B. Harmonies et dissonances mises en dialectiques 11








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Sur le fil du rasoir

  1. Le signifiant d’une Idée

Un texte n'est un texte que s'il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte reste d'ailleurs toujours imperceptible. La loi et la règle ne s'abritent pas dans l'inaccessible d'un secret, simplement elles ne se livrent jamais, au présent, à rien qu'on puisse rigoureusement nommer une perception. (Jacques Derrida 1972, La pharmacie de Platon, p.79)

Le recours aux fables montre que Platon n'a sans doute pas les moyens intellectuels de définir ce qui est beau ou laid, mais qu'il a l’impression d’avoir une intuition juste de ce qui est beau et laid. Il a du mal à traduire ce qui est ressenti comme tangible en un discours structuré. Je pense que cette difficulté est ressentie par tous les humains, elle fait partie de la condition humaine. Platon ressent une démangeaison intérieure jubilatoire chaque fois que quelqu'un dit quelque chose qui semble juste, et une irritation intérieure presque haineuse quand quelqu'un prêche ce qui semble manifestement faux. Après avoir fondé l’Académie, qui tente de réunir autant que possible les plus grands spécialistes du monde intellectuel méditerranéen, Platon veut initier une façon de penser qui allie une érudition empirique à un savoir-faire philosophique. Avec sa théorie des Idées, il essaye de démontrer qu’il est possible de connaître, et que les humains doivent par conséquent oser investir dans le projet scientifique, défini comme une tentative de construire un savoir social sur les mécanismes qui animent l’univers. La théorie des Idées est là pour nous dire qu'il y a en l'humain une capacité de réfléchir sur ce qui est perçu. Le vieux Platon voulait ainsi soutenir des gens comme Aristote qui construisaient les bases d'une science naissante, en luttant contre un scepticisme qui décourage ceux qui auraient l’orgueil de comprendre ce qui les anime. Ce pari audacieux, Platon l'a fait en trouvant une théorie plausible pour l'époque qui affirme que chaque membre de l'Académie a les moyens de savoir quelque chose, de construire une connaissance qui correspond à une réalité. Il n'a pas pu faire mieux que d'inventer cette fable selon laquelle, entre deux vies, nos âmes vagues dans le monde des Idées.

        1. Les dangers de la conscience

Platon s’imagine bien qu’il existe des noyaux de connaissances innées, comme le noyau des phrases de Chomsky52, mais chez Platon ce noyau est peu de chose s'il n'est pas animé par la culture. Chomsky a beau affirmer que les intuitions langagières sont innées, Platon est toujours là pour montrer que l'écoute de ses intuitions suppose un apprentissage délicat. C'est pour cela que le connais-toi est si important pour Platon. Il m'encourage à penser ceci : apprends à connaître mentalement ce que ton organisme sait déjà. Cette activité intérieure qui permet à une pensée individuelle de contacter ce qui est déjà su par certaines instances de l'organisme, est pour Platon la clef du savoir, et cette clef ne tourne dans sa serrure que si le sujet y ressent du plaisir. Sur ce point Piaget est plus proche de Platon que de Chomsky. Pour Platon et Piaget la jubilation, l'humour, l'ironie, la passion, le dialogue sont des ingrédients nécessaires à l'éclosion des connaissances humaines. Platon m'oblige en quelque sorte à penser qu'une idée ne peut s'expliciter qu'à partir d'une conjonction entre deux activités : les dynamiques de la pensée individuelle et de l'environnement. Dans le Ménon, Socrate oblige l'adolescent à confronter les représentations engendrées par une pensée consciente paresseuse, avec ce qu'il ressent comme juste et faux et l'oblige à corriger ce qui est représenté en fonction de ce qui est justement ressenti. Ce dialogue entre pensée consciente et intuition profonde est une préoccupation constante des philosophes. Cette discussion est toujours d’actualité dans les années 1950, lorsque Wilhelm Reich soutenait l'idée qu'une personne saine a automatiquement des orgasmes, et sait tout aussi spontanément gérer sa relation avec autrui. La rengaine était la suivante : l'humain est fondamentalement bon, enlevez sa névrose et il sera illuminé ! Si je pense comme Platon, ce qui est acquis à un certain niveau de soi ne l'est pas forcément par les autres dimensions de l'être. Les instincts, comme les idées, ont besoin d’apprendre à s’intégrer à une réalité sociale de façon adéquate. Il me semble que l’enveloppe théorique de l’innéisme de Platon est plus subtile et pertinente que celui des savants innéistes du vingtième siècle.

Je crois qu'un des enjeux défendus par Platon est celui de la construction sociale d'une connaissance. Même si les noyaux de la conscience sont principalement régulés par des mécanismes de régulation nonconscients qui coordonnent les dimensions sociales, psychologiques et biologiques, ce n’est que par le truchement de la pensée individuelle et des interactions explicites entre citoyens qu’une connaissance peut s’actualiser. Il a souvent été écrit qu'une des principales différences entre les humains et les singes est le développement de l'intelligence et du néocortex. En tant que témoin de la façon dont un humain se régule ou régule ses relations intimes, je n'ai pas l'impression que l'accroissement de conscience que les humains s’attribuent permet un fonctionnement plus constructif que celui du singe. En tant que citoyen témoin des événements politiques de mon époque, je ne suis pas convaincu que les humains ont un sens politique plus subtil que celui des singes. Chez les chimpanzés comme chez les humains, des clans s’organisent autour de meneurs qui entrent en compétition de façons relativement violentes. Si j’en crois les deux guerres mondiales qui ont ravagé l'Europe, l'histoire de la colonisation, la torture, les moeurs économiques, la destruction de l'équilibre écologique planétaire en cours, j'ai même l'impression que la conscience humaine n'a pas permis une « évolution » mais plutôt une régression de la capacité de coopérer avec ses proches. Il est par contre indéniable que cette régression est compensée par une évolution évidente de la capacité à créer des institutions, des lois, des technologies et des savoirs. C'est cette forme d'intelligence qui peut être considérée comme un événement biologique. Sa caractéristique est la construction d'un savoir transmissible qui peut être construit par de nombreux individus vivant à des époques lointaines. Ainsi, 2'300 ans après la mort de Platon, les intellectuels continuent à affiner les questions et les réponses qu'il a soulevées. Il ne m'est pas possible de savoir comment va finir ce bizarre déséquilibre entre mœurs individuelles et mœurs institutionnelles, mais il semble clair que là est l'enjeu du développement de la conscience et sa capacité de rendre explicite, l'implicite. La coordination entre organismes est nécessaire à des entreprises comme des traités internationaux, ou l'élaboration de nouvelles technologies ne peut pas s'effectuer sans des mécanismes conscients individuels capables de produire des contenus explicitement communicables. C'est à ce niveau seulement qu'effectivement l'humain a une capacité qui ne s'observe qu'à l'état d'ébauche chez le singe53, et qui semble être liée au développement de certaines fonctions de la conscience notamment.

        1. Le mal conscient

Les psychothérapeutes qui ont une formation jungienne ont une approche particulière du mal lorsqu’il est intentionnellement planifié. L'homme a un potentiel destructeur inné qui caractérise son espèce, puisqu’aucun autre animal ne possède sa capacité de massacrer ses proches et les autres espèces. Pour les jungiens, ce potentiel de sauvagerie est lié au développement de la conscience humaine. Le psychologue psychothérapeute suisse Pierre Willequet (2003) propose l'illustration suivante :

Faire le mal, en prévoir la portée, en assumer les effets, sont le privilège de créatures dotées d'intelligence. Comme le lançait Albert Cohen, à propos de celle qu'il aimait le plus, sa mère : « Combien nous pouvons faire souffrir ceux qui nous aiment et quel affreux pouvoir de mal nous avons sur eux. Et comme nous faisons usage de ce pouvoir »54.

Une dimension apparaît en outre, qui semble clôturer cette définition : c'est la jouissance. Le mal, dans son absolutisme, s'empare du sujet sous la forme d'un jouir, d'un plaisir inouï qui renvoie certainement à la toute-puissance divine. (…) En écrasant et en annihilant, je m'empare de cette ivresse du saccage dont témoignent maints combattants revenus du champ de bataille.

Un exemple, terrible, qui m'a été donné de suivre alors que je travaillais, dans le cadre du Département de Médecine communautaire55, avec des rescapés bosniaques de Srebrenica. L'un d'eux me raconte l'histoire suivante : dans son village, multiethnique, Serbes et Bosniaques vivaient en paix jusqu'à la guerre. Près de chez lui, une famille musulmane avec deux fils. Un jour, débarquent chez eux leurs voisins, serbes, accompagnés de quelques soldats, ivres de haine. Armés de haches, ils découpent le père en morceaux, sous les yeux des fils attachés. Puis ils leur font comprendre que, s'ils veulent eux-mêmes échapper à un tel sort, il leur faudra, devant les soldats, boire le sang de leur géniteur… ce qu'ils font. Après cela, on les laisse donc « en vie » en les abandonnant à leur sort.

Voilà. C'est de cela qu'il s'agit. C'est de cela qu'est capable la conscience humaine. Tout y est : ces hommes savent pertinemment qu'en exigeant des fils une telle abomination, ils les détruisent irrémédiablement. Dans cette macabre mise en scène (…) les fils assimilent le sang du père et, ce faisant, sont imprégnés de la faute parricide qu'ils n'ont pas commise mais de laquelle, cependant, on les rend complices. Leur mémoire, marquée au fer, ne fonctionne plus désormais que sur le mode traumatique, tout aliment, toute situation les renvoyant à cet innommable qu'ils furent amenés à commettre.

Les assassins savent, jouissent du fait qu'ils font de leurs victimes des morts-vivants, des spectres, sommés de traîner toute leur existence ces images infernales, venues tout droit des plus indestructibles noyaux de notre psyché. Ces hommes sont anéantis, frappés à trente ans d'un tel nombre de symptômes d'angoisses, qu'ils n'arrivent plus et ne peuvent plus sourire.

Ce type de fait est malheureusement courant, et demeure difficile à expliquer ou même à rationaliser56. La perspective jungienne se distingue de la vision platonicienne dans la mesure où elle part d'une vision manichéenne, qui postule un univers dans lequel le bien et le mal sont deux forces de même puissance avec lesquelles les humains doivent pouvoir apprendre à vivre. Il n'est pas possible d'harmoniser ces forces entre elles, de même qu'il n'est pas possible d'effacer le mal qui a été fait. Le mal n'est donc pas l'implication d'un manque de bien et d'amour, mais une force active qui anime tout ce qui existe.

Pierre Willequet ne croit pas qu'en faisant parler un patient de ces traumas, il en deviendra possible d'évacuer le passé. La psychothérapie jungienne propose au contraire au patient de faire face au fait que les traumas ont existé et ne peuvent pas être annulés, afin de se construire une identité capable d'intégrer les forces qui l'animent. Cette optique a été introduite dans la pensée chrétienne par les mouvements gnostiques (les bogomiles, les cathares, etc.), qui ont été sauvagement persécutés par l’église du Moyen-âge.

        1. Conscience et écriture

Un des exemples donnés par Platon sur les acquis d'une conscience qui permet de créer des contenus communicables explicites, est celui de l'écriture. L'histoire est inventée par le vieux Platon pour le Timée (21-26), mais il la présente comme une histoire transmise de père en fils dans sa famille depuis que le grand politicien athénien Solon l'a racontée à un ancêtre. Ainsi Solon part un jour pour en Égypte, dans une ville alliée d'Athènes. Il raconte devant une assemblée les légendes grecques sur l’origine du monde. L’un d’eux rit poliment. C'est un des grands prêtres égyptiens. Il explique qu'un des drames de la Grèce est d'avoir souvent été dévastée par des catastrophes naturelles et guerrières qui ont chaque fois détruit tout ce qu’ils écrivent. Par contre, la paisible Égypte possède des manuscrits qui existent depuis la naissance de l'écriture. Selon le prêtre, les textes égyptiens racontent des évènements que les Grecs ignorent, comme l’histoire de la ville d’Atlantide, fondée 9'000 ans avant Athènes. Lorsque cette ville fut détruite par les flots, certains survivants fuirent en Grèce, et fondèrent Athènes. Dans cet exemple, Platon montre que l'écriture ajoute à la mémoire individuelle des capacités qui n'existent pas dans un cerveau.

Dans Phèdre, Platon montre sa méfiance envers l'écrit, qui peut aussi bien transmettre des fables, des raisonnements de sophistes, des mensonges ou des vérités. L'écriture et la parole sont donc des outils qui peuvent être utilisés avec plus ou moins de pertinences, par les sophistes à des fins de propagande, ou par des chercheurs de vérité comme Platon. Derrida (1972) montre que, pour Platon, écriture et médicaments ont le même statut, dans la mesure où tous deux ont une utilité indéniable, mais peuvent aussi désamorcer l’envie d’exploiter les forces de l'âme.

Ce que je retiens de ces discussions est que la communication écrite et parlée est un des grands enjeux du développement épistémologique de l'humanité, car sans eux rien n'est possible, et avec eux tout devient possible… même le pire. À la même époque, en Chine, Tchouang-Tseu exprimait une méfiance analogue :

Si les saints ne meurent pas, les bandits ne disparaissent pas. Confier aux saints le gouvernement de l’État, c’est favoriser le brigand Tche. (…) Vouloir peser avec la balance et le poids, c’est voler les autres avec la balance et les poids. Vouloir inspirer confiance avec les contrats et les sceaux, c’est voler les autres avec les contrats et les sceaux. Vouloir corriger les hommes par la bonté et la justice, c’est les voler avec la bonté et la justice. Et voici comment on saura qu’il est ainsi.

Qui vole une agrafe est mis à mort ; qui vole une principauté en devient le seigneur, les gardiens de l’humanité et de la justice vivront sous sa protection. Cela ne prouve-t-il pas qu’on vole avec la bonté et la justice, la sagesse et la prudence ? (Tchouang tseu 319 avant Jésus-Christ, X, p.152)

L’association de ces deux points de vue, à peu près contemporains, me fait penser qu'en Chine et en Grèce, l'introduction de nouvelles technologies posait le même type de problèmes philosophiques, bien que les cultures fussent profondément différentes. En effet, l'argumentation taoïste est que les gens savaient estimer le poids d'une denrée en la prenant dans leurs mains. Après l'invention des poids, les gens firent tellement confiance aux systèmes de mesures qu'ils ne prirent plus la peine de développer leur capacité d'estimer le poids d'une denrée avec leurs mains, et devenaient donc faciles à voler par une personne qui falsifie les instruments de mesure. Il en va de même avec les lois écrites, puisque les gens finissent par ne plus apprendre à évaluer eux-mêmes ce qui est bon et juste. C'est ce qui permet aux brigands qui s'emparent d'un état de gérer la justice à leur manière, et aux religieux crapuleux d'utiliser les quelques saints qui existent pour justifier des pratiques religieuses douteuses. En perdant contact avec leurs ressources profondes, les gens deviennent éminemment manipulables, puisqu'ils perçoivent facilement l'existence des petits voleurs mais ne sont plus capables de ressentir comme pernicieux et dangereux ceux qui les volent en manipulant les rituels sociaux et le pouvoir politique.

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