E ciel devint si profond ce jour-là que Mélody crut disparaître. En grappe sur le trottoir de terre battue, les gamins tournaient dans la poussière, cou








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titreE ciel devint si profond ce jour-là que Mélody crut disparaître. En grappe sur le trottoir de terre battue, les gamins tournaient dans la poussière, cou
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La femme de Mazagan

Nelcya DELANOE

CASABLANCA

Le ciel devint si profond ce jour-là que Mélody crut disparaître. En grappe sur le trottoir de terre battue, les gamins tournaient dans la poussière, cou démanché visage ébloui à suivre du regard du doigt pointe les serpentins de neige soudain accrochés au ciel, incompréhensibles traînées de flocons acides, déjà fondus... Finalement Jacqueline, l'aînée de la bande, dit- «On monte sur le toit, on verra mieux. » Au pas de course, ils traversèrent le salon tout en tapis, la cuisine javel et carreaux blancs, la buanderie qui sentait bon le repassage frais et où la fatma grondait: «Jacqueline, ton père y veut pas qu'ti montes la- haut...», déjà ils y étaient.

Mais de là-haut le ciel n'était pas plus proche et les volutes qui moutonnaient silencieusement dans 1 azur demeuraient tout aussi énigmatiques. Un cri partit puis deux : « C'est un avion je l'vois, un avion... ! » Un fuselage dans la lumière grimpait grimpait, à la verticale, lâchant derrière lui la fumée blanche qui faisait panache et jour de fête. Conscients de la présence du père de Jacqueline, les enfants se ruèrent vers lui «c'est quoi c'est quoi?» La main en visière pour suivre les loupinngues de l'engin, Monsieur Falavigna finit par attester qu'il s'agissait bien d'un avion. «Pourquoi on l'entend pas?» Ils habitaient à deux pas de l'Aviation et connaissaient les jours et les heures d'atterrissage et de décollage de chaque quadrimoteur qui passait en rugissant au-dessus du quartier. Parfois même, ils y allaient le dimanche. Le père de Mélody commentait, l'embarquement la passerelle à roulettes les hélices de plus en plus fort et l'avion qui roulait lentement vers le bout de la piste.

L'air tremblait derrière sa queue énorme le sol fondait, carburant vapeurs, mirages — comme les mirages de chaleur quand on va au bled? Oui, mais pas vraiment. L'avion s'était immobilisé, les moteurs hurlaient on devait se boucher les oreilles, l'avion faisait ses prières pour un bon voyage. Monsieur Falavigna répondit laconiquement «celui-là c'est un avion à réaction, c'est pour ça.» Sidérés, les gamins. « C'est quoi c'est quoi, un avion à réaction?» Mais Monsieur Falavigna avait déjà gagné la trappe par laquelle on redescendait, le buste encore tourné vers eux, chemise cravatée, chauve, en sueur le crâne et les arêtes du nez sous les lunettes: :< C'est américain. » II avait disparu. Pour allonger le chemin du retour, Mélody traversa un ou deux terrains vagues supplémentaires. C'était pourtant l'heure du déjeuner et le père n'acceptait pas le retard. Le cérémonial du repas était lui-même fort dangereux: il fallait parler mais pas trop, montrant ainsi qu'on était vif sans être impertinent. Le père et la mère par-dessus la tablée ponctuaient ce rituel de perfidies qui vibraient comme les couteaux fichés à un millimètre de la chair. Mais le public était ici convié à faire comme si de rien n'était, « passe passe, laissez- les passer, les alouettes». Mélody aurait aimé parler de l'avion à réaction, raconter qu'elle était montée sur la terrasse de Monsieur Falavigna, il avait dit un avion américain. Alors son père pourrait lui dire la réaction de quoi et tout lui expliquer, la neige en panache dans le silence bleu, l'Amérique. Mais le premier poignard passa très très près de son crâne t Mélody protesta. « Insolente ! Sors de table ! Dans ta chambre ! Et que je ne t'entende plus ! Viendrai te voir après le repas, file. »

Elle part en sanglots, j'en ai marre c'est pas juste, elle vagit pour qu'il l'entende bien pendant qu'il déguste son café en lisant Le Canard, elle braille à fendre l'âme, espérant ainsi se mieux convaincre de son propre malheur et fléchir son cœur de père. Mais son cœur de père n'en est que mieux rappelé au sens du devoir. Sa lecture terminée, il rejoint l'enfant dans sa chambre et entreprend de la corriger méthodiquement, lui battant les mains, le visage et le cul à toute volée, « que je ne t'entende plus ». Dans le miroir, elle observe les traces rouges sur les joues, les cuisses, elle renifle, quelqu'un quand même aurait bien pu s'interposer, sa mère peut-être? Elle n'ose pas la pauvre, et ses frères sont aussi petits qu'elle... Ayant passé en revue les raisons de son triste sort et disculpé les fragilités familiales, Mélody cesse de ruminer, découragée. Par les persiennes mi-closes passe l'ombre chaude du citronnier, son odeur épaisse. L'herbe crisse de sauterelles, la sieste flotte comme un papillon, dans tous les sens. Le père est reparti pour le bureau, moteur de Citroën traction avant et puis plus rien, la maison sans bruit, on attend d'être sûr que c'est bien fini. Alors à petits pas la mère se glisse dans la chambre de Mélody «ma pauvre chérie», la prend dans ses bras «là là, c'est fini», lui caresse le front les cheveux, la petite fille se remet à pleurer «tu sais bien qu'il ne faut pas... » Mélody se dégage vivement, la repousse, «ah non! si c'est comme ça, c'est pas la peine», elle la foudroie du regard. La mère chagrinée, «vraiment, tu es impossible», elles sont là toutes les deux dans la pénombre dévastée, bruissante. Elles sont là séparées comme une bûche fendue d'un coup de hache. Heurt sourd d'un citron qui s'est détaché, les sauterelles se taisent un instant, instant mitraillé de ces regards qui séparent mère et fille. «Allez sors, ça te fera du bien, va jouer avec tes frères. » Mélody passa tout l'après-midi dans sa chambre. Les rayures du soleil s'enfilaient par les petits cœurs taillés dans le bois du volet, tombaient en taches claires sur ses cuisses. Elle décida finalement de ranger ses étagères et commença par sa poupée qui trônait tout en haut. Elle était en porcelaine, alsacienne, rosâtre, attifée, sans intérêt et ans nom. Dans un extraordinaire accès de bienveillance, Mélody décida d'épousseter son unique poupée — les autres avaient toutes été jetées au fur et à mesure ; enfin on avait cessé de lui en offrir. Puis elle inspecta les tiroirs de son bureau, zan-réglisse-en-bâtons, sortit une pile de Cinémonde cachés dans un cartable et se mit à lire en suçotant les spirales douées et les bouts de bois rugueux. Après, elle avait les lèvres noires jaunâtres et le cœur battant. Elle les achetait, ces revues interdites, quand on l'envoyait chez la mercière, chercher de l'«estra-fort». Mme Lejeune, taupe grise sous son cache-cœur crocheté, vendait de tout dans ses cartons bien rangés, tout pour la couture, perles épingles de nourrice et miettes de strass, boutons et rubans. Et les journaux, tous les journaux, comme Nous Deux, Radar, Le Hérisson, Confidences que Mélody reluquait en attendant son tour. Elle rêvassait aussi devant les cartes postales d'amour déclaré en paillettes et rosés pendant que la taupe mesurait des mètres et des centimètres d'élastique, de fils et de brins de laine et quand c'était à elle, Mélody prenait un air détaché pour dire «et aussi le dernier Ciné-monde» qu'elle rapportait dissimulé dans sa jupe. Généreuse et confiante, la mère ne comptait pas la monnaie aussi Mélody n'avait-elle pas le sentiment de commettre une indélicatesse, tout juste un investisse- ment inavoué grâce auquel elle accumulait un trésor louche qui lui donnait la sensation d'avoir une vie bien à elle.

Elle suivait, dans ces pages, les défilés de filles en short et en bustier, visages renversés de sourires en sourires, la gorge pigeonnante et les jambes perchées sur des socques aiguilles ou dévoilées par les jupes fendues, retroussées, délacées, en noir et blanc sous les éclairages d'Harcourt. De ses émois devant la chair et le feu des étoiles, Mélody ne parlait qu'à l'école où les discussions se terminaient toujours par un palmarès qui la déroutait: elle, elle les aimait toutes, elles les aimait surtout comme ça, en masse en gros plan en quantité, que ça ne s'arrête jamais, ces pages et ces pages, plus la collection s'empilait, plus l'enfant aimait s'en goinfrer des après-midi entiers, comme ce jour-là, en secret, en tremblant un peu. A portée de main, elle gardait un gros jupon et un livre de Heidi, le stratagème consistant, en cas d'intrusion étrangère, à noyer les journaux sous les volants et à afficher une mine absorbée par les niaises aventures de la petite Suissesse des montagnes. Mélody détestait non seulement les poupées mais aussi la montagne et la Suisse. D'abord, elle n'aimait que la mer et les terres pelées. Les Français, terme qui incluait tous ceux qui vivaient de l'autre côté de la mer, avaient des plages riquiqui, des montagnes froides. Et justement, on l'y avait envoyée, à la montagne, en Suisse, par surprise et par astuce, sous prétexte qu'elle toussait. Le mal devait être jugulé aussitôt: sa grand-mère maternelle, sa Mamy, ne se consumait-elle pas de toux dans un sanatorium? Du coup, Mélody se mit à détester doublement la Suisse, associée d'abord à la verdure et ensuite à l'huile de foie de morue qu'on lui avait administrée en attendant l'air vif de l'altitude. Elle avait finalement atterri dans l'ombre noire du Jura, à la ferme de l'oncle Henri et de la tante Fréda, une vie saine qu'elle aurait, du froid qui donne les joues rouges, un coup de fouet, c'était l'expression. On lui fit faire la sieste et on lui interdit de lire, elle lisait trop pour son âge et sûrement que la toux en avait été aggravée. On l'envoya au collège du village où elle dut apprendre à tricoter des chaussettes en laine piquante, avec quatre ou cinq aiguilles pour le talon dont elle ne parvint jamais à passer le coin. On l'appelait la Marocaine et on se moquait d'elle parce qu'elle refusait de mettre les bas de laine contre le froid et la neige, alors son cousin, le plus courtisé des hommes à marier du village, la prenait sur ses épaules et la portait jusqu'à l'escalier devant l'école. Parfois même il l'accompagnait à cheval, il était le meilleur cavalier et sa jument avait gagné tous les concours. Devant les marches il la faisait glisser le long de l'encolure musclée, se courbait vers la petiote comme il l'appelait et lui caressait la joue. Alors, on la jalousait.

Un jour, Tante Fréda lui annonça la mort de sa Mamy, Mélody se mit à rire, c'était nerveux déclara Fréda qui lui donna une claque. Après, il y eut l'enterrement très joli, avec le chagrin de sa maman qui était venue tout exprès du Maroc pour la cérémonie dans le cimetière. Quand elle rentra enfin à Casablanca après plusieurs trop longs mois d'exil, Mélody avait lu tous les Heidi, accepté de manger de la rhubarbe, de natter ses cheveux, d'aller garder les vaches avec les enfants du village. Elle avait, quittant son cousin à regret, emporté des odeurs de cave, de foin et de confitures ; le tintement des cloches au pré ; l'impression d'un amour noyé dans le labeur et prodigué avec un allant incompréhensible. A y bien repenser, il lui faisait l'effet du chocolat qu'on n'avait cessé de lui offrir et qu'elle s'était forcée à avaler par courtoisie — elle avait horreur des friandises, du sucre et du lait. A chaque fois, le temps d'un déglutissement, ce moelleux sur la langue l'émouvait et excitait quelque chose en elle qui, aussitôt reconnu, tournait à la nausée.

Quand elle en eut terminé avec sa pile de journaux, Mélody repensa à l'avion à réaction américain.

Depuis le matin, elle y pensait vaguement, pas vraiment à l'avion mais à sa grand-mère à cause de l'avion. Pas à sa Mamy de Suisse, non à celle de Californie. Morte, sa Mamy lui avait servi à jouer les évaporées à l'école: elle disait qu'elle se sentait mal, qu'elle était oppressée, là elle montrait, le plexus solaire lui avait-on dit. Elle ouvrait la bouche comme un poisson, elle tirait de toutes ses forces sur les côtes en rejetant la tête en arrière, une fois deux fois... Et elle commentait, c'était comme sa Mamy qui était morte asthmatique. Ses amies la prenaient en commisération, d'autres disaient qu'elle faisait son intéressante, son père était docteur, elle devait quand même savoir non? Quoi qu'il en fût, la défunte avait fourni à Mélody la panoplie d'un calvaire qui justifiait à ses yeux qu'on la protégeât et qu'elle s'autorisât de tout, comme faire le mur, jouer à la sauvette avec les garçons dans les roseaux du terrain vague, avoir un Opinel, faire du vélo sans les mains, acheter Ciné-monde.

La seconde grand-mère, on n'en parlait jamais, on n'en avait jamais parlé. C'était par des interstices dans les conversations des grandes personnes, surtout quand le grand-père dit « Le Toubib » venait déjeuner le jeudi, que Mélody avait entrevu l'existence de cette autre grand-mère. Ses frères et elle ayant compris qu'il était en quelque sorte interdit de poser des questions, ils avaient appris à glaner, un mot par-ci, un mot par-là. En tout cas, cette grand-mère n'habitait plus au pays, elle était ailleurs, loin sûrement, elle avait été comme morte d'abord, à cause du silence, puis peu à peu elle était devenue vivante, mais absente. Elle était semble-t-il partie en Amérique et son mari, tonitruant, exigeait quelque chose comme le respect de sa blessure. Alors on évitait.

Un jour pourtant, un soir plutôt, le fils aîné, le frère aîné enfin l'oncle de Mélody, qu'elle n'avait encore jamais rencontré parce qu'il vivait aux îles, surgit. La voiture s'était garée dans un soupir sous le mimosa, elle reluisait, blanche et profonde, «une Mercury», jurait l'un des frères en extase, un couple inconnu en était sorti, une femme avec des talons aiguilles et des bas nylon, par cette chaleur, les jambes gainées luisaient comme la voiture et la femme, qui tenait un fume-cigarette, d'une voix cannelle appelait son compagnon «chéri». Ils avaient embrassé les enfants, «pas possible, si grands déjà, et salut mon frère », un baisemain à la mère, qui rougit. On s'assit et l'on fit servir le whisky et le porto qu'ils avaient rapportés tandis qu'ils se mettaient à raconter comment ils s'étaient connus — aux Antilles où il travaillait depuis la guerre — et puis leur voyage de retour, par les Etats-Unis. Là-bas, ils avaient ensemble été voir «maman». Quand ils disaient «maman», les deux frères, ils le disaient avec une intonation fragile presque langoureuse qui faisait du mot caresse un arc-en-ciel par-dessus l'abîme et Mélody comprit que sa grand-mère était vivante comme une fleur cassée.

L'oncle racontait comment il lui avait téléphoné et les miracles de la Belle Compagnie, qui l'avait envoyé de numéro en numéro jusqu'à ce qu'il la déniche vers minuit à San Francisco, où elle habitait. Maman allait bien rapportait l'oncle, et elle était contente, les enfants il faut aller vous coucher il est très tard, l'oncle et sa femme habiteront Casa désormais, on se verra tout le temps. Mélody embrassa la femme qui était sa tante, elle sentait bon le parfum, la mère avait toujours dit que c'était déplacé de se parfumer fortement, Mélody recula. Son oncle la couvrit de sourires et de bécots sur les lèvres, légers. Mélody eut peur que sa mère ne le trouve lui aussi déplacé.

Dans son lit, les mains derrière la tête, elle s'était émerveillée, un peu ahurie, de ce que ces deux hommes puissants aient effectivement une mère et surtout qu'ils l'appellent «maman». Elle avait toujours cru que c'était les mères des petits qu'on appelait ainsi, pas des grandes personnes. Et elle vivait bel et bien en Amérique ! Quand on vivait en Amérique, on devait y vivre comme ça, simplement, sans rien d'autre à faire, surtout à San Francisco qui était aussi beau que Casablanca mais plus moderne. Avant de s'endormir, Mélody se demanda pourquoi si loin, pourquoi en Amérique. Il ne fut pratiquement plus jamais question de cette grand-mère et elle retomba dans le flou américain 'où elle était sortie pour une nuit.

Mélody à travers les terrains vagues s'était juré cette fois je pose la question, de fil en aiguille l'avion à réaction américain l'Amérique et hop, au fait notre grand-mère, que fait-elle en Amérique? Elle avait retourné sa phrase sous toutes les coutures, l'intonation la mimique le côté mine de rien... Mais son histoire avait tourné vinaigre, insolence et compagnie, dans ta chambre et que je ne t'entende plus. Mélody beugla avant la correction, après... épuisant. Et rien sur l'avion à réaction ni sur l'Amérique ni sur la grand-mère.

Quand elle résolut d'enfin quitter sa chambre, Mélody avait pris une décision : elle irait en Amérique voir sa grand-mère. A l'école, elle se mit à raconter que celle-ci l'avait invitée et qu'elle allait lui envoyer un billet d'avion à réaction. Après La Dame aux camélias, c'était maintenant A l'est d'Eden qu'elle voulait jouer. Chez elle, on ignorait bien évidemment tout de ces méandres et de ces projets romanesques, qu'un événement inattendu vint réduire à néant.

Fin d'après-midi pluvieuse, ciel gris noir. Mélody déprimée. Grognon. Le maître a encore préféré le travail de Jacqueline, une vraie gnangnan. A Mélody, il a reproché une écriture pattes de mouche et un cahier brouillon, il lui a même tiré les petits cheveux au-dessus des tempes qui font venir les larmes aux yeux. Là, dans le jardin entouré de cyprès, le cœur lui serre: bientôt le dîner, silences, éclats, couteaux. Elle rentre en traînant les pieds, le cartable sur la hanche comme il ne faut pas faire à cause de la scoliose, tiens-toi droite tu seras sinon toute tordue, ne fronce pas les sourcils tu seras sinon toute ridée,' elle prend le cartable par la poignée et décrispe son front. Elle se redresse et, levant le nez, aperçoit là-bas sur le pas de la porte une silhouette inconnue en tailleur noir. Un chapeau cloche avale le visage, déjà elle est engloutie dans des bras autoritaires, de sous la cloche sort une voix grasseyante qui proclame, entre des baisers moustachus : « Je suis ta grand-mère, je suis ta grand-mère ! »

Elle avait la peau blême semée de taches de son, les mains potelées, boudinées aux bagues qui devaient être des diamants. Un chemisier blanc à encolure cravate, piqué d'une épingle d'or, cernait la rêche bonne femme d'une douceur inattendue. Mélody était gênée, elle la trouvait repoussante de vieillesse et d'abord, comment était-elle là? Normalement, elle est en Californie, alors? Peut-être une imposteuse!?... Vexée, Mélody, doublement vexée : une vieille peau et la fin du voyage américain, bravo ! Et elle recula dans la méfiance.

Déjà pourtant on passait à la suite, parents et domestiques surgissaient des cuisines-salon-salle à manger où ils avaient organisé un accueil tambour battant pour ces retrouvailles inattendues. La vieille dame avait le regard vif et menait rondement la conversation tandis que son fils offrait un visage déférent au milieu d'une vague de « maman maman».

Elle avait été heureuse en Californie où elle avait retrouvé, eh oui, une partie de la famille. Mais le médecin qu'elle était avait à son tour besoin d'un médecin, son fils lui demanda de pas s'inquiéter, il la soignerait maintenant qu'il était docteur, il la guéri- rait maintenant qu'il était son docteur. Mélody se demanda comment sa grand-mère pouvait être aussi vieille et malade et pourtant avoir l'œil à tout, rapide mais doux.

Les réticences de la fillette disparurent très vite. La grand-mère avait loué un appartement dans une rue avoisinante et rendait visite à la famille De La Mare presque tous les jours, pour le goûter ou une promenade. Après la classe, elle aidait ses petits-enfants à repasser leurs leçons, jamais impatiente et terriblement exigeante. Mais quand les devoirs étaient enfin terminés, elle quittait son ton un peu rogue et se mettait à leur raconter des histoires d'animaux fabuleux, des voyages magiques, des contes arabes, chinois ou anglais. La mère dans toute cette affaire s'était éclipsée, laissant à l'autre, la revenante, tout le terrain. Les enfants pourtant sentirent très vite qu'une frontière passait là puisque le silence toujours retombait sur la grand-mère dès qu'elle avait tourné le dos. Mélody remarqua, de plus, qu'on ne parlait jamais du Toubib en présence de sa femme et qu'on concoctait soigneusement les passages de l'un et de l'autre pour que le mari et l'épouse ne se rencontrent jamais. Aussi Mélody et ses frères apprirent-ils très vite à contrôler un peu plus étroitement encore leurs jacasseries au cours du traditionnel déjeuner du jeudi, un dérapage était si vite arrivé...

La mère de Mélody s'étant rendue à Rabat pour vingt-quatre heures, la grand-mère resta dormir à la maison. Le soir venu, elle conta la guerre de Troie avec vigueur jusque tard dans la nuit, oubliant les consignes de précieux dodo. Le père, déchargé de tout souci pédagogique, put lire ses chers journaux et fumer ses cigares non moins tard. Il se contenterait au matin de vérifier si les cours étaient compris ; en fin de semaine, il signerait les carnets de notes, il distribuerait blâmes et louanges. La mise en œuvre faisait partie du domaine réservé des femmes.

Au lendemain de cette nuit de débauche, le facteur fit halte et remit à la vieille dame un colis contre une signature. Et comme Mélody s'enquérait du sens de cette transaction, puis de son nom, il lui fut répondu, à sa grande confusion, qu'il s'agissait là d'un récépissé. Elle fut extrêmement choquée, Mélody, que sa grand-mère balance ainsi un terme banni dans la famille. On ne parlait jamais de pisser chez eux, à la rigueur de faire pipi mais de préférence de rien qui évoquât les parties intimes du corps. D'ailleurs quand un jour à déjeuner la mère avait osé le terme de «cuisson», les enfants avaient cru que de ses lèvres ravissantes elle avait laissé choir une obscénité. Sous la table, tempête de coups de pied dans les tibias, au-dessus, fous rires en rafales, à n'en plus finir. Perplexes, les adultes souriaient d'un air de supériorité amusée et, rassurés, les enfants finirent par confesser l'objet de tant d'hilarité « cuisson cuisson, elle a dit cuisson, cui, cui, cuicui, cui-sse, la ... cuisse! cuisson- la cuisse». Ils répétaient et pouffaient, l'audace battait son plein, au milieu des grandes personnes il était licite d'être graveleux, soulagement et réjouissance, un pan de mur dégringolait. Mais les invités et la mère, qui riaient à gorge déployée d'une si touchante ineptie, expliquaient déjà que le verbe cuire 4 avait un substantif et que... Le pan de mur était remonté.

Echaudée, Mélody préféra cette fois demander à l'aïeule de plus amples explications ainsi que l'orthographe de l'étrange vocable. Une fois son petit cours terminé, la grand-mère prit l'enfant par les épaules et lui déclara: «Toi au moins, les mots ça t'intéresse! »

Et pendant le dîner, elle annonça à la famille réunie dans sa glu que sa petite-fille, oh, aimerait bien sûr écrire. Et elle s'en pavanait, la vieille dame, à croire qu'elle y était pour quelque chose ! Personne de toute façon ne releva le propos péremptoire, et l'oubli général, qui emportait en ces lieux tout souvenir tout rappel et tout espoir pour ne laisser place qu'aux calendriers scolaires et au dévidoir des rancœurs, escamota cette conversation, comme toutes les autres. Mélody seule entendit sinon la prédiction du moins la parole forte, le compliment amoureux, l'observation généreuse, la promesse d'avenir. Et elle la déposa en elle comme une pépite d'or massif, une luciole d'infinité.

Souvent quand le cœur me lâchait, grand-mère, quand mon âme se desséchait et avec elle mes seins comme des mirabelles à l'été brûlant. Souvent quand ma vie flottait comme le papillon cet après-midi-là, sa chamarrure poissée aux doigts des autres.

Souvent quand mes nuits ne connaissaient pas de lune, quand mon esprit jamais plus ne se faisait poisson volant ni mon sexe anémone de mer. Souvent quand nul ne voulait de ma parole le jus ni de mon rire la figue.

Alors grand-mère, dans ce désert des morsures antédiluviennes, je m'accrochais à la luciole d'une confiance inopinée, jusqu'aux confins de l'épuisement.

Au-delà, je butais sur l'énigme de ton sourire moustachu comme sur celle de ma vie à poursuivre.

Bientôt la vieille femme ne vint plus les voir. Ils allaient de temps en temps jusqu'à elle, elle était étendue sur un grand lit, la chambre était noire, une lampe à pétrole brûlait sur la table de nuit. Le dragon avait l'air terrassé, son armure devenue chairs flasques. Mélody avait très peur et comme elle était lâche, elle évitait la corvée des visites. Un jour, on lui annonça que celles-ci n'avaient plus lieu d'être, elle apprit la mort une seconde fois. Mais déjà, elle ne pouvait plus en rire. La grand-mère avait surgi dans sa vie comme l'avion américain, Mélody n'avait pas compris comment elle était arrivée tout à coup, nacelle des origines dans la grimace du vide. Le père dit «demain nous irons à l'enterrement de maman».

Il prononçait toujours «maman» avec la même révérence affectueuse, comme s'il lui avait passé les bras autour du cou sans oser la regarder. Ils partirent tous en voiture, l'oncle sa femme et les parents. Ils se mirent en route de bonne heure, la ville était à moins d'une centaine de kilomètres et l'office prévu pour midi, mais avec «les événements1» on ne savait jamais, et puis il fallait être très prudent sur ces routes, circulation en dépit du bon sens. On n'avait pas envisagé d'emmener les enfants. Retour le soir tard, sans un mot. On n'en reparla plus jamais.

Ainsi Mélody fut-elle élevée dans une fabulogie bourrée de silences et de trous, de visages vagues associés, dans un au-delà des mers, à la Californie et à la montagne suisse, ses grand-mères perchées dans des non-lieux où s'épuisait leur dernier souffle.

Ma mamy pâle et rousse, la masse de ses cheveux brûlants, le corps serti de dentelles, adossé à une avalanche d'oreillers, à la vérité je ne me souviens pas de l'avoir vraiment vue.

Cette image me vient plutôt d'une photographie que ma mère gardait sur sa coiffeuse, le visage est doux, fin réservé, je n'y vois rien.

A dire l'extrême vérité, d'elle je ne conserve aucun souvenir. J'ai toujours cru, par exemple, quand on m'avait expédiée en Suisse pour me soigner je ne sais quel voile aux poumons, que j'avais passé toute cette année-là sans ma mère. Or celle-ci s'était précisément installée à Leysin pour pouvoir faire la navette entre sa fille et sa mère, confinée dans un sana. Mais je ne la vois pas venant me voir, ma mère, pas une seule fois. Peut-être cette expulsion autoritaire et médicalisante au pays de la neige et de la redresse m'a-t-elle fait l'effet d'une expulsion tout court. Peut-être aussi que je ne l'ai pas vue, ma mère, parce que je ne pouvais pas la voir, ou ne voulais pas la voir. Quoi qu'il en soit, je l'ai effacée complètement, ajoutant de moi-même un autre trou un autre blanc à cette histoire sans contours.

Quant à l'autre, celle qui m'arriva un soir de pluie pour annuler mon voyage en Amérique, je n'en sus pendant très longtemps rien d'autre que ce retour énigmatique. L'une et l'autre furent mes premières mortes leur mort demeurant l'image la plus forte qui m'est restée d'elles. Plus tard j'allais m'incliner sur leurs tombes, pauvres femmes défaites par la dureté d'une époque, pour, faisant connaissance avec elles, retrouver l'évanouissement de ma mémoire.

Je dus dénouer fil à fil. Interroger tout.

Mélody interrogea plus tard le mari de Mamy, ce père de sa mère, ce grand-père dit Le Tager, l'homme du bled. Avec lui, elle fit des promenades au bord des jardins et des lacs suisses, dérisoires asiles de ses derniers jours soixante ans après son départ pour le Maroc où la nuit, tard au cognac et au magnétophone, ils retournaient — 1905, le prix du quintal de blé, le nombre de jours nécessaires pour parcourir à cheval les distances que ses petits-enfants avaient vues défiler en quelques heures de voiture, le prix de l'hectare de terrain. Il refit la chronologie de la ferme et sortit ses cahiers de comptes, tracteurs engrais éolienne tout venait d'Amérique et il travaillait comme dix bœufs. Il raconta sa vie de garçon au bled, loin du canton de Vaud et de sa promise que le pasteur dut faire venir pour enfin consacrer des noces sans cesse repoussées, elle était arrivée chaperonnée par son père, si jolie au bastingage en cet instant, il en avait été de nouveau séduit. Les enfants naquirent bientôt mais Yvonne était si frêle, il lui aurait fallu de l'altitude de la fraîcheur. Après la mort là-bas en Suisse de son épouse, les domestiques grasses bleues et rouges de khôl et de henné étaient devenues le seul élément féminin de la vie quotidienne du Tager. Une belle-fille survint plus tard, une beauté parisienne aux ongles rouges qui fumait des Pâli Mail. Elle sillonnait le bled au volant de sa jeep sans bâche, aigrette noire prise dans le regard des ouvriers invisibles, couleur de cambouis.

Le Tager, brûlé des terres cuites et des cieux bordés de cactus, oublieux de sa femme et de ses enfants dans la jouissance des mottes éventrées sous l'envol des ibis, finit ses jours bêtement au bord du lac Léman. La mort l'arracha à Mélody en quelques semaines. Elle se précipita pour le réchauffer dans ses bras, il lui caressa les seins ton soleil disait-il, embrassa son ventre tu es une femme et je t'aime, je meurs en accord, adieu ma petite, en accord avec ce que je pense, dis-leur bien que je pars en ne croyant pas en Dieu, il souriait dans le vert de ses yeux, dans ses mains qui lui caressaient la taille les hanches la nuque, le creux du dos. Il lui avait offert des étés de blé sa vie durant, elle aurait voulu être le printemps de son trépas.

Sans qu'elle s'en fût rendu compte, ses grands-pères lui avaient appris le plaisir du monde décortiqué, à la ville comme aux champs, car ils savaient tout expliquer, la germination d'un grain de blé la vie d'un microbe, la transmission du typhus ou la greffe d'un pommier. En cette admirable alliance du baromètre et du microscope, des secrets de l'irrigation et des contractions du ventricule, ils lui donnèrent à admirer le monde maîtrisé, en devenir. Que ces activités fussent l'apanage des hommes ne la défrisait pas car jamais elle ne douta qu'elles pussent être le fait des femmes aussi bien, après tout sa grand-mère d'Amérique était bien médecin! Pourtant des femmes Mélody n'avait entendu que silences pinces, paroles englouties et récriminations. Aussi- ses certitudes n'auraient-elles qu'un temps, déjà elle le savait quand elle faisait mine que la vie allait de soi, le jeu consistant précisément à faire mine, de mots en mots.

C’était Pâques, quand les chaleurs commencent de monter en nappes miroitantes. A la ferme, on attendait les citadins pour les fêtes de la nature et du Christ, des œufs et du repentir.

Quand arrivait alors le sacré dimanche, Mélody tentait, toujours en vain, d'en réchapper. Il fallait, autour de la table bien dressée, écouter la mère lire la Bible. En ville, on allait au Temple et c'était encore pire, face à la croix protestante ailée, vide, sous le plafond nu ce récit toujours le même. Cette mort qui couve, inévitable, le mont des Oliviers sous le vent qui rebrousse les feuilles argentées, elle l'entend qui passe en vaguelettes bruissantes. Judas c'est couru d'avance, et l'autre qui reste là à attendre de se faire prendre dans la nuit étoilée, Père, pourquoi m'as-tu abandonnée? Et toi, pourquoi ne t'es-tu pas sauvée?

La mère aussi va tout lire, détail après détail, dehors par la fenêtre c'est le bled, l'éolienne couine dans ses eaux grinçantes, les champs fraîchissent. Mélody sent le vent dans sa jupe, elle écarte les cuisses et s'adosse

mieux à la chaise, la mère a vu qu'elle ne suivait plus, elle recommence. Le pauvre va mourir lentement, la main la chair les tendons les petits os que craque le clou, le flanc les muscles les organes que pénètre la lance, les pieds l'un sur l'autre, bien assénés les coups de masse, lèvres gercées et vinaigre, évanouissante douleur, tu m'écoutes?

Non, Mélody n'écoute pas ne veut pas écouter, cette histoire lui fait honte horreur qu'est-ce qu'ils ont à la seriner?! Elle l'aime bien, lui, mais lire et relire ce calvaire à s'en lécher les babines, que ta volonté soit faite amen, et s'il en est ainsi pourquoi ne s'aiment-ils pas les uns les autres? Le baiser de Judas était-il de l'amour? De son père de sa mère elle n'avait jamais vu les mains se toucher les corps s'approcher. Ils disaient que les gens qui s'embrassaient sur la bouche dans la rue au cinéma manquaient de respect envers les autres. La crucifixion dans l'amour, comme un suicide.

Mélody refusait d'écouter. Et quand elle fit semblant d'écouter elle refusa d'entendre, et quand on vérifia qu'elle avait bien absorbé elle découvrit sans le moindre embarras la simplicité du simulacre. Elle fut très étonnée qu'un stratagème aussi limpide pût avoir la moindre efficace et conclut qu'il ne devait en fait tromper personne. Il faisait simplement partie de la fausse parole qu'on sécrétait en réponse à la sainte parole. Elle éprouva une envie physique de la parole vraie sans que celle-ci fût une parole de mort. Elle se leva et quitta la pièce malgré l'ordre de rester à sa place, je t'interdis... Elle était déjà loin qu'elle entendait tomber la menace tant attendue, «je le dirai à ton père...» et ensuite, elle viendrait la consoler? Jubilante et terrorisée, Mélody savait qu'elle venait dans son entêtement vital de prendre sa mère au piège de la contradiction essentielle. Et sottement, elle aimait naviguer les failles.

Ce jour-là, l'oncle Dingo (à cause de ses grandes oreilles) leur proposa une expédition à la fermette de l'autre côté des collines. On partit dans la camionnette à fond plat; les enfants devant, le personnel derrière, une poignée d'hommes. Parvenu aux hangars, Dingo demanda aux petits de rester à l'entrée tandis que les ouvriers et lui-même pénétraient dans l'entrepôt qui sentait fort la paille et la farine. Dans le fond, des bottes et des sacs étaient alignés contre le mur. On les installa un peu partout, puis aux quatre coins, les allées et venues faisaient monter une poussière blanchâtre. Soudain des flammes claquèrent et prirent d'assaut bottes et sacs, la fournaise dans le lieu clos enroulait du noir et de l'orange, entre les craquements soudain un effrayant remue-ménage, le sol se mit à tanguer à grouiller. Les hommes se ruèrent sur l'immonde nappe mouvante qui criait à sons pointus et touchants. Armés de gourdins, de pioches et de pelles ils castagnaient à grandes volées la marée des rats enfumés, brisant reins et échines, achevant les rescapés dans les coins et contre les murs.

De leurs corps démantibulés on dressa un tas qu'on fit flamber aussitôt. Les hommes, en sueur, s'étaient rendus à l'abreuvoir où ils se lavaient à grande eau. Une odeur de roussi flottait écœurante, le travail était fini. Dingo, rigolard, vint vers eux et prenant les garçons par les épaules, ce qui était toujours un signe de satisfaction, s'exclama: «Ah! ces ratons quand même, ils sont formidables ! » Débordant d'une belle énergie qui semblait le faire rebondir, il sauta à son poste de conducteur et à grands coups de klaxon rameuta son monde. On repartit à tombeau ouvert.

L'exclamation de Dingo avait précipité Mélody dans le vertige des spirales macabres. La tuerie courait aussi avec les mots et elle y avait entendu la promesse d'un prochain massacre que nul ne semblait pressentir. Son oppression grandit et son corps lui sembla en chiffon. On finit, dans la cabine, par remarquer son inhabituel silence, on commenta sa pâleur et on la traita de mauviette. Mélody sourit bravement. Fin des Pâques.

Parfois quand venaient les vacances, les parents De La Mare délaissaient les rituels familiaux pour initier leurs enfants aux beautés du pays. Ils partaient serrés d'appréhension à l'arrière de la voiture tandis qu'à l'avant s'installait la banquise hérissée. Ils enfilaient alors routes et pistes, dégringolaient entre les cèdres vers les criques turquoises de la côte rifaine, suivaient les oueds, longeaient des vergers de grenadiers de figuiers, roulaient des neiges de l'Atlas aux feux des déserts granitiques où les chèvres vivent perchées dans les arganiers. Au coucher du soleil à marée basse, ils cueillaient des moules entre les rochers, ils grignotaient des brochettes au bord des marchés, du haut des minarets des hommes chantaient la parole d'Allah le Miséricordieux. Dans ce pays mirobolant, les enfants pourtant mouraient comme des mouches, les côtes leur saillaient au-dessus du ventre ballonné et Mélody n'en revenait pas. Alors le père expliquait, racontait racontait, racontait encore, et la mère s'y mettait aussi, timidement d'abord, le récit prenait de l'élan de l'ampleur montait jusqu'au firmament des nuits les plus brillantes du monde des nuits de soie et le Maroc devenait la maison du verbe, ô père ô mère racontez, racontez encore, c'était comment avant, et avant d'avant? Alors le terrible silence familial était enfin emporté, submergé par la chronique du royaume nourricier contée à deux voix, et Mélody engrangeait.

Dans ce pays musulman de royautés ancestrales, les ressacs de l'histoire avaient déposé des chants maures et berbères, des méditations hassidiques, des rêves vandales et phéniciens. Chez ces Arabes, comme ils s'appellent aujourd'hui, on était venu en flottilles et en cavaleries, en hordes et en solitaires, des jardins de Bagdad de Lusitanie et d'Andalousie. Et bien avant, la Rome impériale avait bâti des cités dorées et fleuries, des thermes aux dalles polies, des marchés où venaient s'agenouiller des caravanes de chameaux montées du fond de l'Afrique. Ces vagues d'envahisseurs avaient pris femmes et esclaves, en somme avaient fait souche, finalement réunis par la seule langue du Prophète et par le Coran qui dit sa parole. Les juifs, eux avaient bien sûr conservé la Thora, dans l'attente du Messie, exploitant quelques terres, des commerces et tous ces savoirs qui leur venaient des temps du papyrus.

Ainsi, entre les colonnes d'Hercule et les oasis du Sahara s'était édifié, dans la lenteur des Ksars retirés et dans la brutalité des conquêtes, un monde de savants et de mendiants, de rois et de guerriers, de citadins aux yeux bleus et de fellahs à la peau noire, de montagnards blonds et de bergers bouclés, de synagogues et de mosquées.

Et puis soudain, avec la dernière conquête, c'est l'histoire de la famille De La Mare qui commence, l'histoire de Mélody. Brève, cette occupation-là du Maroc, foudroyante. Une bande d'Européens s'en étaient venus combattre les éventails des beys et des pachas avec leurs canonnières leurs croix et leurs drapeaux. Sur leurs traces arrivèrent ces fils et filles du Vieux Monde que les lois de l'héritage et des familles nombreuses poussaient à l'émigration. Les fils débarquèrent les premiers avec quelques billets, quelques actions ou quelques recettes en poche, ils étaient de Belgique de Suisse d'Allemagne, de France de Hollande d'Espagne, du Portugal. Ils avaient hésité entre Saigon, Le Caire ou Bouaké, le premier bateau la première occasion, le premier acolyte venu avait emporté la décision. Tandis que les hommes d'Eglise se lamentaient, les jeunes colons s'encanaillaient avec une indigène ou deux, goûtaient au kif et aux immensités courues à cheval, dans la douceur du chant des tourterelles. Enfin bourgeoisement mariés, ils avaient acquis suffisamment de terres pour semer, récolter et élever du bétail. Leurs demeures, ils les avaient construites vastes et fraîches pour leur épouse fragile et des cohortes de domestiques. L'une sans fin lavait les cotonnades l'autre repassait. Une autre régnait sur les cuisines où elle avait ses esclaves — les gamines pour les légumes, la vieille négresse pour le pain. Celle qui détenait le trousseau de clefs veillait aussi à ce que pas un grain de poussière ne vînt rappeler le monde pouilleux, terreux, qui craquelait dans le chergui de l'au-delà des murs. C'était le bled. La ferme. A la nuit les domestiques en bandes bavardes le long des chemins regagnaient le douar, ce ramassis de huttes en paille, et dînaient chichement autour du brasero et de la bouilloire. Sommeils lourds dans la fumée du charbon de bois, jusqu'à demain Inch'Allah.

En ville, on s'était entouré de ces écrans chers aux palais mauresques où, derrière la boue et les ordures, s'ouvrent le riad et les coursives de jasmin. On y avait ajouté des festons de balcons suisses, de fers forgés savoyards ou de tuiles provençales et l'on coulait, dans ces havres d'harmonie astiquée, des jours tranquilles, à l'abri des vents chauds et de «ces gens-là».

Car ces gens-là, qui hantaient les maisons de maître, ne devaient pour autant ni s'y mouvoir à leur guise ni en fréquenter librement les alentours.

Ils avaient leur porte d'entrée et de sortie, dite de service, leur tabouret dans la cuisine ou à la buanderie d'où ils émergeaient, porteurs du plateau, au plus léger coup de sonnette. Quand d'aventure ils se présentaient par le portail d'entrée, ils attendaient à bonne distance, accroupis, enroulés sur eux-mêmes comme des caméléons. Leurs cagnas et leurs maisonnettes faisaient quartier à part, en recoin en repli en retrait, endigués par des rues et des ronds-points fleuris. Faute de quoi ces gens-là, imprévisibles, surgissaient de partout et de nulle part sans qu'on comprît comment. Avec eux en somme, et on en concevait de l'agacement, on ne savait jamais tandis qu'ils perçaient, par leur simple fonction, les secrets qu'on leur cachait si précieusement. Ils savaient en changeant les draps si le foutre avait été répandu, en vérifiant l'huile et l'essence si le moteur avait tourné, en remplaçant les bielles du tracteur si la terre avait été bien labourée. En allant chercher la fillette à l'école, la bonne savait les jeux de la récréation, et en lui donnant son bain elle la caressait jusqu'à ce qu'enfin ses lèvres s'écartent comme ses petites jambes. Ils faisaient les poches avant de porter le manteau chez le dégraisseur, ils relevaient le courrier, rapportaient les légumes du marché et rendaient les comptes, fonction du cours du jour, en francs et en riels. Ils répondaient au téléphone, prenaient les messages et balayaient les rues. Parfois, alors que le visiteur s'était égaré, ils apparaissaient au creux d'une colline pour lui indiquer la route, offraient au voyageur assoiffé une tomate et le laissaient en dette de leur bénédiction.

Omniprésence miraculeuse! Inespérée! Rassurant réseau perpétuel! Mélody jamais perdue... et pourtant jamais tranquille, car ces gens-là on les appelait — bien sûr pas chez les De La Mare — les ratons les rats les bougnoules les crouillats les crouilles les melons les bicots les bics. Plus tard, quand ils prirent les armes contre la colonie, on les appela aussi léféllouses léfellaghas léterroristes lézassassins, il nous reste même le nom d'un de leurs plus redoutables combattants, quand la presse jour après jour titrait sur «Le tueur du Tadla». Tout un monde entre l'animal et le végétal, où des êtres insaisissables égorgeaient, violaient. Tout un monde qui faisait marchepied et fondrière, pine et rapine, un monde innommable que pour faire court on appelait une bonne fois pour toutes la mouquère et le boy, Amed et Fatima.

Le conte à deux voix s'est arrêté: le père s'est proclamé solidaire de ce monde-là, nationalisme et liberté, la mère est partie en claquant la porte, le voyage est terminé. Restent Azila Volubilis Igli Demnat Mogador Bouzatout Fez Aïn Rhor Tafraout Immouzer Graoua, comme des pétunias plein la bouche. Depuis longtemps déjà Mélody se raconte, toute seule.

C'est dans ce pays que je vins au monde, l'hiver resplendissait ce matin-là et des palmes éventaient le jardin de mon berceau. Je naquis en pleine guerre en pleine débâcle en plein marché noir sans qu'aucun écho m'en parvînt jamais car le jardinier avait fait pousser des rideaux de lianes aurore et de p lumbagos bleus aux lisières de ma rue. Au- delà, l'Océan. Plages phosphorescentes, nuées de mouettes, bancs de marsouins. Enfant nacre sur le sable, bientôt sable à mon tour et ressassée par les rouleaux.

Mais de cette imminente destruction j'ignorais encore tout en ces jours de grandes marées quand la lune découvrait pour moi ses grottes chuintantes.
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