, (comme B. D'Espagnat), c'est qu'ils vont se trouver empêtrés dans des représentations complétement obsolètes entre idéalisme et matérialisme, sans du tout tirer les acquis de la philosophie du langage ou de Heiddeger: on n'y verra pas se développer de visée dialectique sur le parler comme partie du réel et inducteur de structures et de limites de perception. Chacun choisit ainsi sa philo et son épistémologie, justement parce que c'est..trop facile e s'adresser à "la" philo comme à un fonds de traduction générale des expériences. Combien plus fructueux est, de mon point de vue, le "sautillement" apparent d'un Hofstadter ou d'un Lacan, entre plusieurs disciplines, mais toujours sur la base de pratiques particulières mises en perspective directe les unes des autres.
De sorte que la préservation d'un projet de compréhension globale de toutes nos expériences du monde, passerait, a contrario, par le fait de ne pas céder sur nos pratiques disciplinaires "locales", sur leur expérience irremplaçable pour garder le sentiment du réel.

Non franchement, je préfère n'accéder à la philosophie qu'à partir d'une expérience (objet transitionnel?) et ne jamais renoncer à celle-ci pour des énoncés conceptuels qui se tiendraient tout seuls dans le ciel des idées (et du même coup dans celui que nous construisent les Grands Corps de l'Etat, après bien d'autres Curialités d'Empire ou d'Eglise). Beaucoup de philosophes, ont, à un certain moment de notre histoire, rencontré cette convocation de l'expérience, et nombreux sont ceux qui y ont souscrit (A Normale Sup comme ailleurs, la vérité réclame sa part). Pourquoi leur demander de rebrousser chemin? ou de s'arrêter à mi-pente comme ces gens qui vont butiner un champ quelque temps, pour aussitôt revenir à tire d'aile en gloser savamment parmi leurs pairs?4
Bien entendu, on peut toujours prendre les oeuvres comme symptômes (ce que fait assez cruellement Lacan avec Kant ou parfois Hegel), et je crois que le problème que j'ai vis-à-vis de la pensée-Heidegger5, pourrait se régler sous cet angle: surtout quand je constate que plusieurs de ses travaux les plus intéressants ne sont pas antérieurs mais..postérieurs à des écrits lacaniens, finalement bien plus percutants. On peut aussi les saisir comme mythes (et l'on ne se prive pas d'user d'Aristote ou de Platon -totalement réinventés à chaque fois- comme de tragédies antiques); on peut enfin prendre les personnages qui ont été regroupés pour nous (ou plutôt par les manuels de philo) dans un même panthéon (en oubliant souvent l'hétérogénéité de leurs pratiques respectives) comme des exemples de destinées. La philosophie-stock est un trésor inépuisable d'images pour les débats civils, et rien ne serait plus stupide que de vouloir se priver de cette ressource merveilleuse.

Mais je doute qu'on puisse y suivre (autrement qu'en les inscrivant dans une comparaison plus large d'autres traits de culture) des progressions conceptuelles, ou dépasser des jeux de langage dont la vérité ne s'éclairera que de la logique concrète de ceux qui y ont recours.
Il n'y a pas de raison englobante qui n'ait une racine, pas de "pratique théorique" (même dans les sciences dures, cette notion est équivoque, voire sans signification) qui ne soit ancrée quelque part. Il n'y a pas de "position" parfaitement philosophique, car la pureté du concept philosophique n'existe pas. Il vaut donc mieux une philo qui reconnaît le plus possible cette appartenance, et mieux encore une philo qui admette que, dans ce champ de l'échange sur les généralités, elle ne sera jamais spécialiste, et que des rencontres de hasard ou de travail sur des philos partielles (par exemple intelligence artificielle/psychanalyse) sont plus "pleines" , même balbutiantes, que les "généralismes", toujours en cours de virage ou de retour à la religion. Bref, les concepts les plus forts sont toujours issus d'une bâtardise assumée (et donc d'un dialogue) qui en fait l'acuité: ce dont Lacan, ce superbe philosophe-amateur, témoigne éminemment (depuis sa pratique analytique professionnelle)!
Il reste, dans l'espace public, l'être civil, le citoyen, qui ne pourra jamais prendre des décisions parfaitement éclairées, et qui seul, pourtant, peut prétendre à se faire le porteur légitime d'une opinion, et donc d'une philosophie.
Sur ces considérations aussi générales que précaires,

à toi,

Amitiés,

Denis.
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«Savoir Plus», maquette de la mise en page : Denis Hunter Sur la couverture : Figures contrariées (1957) de Paul-Émile Borduas. Huile...

Correspondances intellectuelles 1990-2010 iconSynthèses chimiques moins nocives
«chimie verte» («green chemistry») a été développé aux États-Unis au début des années 1990 dans le but d'offrir un cadre à la prévention...

Correspondances intellectuelles 1990-2010 iconNanotubes, nanoparticules. Matériaux nanostructurés
«footballène», est synthétisée en grande quantité depuis 1990. D'autres fullerènes, ressemblant à des ballons de rugby, à des anneaux...








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