Notice sur les livres de Denis Duclos disponibles








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XVI



Au troisième sous-sol, on était tous très joyeux. Çà faisait des lustres qu’on ne s’était pas revus puisque chacun travaillait avec ses réseaux personnels, qui ne se recoupaient jamais. çà papotait dans tous les coins, sauf les étudiants, blêmes de se retrouver au milieu d’autant de vieux pochetrons dont ils dépendaient pour leur thèse. Quand Jean-Jean finit par s’enlever un soulier et taper sur le bureau pour faire le calme. Evidemment Jacob Palanquin continua à draguer Chantal qui gloussait avant que Sitronelle Dubuc ne les apaise en les menaçant de révéler leurs casiers judiciaires. Raphaïoli Bendrama n’arrêtait pas de se plier aux blagues juives que lui glissait dans l’oreille Daniel-Hubert, ce qui pouvait être dangereux pour son vieux cœur. Malgré les coups de tatane de Jean-Jean qui commençaient à entamer le bureau, il se plia plusieurs fois encore, ne comprenant les blagues que longtemps après.
Comme j’étais arrivé en retard, je ne trouvai aucun siège pour m’accueillir et j’écroulai successivement trois piles de vieux rapports annuels. Jean-Jean me foudroya du regard, ce qui me propulsa dans un coin où je me tins coi. Seul René Kouparti, sûr de l’impunité, continua à gazouiller à l’oreille de Lucienne Romodo jusqu’à ce que Mathurin Bouchareil, excédé, ne lui abatte un gros dico sur la tête.

-Bon, chers Collègues, dit Jean-Jean solennellement comme s’il était monté en chaire, vous savez à quel point votre présence est importante lors de cet audit qui doit décider de notre sort à tous. Encore plus important est votre silence. Surtout ne dites rien. La moindre parole pourra se retourner contre vous. Nous leur avons déjà fait savoir qu’une partie importante du personnel était muet de naissance. Seuls Daniel-Hubert, Loïc, Raphaïoli et moi-même nous sommes autorisés à dire quelques mots de présentation du laboratoire et des équipes.

-Quelles équipes ? demanda Mathurin

-Les équipes que nous avons officiellement formées sur le papier. Tu sais très bien que les bureaucrates ne peuvent supporter de voir des individus en liberté. Il faut que chacun soit rangé quelque part.

-Mais à quoi çà sert qu’on soit là si on ne dit rien ? dit Lucienne.

-A faire masse. Je sais qu’ils ont toute honte bue, mais si vous leur faites tous le coup des yeux du chat botté dans Shrek, il se peut que certains soient non pas apitoyés, mais quelque peu gênés.

-J’ai pas vu Shrek, dit Lucienne.

-çà fait rien, t’as les yeux qu’il faut, dit Jean-Jean, t’inquiète pas.

Vous allez donc tous faire masse à la porte de la salle où se réunit le jury, en psalmodiant légèrement, bouche fermée, comme si vous imitiez le ronflement des tuyauteries, ok ? çà pourra rendre leur réunion un peu plus inconfortable. Mathurin, toi, tu te contente de roter et de péter, comme dans ta thèse sur les « bruits du corps en Haute Travolta », d’accord ?

-D’accord, pas de problème, fit l’intéressé. Mais je peux aussi me transformer en aigle balbuzard, si tu veux, je viens d’apprendre çà d’un sorcier gabonais.

-Non, non, il ne faut surtout pas leur foutre la trouille. De toute façon ils sont déjà pétris de trouille. Ce sont des statues de trouille institutionnelle. Et il ne faut pas non plus essayer de les impressionner avec nos découvertes et nos médailles, nos trouvailles et nos brevets. Ils sont tellement nuls que leur complexe produit une bile noire, qui, se transportant en leur cervelle, se change en haine farouche.

-Bon, mais quant aux orateurs, alors qu’est-ce qu’ils disent, si ce n’est pas pour tenter de rendre leur jugement favorable ? dit notre vieux sage Raphaïoli.

-Tu te contentes de répondre à leurs questions le plus platement possible, mais tu peux faire des effets de manches si tu veux, si çà peut les endormir.

-Et toi qu’est-ce que tu vas leur dire ? demanda Mathurin.

-Je vais leur montrer combien on est excellents et nécessaires, bien que je sache que ce soit inutile.

-Tu vas leur dire qu’on est inutiles ? s’insurgea René qui sortait à peine du coma.

Tout le monde rit à gorge béante.

-Pas bête, dit Jean-Jean. On y va ? Encore des questions ?

-Ben et les étudiants ? dit un étudiant blafard, qui n’avait sans doute pas vu le jour depuis un an.

-Bon alors là, vous la fermez encore plus, sauf toi, tu peux leur servir de porte-parole, et le message est clair : vos professeurs sont des gens extraordinaires, qui connaissent des myriades de choses, et sans lesquels vous ne sauriez vivre. D’accord ?

-Oui, dit l’étudiant, d’autant que c’est très vrai avec Jacob Palanquin, qui nous fournit une herbe super.

Tout le monde se tourna vers Jacob, qui regardait ses pieds.

-Bon, tu nous en mets aussi de côté, Jacob, et je passe l’éponge. Mais évidemment, motus et bouche cousue avec le Jury, je ne veux pas qu’ils reviennent nous vider nos stocks cette nuit.

-Moi je me demande si on ne devrait pas les envoûter, dit Chantal. On a tous des compétences en sorcellerie, ici. Les hypnotiser doit être un jeu d’enfant pour Daniel-Hubert, qui l’a déjà fait avec le haut conseil universitaire, rien qu’en regardant ces crétins avec son regard de vieux hibou.

-Merci pour moi, dit Daniel-Hubert, remuant ses énormes sourcils.

-Ensuite, moi je leur fait un peu d’acupuncture au cou. Schlick, et ils deviennent doux comme des moutons. Enfin, Jean-Jean leur raconte qu’ils doivent nous donner la meilleure note, ils enregistrent. Puis, Mathurin leur imprègne un message subliminal comme quoi ils doivent aller se jeter dans la Seine avant un mois, et le tour est joué.
-T’es pas folle, s’écria Mathurin. Tout le monde saurait que ce labo détient de véritables savoirs ! Adieu la tranquillité ! Adieu la sapience véridique qui se doit de n’être connue que par les sages et les justes !
-Tu as raison, renchérit doucement Raphaïoli. Comme disait le Rabbi Moché Haïm Luzzatto dans son traité Messilat Yecharim :

« le sage de retour de l’illumination oublie ce qu’il a vu, et partage ce qu’il ne sait pas. Car ce qu’il sait, il ne le partage pas. »
-Bon, les talmudistes, un peu de discipline s’il vous plaît, dit Jean-Jean. On y va tous et n’oubliez pas les consignes. Si vous êtes sages, on vous fera distribuer des rouleaux de printemps et un café.
Cela me rappela qu’il ne fallait pas que je me trompe de récipient. Je me rapprochai de Chantal dans le couloir et chuchotai :

-Tout est prêt. Tu me diras quand je peux mettre le truc…

-Ok . je viendrai te chercher pendant la réunion. Juste un peu avant la pause.

-D’accord, mais je ne veux pas qu’on me voie avec la cafetière en main.

-Oui, on enverra un étudiant. T’inquiète pas. Çà va rouler.


Je n’avais jamais vu autant de faces banales. On aurait dit une réunion de commerciaux dans une PME. Ils avaient des visages lisses, ouverts, sincères, pas trop mous, pas trop durs, des cheveux, des mains, des pieds. Ils portaient des chemises roses, blanches, à carreaux. Ils étaient de taille et d’âge moyen, et ils auraient aussi été d’un sexe médian si cela avait été possible. Ils étaient bien nourris, pas trop. Le président était plus petit que les autres, plus chauve, avec un regard vide, presque bienveillant.

Ils écoutaient calmement Jean-Jean, en souriant doucement, et en griffonnant paisiblement sur leurs agendas neufs. Puis ils attaquèrent tranquillement, à petite vitesse, l’un après l’autre. Dévorant chacun un minuscule petit morceau de notre respectabilité. Maniant l’éloge sulfureuse et la critique flatteuse. Croc, une allusion là, crunch, un chiffre négatif, gromch, une petite déception, niarf, une légère entorse relevée dans le fonctionnement du labo, pick, une petite contradiction dans le programme, etc. On aurait dit une bande de requins qui tournent autour de leur petit déjeuner en faisant des manières.
Jean-Jean s’énerva, au bord de l’insulte. Le petit président-savonnette esquiva habilement, fit rire tout le monde, sauf Raphaïoli qui rit un peu après (« Tu ne riras pas avec les loups, sauf s’ils rient de toi », a dit le sage Rabenou Yona dans Ha Shaarei Techouva).
Çà énerva encore plus Jean-Jean qui perdit la mesure.

« Non mais c’est vrai, dit Jean-Jean, on est ici plus de vingt chercheurs avec des diplômes longs comme le bras, on a chacun plus de dix points à l’index de citations international qualifié par le CNRS, on a une moyenne de quarante articles scientifiques par tête de pipe, sans compter les ouvrages savants. Et on risque de se faire descendre en flammes par des gens qui n’ont rien de tout çà, on a vérifié (la moitié des membres du jury pâlirent, l’autre moitié rougit), et çà se permet de foutre des notes, en plus à des aînés. Vous nous prenez pour des gamins en maternelle ? Mais nous ne sommes pas dupes, Saint Lacan nous pardonne : nous savons qu’il y a parmi vous des gens directement intéressés à notre disparition, car cela leur permettra de labelliser leur propre unité à la place de la nôtre. Je me demande comment le ministère a pu avaliser de telles positions abusives !

-Ces allégations sont inadmissibles, hurla soudain le petit président, dressé comme diable, veuillez quitter la salle, le jury va déblatérer, oups, délibérer.

-Non mais pour qui se prend ce rigolo ? Explosa Mathurin à l’arrière-plan. Je me vais te le transformer en pourceau, moi…

Il prononça une suite de mots incompréhensibles, les mains tendues vers le président, mais rien ne se passa.
De toute façon, ils avaient tous bu au moins deux tasses de café. Ce soir en allant aux putes pour satisfaire sa nature sanguine, le président aurait probablement une toute petite surprise.
Daniel Hubert se leva pour calmer le jeu, usant de ses sourcils et de sa qualité de vice président de l’université pour en imposer à ces inconsistants malfrats. Tout le monde évacua, les membres du jury plus vite que les autres de peur de se faire casser la gueule à la récré.
-Bravo Jean-Jean, au moins on s’est pas aplatis jusqu’au bout. T’as fait un superbe baroud d’honneur.

-Ouais, c’était con, mais j’ai pas pu m’empêcher.

-Vous savez, dit Jacob Palanquin, çà me rappelle quand j’avais assisté, il y a très longtemps, à des commissions de planification en URSS. Les « audits », c’est le début et la fin du communisme. On vit dans un régime hyper-capitaliste, mais qui utilise les techniques du communisme.

-Pas faux, remarquai-je. Très judicieux, même. Tu as raison : c’est comme dans les « hauteurs béantes » de Zinoviev : le pouvoir utilise les haines des gens les plus proches entre eux. La guerre de tous contre tous. Le plus étrange est que çà marche : comment se fait-il que personne n’ait fait remarquer que, même s’ils créaient une « agence d’évaluation » soit disant externe et objective, ils sont obligés d’avoir des « experts », et donc des collègues ? Donc non seulement on n’évite pas l’endogamie qu’on voulait évacuer, mais en plus on a des gens qui se sentent impunis dans leur rôle de soit-disant arbitres.

-Cherche pas, dit Jean-Jean fatigué, ils veulent simplement détruire la recherche. Çà leur casse les couilles des gens libres et qui se permettent de continuer à penser en pleine décadence. Mais t’inquiète pas, ils sont trop lâches pour faire chier les vieux soldats du papy boom. Ils vont nous mettre au placard, puis à la retraite et s’en prendront aux jeunes, qu’ils croient plus serviles. Nos morpions vont en baver, je te dis pas…

-Je suis pas si sûr qu’ils nous laissent tranquilles. Kaposy a un compte à régler avec son vieux et avec les vieux en général : c’est pour çà qu’il veut absolument les remettre au turbin. Pour qu’il nous foute la paix, il faudrait que Mathurin réussisse à lui envoyer quelques rhumatismes par télépathie. Mais avec Mathurin, c’est très aléatoire, le vaudou.


1 Nous étudions l’histoire de cette poussée sous deux registres : dans le présent ouvrage,

nous évoquons plutôt les phénomènes culturels s’enchaînant dans l’historicité générale. Dans un autre livre (« l’histoire de la parole comme prédestination »), nous analysons plutôt le mécanisme de toute conversation en tant que cycle. La lecture des deux approches peut donner un effet de volume intéressant, afin de mieux comprendre comme une « loi » d’évolution de chaque conversation orchestrale est à la fois présente et cachée au fond de chaque histoire culturelle « réelle ».


2 Nous en étudions le mécanisme proprement « parolier » dans notre livre Histoire de la parole , Editions du Translatador, 2015.


3 Notamment en basculant successivement de la notion latine ancienne synonyme d’objet, à la notion juridique puis chrétienne du « libre-arbitre ». De nos jours encore, on peut opposer le « sujet d’expérience » d’une psychologie qui nous prend pour des rats de laboratoire, et le « sujet » psychanalytique, parfois un peu trop ineffable.


4Entre les sociétés « totalitaires » issues de la crise des empires nationaux du XIXe siècle et les sociétés libérales du « pour tous » du XXIe siècle, il n’y aura, en fin de compte, qu’une différence de degré. Il est même bien vraisemblable que la société-monde instituée à partir de la chute du mur de Berlin en 1989 finisse par se révéler encore plus atroce que tout ce qui l’a précédé en termes de rassemblement de masse.


5 Quand on se souvient du « Un pour Tous, et Tous pour Un » des trois mousquetaires, contemporain d’un XIXe siècle entrant dans ce que Toynbee appelait déjà la « post-modernité », on pense à un petit groupe, une sorte de bande de copains solidaires dans l’héroïsme (pas si loin des thèmes actuels des Mangas ou des « Légendaires » abreuvant nos pré-ados). Il faut observer que -de la virtuosité à l’épée jusqu’aux super-pouvoirs-, il s’agit de rapatrier la puissance dans les individus librement associés. Ce qui peut sembler une dénégation de ce qui s’est passé en réalité : une surpuissance collective dépossédant les individus de leur indépendance physique. Le paradoxe de l’époque se trouve ainsi durablement occulté : la puissance fantasmée de l’Un sur le Tous, écrase en fait l’Un sous la puissance réelle du Tous.


6 L’opposition assumée ici a bien sûr des résonnances en sociologie classique. Mais elle ne relève vraiment ni du contraste entre socialités primaire et secondaire (Alain Caillé), ni de celui, tiré d’Alfred Schütz par Habermas, entre « monde de vie » et « systèmes ». Parce qu’elle ne distingue pas des rangs ou des différences de « concrétude », ou encore « l’entre-soi » distingué du « tous-ensemble ». Elle est plus proche de la distinction Grid/Group de Mary Douglas, qui en fait une articulation de structure. Encore que, dans ce dernier cas, s’il n‘y a plus une différence d’échelle des phénomènes comme dans les précédents, on distingue encore des sociétés fonctionnant davantage au « group » et d’autres au « grid » (grille). La conception développée ici établit une « égalité » de principe dans n’importe quel champ social entre « ce qui se préoccupe du Tout » (le Sociétal), et « ce qui se préoccupe du singulier et du particulier » (le Familier). Cette égalité implique, par exemple, qu’il n’y ait pas subordination, emboîtement, mais bien « cosouveraineté » des deux dimensions. Pour le saisir, il faut procéder à un saut conceptuel relativiste, peu tenté jusqu’ici dans nos disciplines, plutôt en retard sur la physique.


7 Ceci n’est pas l’humanité, Translatador, 2015 (voir ci-dessous)


8 Gallimard, Paris, 1947.


9Ce n’est pas le cas de Jorge Semprun, qui, méditant sur son expérience de déportation à Buchenwald, absolu contraire du témoignage d’Antelme, oppose « la sauvagerie de l’animal humain », à « la grandeur de l’homme ».
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